Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE XIII
Tohma venait de raccrocher quand la porte de son bureau s'ouvrit brutalement et Eiri Yuki fit irruption dans la pièce, suivi par sa secrétaire.
« Vous ne pouvez pas, monsieur Yuki ! » implorait celle-ci, impuissante à retenir le jeune homme.
« Eiri, quel plaisir de te voir !
- Je veux la boîte à musique ! ordonna Yuki sans préambule.
- Monsieur Seguchi, je suis navrée, suppliait la secrétaire. Je lui ai dit de patienter le temps que je vous annonce mais…
- Il n'y a pas de mal, Midori, dit Tohma avec un sourire apaisant. Eiri est toujours le bienvenu ici. Retournez donc à votre poste. »
Les deux hommes attendirent qu'elle ait quitté le bureau pour reprendre leur conversation amorcée près d'une heure auparavant par téléphone.
« Tu connais mes positions, attaqua Tohma. Je ne négocie pas. Pourtant… même si je serais ravi de t'ôter cette monstrueuse épine rose du pied une bonne fois pour toutes, j'entends bien récupérer Shindo Il est une partie conséquente de mon capital et je n'ai aucune envie de le perdre. Ne prends pas ton air renfrogné, Eiri. Tu ne me fais pas confiance ?
- Quand comptes-tu agir ?
- Oh, c'est mignon, tu te fais du souci pour ta dulcinée ?
- Quand comptes-tu agir ? répéta l'écrivain, agacé.
- Ne crois-tu pas qu'inconsciemment tu cherchais à te débarrasser de lui définitivement ? » renvoya Tohma avec un sourire doucereux.
Yuki le foudroya du regard et quitta le bureau en claquant violemment la porte. Son beau-frère était pire qu'une mule, et s'il avait décidé de ne pas l'aider, il ne le ferait pas. Nakano, lui, serait peut-être plus coopératif malgré leurs divergences. Il se rendit donc au Studio 3 mais il n'y trouva que Suguru et K qui expliqua que le guitariste venait de s'en aller. Sans dire au revoir, Yuki ressortit de la pièce.
Laissé pour compte, Suguru prit le parti de ranger ses affaires. De toute manière, il n'y aurait pas de répétition aujourd'hui.
« Je vais te reconduire chez Nakano. S'il y est, vous resterez ensemble sinon… on avisera, déclara le manager en enfilant sa veste.
- Et vous, qu'allez-vous faire ?
- Rien qui te concerne, kid. »
Le grand Américain s'était vu attribuer une mission très particulière. Maintenant que leur supposé ennemi avait un nom, il fallait frapper vite et fort. Il avait déjà lancé une équipe pour effectuer des recherches poussées sur ce fameux Wataru Oki et en préparaît une autre pour intervenir si cette piste venait à se révéler pertinente. Il esquissa un sourire inquiétant. Manager le groupe lui plaisait mais il aimait l'action et c'était pour lui l'occasion d'exercer ses compétences particulières en la matière.
De son côté, Suguru était un peu maussade. Il comprenait que l'enlèvement de Shindo ait bouleversé Hiroshi mais il se sentait exclu, une fois de plus. Bizarrement, la remarque que lui avait faite ce Sobi lors du « brainstorming » lui revint en mémoire. Leur séparation lui avait toutefois appris quelque chose : plutôt que ressasser ce sentiment de malaise, il allait en parler avec son petit ami – calmement de préférence. Ensemble, ils parviendraient bien à résoudre ce problème.
K l'accompagna jusque sur le palier de l'appartement d'Hiroshi et, constatant que ce dernier était chez lui, il repartit sans attendre.
« Je suis là », s'annonça le garçon en retirant ses chaussures dans l'entrée. Une paire supplémentaire était rangée dans le petit meuble réservé à cet effet, et c'est avec surprise qu'il découvrit Eiri Yuki dans le salon en compagnie de son petit ami. Plus surprenant encore était le calme qui régnait entre eux, car leur antagonisme était notoire.
« Bonsoir, monsieur Eiri. »
Le romancier hocha la tête et répondit par un grognement. Au vu des feuillets éparpillés sur la table basse, les deux hommes paraissaient avoir décidé de mettre leurs différends de côté le temps de sauver Shuichi. Malheureusement, ils manquaient de ressources, et les informations qu'ils détenaient ne semblaient pas être d'un grande utilité.
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« Junichiro Oki : né le 28 octobre 1915 à Kamoya, Kyushu. Rejoint l'armée à dix-sept ans. Assez violent : cour martiale en 1933 et 1935 pour avoir agressé des civils lors de ses permissions. Porté déserteur en 1937. Embauché comme apprenti menuisier en 1939 par l'entreprise de menuiserie Ghinza & Fils. Il y restera jusqu'à l'âge de soixante ans. Épouse Reiko Shinagawa en 1945 qui lui donne deux enfants : Hideaki en 1949 et Hatsumi en 1950. »
Tohma acheva sa lecture puis consulta les fiches relatives aux autres membres de la famille Oki.
Il était contrarié qu'Eiri se soit mêlé de l'affaire ; après tout, il avait refusé avec la dernière énergie les services de K. En ce qui le concernait, que Shindo vienne à disparaître était plutôt une bonne chose mais… il rapportait de l'argent. Beaucoup d'argent. Et puis, Eiri finirait bien par s'en lasser, n'est-ce pas ? Du moins était-ce qu'il avait cru au début, mais plus le temps passait, plus il s'attachait au chanteur. Comment pouvait-il avoir si mauvais goût ? Il s'était d'abord amouraché d'un monstre et maintenant d'un demeuré. Ah, les mystères du cœur…
Sa ligne directe sonna, affichant le numéro de K. Celui-ci avait-il déjà matière à appeler ?
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La pluie avait redoublé de violence et Sakura courut le long des derniers mètres qui la séparaient du petit café. La porte s'ouvrit avec un tintement joyeux sous sa poussée et elle soupira de soulagement tout en secouant son parapluie. Quel dommage que le temps ait été si peu clément ! Tant qu'à être à Kyoto, autant en profiter pour visiter un peu quelques lieux pittoresques de l'ancienne capitale impériale. Ce serait pour une autre fois. Elle suspendit son imperméable à un portemanteau et rangea son parapluie dans une corbeille mise à la disposition des clients. Après un rapide coup d'œil à la salle, elle aperçut Shinichi Garai et le rejoignit.
« Bonjour, le salua-t-elle en s'inclinant. Je m'excuse pour le retard, mon entretien a duré plus longtemps que prévu.
- Et il s'est bien passé ? demanda le garçon en lui présentant une chaise tout en adressant un signe discret à la serveuse pour qu'elle vienne prendre leur commande.
- Ma foi… Les autres candidats paraissaient calés, on verra bien.
- Si je peux me permettre… pourquoi avez-vous choisi de postuler à Kyoto ? »
Sakura leva les yeux de la carte – de très jolis yeux de l'avis du violoniste.
« J'aimerais enrichir mon expérience. J'ai déjà effectué un stage à Obihiro, en Hokkaido et à Beppu, sur l'île de Kyushu. C'est une occasion personnelle de mieux connaître une région avec ses traditions et ses fêtes propres. C'est très gentil à vous d'avoir accepté ce rendez-vous, ça me fait vraiment plaisir de vous revoir.
- Mais moi aussi, sourit Shinichi. Et puis, le contexte est moins sérieux que la dernière fois où nous nous sommes vus. Comment évolue l'affaire, au fait ?
- Oh… Fujisaki ne vous a pas raconté ? »
La jeune fille se tut le temps que la serveuse déposa deux cafés et une part de tarte au citron devant eux puis relata à voix basse l'enlèvement de Shuichi qui, évidemment, n'avait pas été rendu public. C'était Hiroshi, complètement bouleversé, qui le lui avait appris.
Shinichi demeura silencieux un instant, préoccupé. Cette histoire devenait inquiétante. Suguru avait été agressé et maintenant, Shindo kidnappé. Que se passerait-il si N-G Productions ne remettait pas la boîte à musique ? Les membres de Bad Luck allaient-ils être enlevés un par un ? Pourquoi cette boîte était-elle aussi précieuse ? Ce ne pouvait pas être à cause de sa valeur propre – bien que ce fût un bel objet de collection. Tout devait être dans les chiffres. Mais que représentait-ils ?
Il soupira puis tourna lentement sa petite cuillère dans sa tasse de café. Peut-être aurait-il mieux valu, dès le départ, ne pas déranger le passé.
Sakura aussi était inquiète et une étrange empathie s'installa entre eux, bien qu'ils n'aient rien dit. Elle décida pourtant de rompre ce silence par une remarque sur une cliente voisine qui les fixait.
« Elle s'imagine que vous venez de me quitter.
- Zut ! Vous allez devoir me jeter le reste de votre café brûlant au visage, alors.
- Ce ne sera pas drôle, il a refroidi, sourit Sakura.
- Dans ce cas, laissez-moi vous en offrir un autre.
- C'est très gentil, merci. »
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Le soir venu, Hiroshi ne fut pas surpris de trouver Yuki devant la porte. Il ne l'appréciait toujours pas, mais il devait reconnaître qu'à sa façon, le romancier paraissait inquiet du sort de Shuichi. Deux jours s'étaient écoulés depuis le rapt et ils ne savaient même pas si les kidnappeurs avaient fixé un ultimatum pour l'échange. Tohma Seguchi n'avait consenti à donner aucune information.
Avec un salut – pour la forme – il invita Eiri à entrer. Sitôt dans le salon, et sans demander la moindre autorisation, celui-ci alluma une cigarette.
« Menus larcins, accointances douteuses, quelques arrestations pour des petits vols, rien de plus », annonça-il succinctement en laissant tomber une feuille de bloc-note pliée en deux sur la table basse.
Une des fidèles admiratrices de l'écrivain travaillait dans la police et Eiri lui avait demandé de chercher des renseignements sur Wataru Oki, le petit-fils de Junichiro Oki. Toutefois, cela n'avait rien donné de bien concluant ; les petites frappes dans son genre pullulaient dans la capitale.
« Monsieur Seguchi est-il au courant de cela ? demanda Suguru.
- Certainement, répondit laconiquement Eiri.
- Il devrait tout de même le faire suivre, et si cette piste ne mène à rien, elle sera définitivement à exclure, déclara Hiroshi.
- Oh, Seguchi connaît son métier et il ne lâchera pas sa poule aux œufs d'or tout de suite », conclut Eiri d'un ton brusque en se levant. Sans un mot de plus, il quitta l'appartement.
« Pour être aussi loquace, il n'avait qu'à envoyer un mail », grinça Hiroshi, heureux tout de même que l'entrevue ne se soit pas éternisée ; il avait beau essayer, il ne comprenait pas ce que Shuichi trouvait à ce type égoïste et désagréable.
« Il a peut-être besoin de compagnie et… de soutien aussi, hasarda Suguru.
- Pff. Il a le cœur sec comme le désert.
- Ne soyez pas injuste. S'il était vraiment comme ça, il ne se ferait pas autant de soucis. »
Le guitariste adressa un singulier regard son petit ami puis se radoucit. À défaut de pouvoir s'en prendre aux ravisseurs de Shuichi, il reportait sa colère sur Yuki. Il se précipita et sortit pour le rattraper, dévalant les escaliers quatre à quatre, mais le jeune homme avait déjà disparu le long de la rue. Songeur, il remonta à l'appartement. Suguru n'avait pas tort : Yuki aussi devait souffrir… à sa manière.
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Shuichi somnolait quand un bruit de clef tournant dans la serrure le tira de son demi-sommeil, et il sortit la tête de sous la mince couverture dans laquelle il s'était pelotonné. Constatant qu'il souffrait du froid, même si le garçon avait mis un point d'honneur à ne pas se plaindre en leur présence, ses ravisseurs lui avaient donné une couverture pour s'abriter. Ils ne lui avaient pas fait le moindre mal jusque-là, mais Shuichi ne leur accordait aucune confiance ; vu la manière dont ils avaient traité Fujisaki, on pouvait s'attendre à tout de leur part.
Des pas résonnèrent dans l'escalier et un homme, toujours le même bien que le jeune chanteur ait été incapable de distinguer ses traits derrière le foulard qui lui masquait en partie le visage, vint déposer un plateau devant le matelas sur lequel il était étendu. Une boîte de nouilles instantanées et une bouteille d'eau minérale ; il avait eu droit à la même chose bien des heures plus tôt, il n'aurait su dire combien vu qu'on lui avait retiré sa montre, mais cela faisait longtemps car il mourait de faim. Il conserva cependant un silence hostile tout le temps que son visiteur resta dans la pièce, bien peu en vérité, juste assez pour vérifier la solidité du lien qui le retenait par la cheville. Après quoi, sans un mot, son geôlier quitta la cave.
Shuichi attendit quelques instants puis saisit la boîte en carton d'où s'échappait un fumet de nouilles au poulet. Rien de particulièrement savoureux mais le plat était chaud et le garçon eut tôt fait de l'engloutir. Si l'angoisse lui avait coupé l'appétit les premières heures de sa captivité, il tenait néanmoins à garder des forces. Pour l'instant, il ne pouvait rien faire d'autre qu'attendre en se morfondant dans cette cave, mais si l'occasion de s'échapper venait à se présenter, il entendait bien ne pas la laisser passer.
Son repas achevé, il se renfonça sous la couverture et ferma les yeux afin de bloquer la lumière, allumée en permanence, et se mit à songer à Yuki.
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Incapable de trouver le sommeil, Hiroshi ne cessait de tourner et se retourner dans son lit ; à ses côtés, Suguru soupira et balbutia quelques mots totalement inintelligibles avant de plonger la tête sous la couette. L'espace d'un instant, le guitariste ressentit une bouffée d'irritation – comment pouvait-il dormir paisiblement alors que Shuichi était toujours introuvable ? – puis il secoua la tête et se glissa hors du lit. Suguru n'était pas responsable de la disparition de leur chanteur et n'avait jamais prétendu faire partie de ses amis proches. Pourtant, il s'inquiétait aussi, même s'il ne l'exprimait pas de manière aussi visible que son petit ami. Non, sa colère était bel et bien dirigée contre les auteurs du kidnapping mais son impuissance le rendait malade et il était plus facile alors de s'en prendre aux autres.
Il passa dans le salon, saisit son paquet de cigarettes et se laissa tomber sur le canapé. Ordinairement, il préférait fumer à la fenêtre mais il faisait froid et il n'était en tout et pour tout vêtu que d'un pantalon de pyjama. Tirée de son sommeil, Ikkyoku vint se frotter contre ses jambes en ronronnant puis bondit sur ses genoux.
« Tu n'as pas à t'en faire toi, hein ? murmura Hiroshi en la grattant derrière les oreilles. Tant que ta gamelle est pleine, le reste tu t'en fous… »
Il fuma deux cigarettes à la suite puis écarta la petite chatte et alla chercher le dossier que Suguru avait constitué sur la boîte à musique et tout ce qui tournait autour. Puisqu'il n'arrivait pas dormir, autant employer son temps à réfléchir. Il tira les documents de la chemise et les étala sur la table basse devant lui. Peut-être avait-il raté un élément important, les fois précédentes ? Yuki et lui avaient passé des heures à éplucher le contenu de chacune des feuilles, en pure perte. Cependant… c'était la seule chose concrète à laquelle il pouvait se raccrocher. Ça, ainsi que le code gravé dans la boîte à musique, qu'il n'avait pas réussi à déchiffrer.
Hiroshi ne parvenait peut-être pas à dormir mais la lecture des pages imprimées ne tarda pas à lui brouiller la vue. Toujours les mêmes informations, ressassées il ne savait plus combien de fois… Il n'y avait rien de neuf dans tout cela. Avec un soupir de lassitude irritée, le jeune homme reposa une liasse de feuillets et en tira une autres de la chemise. Parti comme il l'était, il pouvait tout aussi bien aller se faire du café. Au moins, éplucher ces pages l'empêchait de penser au sort de Shuichi. Vu la manière dont ces malfrats s'en étaient pris à Suguru, qui pouvait dire s'ils n'avaient pas fait subir le même sort à son meilleur ami ? Ce n'étaient certainement pas des tendres, et Shuichi pouvait se montrer remarquablement difficile selon la situation. Avec un frisson, Hiroshi repensa à ce jour de pluie où son ami s'était traîné jusque chez lui après avoir été agressé par des voyous à la solde de ce méprisable Taki Aizawa. Il ne méritait pas de revivre une horreur pareille.
Le temps que le café passe, il enfila un tee-shirt et fuma une autre cigarette tout en s'efforçant de chasser ses inquiétudes. K était sur l'affaire, et d'après Seguchi, personne n'était plus qualifié que lui pour s'occuper de ce genre de problème.
Il retourna s'asseoir au salon et se remit à l'étude de ses notes tout en sirotant son café.
« … le caporal Saburo Kato, les soldats de première classe Masao Umino et Junpei Yamada, disparus en mer en décembre 1937. Le caporal Junichiro Oki… »
Hiroshi reposa sa tasse et répéta à haute voix la phrase qu'il venait de lire. Disparus en mer. Ces trois soldats faisaient pourtant partie de l'unité commandée par le capitaine Inoue, officiant à Nankin en 1937. Trois noyés de la même unité, au cours de la même période, signifiait sans doute qu'ils avaient péri dans le même naufrage. Mais alors…
Saisi d'une subite excitation, Hiroshi s'empara de la feuille sur laquelle était notée le « code » de la boîte à musique. « ». Jusqu'à présent, il n'avait pensé qu'à des données cryptées, mais si on envisageait le problème sous un angle totalement différent, la solution se révélait d'une simplicité enfantine.
« 35.40 et 132.30. Des coordonnées indiquant une latitude et une longitude. Peut-être celles de l'endroit où le bateau a coulé ? »
Toute lassitude envolée, le jeune homme alluma son ordinateur et chercha un site permettant de localiser latitude et longitude. L'endroit qu'il découvrit indiquait un point au sud de Honshu, au large des côtes de la préfecture de Shimane, dans la région de Chûgoku. Mais comment relier concrètement ce naufrage à Tadahiko Inoue ? En quoi ces coordonnées pouvaient-elles être importantes au point de recourir à un kidnapping pour la récupérer ? N'y avait-il pas derrière tout cela une banale histoire d'argent ? Hiroshi fouilla frénétiquement dans ses notes jusqu'à trouver les informations collectées par Sobi auprès de Haruko Oshima. Celle-ci avait mentionné que ses parents avaient connu une appréciable rentrée d'argent peu après le retour du capitaine Inoue de Chine. N'était-il pas plausible de penser que, peut-être, celui-ci avait ramené de l'argent en plus de la boîte à musique ? Il avait lu quelque chose à ce sujet dans les notes de Sakura.
« Voilà, c'est ça. L'opération Lys d'or. Ça collerait. »
Sakura avait ajouté à ses notes de recherche celles qu'elle avait réunies sur les pillages associés à l'occupation japonaise en Chine et dans d'autres pays d'Asie.
« … Dès la fin des années 30, l'armée de l'empereur Hirohito entame un pillage systématique des zones conquises en Asie du Sud-Est et en Chine. Baptisée « Lys d'or », l'opération permet de constituer un formidable butin, composé d'or en pépites et en lingots, de bijoux et d'oeuvres d'art. Lors de l'occupation de la Chine, les soldats japonais mettent à sac temples, banques et résidences privées… »
Et si le capitaine Inoue et quelques-uns de ses hommes avaient voulu récupérer une part du gâteau ? Un trésor dormant sous les eaux avait de quoi exciter les convoitises. D'une manière ou d'une autre, Junichiro Oki avait su que la boîte à musique cachait les coordonnées du naufrage ; peut-être même avait-il été complice du détournement, car Inoue n'avait sans doute pas agi seul. L'ancien caporal était décédé en 1987, mais son fils Hideaki et son petit-fils Wataru étaient presque certainement liés au kidnapping de Shuichi. Sans attendre, il s'empara de son téléphone portable et sélectionna le numéro de K. Peu importait qu'il soit près d'une heure du matin, sa découverte était d'importance. Le manager répondit presque tout de suite à son appel, d'ailleurs, et sa voix était claire, signe qu'il ne dormait pas.
« C'est Hiro. Je crois savoir qui est responsable de l'enlèvement de Shu.
- Tu as eu de nouvelles informations ?
- Non, mais j'ai trouvé en étudiant les documents que nous avons rassemblés. Je suis à peu près certain qu'il s'agit de Hideaki Oki, le fils du caporal Oki, ou de son petit-fils Wataru. »
K observa une courte pause.
« Wataru Oki figure en très bonne place dans la liste de mes suspects, dit-il enfin. Tu es certain de ce que tu avances ?
- Si mes déductions sont bonnes, il y a une importante somme d'argent à la clef sous la forme d'un trésor de guerre. Les chiffres dans la boîte à musique ne constituent pas un code secret mais indiquent les coordonnées d'un naufrage. Ça justifierait bien un kidnapping, non ?
- Très bien. Laisse-moi faire, je m'occupe de tout. Merci pour ton aide, Hiro. »
Le jeune homme reposa son téléphone, songeur. Subitement, il se sentait vidé ; la tension nerveuse qui l'avait soutenu jusqu'à présent venait de totalement l'abandonner. Mieux valait qu'il retourne se coucher, K saurait faire bon usage de l'information qu'il lui avait fournie.
« Monsieur Nakano ? Qu'est-ce que vous faites ? »
Suguru se tenait sur le seuil du salon, l'air ensommeillé, les cheveux en bataille. Dans la pénombre, et compte tenu des circonstances, la grosse tête de chat souriant imprimée sur sa chemise de nuit apparaissait proprement surréaliste.
« J'arrivais pas à dormir, alors je suis venu ici pour ne pas te déranger. J'en ai profité pour réfléchir à tout ça et j'ai la quasi-certitude de savoir qui est la personne derrière l'enlèvement de Shuichi, donc j'ai contacté K. »
Suguru traversa le salon et vint s'asseoir auprès de son petit ami, sa curiosité soudain éveillée écartant le rideau de brume qui enveloppait son esprit.
« Vous avez trouvé ?
- Je pense. Et je crois aussi savoir ce que signifient les chiffres gravés dans la boîte à musique. »
Suguru le dévisagea, les yeux brillant de surprise et d'exaltation. Dormir ne semblait plus à l'ordre du jour, tout à coup.
« Je vais tout te raconter, mais tu ne veux pas prendre du café ? »
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K connaissait son affaire, c'était un fait établi. Comme il l'avait dit à Hiroshi, ses soupçons se dirigeaient principalement sur Wataru Oki. Son enquête lui avait permis d'obtenir son adresse, à laquelle on ne l'avait évidemment pas vu depuis plusieurs jours, mais son réseau de renseignements personnel était étendu, surtout couplé à celui de Tohma Seguchi. Le coup de fil d'Hiroshi avait confirmé qu'il était sur la bonne piste, ne restait plus qu'à resserrer les mailles de son filet sur le poisson. Il avait contacté ses hommes, ne restait plus qu'à les laisser mener leurs investigations. Connaissant leur efficacité, ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils ne localisent l'endroit où Shuichi était retenu prisonnier.
Une demi-journée s'écoula avant qu'il ne reçoive de réponse, mais alors un de ses hommes avait trouvé la planque des ravisseurs du chanteur de Bad Luck. Il lui avait été impossible de déterminer si ce dernier allait bien, toutefois il était bien là. K se rendit sur le champ, en compagnie du reste de son équipe, dans le quartier résidentiel où se trouvait la maison ; une bâtisse ordinaire, cerclée par un jardinet à peine entretenu. Le nom « Sonoda » était écrit sur la boîte aux lettres, et à ce que K en savait, il s'agissait de la demeure d'une vieille dame, la grand-mère d'une des fréquentations d'Oki, hospitalisée depuis plusieurs semaines. Un endroit somme toute assez isolé et calme, idéal pour y séquestrer quelqu'un.
« Winchester à Seguchi. Nous l'avons localisé. »
Tohma, informé depuis le matin du déroulement des opérations, hocha la tête comme si son interlocuteur était en mesure de le voir.
« Quand comptez-vous intervenir ?
- Sitôt que la nuit sera tombée, c'est-à-dire sous peu. La situation est totalement sous contrôle.
- Bien. Rappelez-moi lorsque vous aurez récupéré Shindo, dans ce cas. »
Tohma Seguchi raccrocha et se retourna vers l'autre occupant du bureau.
« Tu n'as pas à t'inquiéter, Eiri. D'ici quelques heures, Shindo sera libre. K est peut-être excentrique mais c'est un professionnel extrêmement efficace. »
Yuki ne répondit rien, le visage fermé. Il ne l'aurait jamais avoué à son beau-frère, mais son impuissance le rendait malade et il était plus encore affecté par le fait d'avoir dû s'en remettre à lui pour gérer l'intégralité de la crise. L'important, toutefois, était que Shuichi lui soit rendu sain et sauf, et le directeur de N-G Productions n'était pas du genre à laisser abîmer son précieux capital.
Moins de deux heures plus tard, l'équipe d'intervention de K investissait la maison et libérait Shuichi après avoir maîtrisé les deux autres occupants des lieux, dont Wataru Oki faisait partie. Les malfrats désormais sous les verrous – ce n'était qu'une question de temps avant que leur complice ne soit identifié et arrêté – la menace qui pesait sur les Bad Luck venait de disparaître.
A suivre...
