Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE XIV

« Yuki Yuki Yuki ! Je veux voir Yuki ! » suppliait Shuichi en se débattant avec la dernière énergie. K soupira mais ne fit aucun signe à son homme de main de relâcher son étreinte autour du chanteur.

« Listen to me, Shindo, je ne le répèterai pas. Mes ordres sont de te conduire à l'hôpital pour qu'on t'examine. Après la police va t'interroger, et après seulement, on avertira Yuki. C'est comme ça et pas autrement. »

Shuichi continua de sangloter mais cessa de se débattre. Tout ce qu'il voulait était retrouver au plus vite son amant, quel mal y avait-il à cela ? Ensuite, il passerait tous les examens et interrogatoires de la Terre s'il le fallait, mais en cet instant, il ne désirait rien d'autre que se blottir dans l'étreinte rassurante des bras de Yuki.

Sa libération s'était passée très vite ; il somnolait quand il avait entendu du bruit provenant du rez-de-chaussée. Puis la porte de la cave s'était ouverte et K était apparu en haut des marches, brandissant son fidèle Magnum. Quelques minutes plus tard il se retrouvait libre, mais voilà que ce barbare refusait de le laisser rejoindre Yuki ! Il avait bien tenté de ruser pour tromper la vigilance du gorille qui le tenait serré, mais s'était vite rendu compte que ce genre d'astuce ne marchait que dans les films. Il eut beau clamer qu'on ne lui avait fait aucun mal, il se retrouva vingt minutes plus tard à l'hôpital tandis que K s'occupait de Wataru Oki et ses sbires avant l'arrivée des autorités.

On le déposa enfin au pied de son immeuble, non sans s'assurer qu'il regagne son appartement sain et sauf et que Yuki était bien là.

« Oh, Yuki, j'ai cru ne jamais te revoir ! « pleura-t-il en se jetant dans les bras de son amant avec une telle force qu'il manqua le renverser. Il renifla bruyamment, le nez morveux, et déclara avec le plus grand sérieux : « Tu sais, j'ai beaucoup réfléchi pendant que j'étais prisonnier. On puce les chiens, on devrait faire pareil pour moi ! »

Le romancier retint un sourire. C'était bien son Shuichi qu'on venait de lui rendre.

« Quel idiot… » dit-il à la place.

Intérieurement pourtant, il était soulagé et heureux de retrouver son amant. Cela, bien sûr, il ne le l'avouerait jamais, même sous la torture.

Après quoi, il expliqua d'un ton docte que les puces que l'on mettait aux animaux n'étaient pas des puces GPS et que ça ne servait donc à rien.

« À moins qu'on ne te dépose dans un chenil, ce qui ne serait pas surprenant vu ton air maigrichon et abattu de cocker abandonné »

Pas besoin d'en dire plus pour les deux amants qui préféraient accorder du temps à la réconciliation plutôt qu'à la dispute.

Bien évidemment, aucun des deux n'eut la délicatesse de prévenir Hiroshi qui se morfondait toujours.

XXXXXXXXXX

Suguru observait Shuichi du coin de l'oeil, sans écouter ce qu'il disait, bien sûr ; de temps à autre, il jetait de brefs regards à Hiroshi. Ce dernier n'affichait aucune expression mais le jeune garçon savait que, indépendamment de la joie d'avoir retrouvé son meilleur ami sain et sauf, il avait été très affecté de ne pas avoir été prévenu immédiatement de sa libération. Certes, K les avait contactés peu après pour leur annoncer la bonne nouvelle, mais pour le jeune homme ce n'était pas comme si le message avait émané directement de Shuichi. Il avait toujours été là pour son ami dans les moments difficiles et il souffrait d'avoir été tenu à l'écart de tout ce qui l'avait concerné. Suguru hésita puis décida de garder le silence ; il n'aurait servi à rien d'épiloguer là-dessus, sauf peut-être à blesser davantage le guitariste. Même si l'absence de leur remuant chanteur avait été un répit pour ses nerfs, l'angoisse éprouvée par Hiroshi avait été néfaste pour son propre moral.

« Que va devenir notre découverte ? demanda-t-il au bout d'un instant.

- Ce n'est plus de notre ressort. Nous avons averti les autorités. Par contre, selon ce qui en résultera, vous devrez donner une conférence de presse. Pas de raison de laisser passer un coup de pub, s'enthousiasma le pragmatique K.

- J'ai une idée, que diriez-vous d'une chanson sur les pirates ? Ce serait très visuel ! Nakano et Shindo seraient fantastiques en costumes de pirate, proposa Sakano.

- A pirate song ! renchérit le manager, aussitôt séduit.

- Oui ! Mais le véritable trésor serait l'amour ! On pourrait peut-être même utiliser la boîte à musique ? »

Suguru soupira à l'idée de devoir se déguiser en pirate. Quoique… Hiroshi ne devait sans doute pas être si mal que ça avec un bandeau sur un œil, une chemise ouverte sur son torse musclé et un pantalon moulant. Pas mal du tout, même. Et un grand sabre à la ceinture…

Les bavardages de Shuichi le tirèrent de sa rêverie.

Et Shindo, lui, serait déguisé en perroquet, pensa-t-il, redescendu sur terre.

« En attendant, le big boss vous accorde quelques jours de repos mais il faudra être au top lundi, expliqua K, revenant lui aussi au présent.

- Nous avons… quatre jours ?

- C'est bien, Nakano, tu sais compter. Comme le kidnapping de Shuichi a été tenu caché, tâchez d'être discrets. Vous pouvez disposer, et bonnes vacances ! » ajouta-t-il avec un large sourire. Shuichi ne se le fit pas dire deux fois et quitta le studio comme une tornade, pressé d'aller retrouver son Yuki adoré.

Plutôt que rentrer directement, Hiroshi proposa d'aller boire un café et déjeuner dehors.

« Quatre jours, c'est beaucoup tout de même, commenta Suguru.

- Pour nous sans doute, mais pour Shuichi, c'est justifié. »

Le claviériste voulut dire un mot gentil sur son collègue mais rien de sincère ne lui vint spontanément. Il se contenta de hocher la tête tout en se demandant de quelle manière ils allaient mettre à profit ce congé.

« Je vais peut-être rentrer quelques jours chez moi », hasarda-t-il, sachant néanmoins que son petit ami aurait préféré qu'il reste à ses côtés. Ce dernier le considéra un court instant, l'air pensif.

« C'est une bonne idée, dit-il. Peut-être… »

Il tira son briquet de sa poche et se mit à jouer rêveusement avec.

« Peut-être que je devrais venir avec toi, continua-t-il. Nous en profiterions pour parler à ta mère. »

Suguru ne s'était pas attendu à ça. Certes, il savait qu'Hiroshi voulait mettre les choses au point avec elle, mais connaissant sa mère, ne courait-il pas au conflit ?

« Oui, appelle-la et demande-lui si je peux venir. Je… je prendrai un hôtel s'il le faut », conclut le jeune homme avec détermination.

C'est ainsi que, le lendemain, les deux garçons étaient en route pour Kyoto ; en train, afin d'éviter des commentaires désagréables sur la moto et ses dangers – et de l'avis de Suguru, c'était tout de même plus confortable.

Hiroshi demeura silencieux la totalité du trajet. S'exprimer au téléphone et de vive voix étaient deux choses radicalement différentes ; en outre, sa « belle-mère » n'était pas particulièrement avenante et moins encore enchantée par la situation. Il n'avait pas vraiment préparé sa plaidoirie et c'était la première fois qu'il faisait face à une telle situation. De plus, avertie plusieurs semaines auparavant, madame Fujisaki avait certainement fourbi son argumentation. Qu'allait-il bien pouvoir dire ? Malgré les protestations de Suguru, il avait préféré réserver une nuit à l'hôtel. Là au moins, il n'aurait pas peur de dormir.

L'angoisse au cœur, il suivit Suguru dans la maison familiale où Haruka Fujisaki vint les accueillir. En dépit de sa politesse impeccable, son hostilité était palpable. Après un bref salut, elle invita son fils à les laisser seuls.

« Non, je reste aussi », la contra Suguru.

Sa mère le foudroya du regard et réitéra son ordre.

« Nous discuterons tous les deux plus tard, ne pense pas t'en tirer à si bon compte », trancha-t-elle.

Il n'y avait rien de plus à dire, aussi se retira-t-il à contrecœur dans sa chambre. L'attente sembla durer des heures au cours desquelles il échafauda les pires scénarios. Préoccupé par ce qui se passait dans le salon, il était incapable de se concentrer, même pour lire. Il finit par se résigner à attendre, affreusement anxieux.

Hiroshi, lui, ne se démonta pas. Il ne le fallait surtout pas, dans la mesure où madame Fujisaki ne manquerait pas de retourner la moindre faiblesse contre lui sa tâche était déjà rude sans qu'il se la complique davantage.

À la fin de l'entretien, il n'avait pas obtenu la bénédiction de Haruka Fujisaki. Pas de chaudes effusions non plus. Celle-ci acceptait à peine l'homosexualité de son fils (encore devait-elle discuter de ce point avec l'intéressé) et Hiroshi avait ses preuves à faire en dépit des deux années déjà passées avec Suguru. Elle était clairement contre le fait qu'ils emménagent ensemble mais ne proféra pas de menaces ; un petit pas venait d'être accompli malgré tout, en fin de compte.

Hiroshi fut invité à souper mais pas à dormir, comme il s'y était attendu. Suguru aurait aimé le suivre à l'hôtel mais sa raison lui dicta de ne pas trop pousser les choses et de laisser faire le temps. Petit à petit, Hiroshi aurait la possibilité de montrer sa sincérité. Le jeune homme choisit de retourner à Tokyo dès le lendemain ; c'était mieux ainsi, et Suguru l'approuva.

XXXXXXXXXX

Le trajet de retour fut nettement moins stressant que l'aller. Bien sûr, l'entrevue ne s'était pas déroulée comme il l'aurait souhaité mais au moins les choses étaient claires, et si madame Fujisaki n'approuvait pas leur relation, elle ne l'empêchait pas non plus. Il n'avait pas battu en retraite en regagnant Tokyo. Quant à laisser Suguru à Kyoto, il savait que sa famille comptait beaucoup pour lui, même en tenant compte de ce récent conflit. De plus, le garçon aimait beaucoup passer du temps avec son jeune frère, alors autant qu'il en profite.

Une fois qu'il eut mis mentalement de côté ce séjour bref à Kyoto, il se demanda comment occuper les jours de repos qui lui restaient.

Voir Shuichi était exclu, attendu qu'il avait quitté la capitale tout le temps de son congé en compagnie de Yuki, et son frère était, lui, absent de Tokyo pour raison de tournage. Sakura était revenue de Kyoto mais elle avait beaucoup de travail ; ne restait donc que Sobi. A cette heure, il avait de bonnes chances de le trouver à son domicile, aussi s'y rendit-il après avoir déposé son sac chez lui. En chemin, il tenta de l'appeler, en vain.

Quand il sonna à la porte, son ami ne répondit pas tout de suite.

« Je te dérange ?

- Hé bien, tu aurais pu prévenir.

- Ah. Tu es avec un homme, c'est ça ?

- Qu'est-ce qui te fait dire ça ? » ronronna Sobi à travers l'interphone.

Hiroshi songea que son ami n'en ratait pas une. Comment pouvait-on trouver un amant à cette heure de la journée ?

« Il est occupé, effectivement, intervint une voix masculine. On n'interrompt pas impunément une dégustation privée de chocolat. »

Une dégustation de chocolat ? Mais qui était ce garçon ?

« Repasse me voir plus tard, conclut Sobi. Par ta faute je vais être puni, si tu vois ce que je veux dire. »

Hiroshi secoua la tête et tourna les talons. Son ami était vraiment bizarre mais s'il s'éclatait ainsi…

Il retourna chez lui et s'installa devant son ordinateur pour y consulter des annonces immobilières. Le temps était venu de chercher un appartement plus grand. Tandis que le système se mettait en route, il se fit la réflexion que la voix de l'interphone lui rappelait quelqu'un, avant de hausser les épaules : Sobi pouvait bien coucher avec qui il avait envie, après tout.

XXXXXXXXXX

Comme tous les Seguchi, Suguru compris, Haruka Fujisaki avait de la patience et une détermination à toute épreuve. Néanmoins, elle ne s'était pas attendue à ce que ce soit également le cas de Nakano. Qu'il ait accepté de venir à Kyoto pour l'affronter était un bon point pour lui, qu'elle avait toujours imaginé désinvolte, plus enclin à fuir les difficultés qu'à leur faire face. La ferveur, calme et composée toutefois, avec laquelle il avait plaidé sa cause l'avait aussi surprise dans le bon sens ; l'image qu'elle avait eue de lui avait été moins noire que celle qu'elle s'était forgée par le biais de son comportement public. En outre, et c'était le plus important, il paraissait véritablement tenir à Suguru. N'était-ce pas ce qui comptait le plus, en fin de compte ?

De ces réflexions, rien ne paraissait sur le visage de madame Fujisaki alors qu'elle observait son fils qui lui faisait face, dans le salon de la maison familiale. Nakano et Suguru n'avaient certes pas la même manière de défendre leurs positions. Bien qu'il se soit remarquablement maîtrisé, le guitariste avait laissé entrevoir des élans d'agacement, de colère, voire de découragement. Suguru, lui, était neutre et encaissait les attaques sans broncher. En cet instant-là, il lui faisait vraiment penser à son cousin Tohma. Le brillant Tohma qui ne s'était jamais embarrassé de tabous pour aller avec l'un ou l'autre des deux sexes. On pardonnait bien des choses aux génies, n'est-ce pas ?

« Donc, tu n'as pas l'intention de renoncer à Nakano ? déclara-t-elle au bout d'un instant de silence chargé de tension.

- Non. C'est lui que j'aime et avec qui je veux faire un bout de chemin, le plus long possible j'espère. Ce n'est pas une passade. Je n'ai jamais aimé personne d'autre avant lui, et il n'y a que lui qui compte pour moi.

- Mais c'est un garçon.

- Peu m'importe. Cela fait déjà deux ans que nous sommes ensemble et personne n'en a jamais rien su. Je ne suis pas comme notre chanteur. Même si je sortais avec une fille, je protègerais notre vie privée. C'est cela qui m'importe, plus que le sexe de mon partenaire, et c'est la même chose pour Nakano. »

Mère et fils se mesurèrent du regard un court instant puis madame Fujisaki secoua la tête avec un léger soupir.

« Tu es bien comme ton cousin. Lui non plus ne renonce jamais.

- Et cela l'a conduit à faire de grandes choses. C'est plutôt de bon augure pour moi, non ?

- Nakano et toi avez tout à me prouver, Suguru. Pour l'instant, je me contenterai donc de rester en retrait. Tâchez simplement de ne jamais me donner de raison d'intervenir. »

Statu quo, donc, mais connaissant sa mère, Suguru savait qu'il avait accompli le plus difficile ; le sujet ne reviendrait pas sur le tapis avant longtemps, voire n'y reviendrait jamais si tout se passait bien, et il avait la ferme intention que ce soit le cas. Hiroshi était reparti à Tokyo afin de calmer le jeu mais il lui restait le téléphone, et d'ici quelques jours, il le rejoindrait et pourrait enfin reprendre une vie normale, sans l'omniprésence de K.

Quoi qu'il en soit, ces trois jours de congés lui laissaient l'opportunité de voir ses amis Narumi et Shinichi, qui avaient collaboré aux recherches et apporté chacun leur contribution à la résolution de l'énigme de la boîte à musique. En outre, les événements s'étant précipités au cours des derniers jours, le jeune claviériste n'avait pas eu le temps de mettre ses amis au courant de la libération de Shuichi. Il les contacta donc et leur fixa rendez-vous dans un petit café des vieux quartiers de la ville, que Narumi et lui fréquentaient régulièrement quand ils allaient au collège. Autrement dit, il y avait une éternité.

Le froid était étonnamment piquant en ce début du mois de novembre, comme si l'hiver avait soudain décidé d'établir ses quartiers en avance sur le pays, et Suguru soupira de satisfaction en poussant la porte du café dans lequel attendait déjà Shinichi. Il s'effaça pour laisser passer Narumi, avec qui il avait fait le trajet – sans rien lui révéler en dépit de ses suppliques – savourant sa liberté retrouvée d'aller et venir à sa guise plus rien ne l'empêchait de vivre sa vie comme il l'entendait, à présent.

Le petit établissement traditionnel n'avait pas changé depuis la dernière fois qu'il s'y était rendu, avec ses murs passés à la chaux et ses boiseries anciennes qui avaient toujours produit sur Suguru une impression de chaleur et de convivialité. Les nouveaux arrivants prirent place à table et commandèrent chacun un thé vert aromatisé accompagné de petits gâteaux.

« J'imagine que si tu es là, c'est que la situation a évolué ? » s'enquit Shinichi qui, tout autant que Narumi, était dans l'expectative. Il avait gardé le contact avec Sakura, un contact très rapproché, même mais celle-ci ne lui avait rien dit de plus sur la situation.

« Oh oui, et c'est en partie grâce à vous. À mademoiselle Hasumi aussi, bien sûr, et même à monsieur Mizutani, l'ami de monsieur Nakano. Notre chanteur est sain et sauf et ses ravisseurs ont été arrêtés. J'aurais dû vous le dire avant mais… je n'ai pas eu le temps de faire grand-chose, en vérité, expliqua Suguru.

- Ça ne fait rien, l'essentiel est que Shindo soit sauvé, fit Narumi, magnanime. Mais alors, pourquoi ces types voulaient-ils à ce point mettre la main sur la boîte à musique ? Ils l'ont dit ?

- Monsieur K s'est chargé de toute l'affaire, donc je suppose que j'en saurai plus à mon retour à Tokyo. Mais si l'hypothèse de monsieur Nakano est exacte, ce sont les coordonnées d'un naufrage qui sont gravées à l'intérieur de la boîte. Et dans le bateau coulé, il y aurait sans doute un trésor !

- Un trésor ? s'exclamèrent ses deux amis, partagés entre incrédulité et excitation.

- Rien n'est avéré, bien entendu. Mais laissez-moi vous parler d'une opération appelée « Lys d'or » et vous verrez que cette histoire de trésor ne relève pas tant que cela du fantasme. »

L'attention de ses deux camarades tout entière sur lui, Suguru entreprit de relater les faits depuis le début, tels que les lui avait exposés Hiroshi. Il n'avait jamais été vénal, bien qu'extrêmement ambitieux, mais les histoires de trésor engloutis faisaient rêver les gens depuis des temps immémoriaux et il en allait de même pour lui.

XXXXXXXXXX

Son regard masqué par une paire de lunettes noires et ses longs cheveux dissimulés sous la capuche de sa veste de sport, Hiroshi attendait l'entrée en gare du train qui ramenait son petit ami à Tokyo. Il avait des tas de choses à lui raconter, qu'il avait préféré dire de vive voix plutôt qu'au téléphone, d'autant qu'elles concernaient des faits remontant à près de seize ans. Toute la lumière sur la mort de Masayuki Oshima était sur le point d'être faite ! Et tout ceci à cause, ou plutôt grâce à leur visite à l'Antique Jamboree, presque un an auparavant. Comme tout cela paraissait loin, à présent !

Des gens commençaient à s'amasser le long du quai et il recula de quelques pas, jusqu'à un pilier auquel il s'adossa. Quelques instants plus tard, l'Hikari bleu et blanc s'immobilisa en gare et une partie de ses passagers en descendit dans un joyeux brouhaha. À la vue de Suguru qui remontait le quai, petite silhouette vêtue de noir et chargée d'un gros sac, son cœur battit un peu plus vite ; il lui avait manqué au cours de ces trois jours et il était presque surpris par la force qu'avaient prise ses sentiments depuis leur réconciliation. Leur rupture n'avait-elle pas été salutaire, en fin de compte ? Qui pouvait dire où ils en seraient, sans cet incroyable enchaînement d'événements ?

« Bonsoir, monsieur Nakano. Merci d'être venu me chercher. Je vous apporte des oribenishiki et des chôfu dont vous me direz des nouvelles, ce sont les meilleurs de Kyoto », annonça le claviériste avec enthousiasme. Confiseries traditionnelles ou d'inspiration occidentale, peu lui importait, il n'était pas sectaire ; seul comptait le plaisir.

« Je vois que tu as su trouver de quoi te consoler de tes soirée solitaires. Moi qui me pensais irremplaçable… plaisanta son petit ami d'un ton faussement chagrin. On prend de quoi emporter et on rentre ? J'ai du nouveau concernant la boîte à musique mais je préfère ne pas en parler en public. »

Sa curiosité aussitôt en éveil, Suguru trépigna le temps d'acheter leur repas dans un petit restaurant du quartier. Une fois dans l'appartement, et après les étreintes de rigueur, le jeune garçon détacha ses lèvres de celles d'Hiroshi et réclama avec empressement qu'il lui apprenne tout ce qu'il savait de nouveau sur l'affaire de la boîte à musique.

« Le temps de faire réchauffer le repas et tu sauras tout. Mets donc la table s'il te plaît, Sunshine. »

Ce n'est qu'une fois assis de part et d'autre de la table basse, et leurs assiettes remplies, que le guitariste cessa de jouer les mystérieux et révéla à Suguru, qui paraissait sur des charbons ardents, tout ce qu'il avait appris de K. Wataru Oki et ses complices en avaient bien après les chiffres gravés dans la boîte, lesquels, il ne s'était pas trompé, indiquaient effectivement une latitude et une longitude. Les malfrats recherchaient vraiment un trésor sous la mer.

« Ce Wataru Oki est connu des services de police depuis un bout de temps, apparemment. Il avait des fréquentations louches, mais rien de sérieux n'a jamais été retenu contre lui, expliqua Hiroshi en déposant des gyoza fumants dans son assiette. Ses parents, qui ont été interrogés, ont dit qu'ils avaient coupé les ponts avec lui après qu'il se soit brouillé avec le père pour une histoire d'argent. Oki était proche de son grand-père, et c'est par lui qu'il aura appris l'existence du trésor de guerre et de la boîte à musique du capitaine Inoue, dont il connaissait aussi manifestement la mélodie. Mais il n'y a pas que ça. »

Buvant littéralement ses paroles, Suguru en oubliait le contenu de son assiette. Qui aurait pu penser que les feuilles trouvées par hasard par Narumi les conduiraient sur la piste d'un trésor de guerre datant de la Seconde guerre mondiale ?

« Oki ne l'a pas formellement avoué mais tout porte à croire que c'est lui qui a assassiné Masayuki Oshima. L'enquête est en cours à ce sujet, mais d'après des documents retrouvés à son domicile, la police estime que le but premier de Oki était de faire chanter Oshima par rapport au passé de son grand-père ; souviens-toi de ce qui a été dit sur son voyage en Chine et sa « dépression » alors qu'il était en pleine gloire ? Sauf que Oki s'est planté ; Oshima n'avait aucune intention de céder à son chantage.

- Au contraire, il a même décidé d'écrire une chanson sur les événements de Nankin… Mais comment Oki a-t-il su que monsieur Oshima était en possession de la boîte à musique ?

- Tu m'en demandes trop, et l'enquête débute à peine. Mais… Sunshine… Est-ce que tu réalises à quoi tu as échappé ? Cet Oki n'était pas qu'un simple petit voyou. Il aurait pu faire bien pire que te frapper. J'aurais pu te perdre… »

Le visage grave, Hiroshi reposa ses baguettes et contourna la table pour serrer Suguru contre lui. Bien que rétrospective, sa frayeur n'était pas feinte ; il n'aurait pas supporté de perdre son ombrageux petit ami. Il enfouit son visage au creux du cou du jeune garçon et le tint fermement entre ses bras, sans bouger.

« Monsieur Nakano… protesta Suguru, troublé et ému. C'est terminé, à présent. Je ne risque plus rien, et monsieur Shindo non plus. C'est à la police de faire son travail, et je suis certain qu'elle le fera bien. » Il se retourna entre les bras du jeune homme et sourit. « Après tout, monsieur Seguchi fait en quelque sorte partie des victimes et il n'est pas du genre à laisser qui que ce soit lui ayant porté préjudice s'en tirer, vous pouvez me croire. Mais… j'apprécie grandement votre sollicitude. » Ses lèvres effleurèrent légèrement celles d'Hiroshi. « Merci. »

Shindo occupait peut-être une place privilégiée dans le cœur du guitariste, mais au bout du compte, c'était à lui que revenait la première, et c'était là tout ce qui lui importait.

A suivre...


Oribenishiki : gâteau de riz aux châtaignes enrobé de sucre de canne avec de la confiture de haricots.
Chôfu : gâteau de riz sucré enveloppé d'une pâte légère sur laquelle est inscrit le mot « chôfu ».
Gyoza : boulettes à base de porc émince, de chou et d'oignon, frites ou cuites à la vapeur.