Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui auront suivi cette histoire jusqu'au bout !
CHAPITRE XV
« Trésor de guerre, machinations et rock'n roll.
Le gouvernement chinois a annoncé la découverte d'une épave contenant un trésor au large des côtes japonaises, dans le détroit de Corée. Bijoux, vaisselle, objets précieux, vases etc. ont été retrouvés dans l'épave d'un modeste bateau de pêche.
L'affaire remonte aux années 30, quand les Japonais envahissent la Mandchourie, dévastant et pillant les trésors nationaux. Lancée par l'empereur Hirohito, l'opération « Lys d'or » encourageait les soldats nippons à piller et accumuler les butins de guerre. Difficile à prouver, un des ces pillages a été mis à jour de manière totalement fortuite à la suite d'une visite à l'Antique Jamboree, importante brocante aux antiquités japonaise. Une partition, dissimulée dans un carnet, a servi d'inspiration au groupe japonais Bad Luck pour un single (World's End). C'est à partir de là que les ennuis ont commencé pour eux. Deux des membres du groupe ont été molestés et même kidnappé pour l'un d'eux en échange d'une boîte à musique. Ledit objet provenait d'un des vols commis sous le couvert de l'opération « Lys d'or » par le capitaine Tadahiko Inoue, le caporal Saburo Kato et les soldats Masao Umino, Junpei Yamada et Junichiro Oki. La boîte à musique recelait sous une doublure les coordonnées du naufrage, et de ce fait, du précieux chargement.
À la recherche du butin près de deux générations plus tard, Wataru Oki, petit-fils de Junichiro Oki, avait dans un premier temps assassiné Masayuki Oshima, star nippone des années 80 et 90, surnommé le Lennon japonais. L'artiste était connu pour son engagement anti-militariste et semblait avoir découvert le honteux passé de son aïeul qu'il comptait dévoiler dans une chanson. Le sachant en possession de la boîte à musique que le capitaine Inoue avait conservée et offert à son épouse, Wataru Oki pensait que le chanteur était au courant de l'existence du trésor et refusait de révéler les informations. Au final, Oshima a été tué, ignorant tous du code caché dans l'objet de famille.
Cette histoire est donc ressortie il y a quelques mois avec la parution du single World's End des Bad Luck, dont l'introduction s'inspirait de la mélodie de la boîte à musique. Tout àla fois calomniés et agressés, les jeunes musiciens ont trouvé le fin mot de l'histoire. En effet, l'ancien partenaire musical de Masayuki Oshima, Keichi Saegusa, aka Keichi Lake, les a d'abord accusés de plagiat. Une allégation qui a vite été levée, la mélodie étant tombée dans le domaine public depuis des décennies. Mais le pire restait à venir : Wataru Oki s'en est pris tour à tour au claviériste puis au chanteur et leader du groupe, Shuichi Shindo.
« Des amis à nous ont participé aux différentes recherches et c'est comme ça que nous avons relié tous les événements », explique Suguru Fujisaki, l'une des victimes des agissements de Oki.
Après une étroite collaboration entre les gouvernements chinois et japonais, le trésor a été remonté et rendu à son pays d'origine. Est-ce un premier pas pour le Japon qui reconnaîtrait les torts causés pendant cette période trouble et… »
Nozomi Arata referma le journal. Elle aimait lire la presse étrangère à l'occasion, et cet article du Washington Post était bien plus complet que ceux parus dans les journaux nationaux, lesquels passaient largement sous silence l'engagement du Japon en Chine et en Asie dans les années 30.
Elle était déçue de la réponse ferme de Suguru Fujisaki de ne pas rejoindre l'effectif de leur école. Elle estimait pourtant avoir fait le maximum pour le convaincre. Le poste, toujours à pourvoir, conviendrait fort bien à Ban Azuki, un autre virtuose du piano, mais le claviériste pop aurait apporté un vent de fraîcheur avec lui. Dans tous les cas, la jeune femme ne comptait pas manquer la sortie du prochain album des Bad Luck, il y serait question d'une chanson sur les pirates.
Et quelle bonne idée de vendre l'histoire à un journal américain pour lancer le groupe aux États-Unis, songea-t-elle en poursuivant la lecture de l'article.
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« Ferme les yeux ! » intima Hiroshi en prenant la main de Suguru pour le guider le long d'un couloir. Ils s'arrêtèrent au bout de quelques mètres et le jeune garçon entendit un bruit de clé tourner dans une serrure, puis une porte s'ouvrir. Hiroshi le fit avancer et lui dit qu'il pouvait ouvrir les yeux. Suguru découvrit un petit hall d'entrée donnant sur un salon lumineux éclairé par une large baie coulissante.
« Ce n'est pas un palace mais… qu'en penses-tu ? Il y a une chambre, un bureau, une salle de bains et une cuisine bien plus grandes que les miennes, et il y a même un petit balcon qui donne sur un jardin. Le quartier est sûr et nous y conserverons notre discrétion. »
Suguru fit le tour de l'appartement et tomba presque aussitôt sous le charme. Son cœur battait à tout rompre ; alors ça y était, ils allaient vraiment franchir le pas et habiter ensemble ?
« Bien sûr, le loyer est un peu excessif mais à deux ça devrait aller, et surtout les gens du quartier sont tous célèbres à des degrés divers donc notre vie privée sera respectée, ce qui n'est pas négligeable », expliqua Hiroshi qui n'avait à aucun moment parlé de ses recherches à son petit ami afin de lui faire une surprise. Le logement correspondait à leurs exigences, et sans même s'en rendre compte, Fujisaki imaginait déjà comment agencer les meubles.
« Alors ? Qu'est-ce que tu en dis ?
- Quand pouvons-nous signer ? » répondit simplement Suguru.
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Tous les participants à l'Antique Jamboree, à l'exception de K, étaient réunis dans le salon du nouvel appartement d'Hiroshi et Suguru. Pour l'occasion, des amuse-gueules et du saké étaient disposés sur une longue table pliante prêtée par les parents du guitariste.
« C'est une excellente idée de tous nous avoir invités pour la pendaison de crémaillère ! clama Narumi.
- C'est nous qui vous remercions d'être venus », répondit Suguru.
Seul Shuichi semblait dubitatif ; il ne comprenait pas pourquoi ses deux collègues avaient emménagé ensemble vu que plus aucune menace ne pesait sur eux.
« Tu veux que je te fasse un dessin ? » fit Sobi en l'entraînant à part au bout d'un moment. Il leva son index gauche et le tint devant les yeux du chanteur de Bad Luck.
« Ça, c'est Hiro, et ça, c'est Fujisaki. » dit-il en levant son autre index. D'un air entendu, il les frotta l'un contre.
« T'es complètement tordu, toi ! Ils ne sont pas ensemble, Hiro me l'aurait dit ! s'indigna Shuichi.
- Il n'y a qu'une seule chambre… tu crois que c'est pour faire des économies ?
- Ben le minus dort dans le bureau.
- Évidemment ! Comme il est petit, il dort sous le bureau. Ça le protège même des rayons de soleil matinaux. Merci, Shuichi, pour tes lumières. »
Le jeune homme soupira. Shuichi était décidément irrécupérable. Peut-être devait-il en profiter pour annoncer son rapprochement avec un certain chocolatier ? Ou pas. Le Sobi aimait les effets de surprise, prévenir n'était pas dans ses habitudes ; choquer, si. Créer une opportunité de surprise serait beaucoup plus intéressant, se dit-il en se promettant de réfléchir plus longuement à la situation.
« Et c'est vrai que vous allez enregistrer une chanson sur des pirates ? demanda Shinichi, assis auprès de Sakura chez qui il devait rester quelques jours.
- Oui. Il est question d'une boîte à musique et d'amour étant le véritable trésor, expliqua Suguru, encore étonné que l'idée fantasque de K et Sakano ait été retenue.
- Vous n'avez pas besoin de figurants ? Je peux être très convaincant ! »
Histoire de donner du poids à ses propos, Yuji plaça un couteau entre ses dents et se masqua un œil.
« Chuch aux navires de l'empire ! Che chuis Chake Chparrow ! » s'écria-t-il d'un ton féroce. Tous s'esclaffèrent à cette imitation comique du personnage incarné par Johnny Depp.
« Tu n'as jamais pensé à faire une carrière d'humoriste ? interrogea Sobi. Tout à fait honnêtement, tu devrais. Tu ferais fortune.
- Oh toi, la princesse éplorée, tu ferais mieux de trembler devant la peur que j'inspire ! » grogna Yuji en brandissant son petit couteau d'un air menaçant.
La soirée se poursuivit paisiblement, dans une ambiance bon enfant. Bien que très récents, les événements liés à la découverte des partitions paraissaient déjà oubliés.
Une fois seuls, Hiroshi et Suguru remirent de l'ordre dans l'appartement, déclinant la proposition de Maiko, Sakura et Narumi de leur donner un coup de main pour aider à ranger. Ils ne traînèrent pas longtemps et se mirent au lit une fois le dernier coup d'éponge passé sur la table. Il n'était pas très tard, mais la journée avait été bien remplie.
« Pensez-vous que nous retournerons l'année prochaine à la brocante ?
- Je crois que tout ce qui s'est passé depuis nous a tous suffisamment rapprochés, rit Hiroshi. Dans le cas contraire, je crois que k choisira mieux sa sortie la prochaine fois. Chuis sûr que rien ne nous serait arrivé si nous étions allés à Hello Kitty's Kawaii Paradise.
- Ne le mentionnez jamais devant lui, il serait bien capable de nous y envoyer !
- Hum, c'est pas faux, convint le guitariste en se représentant leur manager avec un masque de Hello Kitty sur la tête. Je voulais te demander… Euh… tu comptes rentrer chez toi pour les fêtes ?
- Et bien… oui, normalement. Pourquoi ?
- Je m'étais dit que… que peut-être nous pourrions passer Le 24 ou le 25 décembre ensemble. »
Suguru ne répondit pas tout de suite. l'Antique Jamboree avait contribué à renforcer les liens de toute l'équipe, mais surtout ceux qui les unissaient tous les deux, bien que de manière indirecte. L'an passé, chacun avait passé les fêtes de fin d'année de son côté. Depuis… depuis Hiroshi ne flirtait plus et semblait plus amoureux, et surtout, il s'était enfin engagé sérieusement dans leur relation. Peut-être était-il temps pour lui aussi de changer les choses et de décider de ce que devait être sa vie.
« J'en serais ravi ! J'avertirai ma mère que je viendrai un peu plus tard à la maison. »
Dans l'obscurité, Nakano sourit. Il se serra tout contre son petit ami, bien décidé à ne pas le laisser dormir tout de suite.
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Le dilemme était cruel et Suguru hésitait, planté devant la petite assiette qu'Akira Mori lui présentait. Que choisir ? Le chocolat au lait aux éclats de caramel lui faisait très envie, mais les macarons à la glace royale paraissaient succulents. Il se devait de trancher, pourtant, et sa curiosité finit par l'emporter : il piocha dans les macarons et mordit délicatement dans la mignardise, savourant le parfum de l'abricot se mêlant à l'arôme puissant de la garniture au cacao.
« C'est délicieux ! s'exclama-t-il en engloutissant ce qui restait du macaron. Je vais en prendre un assortiment, mettez-m'en deux de chaque, s'il vous plaît. »
Akira eut tôt fait de remplir une petite boîte tapissée de papier de soie crème. Suguru régla et s'accouda au comptoir.
« Tout est prêt pour demain, j'imagine ?
- Oh oui. La campagne de publicité a été courte mais a déjà porté ses fruits, l'affluence a fait un bond au café depuis quinze jours. Votre interprétation en avant-première de Flavor of love, avant-hier soir, a boosté nos ventes de chocolats de manière spectaculaire et nous avons passé la journée à enregistrer des réservations de ballotins de Concerto, expliqua Akira. Il faut dire que cette histoire d'enlèvement liée à celle de Masayuki Oshima a aussi été un bon coup de promo pour vous. »
Suguru opina. Si le kidnapping de Shûichi avait été tenu secret jusqu'à ce que l'affaire soit résolue, il avait été abondamment commenté par la suite, même si Tohma Seguchi avait expressément fait savoir qu'il ne souhaitait pas que les journalistes s'attardent trop sur la mauvaise expérience qu'avait vécue Shindo. Néanmoins, les effets de toute l'histoire avaient conduits à une hausse de popularité des Bad Luck assortie d'une avalanche de témoignages de sympathie et de montagnes de cadeaux pour leur chanteur. Le jeune claviériste avait fini par se résoudre au fait que son groupe ne serait jamais célèbre pour les bonnes raisons – raisons purement musicales s'entendait – aussi, en ce qui le concernait, tout était désormais bon à prendre dès lors que son intégrité physique n'était pas menacée.
« En effet. Mais pas seulement pour nous, Masayuki Oshima lui aussi est revenu au tout premier plan avec l'élucidation de son assassinat. Enfin, l'essentiel est que tout se soit bien terminé. » Suguru consulta sa montre et prit le sac qui contenait ses macarons. « Il faut que j'y aille, je dois aller chercher une amie à la gare. À demain, monsieur Mori.
- À demain. Passez une bonne soirée. »
La mise en vente des coffrets de Concerto était accompagnée par une séance de dédicace de Bad Luck dans le 100% Chocolate Café même, ce qui changeait plutôt agréablement des habituels disquaires. L'ayant appris par voie de presse, Narumi avait décidé sur le champ d'y assister et d'acquérir ce faisant un ballotin des fameux chocolats en forme de notes de musique. Suguru s'était proposé pour aller la récupérer à sa descente de train et lui avait promis un passe-droit pour la séance de dédicaces. Après tout, c'était bien grâce à elle que tout avait commencé.
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L'opération organisée par le 100% Chocolate Café avait été un véritable succès et les trois membres de Bad Luck n'avaient pas eu le temps de chômer, signant des autographes à la chaîne sur les boîtiers de Flavor of love édition limitée. Profitant de l'effet d'entraînement, les clients avaient presque dévalisé la boutique et il ne restait pas grand-chose de ses spécialités chocolatées à la fin de la journée ; une opération commerciale réussie à tous les sens du terme, et il y avait fort à parier que les ventes de Concerto allaient se poursuivre tout au long du mois avec Noël en point d'orgue. Dans le même temps, la publicité faite avec Bad Luck ne faiblissait pas d'intensité. Qu'ils étaient loin, les quatre jours de relâche occasionnés par la libération de Shuichi !
« J'ai vraiment hâte d'être à l'année prochaine, déclara Hiroshi le soir venu en se laissant tomber sur le canapé où somnolait Ikkyoku. Celle-ci à été un peu trop… chaotique à mon goût.
- Moi, j'ai surtout hâte d'être à Noël pour le passer en votre compagnie, répondit Suguru en s'asseyant à côté du guitariste après avoir déposé deux bentô sur la table basse, devant eux. J'étais bien loin de penser que nous finirions par emménager ensemble à la même époque de l'année dernière. Je… je ne savais pas vraiment où nous allions, tous les deux. »
Hiroshi passa son bras autour de ses épaules et l'attira contre lui.
« Je ne le savais pas vraiment non plus. Je te sentais… distant, et par réaction j'évitais aussi de trop m'impliquer.
- C'est parce que vous ne vous impliquiez pas que je restais distant », expliqua Suguru, conscient de la stupidité de leur ancienne situation et des causes qui l'avaient provoquée. Clairement, ils avaient agi avec une infinie maladresse, source de bien des non-dits.
« En fin de compte… cette rupture aura été un bien pour un mal, résuma Hiroshi en suivant du pouce le contour du visage de son petit ami. Parce que je ne suis pas convaincu que notre relation serait allée bien loin partie comme elle l'était, et même si je ne peux pas dire à quoi ressemblera notre avenir, je suis certain d'une chose : je ne veux pas te perdre, Sunshine. Je t'aime.
- Je vous aime aussi, monsieur Nakano. De tout mon cœur. »
Suguru glissa ses bras autour du cou du grand jeune homme et se pressa tout contre lui. Ses lèvres se posèrent sur celles d'Hiroshi et c'est lui qui initia un baiser fougueux et indéniablement possessif. Les Seguchi n'aimaient pas partager, c'était bien connu. La sonnerie du téléphone portable de Nakano se mit soudain à jouer et les deux garçons se séparèrent avec un grognement de dépit. C'était Sakura. Le claviériste se rendit à la cuisine afin de laisser Hiroshi discuter avec son amie et explora le réfrigérateur, à la recherche d'un accompagnement pour les bentô. Lui aussi se sentait fatigué et il lui tardait que ce mois de décembre prenne fin pour entamer une nouvelle année qui serait, pour lui du moins, celle du renouveau. Il empila quelques onigiri sur une assiette et prit un petit bol de calmar séché découpé en lamelles ainsi qu'une canette de bière. Quand il repassa au salon, Hiroshi raccrochait.
« Tu savais que Sakura sortait avec ton ami Garai ? annonça celui-ci.
- Vraiment ? Non, il ne m'a rien dit. Ça alors !
- Il faut croire que toute cette histoire les aura rapproché eux aussi.
En fin de compte, il sera ressorti plus de bien que de mal de tout cela, commenta Suguru en reprenant sa place auprès de son petit ami. Mais maintenant, j'aimerais que vous éteigniez votre téléphone parce que j'ai envie de vous avoir rien que pour moi ce soir… »
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Les Bad Luck et leur encadrement étaient réunis dans leur studio attitré et travaillaient sur le fameux titre parlant de pirates quand le téléphone de Sakano sonna. Il s'éloigna de quelques pas et discuta un instant avant de revenir vers les trois garçons assis autour de la table, dans la salle de repos.
« Désolé de vous interrompre, mais monsieur le directeur souhaite vous voir tous les trois, dans son bureau.
- À quel propos ? questionna K.
- Hé bien, ça concerne cette chanson de Masayuki Oshima, Soleil d'hiver. Je n'en sais pas plus. »
Les Bad Luck, leur producteur et leur manager se rendirent sans tarder dans le bureau de Tohma Seguchi. Une femme d'une quarantaine d'années, vêtue d'un élégant tailleur parme, s'y trouvait aussi quand ils entrèrent, et Tohma la présenta comme étant Meika Katahira, directrice adjointe d'Energy Records, la maison de disques détentrice des droits sur les œuvres de Masayuki Oshima.
« Madame Katahira m'a fait une proposition très intéressante qui concerne la chanson Soleil d'hiver, mais je préfère la laisser vous l'exposer.
- Merci, monsieur Seguchi, dit la directrice avec un gracieux hochement de tête. Comme vous le savez, Soleil d'hiver n'a jamais été enregistrée. Il n'est pas dans nos intentions qu'elle le soit un jour car ce serait, à mon sens, trahir le souvenir de l'artiste qu'était Masayuki Oshima, dont les convictions pacifistes étaient fortes et connues de tous. Il a disparu tragiquement avant d'avoir pu le faire, aussi ne saurons-nous jamais vraiment de quelle manière il comptait l'interpréter. »
Les Bad Luck inclinèrent la tête en signe d'assentiment et madame Katahira reprit :
« En revanche, puisque c'est grâce à vous que Soleil d'hiver a été découverte, nous avons pensé que ce serait un bel hommage si vous acceptiez de la chanter, en direct, dans un émission spéciale consacrée à Masayuki Oshima qui aura lieu au soir du 31 décembre. Je sais que cette demande peut vous paraître étrange, étant donné surtout le délai très court qui nous sépare de la fin de l'année, mais je souhaiterais que vous étudiiez ma requête. Qu'en dites-vous, messieurs ? »
Shuichi, Hiroshi et Suguru se concertèrent du regard. Un défi, un de plus avant que l'année se termine, et leur emploi du temps était déjà bien chargé ; en même temps, quel artiste aurait décliné une proposition pareille, surtout après la façon dont ils s'étaient retrouvés impliqués dans « l'affaire Oshima » ?
« Qu'est-ce que tu en penses, Shu ? interrogea Hiroshi.
- J'en pense que c'est une super idée, et que les gens qui n'aiment pas Bad Luck verront bien qu'on sait s'adapter à d'autres styles de musique. C'est d'accord, madame ! Je vous garantis qu'on va assurer ! »
Il fut ensuite discuté de ce que devrait être l'adaptation par le groupe de Soleil d'hiver – quelque chose de sobre et d'acoustique – puis les garçons regagnèrent le studio afin de travailler sur leur nouveau projet tandis que K et Sakano s'attardaient afin de régler des détails purement administratifs. Pour le dernier challenge de cette année riche en événements, les Bad Luck allaient devoir travailler vite et bien !
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« Viens vite, Tsubaki ! Ça va être à eux ! »
Narumi adressait de grands signes à sa sœur aînée, qui passait le réveillon du dernier jour de l'année en compagnie de sa famille et discutait au téléphone avec son fiancé. La jeune fille échangea encore quelques mots avec son futur époux et vint rejoindre sa cadette sur le canapé.
Les Bad Luck avaient travaillé d'arrache-pied sur Soleil d'hiver pour arriver à en donner une interprétation très différente de leur registre habituel sans pour autant plagier le style de Masayuki Oshima. Les prises de bec n'avaient pas manqué au cours des répétitions, qui s'étaient déroulées sur une petite dizaine de jours, mais le résultat avait obtenu la bénédiction de Meika Katahira qui avait loué la justesse de leur adaptation. L'heure était à présent venue de rendre hommage, à leur manière, au « Lennon japonais ».
Sobrement vêtus de pantalons noirs et de chemises bleu marine, les trois garçons entrèrent sur le plateau et, après quelques mots dits par Shûichi sur l'origine de leur initiative, Hiroshi égrena, à la guitare électro-acoustique, une introduction lente et mélancolique. Le piano de Suguru se joignit à lui quelques instants plus tard, tout en retenue, puis Shuichi se mit à chanter.
« La nuit tombe sur la ville
Le frère dit au frère tout bas
« Fais pas de bruit, ne bouge pas
Demain je te montre le puits
Où chaque jour s'endort la nuit. »
Pas d'interprétation spectaculaire pour Shuichi mais un chant plein de sobriété et d'émotion contenue, mettant en valeur le texte plutôt que la technique ; le résultat était frappant de justesse.
« La nuit bruisse de bruits étranges
Le frère dit au frère tremblant
« C'est juste un jeu, on fait semblant
Sens-tu le parfum des oranges ?
Petit frère on est bien cachés
Tu vois, on va pas nous chercher. »
La nuit, la nuit viennent les ombres
Et l'ombre appelle son voisin
Son père, son oncle, son cousin
Et l'ombre tue, compte et dénombre
Cinquante et cent, deux cents, trois cents
Tandis que la Lune descend. »
À kyoto, les Fujisaki aussi assistaient à l'émission mais la maîtresse de maison s'efforçait de ne se concentrer que sur l'aspect purement musical du spectacle diffusé à l'écran. La prestation des Bad Luck, sur cette chanson si éloignée de leur répertoire de prédilection, sonnait terriblement juste. Il ne s'agissait pas là de simple opportunisme ni d'une banale copie, il y avait derrière un véritable travail d'adaptation. Ce groupe était donc capable de faire des choses intéressantes, en fin de compte. Peut-être, dans quelques années, auraient-ils suffisamment évolué pour devenir une formation à l'image des Nittle Grasper, dotée d'une aura internationale ?
« La nuit pue la poudre et la fiente
Et le grand berce le petit
« Tu peux dormir, ils sont partis »
Colle son œil après la fente
Voit le bras noirci qui descend
La lame dégoutte de sang.
La nuit passe sur la ville
Le frère parle au frère toujours
« Faut pas sortir, attends le jour
Demain je t'emmène en voyage
Demain on se trouve un bateau
Demain on navigue sur l'eau. »
Les Nakano regardaient eux aussi l'hommage à Masayuki Oshima et Midori Nakano avait les yeux humides en entendant les paroles tragiques de cette chanson qui n'avait jamais vu le jour et dont l'auteur avait connu un destin si cruel. L'interprétation des Bad Luck, bien que très différente de ce qu'en aurait fait Masayuki Oshima, n'en était pas moins poignante ; elle était fière de son fils.
« La nuit s'estompe sur la ville
Et le pâle soleil d'hiver
De ses faibles rayons illumine
Les rues sanglantes de Nankin. »
La voix de Shuichi s'éteignit dans un silence recueilli puis les applaudissements éclatèrent, de plus en plus nourris tandis que les trois garçons saluaient avant de rejoindre la coulisse.
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L'émission s'était poursuivie encore quarante-cinq minutes mais les Bad Luck avaient quitté les studios une fois leur prestation achevée. L'année vivait ses derniers instants, mais après l'agitation des dernières semaines, tout ce à quoi ils aspiraient était un repos salutaire. Sitôt minuit passé, Hiroshi et Suguru s'étaient mis au lit… et s'étaient endormis presque immédiatement. Pas d'étreinte torride pour célébrer la nouvelle année !
Hiroshi dormait profondément quand il sentit, du fond de son sommeil, qu'on le secouait énergiquement. Il grogna et remonta la couette sur sa tête.
« Monsieur Nakano ! Réveillez-vous ! »
Le jeune homme battit des paupières et émergea de sous la couverture, ébouriffé et vaguement inquiet. Pourquoi Suguru le réveillait-il aussi tôt ? Il s'était passé quelque chose ?
« Qu'est-ce qu'il y a ? » bredouilla-t-il d'une voix pâteuse en jetant instinctivement un coup d'œil au radio-réveil qui affichait une heure bien trop matinale à son goût, surtout vu l'heure à laquelle ils s'étaient couchés.
« Debout, vite ! Le soleil ne va pas tarder à se lever, le pressa Suguru, en tenue de nuit lui aussi, en le tirant par un bras.
- Le soleil ? Mais… Ah, c'est vrai. D'accord, j'arrive. »
Il repoussa la couette et enfila un tee-shirt. Bâillant, il suivit Suguru jusqu'au salon encore plongé dans l'obscurité bien que le claviériste ait écarté les rideaux de la porte-fenêtre donnant sur le balcon. Quelques nuages traînaient dans le ciel sans pour autant l'obstruer et commençaient à se teinter de violet sous l'imminence de l'apparition du soleil. Le premier lever de soleil de la nouvelle année, gage de chance et de prospérité pour ceux qui y assistaient. Suguru était tout sauf superstitieux, mais la symbolique était forte. Regarder le soleil dissiper lentement la nuit, Hiroshi à ses côtés, dans leur nouvel appartement, scellerait clairement un nouveau départ pour tous les deux.
Le ciel s'éclaircissait, se bordait d'orange ; quand les premiers rayons traversèrent les nuages, Hiroshi attira Suguru tout contre lui et le serra entre ses bras. Muets et sereins, les deux amants restèrent un long moment à observer le soleil se lever sur la ville ; un soleil d'hiver.
FIN
Hello Kitty's Kawaii Paradise : parc d'atractions de Tokyo dédié à Hello Kitty.
La chanson Soleil d'hiver est en réalité une version légèrement modifiée de Grand frère, petit frère, de Francesca Solleville.
