Chapitre VI : Révélations

Aiolia était incapable de se calmer. Il faisait frénétiquement les cent pas dans la chambre, réfléchissant à toute vitesse. Il avait retourné la révélation d'Aphrodite dans tous les sens. Il restait persuadé que quelque chose ne tournait pas rond. Vraiment pas rond. Pourtant, le chevalier d'or des Poissons était quelqu'un de fiable quand il s'agissait de ragot. Et on pouvait lui faire confiance sur la véracité de l'information. Cependant, le roi du zodiaque était convaincu que son homologue d'or avait dû mal comprendre.

Ce n'était pas possible autrement.

Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi Aldébaran avait tenu à dire une chose pareille - donc qu'il avait une petite-amie - au chevalier qui était le plus à même de répandre la nouvelle plus vite que la lumière. Le Taureau avait peut-être voulu cela, après tout. Que tout le monde le sache. Non, cela ne collait pas. En faisant cela, Shaka était inexorablement au courant des agissements du deuxième gardien.

Alors quel intérêt ? La seule explication qu'avait le chaton du sanctuaire était que cette relation avec l'indien ne devait pas durer depuis longtemps. Ce qui impliquait par la même occasion que cette petite-amie avait disparu de la circulation. En plus, encore une fois, pourquoi le raconter à Aphrodite et pas aux autres chevaliers qui étaient les plus aptes à le féliciter ou à l'encourager comme Mû, Shura ou même Aiolia lui-même. Si Mû avait été au courant, il ne l'aurait pas gardé pour lui et aurait fait profiter de la nouvelle aux autres chevaliers d'or. Après tout, c'était le bonheur d'Aldébaran dont il s'agissait.

Une idée saugrenue vint à l'esprit du Lion. Et si pour il ne savait quelle raison, c'était l'inverse. Et si au lieu de tromper Shaka avec cette fille, Aldébaran faisait tout à fait le contraire. En admettant que la relation avec la fille fût l'officielle et celle avec Shaka celle qui devait être cachée.

C'était peut-être pour cela que Shaka voulait tant que le Lion ne dise rien. Peut-être que le sixième gardien était tout à fait au courant de cette relation !

Pourtant, Aiolia ne comprenait pas l'intérêt de tout cela. Pourquoi sortir avec deux personnes en même temps ? Le Lion était plutôt partisan de la fidélité absolue dans un couple. Et décidément, il ne pouvait pas concevoir qu'on puisse aller voir ailleurs.

Dans son raisonnement, le Lion sentait que quelque chose clochait toujours. L'image d'un Taureau d'or volage - même si , paraît-il, était quelque chose de courant chez ce signe-là - faisait tout simplement tache.

Bon sang, si tout était vrai, Shaka devait souffrir terriblement. Comment pouvait-il supporter une telle situation ? Le Lion se sentait presque peiné pour la Vierge.

Il devait faire quelque chose. Il devait tirer cette affaire au clair. Pour son ami.

Mais le Lion s'était promis de rester aussi muet qu'un poisson-chat dans cette histoire. Peut-être que Shaka y trouvait son compte, après tout.

Non, c'était impossible. Personne ne pouvait rester indifférent à ce genre de situation et surtout faire comme si de rien n'était !

C'était décidé. Il ira parler à la Vierge et advienne que pourra. Il devait s'assurer que tout était clair entre eux. C'était son meilleur ami après tout et c'était normal que le cinquième gardien se fasse du souci.

Une chose restait tout de même étrange : pourquoi Aphrodite n'avait pas répandu la nouvelle comme il le faisait à chaque ragot ? Car Aldébaran était inintéressant ? Ou était-ce un souhait du Taureau ? L'explication à ce sujet par le poisson n'était pas claire. Il ne voulait pas nuire au deuxième gardien, avait-il dit.

Le roi du zodiaque faillit s'arracher les cheveux. Il ne comprenait plus rien. Tout se bousculait dans sa tête.

Et si.

Et si, pensa doucement le lion, Aldébaran avait parlé de Shaka à Aphrodite, le désignant comme sa petite-amie ?

...Non, Aphrodite n'était pas aussi idiot que cela. Non seulement il aurait reconnu Shaka sur les photos (du moins, le Lion l'espérait), mais en plus, cela lui aurait tiqué que le Taureau parlât de la Vierge.

Après tout, une aventure avec une fille extérieure au sanctuaire, ce n'était pas aussi intéressant que deux chevaliers d'or qui se faisaient des mamours. Ce genre de chose avait nettement plus de valeur aux yeux d'Aphrodite, en terme de ragots.

Et puis, idiot de Lion, Shaka n'était pas une fille, pas vrai ?

Le matou soupira. Il devait parler à la Vierge. C'était certain maintenant.

Il se dirigea vers la porte de la chambre, prit une grande inspiration et sortit dans le couloir.

Il se souvenait plus ou moins de l'emplacement de la chambre de Shaka, se mit devant la porte et frappa par trois fois. Ce fut un Shaka revêtu d'un pan de sari orange et d'une blouse bordeaux qui lui ouvrit la porte. L'indien se sentait mille fois mieux dans ces habits-là qu'avec un gros pull. Même s'il avait un peu froid, il fallait l'avouer. D'une voix douce, Shaka demanda :

"Oui ? Qu'il y a-t-il, Aiolia ?"

L'intéressé soupira. Il ne sentait pas la présence d'Aldébaran dans la chambre. C'était le moment ou jamais. Il rassembla son courage, mit toutes les questions qui l'obsédaient de côté et répondit :

"Je dois te parler. C'est assez important."

Shaka, les yeux fermés, se demanda ce qui pouvait être aussi important. Il laissa entrer son ami avant de refermer la porte derrière lui. Aiolia fit quelque pas dans la pièce, frottant son bras gauche comme évacuer un stresse montant. La Vierge vint s'asseoir sur le lit avant de joindre ses mains, posées entre ses genoux. Après cinq minutes longues pour le Lion, il se décida enfin à parler :

"C'est assez délicat. Heu...Je ne sais pas comment...enfin, bredouilla le chevalier. Tu vois...

- Oui ? "

Le chevalier de la Vierge ne comprenait pas ce qui pouvait rendre le Lion dans un tel état. Généralement, il était très direct quand il avait quelque chose à dire, même si cela n'était pas plaisant pour le sixième gardien. Il ne mâchait pas ses mots, rentrant dans le tas. Là, il semblait vraiment embarrassé, ne trouvant pas ses mots. La dernière fois que le Lion s'était retrouvé dans cet état était quand il avait essayé de parler à Marine juste avant que celle-ci parte au Japon. Ce qui lui avait valu un long moment de solitude.

Le Lion avait une certaine fierté et dignité. Et ce n'était pas le moment de flancher. Il devait lui dire, coûte que coûte.

"Est-ce que tu as des problèmes avec Aldébaran ?"

La Vierge ouvrit les yeux, perplexe. Pourquoi une telle question ?

"Nous avons nos problèmes. Comme n'importe quel couple, souffla le sixième gardien."

La réponse ne convint pas du tout au Lion. Il concevait que ce n'était pas tout le temps rose entre eux. Mais étaient-ils au point de pousser l'un dans les bras d'une autre ?

Shaka ne pouvait pas s'empêcher de repenser aux disputes qu'il avait eues avec Aldébaran, quelque temps auparavant. C'était toujours le même sujet de dispute, de toute manière. À savoir : dire aux autres chevaliers d'or qu'ils étaient ensemble. Aldébaran voulait le faire savoir tandis que Shaka refusait farouchement. L'indien argumentait sur le fait que cela ne les regardait pas et que c'était leur vie privée. Le Taureau avait beau dire que la vie privée au sanctuaire était une utopie, la Vierge n'en faisait qu'à sa tête. Ils étaient très bien comme ils étaient. Le sixième gardien voulait à tout prix éviter qu'un certain chevalier d'or s'en mêle. Aphrodite avait la mauvaise réputation de poser des questions plus qu'embarrassantes juste pour son plaisir personnel. Et Bouddha savait que Shaka ne le supporterait pas. Pourtant, Aldébaran insistait. Il ne comprenait pas pourquoi ils devaient se cacher après tout.

Était-ce pour cela que le Taureau s'était réfugié chez Aphrodite pour faire part de leur aventure ? Dans ce cas, pourquoi avoir parlé de "petite-amie" ?

"Je ne comprends pas vraiment où tu veux en venir, Aiolia, confia la Vierge. Aldébaran et moi sommes depuis assez longtemps ensemble pour avoir des disputes et nous en sortir à chaque fois. Je n'ai pas de problèmes avec lui."

Si ce n'était qu'il voulait tout révéler.

Le Lion ne trouva aucune autre alternative que d'y aller franco :

"Aldébaran a dit à Aphrodite qu'il avait une petite-amie."

Il avait dit cela d'une traite, sous sourciller. La Vierge battit des paupières, pas sûr de bien comprendre :

"Je te demande pardon ?"

Et merde.

Aiolia ne pouvait plus reculer. Foutu pour foutu.

"Il est passé chez Aphrodite pour lui dire qu'il sortait avec une fille. Il lui a même montré des photos."

Shaka ouvrit la bouche un instant avant de la refermer, visiblement choqué. Aiolia raya de sa tête la théorie comme quoi Shaka était au courant de cette relation.

"C'est...commença la Vierge avant de secouer la tête comme pour chasser l'information de la tête. Ce n'est pas possible.

- Je suis désolé, murmura le Lion, sincère. "

La Vierge se leva de son lit, fit quelque pas dans la pièce en se tortillant les doigts. Il se tourna vers son ami :

"Qu'est ce qu'il a dit d'autres ?"

Ce n'était pas du tout ce à quoi le Lion s'était attendu avec une telle révélation. Il avait plutôt imaginé un Shaka désemparé voir en colère contre le Taureau, perdant son légendaire calme. Il n'était pas bouleversé comme une personne venant d'apprendre qu'on la trompait. Il avait l'air plutôt...d'avoir peur ?

"Je ne sais pas. Aphrodite ne m'a pas vraiment raconté, expliqua Aiolia. C'était il y a deux semaines, paraît-il.

- Parfait."

Parfait ? Comment ça "parfait" ?

"Pourquoi...pourquoi tu ne t'énerves pas ? s'enquit le chevalier du Lion.

- Je ne crois pas à cette histoire, fit doucement la Vierge. Il ne peut pas avoir dit ça."

C'était exactement ce que pensait le cinquième gardien. Pourtant, il fallait reconnaître qu'Aphrodite mentait rarement sur ce sujet-là. Et dans quel intérêt mentirait-il de toute façon ? La Vierge adopta le statut de déni.

"Cela vient d'Aphrodite. Et tu sais comme il a une bonne mémoire quand il s'agit de ragot de la sorte, dit le Lion avant de s'asseoir sur le lit de son ami.

- Écoute Aiolia, Aldébaran ne me trompe pas. C'est ridicule. On est ensemble. Pourquoi irait-il dire une chose pareille à la pire personne du sanctuaire ?

- Peut-être voulait-il te faire du mal..."

Aiolia n'avait pas pensé à cette option-là, mais cela lui semblait très crédible. Même s'il n'avait pas de mobile pour ça.

"Je connais Aldébaran. Il est juste, honnête et surtout fidèle, déclara la Vierge en secouant la tête. Il ne ferait pas une chose pareille.

- C'est vrai..Je ne comprends pas pourquoi il a été dire ça à Aphro'. Tu ne penses pas qu'il ait simplement voulu brouiller les pistes pour vous deux ?"

Shaka réfléchit un instant. C'était fort probable même s'ils n'avaient jamais été vraiment inquiets pour le secret de leur relation. Enfin, jusqu'à hier quand la Vierge avait senti la présence du Lion dans sa maison. Ils avaient toujours fait très attention. Vraiment très attention. Même si c'était vrai, ils se voyaient beaucoup plus souvent ces temps-ci. Les autres chevaliers n'avaient jamais trouvé cela étrange ses allés et venus à la maison du Taureau.

"Moi non plus je n'y crois pas trop à cette histoire, avoua le Lion en plaçant ses mains derrière la tête. Il s'est peut-être emmêlé les pinceaux et a dit "petite-amie" pour "petit-ami".

- Et pourquoi des photos ? Dis-le-moi. Pourquoi avoir montré des photos à Aphrodite ?

- Peut-être parce qu'Aphrodite ne le croirait peut-être pas...

- Balivernes.

- Écoute, je n'y comprends pas grand-chose, moi non plus. Si cette fille existe bel et bien, tu dois mettre les choses au clair avec Aldébaran. Même si c'est un ami, il n'a pas le droit de te faire souffrir de la sorte."

Shaka soupira d'exaspération. Aiolia ne savait plus trop où se mettre. Il n'était pas sûr que ce fut la meilleure des solutions de tout raconter. Et puis, vraiment, balancer une chose pareille à Aphrodite quand on voulait garder un secret ou se préserver de ce genre de situation, c'était carrément du suicide. Le Taureau devait se douter que les informations allaient rapidement être acheminées vers le sixième gardien, même si ce dernier écoutait les ragots que d'une oreille contrairement à certains chevaliers. Et c'était un miracle que durant deux semaines rien ne s'était échappé.

Non et non. Le Lion ne comprenait pas.

Shaka avait qu'une seule idée en tête pour le moment : prendre son Taureau par les cornes. Il devait y avoir le coeur net. Il sentait une colère muette monter en lui. Il devait se calmer. C'était sans doute un malentendu. Cela ne pouvait être que cela.

Aldébaran était décidément trop honnête pour être vrai. Et puis, cette fille, quand pouvait-il la voir ? Il passait son temps comme les autres chevaliers dans sa maison ou aux entraînements. Ses temps libres, il les passait avec Shaka. Il avait même insisté pour qu'ils se voient le plus souvent possibles. La Vierge repartait que tard le soir. Et il l'aurait vu que quelqu'un tournait autour du deuxième gardien.

Peut-être était-ce simplement une réaction impulsive suite à une énième dispute ?

Le chevalier d'or de la Vierge commença à remettre de l'ordre dans ses idées et y voir un peu plus clair. Une conclusion vint à son esprit et pour lui, cela ne pouvait être que cela. Aldébaran ne le trompait pas. C'était toute autre chose. Reste à savoir pourquoi le Taureau avait raconté tout ça. Ce qu'il cherchait exactement.

Peut-être avait-il voulu que la Vierge se bouge pour démentir la rumeur sur sa petite amie en s'affichant avec lui ?

Aiolia se leva du lit, décidé à laisser Shaka un peu seul. Il se gratta la tête d'un air embarrassé avant de faire quelque pas en direction de la porte. À peine avait-il touché la poignée, que la porte s'ouvrit, laissant apparaître le chevalier du Taureau sur son seuil. Aiolia déglutit avec peine, il ne voulait pas assister à ça. Il bredouilla quelque chose à l'adresse de la Vierge avant de passer à côté du Taureau sans lui lancer un seul regard. Aldébaran suivit le Lion des yeux avant de refermer la porte derrière lui.

Raide comme un piquet au milieu de la pièce, le chevalier d'or de la Vierge attendait, les bras croisés. Il ne lui fallut pas plus de dix secondes pour exploser. Et Aiolia entendit cette phrase depuis le couloir :

"Mais enfin, qu'est-ce qui t'a pris ?"

Le Lion ne put s'empêcher de penser que le calme légendaire de Shaka venait d'en prendre un coup. Il espérait cependant que la situation ne fut pas aussi grave qu'elle y paraissait. Après tout, peut-être qu'Aphrodite avait simplement mal entendu, mal interprété les choses ou pire : tout inventé.

Il espérait que tout ceci n'était qu'une grosse farce.

À bord de la voiture bleue qu'ils avaient trouvée dans le garage, Mû et Deathmask ne disaient pas un mot depuis qu'ils avaient quitté le chalet. Accoudé à la portière, Mû contemplait le paysage tandis que le Cancer manoeuvrait le véhicule. Les pensées du Bélier ne cessaient de revenir sur l'état de Thanatos. Il ne pouvait pas s'empêcher d'y songer. Même si le fait qu'il fut un Dieu devait le rassurer, il n'arrivait pas à faire le vide. Il devait lui ramener des médicaments. C'était la seule solution. Et son frère jumeau devait apprendre à le laisser un peu respirer. Il ne savait pas si c'était normal pour un jumeau d'agir de la sorte, cependant, il le trouvait tout sauf utile de rester collé à Thanatos comme ça.

Avec un soupire, Mû ramena une mèche mauve derrière son oreille tandis que Deathmask marqua un stop. Le Cancer lança un regard furtif au premier gardien. Le voir cogiter de la sorte ne lui faisait pas plaisir. De plus, il était persuadé qu'un certain Dieu devait occuper ses pensées. Et cela, cela avait le don de l'énerver. Vraiment, il ne comprenait pas pourquoi il s'acharnait autant. C'était un dieu et c'était tout. Quelqu'un qui n'en avait rien à cirer des humains. Quelqu'un qui était bien au-dessus d'eux et qui par conséquent ne devait pas craindre un simple rhume. Car oui, ce n'était qu'un simple rhume bon sang. Mais non, il fallait absolument aller chercher des médicaments. Et ils n'étaient même sûrs qu'ils étaient efficaces sur lui.

La voiture prit un virage et Mû soupira. Ils étaient à plus d'une demi-heure du centre-ville. Et la route était très mauvaise. Le Cancer devait rouler prudemment, voir très lentement pour ne pas glisser. Quand ce dernier marqua un autre stop, il se tourna un instant sur le Bélier pour murmurer :

"Qu'est-ce qui t'arrive ?"

Le premier gardien posa les yeux sur son vis-à-vis avant de se tourner de nouveau sur le paysage et de répliquer :

"Je suis inquiet."

La réponse ne plut pas trop à Deathmask qui prit un autre virage.

"C'est à cause de Thanatos ? se risqua-t-il."

Comme toute réponse, Mû haussa les épaules d'un air dépité. Le Cancer insista :

"Il ne faut pas que tu t'inquiètes. C'est un dieu.

- Je le sais que c'est un dieu, rétorqua le Bélier avec mauvaise humeur. Ce n'est pas une raison. Il me semble que les dieux jumeaux ont pris possession de corps humains non ? Donc ils sont des humains avant d'être dieu. Donc, ils peuvent tomber malades. Donc, il ne faut pas prendre le cas de Thanatos à la légère."

Devant la logique imparable de son ami, le Cancer soupira d'exaspération.

"Il ne va pas mourir, dit-il comme pour clore le sujet."

Mû se tourna vers lui avant de répliquer avec un air de reproche :

"Cela te ferait pourtant plaisir, non ? Qu'il crève."

Le Cancer le regarda dans les yeux. Évidemment, il s'était douté que le Bélier n'avait pas pris sa plaisanterie à la légère. Il ne voulait pas la mort de Thanatos, bien sûr que non. Il voulait juste que le Bélier le laisse se débrouiller. Qu'il évite de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Et cela ne le regardait en rien. C'était tout à son honneur de vouloir s'occuper de Thanatos, pourtant, pas de quoi en faire croisade personnelle. Mais bon, c'était Mû. Et cela faisait aussi partie de son caractère, de ne pas laisser tomber les gens quels qu'ils soient. Pourtant, le Cancer trouvait que cela ressemblait à de la gentillesse mal placée. Il ne savait pas pourquoi exactement. En fait, il ne supportait tout simplement pas que Mû puisse être aussi engagé avec une personne. Vraiment, il ne pouvait pas le supporter. Et surtout, le voir avec une telle inquiétude dans les yeux le rendait malade. Bon sang, il n'allait pas mourir. Comment de fois devait il lui répéter ?

" Et Hypnos qui ne fait rien, ça aussi c'est pas mal dans son genre, déclara Mû en tapotant du doigt le haut de la portière.

- Que veut-il qu'il fasse ? répliqua le Cancer. Apparemment, ils n'ont pas le droit d'avoir recours à leurs pouvoirs divins.

- Des excuses. C'est son frère quand même !

- Mû, si Hypnos ne s'inquiète pas, c'est qu'il n'est pas l'heure de s'inquiéter, d'accord ? Mets-toi ça dans le crâne. Il sait mieux que toi.

- Ha vraiment ? Son frère est brûlant et lui, il ne lève pas le petit doigt ?

- Mais bon sang, Mû, sa fièvre peut très bien tomber d'elle-même en une journée ! Laisse-lui le temps de se reposer, merde."

Le Bélier ouvrit la bouche pour répliquer, mais se ressaisit. Ce n'était pas la peine de discuter. Visiblement, il était bien le seul à se faire du souci pour l'état de santé du dieu. Et il trouvait ça désolant. À croire que les autres chevaliers d'or n'avaient pas effacé leur rancoeur par rapport à l'armée de Hadès.

"Ce qui m'étonne à demi-mesure, continua le Cancer tandis qu'il prenait un virage. C'est qu'il soit tombé malade aussi rapidement. Une heure sur terre et paf.

- Il est peut-être frileux, dit doucement Mû.

- Je n'y crois pas trop.

- De toute manière, qu'il soit fragile ou non, où est le problème ? Il est malade, point.

- C'était juste une interrogation, Mû."

Ils se turent le reste du trajet. Et chacun remercia l'autre d'avoir laissé un silence s'installer entre eux. Mû se rongea les ongles, signe qu'il se morfondait. Ce qui n'échappa au Cancer qui lui prit gentiment la main pour enlever le doigt de sa bouche avant de se garer sur une place de parking en plein centre-ville. Mû fit mine de chasser très loin cette main qui n'avait pas été invitée avant de sortir de la voiture. DeathMask coupa le contact avant de sortir à son tour. Mû frotta ses mains entre elles pour se réchauffer.

" Et maintenant ? demanda Mû en regardant autour de lui.

- La pharmacie est en bas de cette rue. On est passés devant en arrivant, expliqua doucement Deathmask."

Le Bélier acquiesça d'un air entendu. Ils partirent rapidement en direction de la pharmacie. Ils passèrent devant divers enseignes de magasins affichant fièrement des décorations de Noël. Arrivés à la pharmacie, ils entrèrent presque aussitôt. Une chaleur agréable les accueillit ainsi qu'une file de quatre ou cinq personnes devant le comptoir.

" Tu sais au moins ce que tu veux prendre ? demanda le Cancer en mettant ses mains dans ses poches. Sans ordonnance, on n'ira pas bien loin.

- Ils pourront au moins nous donner des antidouleurs et de quoi faire baisser la fièvre rassura Mû. C'est le plus important."

L'italien n'était pas convaincu. Pour lui, ce ne sera pas suffisant. Enfin, si le Bélier le disait que cela allait aller.. Arrivé au comptoir, Mû parla le premier à la pharmacienne, une jeune femme aux cheveux bruns très longs portant des lunettes. Il lui énuméra ce dont ils avaient besoin. La pharmacienne hocha la tête d'un air entendu avant de disparaître dans le fond de la pharmacie là où se dressaient d'innombrables armoires. Le Bélier tapota des doigts impatiemment le comptoir tandis que la jeune femme réapparut avec quelques boîtes sous le bras. Deathmask ne put s'empêcher de penser que si Mû arrivait à faire avaler quelque chose à Thanatos, ce serait un vrai exploit. Mais ajoutez le sirop, les antidouleurs et les pastilles, cela devenait mission impossible.

Ils sortirent de la pharmacie avant de regagner la voiture, Mu portant le sac de médicaments à bout de bras. Une main sur la portière, Deathmask ne put s'empêcher de faire remarquer :

" Comment vas-tu faire pour lui faire avaler ça ?"

Mû ouvrit la portière et s'installa avant de rétorquer :

" C'est pour son bien.

- Mais encore ? fit le Cancer. Qui te dit qu'il ne va pas penser que tu cherches à l'empoissonner ?

- Deathmask, pour l'amour du ciel ! réprimanda le Bélier. Pourquoi penses-tu qu'il croira ça ?

- Par ce que...c'est un dieu de l'armé de Hadès, peut-être ? se risqua l'italien en prenant place derrière le volant."

Le Bélier ouvrit la bouche, interloqué.

"Mais enfin c'est ridicule ! On a fait la paix, s'exclama-t-il.

- Ce n'est pas une raison, murmura Deathmask.

- Mais pourquoi chercherais-je à l'empoisonner ? Dans quel but ?

- Ça, je ne peux pas te le dire.

- Tu vois vraiment le mal partout, dit Mû avec mauvaise humeur."

Le Cancer se contenta de lui lancer un regard glacial avant de mettre le contact.

"Je me méfie, c'est différent, fit-il, froid.

- Vraiment, il n'y a pas de quoi, rétorqua le Bélier.

- C'est ça ton problème : tu ne te méfies pas assez.

- Je fais une différence entre méfiance et paranoïa, quand même !

- Je ne fais pas confiance aux sbires de Hadès. Encore moi quand ces sbires sont divins."

Sur ce, le cancer recula la voiture pour s'engager sur la route. Mû, le coude sur la portière, porta sa main droite à son front :

"Ils ne sont pas méchants, murmura-t-il."

Le Cancer eut du mal à réprimer un ricanement :

"Sur quoi te bases-tu pour cela ?

- Et sur quoi te bases-tu pour dire qu'ils le sont ? répliqua sèchement le Bélier.

- Bon sang, Mû, en quelle langue devrai-je te le dire ?

- Et en quelle langue devrai-je te dire que je ne suis pas comme toi ? Que je peux faire confiance aux gens ?

- Il n'est pas question de confiance là.

- Et c'est quoi alors le problème, Deathmask ?

- Le problème, espèce de bourrique, c'est que ce sont les pires personnes qu'on puisse côtoyer, d'accord ?

- Oh, pour ça, ne t'inquiète pas pour moi. J'ai l'habitude avec toi, fit Mû avec dédain."

Le Cancer soupira d'exaspération et cessa la conversation. Il prit un virage tandis que Mû continua :

"Et même s'ils sont peu fréquentables, on ne peut pas laisser Thanatos dans un tel état."

Deathmask secoua la tête d'un air dépité avant de répliquer calmement :

"C'est un dieu. Est-ce que tu peux le comprendre ça ?

- Deathmask, je ne vois pas le rapport entre le fait qu'il soit malade et le fait qu'il soit un dieu, fit Mû en se tournant vers lui.

- Cela a tout avoir justement. Il ne se laissera pas mourir. Tu peux en être certain. Et Hypnos veille aussi. Donc, arrête de te tracasser pour ça.

- Je ne me tracasse pas.

- Ha vraiment ?"

Mû se mit à regarder le paysage défiler devant lui. Au bout d'un moment, il murmura :

"Pourquoi ça te gêne autant que je me fasse du souci pour Thanatos ?"

Le Cancer marqua un stop avant de tapoter du bout des doigts le volant :

"Je n'aime pas te voir dans un état pareil."

Mû écarquilla les yeux, secouant la tête comme s'il n'avait pas bien entendu.

"Tu te fais du mal pour rien."

Le Cancer reprit la route tandis que Mû, abasourdi, ne savait que dire devant une telle réponse. C'était vrai qu'il se faisait beaucoup de soucis pour Thanatos, mais cela s'arrêtait là. Il se sentait comme quelqu'un de responsable devant sa maladie. Il devait à tout prix le soigner. Non, décidément, non, il ne pouvait pas le laisser dans un état pareil.

"Et je t'aime trop pour te laisser glisser sur cette pente, termina le Cancer avant de prendre un virage."

Un silence s'installa entre les deux chevaliers. Un silence gêné et pesant. Et Mû bredouilla quelque chose d'inaudible avant de se tourner vers la fenêtre. Du coin de l'oeil, le Cancer l'observa. Il ne put empêcher un sourire se dessiner sur son visage en voyant les joues légèrement roses du Bélier.