La chambre était grande et agréable. Les murs étaient clairs, les boiseries simples mais délicates. Un grand lit double trônait près de la fenêtre dont les voiles transparents donnaient une allure fantomatique à la ville qui dormait à ses pieds. Il y avait deux portes : l'une était la porte d'entrée, l'autre ouvrait sur une petite salle de bain à l'occidentale, avec une simple cabine de douche. Ce n'était pas le grand luxe, mais il avait connu pire comme chambre d'hôtel.
Pourtant ce n'était pas là ses préoccupations principales. Assis à même le sol, entre la commode et le lit, les jambes recroquevillées et la tête dans les bras, Shuichi réalisait à peine ce qui s'était passé. Il avait quitté Eiri, il avait quitté l'homme de sa vie. Sa poitrine le faisait souffrir, il lui semblait avoir du mal à respirer.
Bien sûr il avait longuement mûri sa décision. Cela n'avait pas été un coup de tête. Il avait subi pendant si longtemps le caractère difficile d'Eiri. Il n'en pouvait plus. Mais cela ne diminuait en rien la difficulté de son geste.

S'il avait mis du temps à s'en rendre compte, sa rencontre avec Eiri Uesugi n'en avait pas moins été un coup de foudre. Il s'était senti irrémédiablement attiré par cet homme. Il avait bien compris que ce n'était pas réciproque, mais son esprit naturellement optimiste ne lui avait pas laissé la possibilité d'abandonner. Et quand l'écrivain avait finalement accepté de l'accueillir chez lui, il lui avait semblé avoir gagné la partie.
Pourtant, pendant de longues semaines, il avait vu défiler des jeunes femmes dans l'appartement, jamais deux fois la même. Il faisait bonne figure, les saluant le matin quand elles quittaient le lit de son compagnon, alors que lui-même avait passé la nuit sur le canapé. Voire même il leur adressait un petit mot gentil quand elles semblaient vivre mal la manière dont Eiri les renvoyait. Il voyait bien dans leurs yeux qu'elles se demandaient qui il était et ce qu'il faisait là. Il n'allait tout de même pas leur répondre : « Je m'appelle Shuichi et vous venez de coucher avec mon petit ami. » Alors il passait pour le jeune colocataire sympathique.
Il en avait souffert mais il ne pouvait rien reprocher à Eiri. Après tout, c'était lui qui s'imposait dans la vie de l'écrivain. Il ne pouvait pas lui en vouloir d'aller voir ailleurs. Il lui suffisait de lui rappeler d'utiliser un préservatif quand ils faisaient l'amour. Il ne savait pas d'où venaient ces femmes, n'est-ce-pas ?
Il devait avouer que ces visites désagréables avaient cessé depuis longtemps déjà. Il y avait vu une amélioration dans leur relation. Mais les brimades incessantes et l'indifférence de Eiri lui rappelaient sans cesse qu'il n'était qu'un invité, une épine dans le pied de l'écrivain. Jamais un compagnon, un être cher, un amant...

Shuichi se leva et alla jusqu'à la fenêtre, lentement, en traînant les pieds. Ses orteils s'enfonçaient profondément dans l'épaisse moquette à la couleur passée. Il appuya son front à la vitre glacée et se laissa bercer par le flot continu des voitures sous ses yeux.
Que pouvait bien penser Eiri en ce moment ? Comment vivait-il son départ ? Était-il un peu triste au moins ? Il n'en savait rien, et il avait mal dans la poitrine rien que d'y penser. Il l'imaginait tranquillement installé devant son ordinateur portable comme n'importe quel autre jour, réalisant à peine que quelqu'un ou quelque chose manquait. Peut-être pensait-il seulement que l'appartement était bien plus silencieux que d'habitude. Peut-être même s'en réjouissait-il...
Il souffla sur la vitre et, dans le petit cercle de buée qui y était apparu, il traça le prénom de son amant. Le vrai prénom. Celui qu'il ne prononçait jamais. Enfin... celui qu'il n'avait prononcé qu'une fois, il y avait à peine deux heures, en guise d'adieu. A cette pensée, une larme unique roula sur sa joue, qu'il chassa d'un revers de la main. Il avait parfaitement le droit d'être triste, mais pas de regretter son geste : personne ne lui avait forcé la main, c'était seul qu'il avait pris la décision, et seul qu'il allait en supporter les conséquences.
Un léger sourire étira soudain ses lèvres. Peut-être n'était-il pas obligé de tout affronter tout seul. D'un pas un peu plus alerte, il se dirigea vers la table de chevet en bois sombre où trônait le téléphone. Il composa rapidement un numéro qu'il connaissait par cœur.
Deux sonneries résonnèrent dans la chambre silencieuse avant que quelqu'un ne décroche.
« Allô ?
– Hiro ? C'est moi. »
Il n'avait pas besoin d'en dire plus pour que son ami d'enfance et collègue de travail le reconnaisse.
« Laisse-moi deviner, Shuichi... Tu t'es encore disputé avec Yuki ?
– Pas vraiment. » Il inspira profondément. « Je l'ai quitté, Hiro. » Le silence s'installa. À tel point que Shuichi se demanda un instant si la ligne n'avait pas été coupée.
« Hiro ?
– Où es-tu ? »
Le jeune chanteur lui donna le nom et l'adresse de l'hôtel de deuxième classe dans lequel il avait élu domicile. Après lui avoir promis qu'il serait là dans le quart d'heure qui suivrait, son ami raccrocha.
Il s'installa alors confortablement sur le lit, le dos appuyé contre l'édredon défraîchi, et soupira d'aise. Tout allait bien se passer. Il n'était plus seul.


Il est dit qu'on ne choisit pas sa famille. Rien n'est plus vrai : nous n'avons aucune influence sur le type de personne qui nous engendre. Si, la plupart du temps, le hasard fait bien les choses, il arrive parfois que les gens qui nous entourent ne correspondent pas à nos attentes. Qu'ils soient violents et abusifs, ou que nos centres d'intérêts divergent trop, il se peut qu'on regrette d'être né dans sa famille.
Il y a tout de même une chose que l'on peut faire pour palier cela : fonder sa propre famille. Deux choix s'imposent alors à nous. On peut, comme tout le monde, trouver l'âme sœur, se marier, avoir des enfants, en espérant qu'ils nous trouveront plus dignes d'eux que nous n'avons trouvé nos propres parents. Ou bien on peut construire autour de nous un cercle d'amis très proches, avec qui on partage ses joies comme ses peines, et qui finissent par prendre plus d'importance dans notre vie que nos géniteurs.
L'avantage de ces deux options, c'est qu'elles ne sont pas limitées à ceux qui seraient déçus par leur famille. Si bien que Shuichi, qui avait eu la chance de naître dans une famille aimante et compréhensive, avait quand même pu y intégrer aisément son meilleur ami.
Les amis de ce type sont précieux. On sait que, quel que soit le souci qui nous tracasse, ils préféreront nous soutenir et nous conseiller que régler le problème à notre place. On en sort forcément plus grand et plus fort. Hiro était comme ça, et Shuichi y trouvait un immense réconfort.

Accoudé au comptoir, il sirotait maintenant un cocktail sans alcool, Hiro à ses côtés. Il se sentait un peu mieux. La simple présence de son ami suffisait à le rassurer.
Depuis plusieurs années qu'ils se connaissaient, le jeune homme aux longs cheveux auburn et lui avaient fait les quatre cents coups ensemble. Ils étaient connus comme le loup blanc dans leur lycée. Quand ils ne séchaient pas tout simplement les cours, ils se faisaient remarquer en jouant de la musique aux moments les plus inopportuns. Hiroshi Nagano réussissait tout de même ses études grâce à un peu de travail et beaucoup d'intelligence, tandis que Shuichi Shindou se plantait lamentablement. Ce qui ne les avait pas empêché tout deux de finir le lycée avant de commencer leur carrière dans la musique.
De tout temps, Hiro avait été le pilier de Shuichi, la force inébranlable qui maintenait le jeune homme trop sensible dans un état d'apparente quiétude. Il avait toujours ses angoisses, ses craintes, mais savoir qu'Hiro était là lui permettait d'oublier un temps ses soucis. Il pouvait alors cacher ses peurs derrière sa prétendue imbécillité et une frivolité feinte, que seul son ami savait fausses.
Hiro, que sa famille avait promis à un brillant avenir dans la médecine, avait tout abandonné pour réaliser le rêve de Shuichi. Il avait choisi de consacrer sa vie à la guitare. Personne ne lui avait offert une telle preuve d'amour, pas même celui dont il avait partagé la vie. Si quelqu'un était capable de comprendre ce qui l'avait poussé à quitter Eiri et de le consoler, c'était bien lui.

Une demi-heure auparavant, Hiro était arrivé à la porte de la chambre d'hôtel. Il avait frappé un coup sec et Shuichi lui avait immédiatement ouvert. Le guitariste avait la mine sombre et sérieuse. Il avait observé un instant son ami, scruté ce que cachaient ses prunelles violettes, puis avait décidé de réconforter le jeune homme. Son casque de moto toujours à la main, il l'avait secoué sous le nez de son ami, lui faisant signe de le suivre jusqu'au bar de l'hôtel. Depuis qu'ils s'étaient installés et avaient commandé, ils n'avaient pas échangé une parole.

Le guitariste vida son verre, le reposa sur le comptoir, et se tourna résolument vers son ami.
« Raconte-moi.
– Tu sais à quel point tu te plains toujours du comportement de Yuki à mon égard. Comment il m'empêche de faire mon travail correctement. Qu'il me fait toujours pleurer. » Shuichi gardait son regard dans le vague, aucune expression visible sur son visage. « Ben faut croire que j'ai fini par en avoir assez. »
Hiro n'en croyait pas ses oreilles. Son ami avait tellement clamé haut et fort qu'il aimait l'écrivain par dessus tout et qu'il ne le quitterait jamais qu'il avait du mal à saisir ce que Shuichi lui disait. Bien sûr il en voulait à Eiri Uesugi de l'enfer dans lequel il faisait vivre le jeune homme. Mais il savait aussi qu'une vie sans Yuki serait encore plus infernale pour Shuichi. Qu'était-il donc passé par la tête du chanteur pour décider de quitter l'homme qu'il aimait de cette façon ? Avait-il entendu le dicton "Il vaut mieux être seul que mal accompagné" une fois de trop ?
« Si tu le vis si mal, tu devrais peut-être faire demi-tour tout de suite. » Il pouvait compter sur Hiro pour lire en lui comme dans un livre ouvert. Il sourit mélancoliquement puis répondit : « J'ai pris ma décision. Ça va être dur au début, mais je vais m'en sortir. Avec l'aide de mon meilleur ami.
– Bien sûr, tu sais que tu peux compter sur moi pour te soutenir. »

Ils passèrent une petite heure à se raconter de vieux souvenirs d'enfance, à parler musique… Tout pour que, même l'espace d'un instant, Shuichi oublie son chagrin.
Mais l'heure avançait et minuit n'allait pas tarder à arriver. S'ils ne voulaient pas se faire taper sur les doigts par leur manager le lendemain, il leur fallait aller au lit. Alors Hiro se leva et paya la note. Après avoir salué Shuichi, il prit la direction de la porte du bar, mais se ravisa aussitôt. Il se tourna vers son ami et le tint un instant dans ses bras, le serrant très fort. Le jeune chanteur, surpris, ne bougea pas pendant plusieurs secondes. Il allait rendre la pareille à Hiro avec gratitude mais celui-ci l'avait déjà lâché, et d'un geste de la main, il le saluait en quittant le bar.


Shuichi regagna piteusement sa chambre d'hôtel. Peut-être faire venir Hiro n'avait pas été une si bonne idée que cela après tout. Il ressentait maintenant d'autant plus sa solitude.
Il fit tourner la clé dans la serrure et poussa la porte grinçante. Le décor passé de la chambre lui donna un nouveau coup au cœur. En cet instant, il aurait pu être dans les bras de l'homme qu'il aimait, ou au moins sur un canapé relativement confortable à une distance raisonnable de celui-ci, dans un appartement luxueux, bien que froid. Au lieu de cela, il se retrouvait dans un cagibi impersonnel et vieillissant, seul…
Ses yeux devinrent humides. Mais il refusait de se laisser aller au désespoir. Il décida de prendre une bonne douche avant de se coucher.
Sous le jet brûlant, il laissa enfin couler ses larmes, se disant que c'était toujours plus dur le premier soir, et que ça ne pouvait aller qu'en s'arrangeant. Il prit sur lui pour cesser ses pleurs une fois l'eau coupée, s'essuya vigoureusement, puis se dirigea vers le lit, nu comme au premier jour.

Les draps étaient frais contre sa peau encore chaude de la douche qu'il venait juste de prendre. Un léger frisson le parcourut. Il remonta un peu plus la couverture et enfouit son visage dans l'oreiller.
Les yeux fermés, il tentait de trouver le sommeil. Mais rien n'y faisait. Dans les ténèbres et le silence de la chambre d'hôtel, son esprit refusait le repos. Ses idées se bousculaient dans sa tête. Il s'interrogeait sur le bien-fondé de sa réaction vis-à-vis de Yuki, imaginait sa vie dans un an, au sommet de sa gloire mais terriblement seul… Puis, comme s'il répondait lui-même à ses doutes, il revivait les multiples humiliations qu'il avait subies sous le joug de son amant.
Mais la partie de lui qui aimait Yuki à en mourir n'avait pas dit son dernier mot. Ce qui peuplait maintenant ses pensées était une succession d'images illustrant leurs ébats les plus passionnés : Yuki caressant sa peau douce, la langue de Yuki s'immisçant dans les recoins les plus intimes de son corps, les mains de Yuki parcourant son dos et ses fesses…
Shuichi ne tarda pas à sentir les effets de ces souvenirs sur son corps. Il tenta vainement de calmer son excitation en se frottant contre les draps frais. Réalisant que cela ne faisait qu'attiser son désir, il se tourna dans le lit et, maintenant sur le dos, il glissa sa main jusqu'à son entrejambe. La tête pleine d'images de Yuki, il se caressa jusqu'à l'orgasme.
C'est vaguement honteux de ce qu'il venait de faire qu'il s'endormit enfin.