Le temps passait étrangement depuis que Shuichi avait claqué la porte de son appartement. Il pouvait tout aussi bien s'être écoulé une demi-heure que deux heures. Il n'en avait tout simplement aucune idée.
Quand il avait commencé à avoir mal au dos à force de rester assis par terre – ce qui le faisait douter qu'il ne se soit passé qu'une petite demi-heure – il était monté sur le lit, dérangeant les impeccables draps bleu nuit qui le couvraient. Après avoir installé un des confortables oreillers contre son bassin endolori, il était retourné à ses pensées.
Shuichi l'avait quitté. Il le savait, il en était sûr. Les signes ne trompaient pas : son air préoccupé, ses hésitations, son calme inhabituel… Et enfin cette porte claquée, qui avait résonné comme celle d'un tombeau que l'on refermait. Il n'était pas parti au travail, ni faire des courses à la supérette du coin. Il avait vidé les lieux. Il avait réuni ses affaires, les avait enfournées dans un gros sac de sport, et l'avait abandonné. Il ne parvenait pas encore à réaliser.
Malgré ses réticences au début de leur relation, Shuichi était devenu une constante dans sa vie. S'il y avait bien une chose sur laquelle il pouvait toujours compter, c'était la présence exubérante de son compagnon.
Compagnon… Un mot qu'il n'employait jamais, pas même en son for intérieur. Cela aurait donné trop d'importance à ce petit bonhomme qui parasitait son existence bien tranquille. Trop tranquille. Monotone même. Déprimante. Shuichi avait fait disparaître d'un rire enthousiaste le silence sépulcral qui avait empli cet appartement pendant tant d'années. Il avait comblé un manque qu'il n'avait jamais réalisé avoir.
Il était un être humain après tout, et comme ses comparses il avait besoin d'une moitié, d'un compagnon, d'une âme sœur… Il avait longtemps refusé de l'accepter, mais l'arrivée de Shuichi dans sa vie lui avait rappelé sa condition : il était seul et malheureux.
Certaines personnes vivent dans des maisons peu éclairées. Rapidement, cela n'est plus un problème pour eux, leurs yeux s'habituent à la pénombre. Mais pour peu qu'ils passent une journée très ensoleillée à l'extérieur, l'obscurité qui leur allait si bien auparavant leur paraîtra trop sombre. Sa rencontre avec Shuichi avait été son soleil. Comment pouvait-il maintenant espérer retourner dans les ténèbres ?
Un autre sentiment se disputait son esprit : la culpabilité.
Tant que Shuichi acceptait sa froideur et sa cruauté, il avait choisi de croire que peut-être il n'était pas si invivable qu'il le pensait. Mais si même un être aussi patient et conciliant que le jeune chanteur décidait que c'était trop, il était temps de se remettre en question.
Bien sûr qu'il était responsible du départ de Shuichi. Cela ne faisait aucun doute. Et si cette perspective avait pu l'enthousiasmer au début de leur relation, maintenant elle le terrifiait. Il avait tellement désiré faire fuir le garçon qu'il avait sciemment multiplié les conquêtes sous ses yeux. Pourtant, dans les bras de ces femmes sans visage et sans nom qu'il ramenait à la maison, c'était à Shuichi qu'il pensait. À ses yeux presque clos par l'extase, aux frissons que ses petites mains provoquaient quand elles effleuraient sa nuque ou ses oreilles si sensibles, aux doux gémissements qui s'échappaient de sa bouche entrouverte… Et son orgasme, ourlé de remords, était alors si peu satisfaisant qu'il renvoyait les jeunes femmes sans ménagement, plus en colère contre lui-même que contre ces groupies sans cervelle qui s'offraient à lui, pensant tenir là les quinze minutes de gloire promises par Andy Warhol.
Il fuyait alors soigneusement Shuichi pendant toute une journée, pour éviter de lire dans ces yeux violets la douleur qu'il avait pu y percevoir à quelques reprises. Mais quand un matin, en sortant de la chambre qu'il avait partagée avec une énième inconnue sans saveur, il avait croisé Shuichi les yeux encore rougis par les larmes qu'il avait versées, il avait décidé d'arrêter cette comédie. Il voulait garder le jeune chanteur à ses côtés, et il voulait plus que tout le voir rire.
Il sourit tristement au souvenir de cette promesse qu'il s'était faîte. Quelle hypocrisie ! Tout ce qu'il avait fait depuis, c'était brimer, insulter et humilier le jeune homme. Oui, il riait. Oui, il semblait heureux. Mais personne ne pouvait ignorer l'amertume qui se dégageait de chacun de ses sourires, pas même lui. Pas même en refusant obstinément de le regarder droit dans les yeux. Sa mélancolie suintait de tous ses pores, l'enveloppant, comme un parfum trop fort et bon marché, dans des effluves de tristesse que tout le monde respirait. La plupart choisissait de se boucher mentalement les narines, comme lui. Mais comment les gens pouvaient-ils croire que Shuichi était un homme heureux ? Étaient-ils tous aveugles ?
Shuichi était un homme. Il lui était toujours aussi difficile de se l'avouer.
Il ne niait pas son sexe, mais sa maturité. Il préférait toujours le voir comme un petit garçon, malgré la logique perverse qui en résultait. Sa facilité à s'émouvoir ou à s'enthousiasmer, sa grande fragilité, mais aussi sa petite taille et la délicatesse de ses membres, l'invitaient souvent à penser qu'ils avaient plus de quatre ans de différence d'âge. Ils semblaient à des millions d'années lumière l'un de l'autre.
Et il avait torturé – le mot n'était pas trop fort – cet enfant pendant si longtemps…
Eiri sentit ses yeux piquer un peu. Surpris par cette sensation inhabituelle, il y porta la main. Quand il retira ses doigts, il vit qu'ils étaient humides et comprit qu'il était en train de pleurer. C'était la deuxième fois depuis qu'il était avec Shuichi.
La première fois avait été terrible. Quand il avait pris le temps de se poser et d'imaginer ce que le chanteur avait accepté de subir pour le protéger, lui, l'homme ingrat qui refusait d'avouer ses sentiments, il n'avait pu retenir ses larmes. Cet être pur et innocent, en vertu de l'amour qu'il éprouvait pour le monstre qu'il était, avait même caché sa mésaventure. Il n'aurait été au courant de rien si Nakano n'était pas venu le trouver, fou de rage.
Ce jour-là, il avait enfin réussi à se débarrasser de Shuichi. Il ne souhaitait pas faire souffrir le jeune homme plus longtemps, et se sachant incapable de lui apporter le bonheur, il avait choisi les mots les plus terribles pour le faire partir. Sans savoir que cela allait précipiter Shuichi dans un cauchemar terrifiant. Comment aurait-il pu deviner que son rival sur scène, Taki Aizawa, allait choisir ce jour-là pour se venger ? Que la colère du chanteur des ASK le pousserait à organiser un viol collectif ? Rien que d'y penser, il avait à nouveau des envies de meurtre.
Il avait évité de justesse d'en arriver là, mais il avait tout de même sauvé l'honneur de Shuichi en massacrant ceux qui avaient osé poser la main sur lui. Et quand il avait vu à quel point le jeune chanteur tentait de faire croire que cet épisode de sa vie était insignifiant, il avait pleuré comme il ne l'avait pas fait depuis longtemps.
Tant de sacrifices et de douleur pour en arriver là.
Mais maintenant, était-ce pour lui qu'il pleurait, à cause de la solitude dans laquelle il allait devoir vivre ? Ou était-ce au souvenir de tout ce qu'il avait fait subir à l'homme qu'il aimait ? Peut-être était-ce pour les deux à la fois. Submergé par un profond sentiment de tristesse, il se laissa aller, pleurant à chaudes larmes entre ses paumes, murmurant un sanglot de temps en temps.
Les premiers rayons du soleil l'éveillèrent le lendemain matin. Il s'était endormi en pleurant, assis et le dos contre la tête de lit. Quand il tenta de bouger, sa colonne refusa de se plier, et ses yeux semblaient avoir gonflé dans leurs orbites. Sa tête était lourde. Il se serait cru un lendemain de soirée arrosée. Et pendant quelques instants, il se plût à le croire.
Mais le silence pesant qui régnait dans l'appartement lui fit rapidement reprendre ses esprits. Il était seul.
C'est en grognant qu'il s'extirpa du lit et prit la direction de la salle de bain. Il commença par se passer le visage à l'eau froide pour désenfler ses paupières, puis se glissa sous une bonne douche bien chaude pour relaxer les muscles de son dos.
Quand il eût fini de s'essuyer, si son corps allait mieux, il n'en allait pas de même de son esprit. Il lui semblait réaliser tous ces gestes habituels comme un automate. Une sorte de grand vide froid l'avait envahi et il n'était pas certain de pouvoir y remédier de sitôt.
Les mains appuyées sur le rebord du lavabo, il se regarda dans le miroir. Les maquilleuses auraient eu beaucoup de travail à faire pour le rendre présentable s'il avait dû passer à la télévision. Ses cheveux étaient ternes, ses yeux bouffis et sa peau avait connu des jours meilleurs. Dans son état actuel, il doutait de toute façon qu'il accepterait toute proposition de promotion qu'on lui ferait.
On lui répétait sans cesse qu'il était beau. Pourtant, tout ce qu'il voyait en ce moment était le reflet d'un être cruel et sans cœur qui avait blessé, peut-être à jamais, un jeune homme généreux et passionné. Ses péchés déformaient son visage. Pourquoi personne ne voyait le monstre qui l'habitait ? Tout n'était-il qu'apparence dans ce monde de débauche et d'égoïsme ? Non, pas tout à fait. Shuichi avait trouvé quelque chose en lui. Bien sûr, c'est son visage qui l'avait d'abord attiré, il le lui avait répété assez souvent pour qu'il n'en doute plus. Mais il insistait toujours sur le fait qu'il était tombé amoureux de lui alors même qu'il était un homme. Si le physique était tout ce qui importait à Shuichi, jamais il n'aurait posé les yeux sur une personne du même sexe que lui. Mais qu'avait-il bien pu voir en lui qui valait la peine de souffrir en silence pendant si longtemps ? Il ne le savait pas, et peut-être ne le saurait-il jamais.
Face à son reflet, dans cette salle de bain froide et sans âme – comme l'ensemble de son appartement – sous la lumière défigurante d'un néon, il prit une décision : il allait changer. Même s'il y avait peu de chance pour que Shuichi revienne vers lui, il devait se prouver à lui-même qu'il valait mieux que ça.
Et comme si c'était naturellement la première étape de toute métamorphose digne de ce nom, il s'essaya à sourire. La première tentative fut un échec : il avait l'impression d'avoir en face de lui le Joker prêt à torturer des chatons. Il cessa immédiatement.
"Il me faut des pensées agréables, sinon mon sourire sera mécanique" songea-t-il. Et la première chose qui lui vint à l'esprit fut la journée qu'il avait passée au parc d'attraction avec Shuichi. Il avait accepté de l'y accompagner contre mauvaise fortune bon cœur – quelle ironie. Mais quand il avait vu le visage du jeune chanteur s'illuminer, la joie irradiant dans ses yeux et son sourire, il n'avait plus été capable de regretter son geste. Si un simple oui pouvait provoquer un tel bonheur chez Shuichi, il était prêt à dire oui tous les jours, plusieurs fois par jour.
Mais bien sûr, les petits démons dans son esprit persistaient à lui faire dire l'exact contraire de ce qu'il pensait, et il n'était jamais parvenu à respecter l'engagement qu'il avait pris ce jour-là. Pourtant, pendant son rendez-vous avec Shuichi, il avait profité de chaque instant, de chaque seconde. Le soleil faisait resplendir les cheveux roses de son compagnon, ses yeux lavande brillaient de joie, son sourire s'étirait d'une oreille à l'autre. Il avait dû lutter pour garder un visage impassible. Cette journée avait certainement été la plus belle de toute sa vie.
Maintenant, devant le miroir intransigeant de sa salle de bain, le simple souvenir de cette sortie le faisait sourire sincèrement. Il n'avait plus à le cacher, car personne n'était là pour en être témoin. Et malgré ses lèvres étirées dans un sourire qui aurait sans nul doute séduit Shuichi s'il n'avait pas déjà été passionnément amoureux de lui, de grosses larmes amères roulèrent sur ses joues.
Énervé contre lui-même et contre sa faiblesse, il donna un grand coup de poing dans ce visage qui l'agaçait profondément. Le miroir explosa, de longues échardes de verre s'enfonçant dans ses chairs. Mais il ne sentait pas la douleur dans sa main ou le sang qui coulait le long de son avant-bras. Ce qu'il avait en face de lui, ce visage effrayant, difforme, était celui qu'il cachait dans son cœur. Il avait enfin devant ses yeux le monstre qui avait fait souffrir Shuichi. Il voulait lui dire à quel point il le méprisait, le détestait, souhaitait le vouer aux gémonies. Il se contenta de saisir le miroir, se coupant un peu plus les paumes, et de le jeter dans la baignoire où il finit de s'émietter.
Laissant sur le carrelage blanc des murs et du sol de larges empreintes sanglantes, il quitta la salle de bain, prenant au passage une serviette pour éponger ses blessures.
Arrivé dans le salon, il saisit le téléphone posé sur une étagère et composa un numéro qu'il connaissait par cœur. Quand on décrocha à l'autre bout du fil, il poussa un profond soupir avant de déclarer : « Toma, j'ai besoin de toi. »
De larges gouttes écarlates continuaient de s'écraser sur le parquet.
