« Bon sang, Shindou-san, c'est déjà la troisième fois qu'on reprend ce couplet ! J'aimerais bien qu'on ait enregistré cette chanson avant ce soir, si c'était possible. »
Hiro avait envie de gifler Fujisaki. Bien sûr, le jeune claviériste n'avait aucune idée de ce qui pouvait mettre Shuichi dans cet état, mais il aurait au moins pu faire preuve d'un peu plus de tact et de compréhension. Ce n'était pas comme si l'intense peine du chanteur ne s'affichait pas clairement sur son visage.
« Désolé, je vais faire mieux cette fois-ci. Promis. » Shuichi sourit faiblement pour amadouer Fujisaki, qui poussa un soupir avant de reposer les doigts sur son clavier et de faire signe aux techniciens de se tenir prêt.
Malheureusement, la prise suivante ne fut pas meilleure, et Fujisaki décréta une pause d'une demi-heure. Hiro en profita pour prendre son ami par la main et l'emmena dans un bureau vide, près du studio d'enregistrement.
« Hé, Hiro, tu fais quoi ? »
Le guitariste ferma la porte derrière eux, lâchant momentanément son ami pour ce faire.
«Hiro, tu m'expliques ? »
Hiroshi saisit à nouveau le bras de Shuichi et le força à s'asseoir. Puis il tourna une chaise afin de s'installer face au chanteur.
« Tu vas pas bien, hein ? Qu'est-ce qu... » Shuichi s'interrompit quand il lut l'inquiétude dans les yeux bruns de son meilleur ami.
« Comment tu te sens ? » demanda le guitariste. Puis, sentant que Shuichi allait vouloir le rassurer, il ajouta fermement : « Sans mentir. »
Shuichi, comprenant qu'il ne pourrait pas y échapper, poussa un profond soupir. Les yeux baissés sur ses mains qui jouaient nerveusement l'une avec l'autre, il n'osait affronter le regard de son ami. Il savait qu'il risquait de fondre en larme devant un visage compatissant.
Si Fujisaki pouvait paraître rude et sans coeur, c'était en fait un grand réconfort pour Shuichi de se faire disputer. D'abord, cela lui permettait de croire que rien n'avait changé. Ensuite, se faire ainsi secouer les bretelles lui rappelait que sa vie ne s'était pas arrêtée et qu'il avait encore de nombreuses choses à accomplir.
La compassion de son ami guitariste pouvait au contraire le pousser à s'apitoyer sur son sort, ce qu'il ne désirait pas du tout. Mais il ne voulait pas non plus que le jeune homme s'inquiète trop, il devait donc lui dire franchement ce qu'il ressentait.
« C'est pas facile... » Il se gratta honteusement la tête. « Je me doutais pas que ça serait aussi dur en fait. »
Hiro, patient, attendait la suite des confessions du jeune chanteur. Il l'observa en silence se lever de sa chaise et prendre place près de la fenêtre. Shuichi se mordilla songeusement un ongle, les yeux dans le vague. Jamais Hiro n'avait vu le jeune chanteur avec un air aussi désespéré. Il était habituellement si enjoué, si plein de vie ! Devant lui, il n'y avait plus que la coquille vide de celui qui avait été une boule d'exubérance pendant tant d'années.
Tout avait changé avec l'arrivée de Yuki Eiri dans leur vie. Bien sûr, Shuichi n'avait pas toujours été heureux, même avant ça, et il avait toujours été présent pour le réconforter. Mais ce n'était que des broutilles, des petites peines sans importance et vite oubliées. Ce qu'il vivait avec l'écrivain, par contre, ressemblait de l'extérieur à une torture perpétuelle. Pour en arriver à un tel gâchis...
« Hier soir, j'ai cru que j'allais un peu mieux, alors je me suis mis devant la télé. Y avait un talk show stupide, je me suis dit que ça me changerait les idées » expliqua Shuichi en reniflant. « Faut croire que j'ai pas de chance ! » Le jeune chanteur partit d'un rire sans joie. « C'était l'émission que Yuki avait enregistré la semaine dernière. »
Shuichi se tourna vers son ami, les yeux emplis de larmes. « Dis, Hiro, c'est normal que ça fasse encore aussi mal quatre jours après ? »
Ressentant la détresse de son meilleur ami, Hiroshi se leva et alla prendre Shuichi dans ses bras. À peine avait-il passé ses bras autour des épaules du chanteur que celui-ci s'effondra. Il trouvait touchant, mais si caractéristique de la naïveté de son ami, que celui-ci puisse croire que quatre jours étaient une éternité. Il savait très bien que ce n'était que le début, et que Shuichi n'avait pas fini de souffrir. Pauvre Shuichi !
Ému, le jeune guitariste chuchota des mots rassurants tout en caressant doucement la tête de son ami jusqu'à ce qu'il fût calmé. Puis, avec des gestes très doux, il accompagna Shuichi jusqu'à sa chaise et le fit asseoir. Agenouillé devant lui, les mains de son ami dans les siennes, il lui demanda : « Tu es sûr que tu as pris la bonne décision ?
– Mais Hiro...
– Oui, je sais, tu pouvais plus supporter Yuki. Mais regarde dans l'état que tu es ! Tu...
– Hiro ! » l'interrompit fermement Shuichi. « Ce type, je l'aime, plus que tout, c'est vrai. Mais j'ai fini par plus m'aimer, MOI. Tu peux pas savoir comment c'est dur de se regarder dans la glace le matin et se détester parce qu'on est faible et que personne pourra jamais nous aimer.
– Shuichi, c'est faux !
– Je sais » avoua Shuichi en baissant les yeux et en tapotant la main de Hiro. Puis il leva un regard décidé vers son ami. « Mais quand la personne que tu aimes te montre chaque jour à quel point elle te déteste, tu t'en fous des autres. Tu as vraiment l'impression d'être moins que rien. Une merde. »
Hiro, surpris par tant de véhémence, resta abasourdi quelques instants. Puis il reprit place sur sa chaise, face à son ami. Comment avait-il fait pour ne pas voir le désespoir dans lequel celui-ci peu à peu s'enfonçait ? Il passait ses journées avec lui, riait avec lui, chantait avec lui. Et il apprenait seulement maintenant ce que Shuichi avait caché tout ce temps au fond de son coeur.
Bien entendu, il savait que la vie avec Yuki Eiri n'était pas rose tous les jours, et souvent il avait vu Shuichi arriver au studio avec l'air d'avoir toute la misère du monde sur le dos. Mais quand il le questionnait, ce qui avait mis son ami dans cet état était presque tout le temps une histoire ridicule : un mot pris de travers, une jalousie infondée... Comment aurait-il pu se douter que par delà ces imbécillités, une vraie et profonde souffrance affectait Shuichi ? Que peut-être il ne laissait voir qu'une infime partie de son calvaire pour que personne autour de lui ne s'inquiète outre mesure ?
Une vague de rage envers Yuki Eiri l'envahit. Cette ordure avait poussé un jeune homme aussi adorable que son ami à se détester. Pourtant il devait avouer que c'était aussi ce type qui avait fait connaître l'amour à Shuichi, et il ne devait pas l'oublier. Pendant longtemps, Shuichi avait été un solitaire, ne traînant qu'avec sa soeur et lui. Et s'il n'en parlait jamais, Hiroshi savait que son meilleur ami rêvait d'une belle histoire d'amour. Shuichi était tellement persuadé qu'il l'avait trouvée avec Yuki Eiri ! Pour le bien de son ami, il se devait de mettre son mouchoir par dessus ses rancoeurs. Il inspira un grand coup.
« Shuichi, je me disais juste que peut-être tu... pourrais parler avec Yuki ? »
Le jeune chanteur rougit. L'idée ne l'avait, semblait-il, jamais effleuré. Il lui accorda quelques instants de réflexion, puis reprit la parole.
« Tu as raison, je devrais essayer. Mais pas maintenant. Comment Yuki pourrait m'aimer si je me supporte pas ? »
Shuichi se leva brusquement, l'air décidé. La main sur l'épaule du guitariste, regardant droit devant lui, il déclara : « Tu vas voir, Hiro. Je vais reprendre confiance en moi, et puis j'irai parler à Yuki. Il tombera éperdument amoureux de moi et je pourrai lui faire faire tout ce que je veux. MOUAHAHAH ! »
Hiroshi était content de revoir enfin la force de caractère et l'optimisme de son meilleur ami. Il rit doucement en regardant le visage ridicule que Shuichi affichait, puis choisit de le taquiner un peu.
« Si tu veux nous montrer de quoi tu es capable, tu crois pas que ça serait intéressant que tu plantes pas l'enregistrement d'aujourd'hui ?
– Ah merde, tu as raison ! » Shuichi partit d'un pas pressé vers la porte du bureau dans lequel les deux amis s'étaient réfugiés. Il l'ouvrit à la volée, puis se tourna vers Hiro.
« Qu'est-ce que tu fous ? Je vais pas t'attendre une plombe hein ! » Rassuré par l'enthousiasme retrouvé de son ami, Hiro quitta le bureau, fermant la porte derrière lui. Quand il entra dans le studio d'enregistrement, Shuichi était déjà derrière son micro, prêt à délivrer sa meilleure performance de la journée – ce qui n'était pas bien difficile, aurait certainement ajouté Fujisaki. Il prit donc place derrière le sien, saisit sa guitare, et abattit son médiator quand Fujisaki donna le top départ.
Quand il avait entendu les pas précipités de Shuichi vers la porte, Yuki était parti se cacher derrière un distributeur. Il attendit que les deux jeunes hommes aient pénétré dans le studio d'enregistrement pour sortir de sa cachette.
Quand Toma avait eu fini de soigner ses mains, le jeune producteur avait décidé de s'occuper de lui. Depuis le départ de Shuichi, il faisait venir Eiri tous les jours à son studio. Il était toujours plus à l'aise dans son propre bureau pour parler stratégie. Car il lui fallait trouver un plan pour aider Eiri à se sortir de cette situation intenable. Mais se voyant rapidement à court d'idées, il avait laissé l'écrivain aller se promener dans le bâtiment, souhaitant ardemment qu'il ne tombe pas nez à nez avec l'objet de sa peine, c'est-à-dire son protégé, Shuichi Shindou.
Et c'est ainsi que Yuki était arrivé dans le couloir sur lequel ouvrait le studio d'enregistrement, juste à temps pour voir son amant et Hiro entrer dans un bureau. Il avait alors décidé d'écouter un peu aux portes.
Il avait tout entendu, chaque parole lui faisant un peu plus mal que la précédente. Il n'avait jamais vraiment réalisé la torture qu'il avait infligé à son amant. Comment un être aussi gentil, simple, attentionné, pouvait se détester à ce point ? Parce qu'il n'avait pas été capable de lui montrer la valeur qu'il avait à ses yeux, voilà pourquoi. Et si la volonté ne manquait pas, il n'était pas certain d'avoir le courage de lui expliquer de vive voix.
Pourtant, s'il désirait guérir le petit coeur meurtri de Shuichi, il se devait de lui faire comprendre que personne d'autre que lui ne comptait à ses yeux, et qu'il était prêt à tout pour le voir revenir entre ses bras. Mais s'il ne se sentait pas la force de lui parler...
Une idée germa dans l'esprit de l'écrivain. "Mais bien sûr, c'est la seule solution !" songea-t-il. Faisant vivement demi-tour, il quitta les studios, car Toma ne lui serait d'aucune aide. Ce qu'il avait en tête ne nécessitait que son seul travail. Et il allait travailler. Dur. Cela en valait la peine.
