Shuichi tint la dernière note un peu plus longtemps qu'à l'accoutumée, faisant résonner l'harmonie finale bien après que les instruments se soient tus. Puis le technicien, dans son aquarium, fit signe que la prise était bonne et qu'ils pouvaient venir écouter le rendu avec lui.
Nakano posa sa guitare sur son stand et rejoignit Fujisaki et Shuichi, ce dernier ayant déjà atteint la porte en un bond. Les trois musiciens s'assirent dans le fond de la pièce. Suguru, les yeux fermés et les bras croisés, attendait la musique patiemment, tandis que le chanteur se trémoussait gaiement sur son siège. Hiro observait alternativement l'un et l'autre, se demandant, non pour la première fois, comment des individus aussi différents qu'eux trois étaient capables de créer des morceaux dont l'harmonie entre la mélodie et les paroles pouvait séduire un nombre grandissant de personnes. Il supposait que c'était justement la diversité de leurs caractères, diamétralement opposés, et de leurs goûts qui leur permettait d'imaginer des chansons dont chaque élément complétait les autres. Shuichi, par ses textes si personnels, leur communiquait son énergie et son enthousiasme, tandis que la méticulosité de Suguru y ajoutait une touche de professionnalisme bienvenu. Quant à lui, Hiro, il espérait que les accords métalliques de sa guitare apportaient la dose nécessaire de colère et de rock & roll attitude pour que leur public adolescent y trouve son compte. Plus il y réfléchissait, plus il était certain que Bad Luck avait de l'avenir
L'ingénieur du son manoeuvra quelques potentiomètres et poussa un ou deux boutons avant de lancer la lecture. Il s'enfonça alors dans son fauteuil et se tourna vers les membres du groupe pour observer leurs réactions.
Trois minutes quarante-deux plus tard, le sourire que chacun affichait était une confirmation : la dernière chanson de l'album était prête. Ne restait à l'ingé son qu'à équaliser un peu les différentes pistes et à rajouter quelques effets. Avec celle-ci, leur nouvel album de onze chansons était complet. Étonnament, Shuichi avait cette fois-ci été sérieux et consciencieux dans l'écriture des paroles, et la totalité de l'enregistrement, malgré un début un peu laborieux, avait été réalisé en seulement un peu plus de sept semaines. Les textes du chanteur étaient parfois un peu trop sombres et déprimants, mais quelques indications de Fujisaki et Hiro avaient permis à Shuichi d'alléger un peu les thèmes abordés. Les deux dernières chansons avaient par ailleurs une tonalité, sinon gaie, du moins plus optimiste.
En effet, plus la fin de l'enregistrement approchait, plus Shuichi reprenait du courage. Il savait qu'il était en train d'accomplir quelque chose, même s'il ne savait pas quoi exactement, et que bientôt, il aurait suffisamment confiance en lui pour aller trouver Yuki et discuter de leur relation. Ces sept semaines avaient été très pénibles pour lui. Il était passé par des phases de découragement total que seule la perspective de revoir Yuki au plus vite lui avait permis de surmonter.
Ils venaient d'écouter la mélodie que Suguru et Hiroshi avaient composée. Même sans les arrangements qui viendraient par la suite, il avait senti le potentiel du morceau. Mais était-il réellement capable d'écrire des paroles à la mesure de cette chanson ? La musique évoquait l'espoir et le courage, deux choses dont il manquait cruellement en ce moment. Les diverses conversations qu'il avait eues avec Hiro lui revenaient en mémoire : avait-il enfin réappris à s'aimer ? Il n'en était pas sûr. Quand il se regardait dans le miroir, il ne voyait qu'un enfant. Il avait pourtant besoin de prouver son indépendance et sa valeur, à lui et aux autres. Il est vrai que, depuis quelques jours, il n'entendait plus, de la part de K et Sakano, qu'encouragements et félicitations. Ils acclamaient son talent. En serait-il de même pour le public ? Il le saurait au moment de la sortie de l'album. Mais en attendant, il devait donner le meilleur de lui-même, et il n'était pas certain de le pouvoir en ce moment. Il se devait pourtant de passer outre ses incertitudes, car chaque instant perdu repoussait ses retrouvailles avec l'homme de sa vie. Ce qui lui manquait peut-être en talent, il allait le palier avec son travail et son acharnement.
Le texte qui naquit de ces réflexions reflétait tellement bien ce que ses camarades avaient voulu exprimer par leur musique qu'il fut décider que cette chanson serait la chanson-titre de l'album, SPIRIT. Cette preuve de confiance en ses capacités permit à Shuichi de se sentir un peu mieux. Le lendemain, quand il se regarda dans la glace, il y vit un jeune homme déterminé. "Une étape de franchie" songea-t-il.
À chaque fin d'enregistrement d'une chanson, son moral s'était amélioré, facilitant son travail d'écriture pour le morceau suivant. Si bien que, la dernière semaine, ils étaient parvenus à boucler les trois dernières chansons, et Shuichi était fier de chaque titre. C'était un excellent album qu'ils allaient proposer, il en était persuadé. Mais c'est le public qui, à la fin, jugerait de la qualité de leur travail. Qui déciderait, sans le savoir, de l'avenir de sa vie sentimentale.
Les membres de Bad Luck attendaient dans la salle de réunion attenante au bureau de Toma. K et Sakano devaient leur annoncer le classement des ventes de single.
SPIRIT avait été lancé une semaine plus tôt, après quelques jours de travail sur les arrangements et la production du disque en un nombre suffisant d'exemplaires. La réalisation du visuel avait été très rapide : Shuichi ayant particulièrement apposé sa marque sur cet album, les designers avaient choisi une pochette unie, de la même teinte de rose que les cheveux du chanteur, avec le titre, SPIRIT, écrit en gros et en noir, dans une police toute simple.
Les critiques musicaux avaient été enthousiastes – ce qui avait encore contribué au moral de Shuichi – mais tout le monde savait que cela ne présageait en rien d'un succès commercial. Nombre de morceaux ayant bénéficié de critiques positives avaient disparu des charts en moins de trois semaines, avec une première semaine déjà peu encourageante. La recette du succès était un tel mystère que tout ce que pouvaient faire les musiciens, c'était de donner le meilleur d'eux-mêmes en espérant que le public prenne conscience de leur talent et de la qualité de leur musique. C'était certainement plus facile après quelques années de reconnaissance, mais pour un groupe débutant comme Bad Luck, chaque album était un nouveau challenge. Cela revenait à peu près à remettre sa tête sur le billot en ne sachant pas si le bourreau allait abattre sa hache cette fois-ci.
Si Shuichi était le plus nerveux des trois, il n'était tout de même pas le seul à attendre avec impatience les résultats de la semaine. Fujisaki était capable de contenir son stress, mais un simple coup d'oeil à ses phalanges blanchies qui étreignaient ses bras suffisait à réaliser qu'il n'était pas immunisé. Il avait juste moins de mal à cacher sa nervosité.
Shuichi, quant à lui, passait son temps à s'asseoir, puis à se relever, à rester debout près de la grande baie vitrée pendant quelques instants avant de faire le tour de la table en se mordillant les ongles. Hiro l'observait, et l'angoisse que son ami laissait transpirer le contaminait petit à petit. Il avait conscience de l'enjeu que représentait ce classement. Il avait souvent discuté avec Shuichi pendant ces longues semaines d'enregistrement, et celui-ci lui avait fait part de sa décision.
Shuichi se reposait un instant, allongé sur un des canapés du hall d'entrée de NG Studio. Une cannette de soda oubliée l'attendait sur la table. Hiro, dos au mur, se répétait mentalement les accords du prochain morceau qu'ils allaient répéter.
« Je trouve qu'on s'en sort pas mal, t'en penses quoi ? demanda soudain Hiroshi.
– Mmmh » répondit vaguement le chanteur. Cela faisait une petite semaine seulement qu'ils avaient commencé à travailler sur leur nouvel album, et Shuichi ne semblait pas au mieux de sa forme, ce qui était parfaitement justifié. La première chanson avait été un véritable enfer à finir. La deuxième n'était malheureusement pas en meilleure voie. Pourtant, Hiro sentait déjà le potentiel de leur travail. Il souhaitait juste le faire réaliser à son ami.
« Je trouve que tes textes s...
– Tu te souviens de ce que je t'ai dit la dernière fois ? » l'interrompit Shuichi, sans qu'il fasse mine de l'avoir entendu.
La dernière fois... Ils se voyaient tous les jours, comment le jeune chanteur pouvait penser qu'il savait de quelle dernière fois exactement il parlait ?
« Je pense que si j'arrive à finir cet album et à en faire un vrai hit, j'irai parler à Yuki. » Ah, c'était de cette fois-là qu'il parlait ! C'était donc l'objectif que Shuichi s'était fixé. C'était à l'aune de son succès avec cet album qu'il allait mesurer sa valeur et sa légitimité auprès de Yuki Eiri. Cela ne l'étonnait pas outre mesure, son ami avait déjà eu des idées autrement plus farfelues.
Désirant plus que tout que les rêves du jeune chanteur se réalisent, il décida de se donner à 200% sur ce projet. Leur album allait entrer dans la légende, c'était une promesse qu'il se faisait.
Shuichi faisait le tour de la pièce pour la énième fois. Hiro en arrivait à craindre qu'il ne creuse un sillon dans le parquet de bois clair. Il était sur le point de lui en faire la remarque quand la porte de la salle de réunion s'ouvrit. Aussitôt le jeune chanteur, qui vibrait comme une pile électrique, s'assit à côté de son meilleur ami.
K et Sakano entrèrent, ce dernier tenant dans ses mains un listing qu'ils venaient tout juste de recevoir. Entre ces feuilles se jouait l'avenir de Shuichi, et par là même celui de Bad Luck.
Il ne leur fallut pas plus de quelques secondes pour deviner le résultat. Sakano pleurait de joie, un large sourire sur ses lèvres détrempées. K, de son côté, affichait une mine réjouie teintée de suffisance, comme si leur succès n'avait jamais été mis en doute.
« Hello, mes amis ! vociféra le fringuant américain. Votre single est un succès ! Il est en tête des ventes, loin devant le second. Very good ! »
Suguru soupira, comme si la tension qu'il avait emmagasinée se relâchait enfin. Il décroisa les bras et se permit un petit sourire jovial. Hiro était certain que ce seraient là les seules marques d'enthousiasme que le claviériste laisserait voir.
Mais le silence de Shuichi l'inquiétait. Figé sur sa chaise, les yeux dans le vague, celui-ci semblait à peine conscient de ce qui l'entourait. Hiroshi s'était attendu à ce qu'il explose de joie, à ce qu'il fasse des bonds dans toute la pièce, voire qu'il saute au cou de leur manager et de leur producteur. Au lieu de cela, il en arrivait à se demander si son ami avait réellement entendu la nouvelle. Son objectif était atteint, il avait maintenant des armes pour faire face à Yuki. Sans nul doute il avait pris conscience de sa valeur et de son talent ! Pourtant le jeune homme restait hébété sur sa chaise.
Peut-être était-ce la peur qui clouait Shuichi sur place. Hiro n'avait aucun mal à imaginer ce qui trottait dans la tête de son ami en ce moment : ai-je vraiment accompli quelque chose ? Aurai-je le courage d'aller trouver Yuki pour lui montrer le nouveau moi ? Suis-je réellement différent ? Cela changera-t-il quelque chose à notre relation ? M'acceptera-t-il à nouveau près de lui ? Autant de questions auxquelles seul Shuichi pouvait répondre. Mais il comprenait sa peur d'obtenir ces réponses. Après tout, il ne pouvait être certain qu'elles lui conviendraient. Il lui fallait maintenant utiliser le même courage et la même détermination auxquels il avait fait appel pendant la création de leur album. Il était possible que ce projet ait tellement épuisé le jeune chanteur qu'il soit incapable de réagir. Hiro allait devoir soutenir son ami une fois de plus, et lui insuffler la volonté dont il avait besoin.
« You know what ? Je pense qu'il faut fêter ça, my friends. Allons dans un bar now » proposa K.
Sakano, inquiet, bafouilla : « M-m-mais les Bad Luck n'ont p-pas encore l'âge p-p-pour boire de l'a-a-alcool ! » Il suait à grosses gouttes et son regard allait du manager aux membres du groupe.
La remarque eut étonnamment l'air de stopper K dans son élan. Il prit une pose exagérément pensive, réfléchit quelques instants, et répondit : « Dans un restaurant, ils pourront boire des jus de fruit, et en plus on pourra manger des sushis. Go ! » Et sur ces mots il quitta la pièce en grandes enjambées.
Estomaqués, les autres ne se mirent pas en mouvement tout de suite. Ne se voyant pas suivi, K revint dans la pièce, son révolver à la main. « Vite ! » Il n'en fallut pas plus pour que Sakano et les Bad Luck se ruent sur la porte, paniqués : personne n'avait envie de se retrouver avec une balle entre les deux yeux le soir d'un si fulgurant succès.
Seul Shuichi restait assis, imperturbable. Hiro le secoua : « Magne-toi, imbécile, ou tu vas finir en pâté pour chien ! »
Shuichi se tourna vers son ami, l'air de sortir d'un rêve. Comme un automate, il se releva et suivit le reste de l'équipe.
Le début de la soirée fut un peu tendu, chacun ayant encore en tête la menace de K. À part, bien entendu, K lui-même, qui faisait couler l'alcool à flot et s'empifrait de sushis. Mais rapidement, la joie communicative du manager se répandit, et ils ne tardèrent pas à prendre du plaisir à leur petite sauterie improvisée.
Hiro, bien que profitant largement de l'ambiance enjouée de leur fête, ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour Shuichi. Depuis qu'ils étaient arrivés, le chanteur restait prostré à table, buvant une gorgée de son cocktail de temps en temps et ne mangeant rien.
Il avait fini l'album, et c'était un succès assuré. Les ventes avaient démarré en flèche. Mais cela signifiait-il réellement qu'il valait quelque chose ? Oubliant les moments pénibles par lesquels il était passé et que seule son obstination lui avait permis de supporter, il lui semblait qu'il n'avait rien accompli de plus qu'avant. Ses chansons se vendaient bien ? La belle affaire ! C'était le même public qui était capable d'encenser des idoles sans talent et sans voix mais avec un joli minois, après tout. Comment pouvait-il être certain qu'il était plus compétent que ces purs produits commerciaux ?
Tout à coup, il comprit : il n'avait pas besoin de ces gens pour savoir ce qu'il valait, en fait. Il savait le travail qu'il avait accompli, et de cela seul il était fier. Peu importait que le résultat soit excellent, bon, ou tout juste passable. Ce qui comptait, c'étaient les sacrifices auxquels il avait consenti, la détermination qu'il avait mise dans l'écriture des paroles même quand l'inspiration lui manquait, les nuits sans sommeil passées devant une page blanche. Bien sûr qu'il valait quelque chose, il était travailleur et volontaire, et il ne laissait pas tomber ses engagements avec sa maison de production.
Il se leva brusquement. « Je dois y aller ! » lança-t-il à personne en particulier, puis il quitta le restaurant en trombe. Abasourdis, les autres se figèrent, qui en train de porter un verre à ses lèvres, qui avec un sushi à moitié mâché lui sortant de la bouche. Hiro tapa du poing sur la table : « Vas-y Shuichi ! encouragea-t-il. K, sers-moi un verre de saké. Fêtons l'arrivée du nouveau Shuichi ! »
Ne comprenant pas un mot de ce que racontait Hiroshi, mais ne refusant jamais un coup à boire quand on lui en proposait un, K s'exécuta sous les prières implorantes de Sakano. Tant pis pour la loi, ce soir ils méritaient tous de faire la fête !
Shuichi avait couru d'une traite depuis le restaurant jusqu'à l'appartement de Eiri. À bout de souffle, il s'autorisa un arrêt de quelques secondes sur le pas de la porte, avant d'utiliser la clé qu'il avait conservé pour ouvrir la porte. Il fut accueilli par une profonde pénombre et un silence sépulcral.
« Yuki ? » appela-t-il timidement. Mais aucune réponse ne lui parvint.
Il était sur le point de se déchausser quand il réalisa que le sol était jonché de lettres et de prospectus. Leur entassement suggérait que personne n'avait ouvert le courrier depuis plusieurs semaines déjà.
Subitement inquiet, Shuichi courut jusqu'à la chambre et en ouvrit la penderie. Celle-ci était presque vide. Yuki était donc absent.
« Où es-tu, Yuki ? »
