Note: j'ai eu la chance, ce samedi, de rencontrer Maki Murakami à la Chibi Japan Expo et d'obtenir son autographe. Je lui ai dit que j'écrivais cette fic sur son œuvre et lui ai parlé de mon idée de Shuichi qui quitte Yuki pour devenir plus fort. Elle a répondu que l'inversion du rapport de force pouvait être intéressante. Bref, cette rencontre m'a donné envie de finir ce chapitre qui traînait depuis quelques temps. La survenue d'un weekend prolongé n'est pas non plus étrangère à cette publication: j'avais enfin du temps à lui consacrer. Et pour me faire pardonner, je vous propose un chapitre assez long. J'espère que vous apprécierez!

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Shuichi visita chaque pièce, chaque placard, le moindre recoin, appelant le nom de son amant sans cesse. Quand il eut fait le tour de l'appartement sans avoir obtenu de réponse, il dut se résoudre à l'idée que Yuki était bel et bien absent, et ce depuis plusieurs semaines, comme en témoignait le tas de courrier dans l'entrée. Restait à savoir où son amant avait pu partir tout ce temps.
Le jeune chanteur s'assit sur le canapé du salon et, la tête dans les mains, réfléchit à la meilleure manière de trouver la destination de Yuki. La première image qui lui vint à l'esprit fut celle d'un des derniers matins qu'il avait passés dans cet appartement avant sa décision de quitter l'écrivain.

Il était temps pour lui de partir pour le studio s'il ne voulait pas être en retard et risquer de se faire tirer les oreilles par K, ou pire. Mais Yuki était encore sous la douche – il s'était exceptionnellement levé tôt, et Shuichi se plaisait à croire que c'était pour passer du temps avec lui. Réflexion incongrue, puisqu'il n'avait pas passé plus de dix minutes en sa compagnie depuis qu'il était debout. Mais Shuichi était bien connu pour son optimisme exacerbé. Il avait terriblement envie de lui dire au revoir avant de partir, voire de lui voler un baiser dont le souvenir l'aiderait à tenir toute une journée loin de son homme. Mû par une inspiration soudaine, il arracha une des pages du carnet où il écrivait habituellement ses paroles de chanson et y dessina un cœur, suivi des mots :

BISOU ! ! !
Je t'aime, à ce soir !
Signé ton Shu

Il colla ensuite la note sur la porte du frigo avec un magnet Kumagoro, sachant qu'une fois sorti de la salle de bain, Yuki irait immédiatement chercher une bière dans le réfrigérateur, comme à son habitude. C'était une des choses qu'il avait du mal à saisir concernant son amant : il ne comprenait pas comment on pouvait apprécier à ce point une boisson alcoolisée et amère, qui plus est au petit-déjeuner. À en croire les éloges passionnés de celui-ci – si tant est qu'il soit capable d'éprouver une quelconque passion – il fallait avoir les papilles gustatives d'un adolescent prépubère pour ne pas goûter la délicate amertume et la fine pétillance d'une bonne bière bien fraîche.
Shuichi déposa un baiser sur la feuille, essayant d'imaginer que c'étaient les lèvres de son amant, puis quitta l'appartement.

Shuichi se leva du canapé et se dirigea promptement vers la cuisine. Hélas, sur le frigo, pas de note. « Imbécile ! se fustigea-t-il. C'est pas parce que tu as des idées stupides que tout le monde est obligé d'avoir les mêmes. » En effet, en y réfléchissant bien, ce n'était pas du tout du genre de Yuki de laisser des mots doux sur la porte d'un réfrigérateur. Ni de laisser des mots doux tout court, d'ailleurs. Les paroles tendres étaient étrangères à la bouche venimeuse de l'écrivain. C'est la raison pour laquelle il était parti. Et s'il revenait maintenant, c'était avec l'espoir que les choses changent. Il voulait que sa relation avec Yuki soit un succès, autant que ses albums. Mais que pouvait-il faire pour arranger leur situation si l'écrivain n'était même pas là ?

Pourtant ce départ était forcément provisoire, car des effets personnels de Yuki étaient encore posés sur les étagères, notamment la photo qu'ils avaient prise d'eux deux pendant leur sortie au parc d'attraction. Shuichi prit le cadre et caressa doucement le visage de son homme à travers la glace.
« Yuki, tu sais, je comprends pourquoi tu me traitais comme ça. Je disais rien, alors pourquoi se priver ? Mais tu vas voir, j'ai changé. Tu pourras plus faire tout ce que tu veux. Alors reviens, s'il te plaît ! »
Fatigué et abattu, il commença à pleurer silencieusement. Il jeta un dernier coup d'œil sans espoir dans les pièces principales de l'appartement, comme pour mieux s'assurer de son implacable solitude. Puis, arrivé dans la chambre, il se coucha dans le grand lit vide et s'endormit.


Shuichi ouvrit un œil incertain. Avait-il rêvé ce qui s'était passé hier ? Yuki était-il vraiment parti ? Le jeune chanteur déplia son corps engourdi. Il s'était endormi en boule sur le lit de l'écrivain la veille au soir, le nez dans l'oreiller. Il avait réussi à se persuader, malgré les longues semaines d'absence de celui-ci, que l'odeur de Yuki y était encore imprégnée. C'était là qu'il se réveillait au matin, souffrant de courbatures et les yeux rougis, sans se douter que sept semaines plus tôt, son amant était dans le même état après son départ.

Sur le dos, regardant sans s'y intéresser les imperfections de la peinture du plafond, Shuichi revenait sur ce qui s'était passé pendant son absence. Ses efforts avaient-ils été vains ? Il était parti sans dire un mot, sans expliquer les raisons de son malheur. Il n'était aucunement certain que Yuki ait eu le désir d'attendre son retour. À sa connaissance, il n'avait jamais cherché à savoir où il était.
L'état d'abandon de l'appartement suggérait que l'écrivain était parti avec de lourds bagages et la plupart de ses affaires. Se pouvait-il qu'il ait décidé de prendre un peu de repos ailleurs, peut-être à l'étranger ? Était-il possible qu'il ne soit pas parti seul mais accompagné d'une grande blonde filiforme ou d'une petite brunette aux formes généreuses ? Les infidélités de son compagnon n'étaient plus une surprise pour lui, même si la dernière occurrence remontait à quelques années. Pouvait-on d'ailleurs parler d'infidélité quand un des membres du couple avait quitté le foyer ?

Shuichi s'assit péniblement dans le lit et étira ses bras. Le soleil matinal jetait ses tièdes rayons sur son corps endolori, soulageant faiblement ses tensions. Dehors, le ciel était bleu et sans nuage une très belle journée se préparait mais le jeune chanteur n'y voyait pour l'instant que du noir. Comment pouvait-il en être autrement quand l'homme qu'il aimait avait déguerpi Dieu sait où sans laisser un mot ? Bien sûr, il ne pouvait pas lui en vouloir. Yuki n'était pas censé savoir qu'il était susceptible de revenir.
En fait, quand il était parti, lui-même ne savait pas qu'il allait rentrer un jour. Comment alors Yuki aurait-il pu s'en douter ? C'était en discutant avec Hiro qu'il avait pris la décision de tenter de sauver son couple en offrant une seconde chance à son amant si celui-ci était capable d'accepter l'homme qu'il était devenu. Sa décision d'origine avait été de quitter définitivement celui qui l'avait fait souffrir si longtemps pour tenter de se reconstruire.

Mais maintenant qu'il était entier, ou ce qui s'en approchait le plus, personne n'était là pour accueillir l'homme nouveau qu'il était. Il était seul dans ce grand appartement froid, rongé de doutes et de remords, et pas même le chaud soleil de cette fin d'été ne suffisait à réchauffer son cœur inquiet.
Secoué par un frisson subit, il se remit en boule sur le couvre-lit. Il avait quitté le restaurant, la veille, avec tant d'enthousiasme ! Pourtant ce matin, il avait l'impression que le destin s'acharnait sur lui. N'avait-il pas le droit au bonheur ? Était-ce réservé aux hétérosexuels qui ne faisaient pas de musique, se demandait son esprit tourmenté.
Pendant longtemps, il n'avait été capable que de se plaindre sans jamais tenter de faire en sorte que les choses se passent mieux. Ses malheurs étaient toujours dus à quelqu'un d'autre, ou à des impondérables contre lesquels il ne savait que râler. C'était sans nul doute une des raisons du comportement de Yuki à son égard : quoi de plus pitoyable, et par là même de plus agaçant, qu'un jeune homme qui jouait les faibles et passait son temps à chougner ? Il s'était résigné à se prendre en main, à devenir autonome et volontaire, pour que Yuki n'ait plus l'impression d'avoir à ses côtés un enfant capricieux. Cela n'avait pas été facile, il avait dû lutter chaque jour contre la dépression, mais il y était parvenu. Il était revenu plus fort et plus décidé que jamais… pour rien. Il ne pouvait se retourner contre personne, même pas contre son amant. Lui-même avait fait tout son possible pour améliorer leur relation. Le sort seul était à blâmer pour cette inextricable situation.

Shuichi, la tête dans l'oreiller, grogna faiblement, puis tapa du poing sur le matelas. Il se redressa, s'assit au bord du lit, et contempla les solutions qui s'offraient à lui. Retrouver Yuki à brève échéance semblait impossible, et il craignait que retarder trop longtemps leur confrontation finisse par émousser sa volonté. Il soupira. Il était intimement persuadé que chaque être humain possédait une dose limitée de courage, et il sentait le sien s'écouler lentement dans les égouts de sa solitude. Il fallait vite qu'il fasse quelque chose avant d'avoir trop peur pour tenter quoi que ce soit.
Une fois encore, un visage lui apparut. C'était toujours le même qu'il voyait quand ça n'allait pas. Un visage aimant et compréhensif. Un visage ami.

Légèrement ragaillardi, il se leva d'un bond et emprunta le couloir jusqu'au salon. Ses pas l'amenèrent devant le téléphone. Au moment où il s'apprêtait à décrocher le combiné, il remarqua une tache sombre sur le parquet. Puis ses yeux se posèrent sur une autre, et sur une troisième un peu plus loin. Il ne mit pas une minute à deviner ce que c'était : des gouttes de sang, bien sûr. Des taches anciennes, du sang depuis longtemps coagulé qui semblait noir contre le bois clair.
Il n'y en avait pas assez pour craindre que Yuki ne se soit blessé gravement, mais il ressentait quand même un pincement au cœur à l'idée qu'il n'avait pas été présent pour prendre soin de son amant quand celui-ci s'était fait mal. Il s'en voulut rien qu'un instant avant que son esprit ne lui rappelle la tâche qu'il avait à accomplir. S'il ne voulait pas qu'une chose pareille se reproduise, il lui fallait agir.
Avec un vague sentiment de déjà vu, il composa le numéro qu'il connaissait par cœur et attendit patiemment d'entendre la voix qui allait lui dire que tout allait bien.


Quand Hiro entendit Shuichi à l'autre bout du fil, il se résigna à devoir écouter le récit détaillé des retrouvailles de son ami avec Yuki, y compris ce qu'il aurait préféré ne jamais savoir – cela n'aurait pas été la première fois qu'il aurait dû supporter les images perturbantes avec lesquelles son imagination débordante le tourmentait, de Shuichi les jambes écartées sous un Yuki impétueux par exemple, à l'écoute des descriptions de leurs ébats que son ami ne manquait jamais de lui narrer.
Pourtant, il nota très vite une pointe de détresse dans la voix habituellement si enjouée de Shuichi.

« Qu'est-ce qui s'est passé, demanda-t-il sans attendre.
– Rien. Rien du tout, c'est bien ça le problème, répondit Shuichi.
– Comment ça rien ? Il a même pas voulu ouvrir la porte ? Ce salaud t'a jeté comme un chien, c'est ça ? » Une colère sans borne gagnait déjà le jeune guitariste. Après tous les efforts qu'avait fait Shuichi, il était terriblement injuste de la part de l'écrivain de ne même pas essayer de l'écouter jusqu'au bout.

Sentant la fureur qui habitait son ami, Shuichi résolut de le calmer au plus vite.
« Non non ! C'est pas ça du tout ! Yuki n'a rien fait de mal ! » Il se morigéna silencieusement de la facilité avec laquelle il avait défendu son homme, comme il avait toujours eu coutume de le faire. Avait-il réellement changé ? Il était certain en tout cas que son amour pour Yuki était toujours le même.
« Enfin il en a pas eu l'occasion. Il est pas là » ajouta-t-il piteusement. Shuichi souleva le téléphone de la petite table sur laquelle il était posé. Il alla s'asseoir sur le canapé et posa le combiné à côté de lui. D'une main distraite, il jouait avec le fil entortillé, tirant de temps en temps sur une spire puis la laissant reprendre sa forme originelle avant de recommencer. Il savait qu'il était de plus en plus rare de posséder un téléphone avec fil, mais il se réjouissait secrètement d'en avoir un à la maison. Cela lui permettait d'évacuer sa nervosité quand il recevait ou passait un appel stressant.

« Il est pas là ? répéta Hiro abasourdi. Il a découché ?
– Non, il est parti y a plusieurs semaines déjà.
– Il a carrément fui ? Mais c'est vraiment une ord…
– Mais non enfin ! l'interrompit Shuichi. Tu comprends rien du tout.
– Ben tu m'expliques rien, comment tu veux que je comprenne ? » La patience du guitariste commençait à fatiguer. Il refusait d'admettre que les préjugés qu'il avait envers l'écrivain qui menait une vie d'enfer à son ami lui faisait interpréter négativement toute action de sa part. D'aucun aurait pu lui rétorquer que le comportement de Yuki ne lui avait jamais démontré le contraire. Il ne pouvait pourtant s'empêcher de s'en vouloir un peu, parfois.

« Tu me laisses pas le temps d'expliquer, tu m'interromps tout le temps. » Shuichi pouffa doucement dans le téléphone. « Faut croire que tu es drôlement remonté contre Yuki.
– Tu le serais aussi à ma place. Bon, je t'écoute » ajouta Hiro en soupirant. Bien sûr, Shuichi l'avait percé à jour. Non pas qu'il ait fait preuve d'une grande discrétion quant à son animosité envers l'écrivain. Mais il avait toujours espéré être suffisamment magnanime pour ne pas trop la laisser transparaître. De plus, Shuichi n'était pas particulièrement perceptif. L'optimisme naturel de celui-ci lui faisait souvent ignorer ses remarques trop appuyées. C'était sans compter sur le nouveau Shuichi, qui était manifestement capable de décrypter ses sentiments, et de les lui renvoyer avec une fausse désinvolture. Il était temps pour lui de jouer carte sur table.

Shuichi lui raconta comment il avait trouvé l'appartement vide depuis plusieurs semaines, sans un mot ni un indice sur l'endroit où pouvait se trouver Yuki en ce moment. À l'autre bout du fil, le sang de son ami bouillonnait dans ses veines, et seul sa profonde tendresse pour Shuichi lui permettait de conserver son calme.
Quand le chanteur eut fini, il demanda, une note d'inquiétude dans la voix : « Hiro, qu'est-ce que je dois faire maintenant ? »

Hiro s'était promis d'être franc, et il avait bien l'intention de respecter sa parole.
« Qu'est-ce que tu penses de faire tes bagages et de venir vivre chez moi quelques temps ? Ça te laissera le temps de préparer le reste de ta vie sans Yuki.
– Quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? Je te demande juste comment je peux faire pour retrouver Yuki. » Puis les paroles de son ami pénétrèrent enfin le cerveau de Shuichi. Il fronça les sourcils et cessa de jouer avec le fil du téléphone. « Et tu veux dire quoi par "ma vie sans Yuki" ?
– Écoute. Ça fait déjà plusieurs années que je te soutiens. Que je ramasse les pots cassés par cet enflure. C'est pas que j'en ai marre, loin de là ! Je pourrai le faire encore des années s'il le fallait. » Et c'était vrai. Il savait parfaitement à quel point Shuichi avait besoin de lui, mais ce que son ami ne savait pas, c'est que lui-même s'appuyait sur le jeune chanteur. Bien qu'il ait toujours adoré la musique, il n'avait jamais eu confiance en ses capacités. Il savait qu'il était encore un peu juste et qu'il devait progresser. Mais la plupart du temps, il lui suffisait d'entendre que Shuichi était satisfait de ses performances pour faire taire ses doutes. C'était l'entêtement de son ami et ses ambitions qui l'avaient poussé jusque là. Sa présence à ses côtés lui était indispensable. Alors si cela signifiait réconforter Shuichi chaque jour et endurer ses états d'âme, il était plus que d'accord.
« Mais tu penses pas qu'il est temps de passer à autre chose, que tu as assez souffert ? ajouta-t-il.
– Je comprends pas... C'est toi qui m'as dit d'essayer de parler avec Yuki pour recoller les morceaux. » Shuichi était perdu. Ce que lui disait Hiro n'avait plus aucun sens.

Le guitariste avait bien conscience de la détresse dans laquelle il plongeait Shuichi, mais il ne pouvait plus reculer.
« J'ai dit ça parce que ça semblait être ce que tu avais besoin d'entendre. Je voulais te remonter le moral. Mais plus le temps passe, plus je me dis que c'est une mauvaise idée de te laisser continuer sur cette voie. » Dans son petit appartement exigu, Hiro eu soudain l'impression d'étouffer. Il craignait que les paroles qu'il allait prononcer brise à jamais son amitié avec Shuichi. La peur lui étreignait le cœur. Il se leva et ouvrit la fenêtre. L'air frais lui redonna un peu de courage. Il inspira profondément et reprit : « Oublie cet enfoiré, tu t'en porteras mieux. »

Shuichi avait toujours su ce que pensait Hiro de sa relation avec Yuki. Mais il n'avait jamais imaginé que son ami soit un jour capable de l'exprimer ainsi de but en blanc. Et s'il comprenait très bien ce qui le poussait à en parler maintenant, il n'avait pas consenti à tous ces efforts pour abandonner dans la dernière ligne droite.
« Je sais que je suis pas facile à vivre. Je te remercie vraiment de me supporter. Tu aimes pas Yuki parce qu'il me fait du mal, et je le comprends. Mais si j'ai tout fait pour changer ces derniers temps, c'est justement pour que Yuki puisse plus me faire souffrir. » Il soupira et ferma les yeux, adressant une prière muette à qui l'entendrait. « S'il te plaît, fais-moi confiance... pour une fois. »

Comment pouvait-il résister à une telle demande ? Il devait admettre sa défaite. Il poussa un grognement pour évacuer sa colère et se résigna à aider Shuichi dans son entreprise.
« Très bien, tu peux compter sur moi. Je serai là si ça se passe pas comme tu veux. » Hiro se détendit un peu et se coucha sur son lit, le téléphone toujours à l'oreille.
« Je t'écoute. Tu voulais me demander quoi ?
– Je voulais savoir si tu avais une idée de comment retrouver Yuki. »
Hiro s'accorda quelques instants de réflexion avant de répondre :
« Je connais qu'une personne qui est toujours au courant des faits et gestes de ton mec. »


Depuis la grande baie vitrée de son bureau situé à l'étage le plus élevé de l'immeuble qui abritait NG Production, Seguchi contemplait la ville à ses pieds. Il avait pleinement conscience du pouvoir qu'il détenait sur l'industrie musicale japonaise. Il aurait désiré avoir le même contrôle sur ceux qui l'entouraient, en particulier sur un certain écrivain de ses connaissances qui, décidément, refusait de se plier à sa volonté.
Pour se rapprocher encore un peu de Eiri, il avait même été jusqu'à signer un groupe de débutants dont le chanteur l'intéressait un peu trop à son goût. Il ne regrettait pas sa décision, car il avait maintenant sous sa coupe l'une des formations musicales les plus prometteuses de l'archipel.
Mais la relation entre Eiri et Shuichi continuait de l'indisposer. Il avait à cœur le bien être et la santé de son beau-frère, et il était manifeste que le chanteur nuisait aux deux.

Il s'assit derrière son grand bureau.
Ce qui l'ennuyait encore plus dans cette histoire, c'est qu'il surprenait de plus en plus souvent des expressions sur le visage de Eiri qu'il n'avait pas vu depuis ce qui était arrivé avec Kitazawa. Des expressions que lui-même avait été incapable de faire naître sur les traits du bel écrivain malgré tous ses efforts. Cela l'enrageait.
Alors quand Eiri était venu le voir pour lui annoncer que Shuichi l'avait quitté, il avait cru tenir là sa chance de mettre fin à cette mascarade. Mais il avait dû vite faire taire ses espoirs : l'écrivain ne souhaitait pas renoncer à Shuichi. Il lui avait même demandé son aide, qu'il lui avait accordé sans sourciller. Une demande de Eiri était pour lui un ordre, et il devait oublier ses réticences.

Il avait bien souvent envisagé de rompre son contrat avec Bad Luck, de réduire le groupe à néant, espérant qu'un Shuichi dépressif devienne moins attirant pour Eiri. Mais il avait dû renoncer à cette idée. D'une part, il savait que son beau-frère lui en voudrait terriblement. D'autre part, il était aussi un homme d'affaire, et quand on voyait les recettes rapportées par Bad Luck, il était difficile de se séparer d'une telle poule aux œufs d'or. Il prévoyait d'ailleurs que leur nouvel album serait un succès sans précédent, si les ventes du premier single étaient une quelconque indication.
Le businessman intraitable et le beau-frère aimant se disputaient son esprit, et il ne savait pas toujours quel visage choisir. Un comble pour un homme comme lui.

Il était en train de signer divers papiers plus ou moins importants tout en laissant vagabonder ses pensées quand le téléphone sonna.
« Qu'y a-t-il, mademoiselle Tanaka ? demanda-t-il à sa secrétaire.
– Monsieur Shindou au téléphone qui désire vous parler personnellement.
– Que veut-il ? Je n'ai pas beaucoup de temps à lui accorder.
– Il dit que c'est à propos de Eiri Uesugi.
– Passez-le moi. »
Il n'avait pas du tout envie de discuter avec le jeune chanteur, mais celui-ci avait prononcé le mot magique, la clé de sa résistance. Il s'installa un peu plus confortablement dans son fauteuil, se préparant mentalement au flot d'idioties que Shuichi n'allait pas manquer de déverser au passage.

« Seguchi, annonça-t-il froidement.
– Bonjour, monsieur Seguchi. Je suis désolé de vous déranger mais... »
La phrase en suspens, loin d'énerver l'homme d'affaire, attisa sa curiosité. Le débit de paroles de Shuichi n'était plus un mystère pour personne, et pourtant il semblait aujourd'hui économiser ses mots. Le sujet était donc sérieux.
« Je vous écoute, Shindou-san.
– Eiri n'est plus chez lui. On dirait qu'il est parti depuis longtemps. Je me disais que vous sauriez peut-être où je peux le trouver. » Exactement ce qu'il craignait. Mais il n'allait pas céder si facilement.
« Je suis désolé, je ne l'ai pas vu depuis des semaines. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser...
– Attendez, je... »
Seguchi raccrocha au nez de sa star, puis composa un autre numéro. Après plusieurs sonneries, on décrocha.
« C'est moi. Je viens d'avoir Shuichi au téléphone. Il est à ta recherche. Tu comptes faire quoi, Eiri ? »