Notes de l'auteur: je n'ai pas eu beaucoup de retours sur le chapitre précédent, mais, comme vous le voyez, cela ne me décourage pas... pour l'instant.
Pour ce chapitre, qui m'a demandé énormément de recherche et un grand nombre de relectures, j'ai ajouté des notes explicatives à la fin. J'espère qu'il vous plaira, faîtes-le moi savoir avec un petit commentaire! Merci :)
Assis au bord de la mare, Eiri observait le ballet gracieux des carpes, une cigarette à la bouche. Il glissa le bout de ses doigts à la surface de l'eau. Immédiatement, les carpes se rapprochèrent de lui, et il put sentir la caresse étrange de leurs bouches avides sur sa peau. Il avait apporté un petit pot de nourriture pour poissons et commença à en émietter le contenu. Le délicat clapotis de l'eau calmait ses sens.
Cela faisait maintenant quatre semaines qu'il n'avait pas vu son amant, et il lui manquait terriblement. Ses apparitions à la télévision pour la promotion de son nouvel album ne suffisaient pas à étancher sa soif de Shuichi. Il savait pourtant que c'était le prix à payer pour parvenir à le récupérer définitivement.
Il avait vite décidé que l'atmosphère oppressante de la grande ville ne lui permettrait pas de faire le point sur ses sentiments. De plus, il risquait à tout moment de tomber nez à nez avec Shuichi et son plan tomberait à l'eau. Consentant alors à l'un des plus grands sacrifices de sa pourtant jeune vie, il rentra chez son père, pensant que seuls le calme et la plénitude de la maison de son enfance lui apporteraient la sérénité dont il avait besoin. Étrangement, son père, comprenant peut-être la détresse de son fils, avait choisi d'oublier leurs querelles passées et tentait tant bien que mal de lui montrer un visage sympathique et compréhensif.
Il exhala dans l'air une bouffée de fumée grisâtre et écrasa son mégot contre une pierre.
Le ciel était clair et les températures juste douces, ce qui évitait à l'écrivain de mourir de chaud dans son kimono* gris. En guise de mon*, celui-ci arborait un couple de grues argentées sur chacune de ses manches, tandis que sur son dos, on pouvait apprécier une représentation de cascade aux couleurs tendres. Quand il était entré dans la boutique quelques jours plus tôt, il avait su tout de suite qu'il devait acheter ce kimono. Si le motif aquatique n'était là que pour signifier que c'était encore l'été, les deux oiseaux entrelacés étaient une promesse de félicité conjugale, et c'était ce qu'il espérait.
Il avait enfin trouvé l'occasion idéale pour étrenner sa tenue.
Eiri poussa un profond soupir, les yeux fermés. Puis, plus déterminé que jamais, il se leva, époussetant vivement son hakama*. D'un pas décidé, les semelles de ses sandales claquant sur la pierre brute de l'allée, il traversa le jardin jusqu'à une petite bâtisse.
Tout au fond de la propriété, pas un seul bruit extérieur ne lui parvenait. C'est à peine s'il pouvait entendre le piaillement d'un oiseau ou le bourdonnement d'un insecte. C'est dans cette partie reculée du jardin que son père avait fait construire une maison du thé*. Bâtie de rondins de bois clairs et de parois de papier de riz, elle profitait de l'ombrage d'un vieux pin centenaire qui repliait ses branches sur la toiture d'ardoise. Un petit perron menait à l'unique porte du bâtiment. Eiri s'y assit et observa un instant le jardin depuis cet endroit privilégié. Une multitude de plantes très diverses y étaient entretenues aux pieds d'arbres d'essences variées. Parfois un petit parterre de fleurs aux teintes vives égayait tout ce vert. Une allée de pierre grise y serpentait, enjambant la mare aux carpes et s'arrêtant au pied du temple.
Le silence et l'immobilité de l'air commençaient à le rendre nerveux. Il rêvait d'entendre la voix haut perchée de Shuichi appeler son nom. Il imaginait le jeune homme courant de droite et de gauche, vaquant à ses multiples occupations. Il savait qu'il passait là ses derniers jours dans la maison de son père. Il aurait bientôt fini ce pour quoi il était venu. Mais d'abord, il avait quelque chose à accomplir.
Après s'être ainsi recueilli, l'écrivain se tourna vers le bassin de pierre* qui s'élevait au coin de la bâtisse. Les manches de son kimono furent remontées et fixées à ses épaules avec une ceinture de coton bleu. Il plongea ses mains dans l'eau tiédie par le soleil, dédaignant la louche de bambou qui y baignait, et entreprit de les frotter délicatement. Puis il prit un peu d'eau dans le creux de sa paume gauche et en préleva une gorgée. Il garda le liquide quelques secondes dans sa bouche avant de le recracher dans l'herbe, et secoua vivement ses poignets.
Les mains encore mouillées, il monta les marches du perron. Il y laissa ses zori*. Arrivé devant la porte, il s'agenouilla puis fit glisser le panneau de bois. D'un geste expert, il fit demi-tour sur ses genoux et, maintenant à l'intérieur de la maison du thé, ferma la porte. L'atmosphère paisible de la pièce lui procura instantanément un profond bien-être. Les teintes douces des murs et des meubles et la lumière tamisée invitaient à la méditation.
Jugeant ses mains suffisamment sèches, il défit la ceinture de coton pour laisser les manches de sa tenue lui couvrir à nouveau les bras.
Même s'il refusait de le reconnaître, son père l'avait bien éduqué. Très jeune, il avait pu participer aux cérémonies qu'organisait le vieil homme, et celui-ci lui avait enseigné les bases du cha-no-yu*. Il n'avait ensuite jamais eu le désir d'en être l'hôte, et n'avait donc jamais mis en pratique ce qu'il avait appris. Pourtant, depuis deux jours, il s'était rendu compte qu'il avait besoin d'un long moment d'introspection pour finir ce qu'il avait entrepris, et s'il ne souhaitait toujours pas en faire profiter qui que ce soit, il se dit que cela ne l'empêchait pas d'organiser une cérémonie rien que pour lui. Après tout, le but de ce rituel était la méditation, et c'est ce qu'il lui fallait absolument.
La veille, il était venu déposer dans l'alcôve* ce qui allait être l'objet de sa rêverie pendant toute la durée de la cérémonie : une fleur d'astilbe d'un rose profond, cueillie au bord de la mare où son père les cultivait avec beaucoup d'attention. Le soliflore orné de l'astilbe trônait sur l'étagère, et le tunnel de lumière que le vieux moine avait fait pratiquer dans la toiture au-dessus de l'alcôve le baignait d'une clarté irréelle.
Quand, en arrivant au temple, il avait vu les premiers boutons de l'arbuste fleurir, leur couleur lui avait fait penser à la chevelure de Shuichi. En cet instant, c'était comme si celle-ci flamboyait, ainsi qu'elle le faisait dans les plus grands moments de joie du chanteur.
Au sol, les tatamis*disposés en cercle prodiguaient une assise, si ce n'est confortable, du moins plus agréable que la terre nue qu'ils recouvraient. Au centre, Eiri avait installé le tana* ainsi que la bouilloire d'eau chaude qu'il avait pris soin de préparer le matin. Un récipient d'eau fraîche était posé à côté.
Il se dirigea à petits pas jusqu'au meuble de pin brut, puis s'agenouilla à nouveau. Tenant sa manche gauche entre deux doigts de sa main droite, il ouvrit la porte du tana. Après avoir hoché la tête respectueusement, il sortit du meuble un plateau recouvert de soie rouge*. Au milieu de toutes ces couleurs pastelles et pâles, elle détonnait comme une tache de sang sur une robe immaculée. S'il y avait eu des invités à cette cérémonie, leurs regards auraient été immédiatement attirés et ils ne l'auraient plus quittée des yeux. Les silhouettes de plusieurs ustensiles étaient visibles sous le tissu.
Eiri déposa le plateau sur le tana, qu'il referma. Il souleva alors le morceau de soie et découvrit le plateau.
La cérémonie allait maintenant vraiment commencer. Il inspira profondément, évoqua le visage de Shuichi sur l'écran de ses paupières closes, puis saisit le carré de soie rouge. D'un geste élégant, Eiri en fit un petit tampon avec lequel il essuya le couvercle de la boîte à thé avant de reposer celle-ci là où il l'avait prise. Il déplia alors le tissu carmin pour le replier à nouveau. Il servit à frotter le cha-shaku* sur toute sa longueur.
La manière dont sa main emprisonnait la fine baguette de bambou au creux du tissu lui rappela certains moments intimes avec son jeune amant et il sentit le feu monter à ses joues. Toutefois, il n'écarta pas immédiatement le souvenir, car le but de cette cérémonie était justement de réveiller sa mémoire.
Après avoir manié le tissu trois fois sur le cha-shaku, il déposa celui-ci en équilibre sur la boîte à thé. Le linge toujours plié au creux de sa main, il retira le couvercle brûlant de la bouilloire, qu'il abandonna sur le tatami. La soie rouge fut rangée dans le obi* de son kimono.
Il prit alors la louche de bambou* à deux mains et l'observa cérémonieusement. L'objet, bien que rustique, possédait une élégance que des ustensiles plus raffinés n'auraient pu atteindre. Tout était affaire de matériau noble et de proportions. Elle fut plongée dans la bouilloire. Eiri versa l'eau chaude ainsi recueillie dans le bol.
C'était une pièce unique et très ancienne. Les moines de la famille se la transmettaient de génération en génération. Elle n'allait donc pas tarder à revenir à son frère, quand celui-ci aurait fini son initiation. Elle aurait pu lui appartenir, mais il ne s'était jamais destiné à la vie monacale. Pourtant, les doigts sur la fine céramique vert pâle, il se demanda ce que cela ferait de posséder une telle merveille. L'artiste qui avait réalisé le bol plus de deux cents ans auparavant avait pris soin d'intégrer dans son vernis des copeaux de feuille d'or qui étincelaient.
Abandonnant la contemplation du bol, il se dit qu'une autre merveille l'attendait à Tokyo, et que s'il voulait la rejoindre au plus vite, il ne devait pas perdre son temps en regrets futiles.
Tenant à nouveau sa manche gauche avec sa main droite, il reposa gracieusement la louche sur le bord de la bouilloire.
Il saisit alors le fouet* qu'il frotta doucement au fond du bol. De fines particules de thé se détachèrent peu à peu des parois et tourbillonnèrent dans l'eau. Eiri continua jusqu'à ce que le bol lui semble propre. Il reposa alors le fouet sur le plateau avant de faire tourner le bol doucement pour le rincer. Les résidus de thé se rassemblèrent au centre du bol et furent évacués avec l'eau dans une sorte de soupière prévue à cet effet. Les rares rayons de soleil qui parvenaient à s'y poser y créaient des effets éblouissants qui lui faisaient mal aux yeux.
Se saisissant du carré de toile blanche* posé au coin du plateau, il essuya consciencieusement la céramique. Puis le tout fut reposé sur le plateau.
Le rituel du nettoyage étant accompli, il s'autorisa un instant de méditation. Il se tourna vers l'astilbe que la lumière du puits n'avait pas encore abandonnée. Son cœur se serra à la pensée de Shuichi et de son visage si calme le jour où il l'avait quitté. Une décision qu'il avait mieux comprise quand il avait écouté la conversation entre le jeune chanteur et son ami. Shuichi avait essayé de gagner en assurance : il le savait grâce aux nombreux rapports que Toma ne manquait pas de lui faire – jamais de plein gré, bien entendu, mais Eiri savait se montrer persuasif. Pourtant il devait douter plus que jamais des sentiments que l'écrivain éprouvait à son égard. C'était pour cette raison qu'il était venu se perdre dans la banlieue de Kyoto. Il avait décidé de se déclarer de la seule manière dont il était capable : par écrit.
Il avait tout d'abord pensé qu'une simple lettre suffirait. Mais comment Shuichi pourrait-il croire à des mots qui n'étaient destinés qu'à lui ? Combien de fois lui avait-il menti auparavant ? C'est alors qu'il avait trouvé la solution. Il allait écrire un livre, une sorte d'autobiographie dans laquelle il expliquerait à tous ce qu'il avait vécu avec le jeune chanteur et ce qu'il ressentait pour lui. Se ridiculiser ainsi, montrer son visage le plus laid, ce n'était rien si c'était pour récupérer l'homme qu'il aimait. Toutefois, tout serait mis en œuvre pour ne pas entacher l'honneur du jeune homme.
Pendant quatre semaines, il avait passé son temps à écrire, ne dormant parfois que quelques heures avant de retourner à son ordinateur. En jetant ainsi les mots sur son clavier, il s'était rendu compte qu'il avait tant de choses à dire sur sa relation avec Shuichi : la manière dont cette petite boule d'énergie avait illuminé sa vie, comment elle avait réveillé son cœur pendant longtemps endormi, comment lui, le playboy, était devenu l'amant d'un seul homme, bien que le jeune chanteur en doutât. Comment, enfin, il désirait plus que tout au monde que le visage du jeune homme soit la première chose qu'il vît le matin en se levant, et la dernière avant de s'endormir. Il devait raconter aussi le jeu que jouait malgré lui son esprit traumatisé, et à quel point cela avait fait souffrir Shuichi pendant toutes ces années. Il avait tapé, tapé... sans s'arrêter. Son père, inquiet, avait tenté de le faire sortir, de lui changer les idées. Il avait résisté.
Mais plus il avançait dans l'écriture, plus il avait envie d'en finir, car cela signifierait retourner auprès de son amant. Ce qui avait une conséquence désastreuse : il stressait. Graduellement, il avait fini par se laisser envahir par des considérations pratiques qui l'éloignaient de son but.
Il avait presque fini son livre quand le syndrome de la page blanche avait frappé. Il avait craint que cela ne soit plus que ça : il semblait incapable de se souvenir de certaines expressions de Shuichi, ou de certains événements de leur vie ensemble. C'est pourquoi cette cérémonie avait été organisée. Un moment rien que pour lui pendant lequel il ne penserait à rien d'autre qu'à son amant.
Il était temps de reprendre le cours de la cérémonie.
Eiri souleva le cha-shaku et la boîte à thé. Il ouvrit la petite boîte en forme de jujube et laissa l'odeur intense du thé vert lui emplir les narines. C'était un arôme nostalgique qui lui rappelait les cérémonies organisées par son père. Enfant, il avait toujours préféré la sucrerie qui accompagnait le bol de thé, mais il se souvenait avec plaisir de l'amertume de la boisson et du silence dans lequel elle était servie. Avec toute l'innocence de ses jeunes années, il avait compris instinctivement le respect que pouvaient témoigner les invités envers le rituel, le thé en lui-même, et l'homme qui l'avait préparé. Il avait même parfois envié ce père qui était capable de faire naître une telle révérence chez ses invités de marque.
Plongeant la baguette de bambou dans la boîte, il préleva une petite quantité de poudre verte qu'il déposa dans le bol. Il reprit alors la louche de bambou et la remplit d'eau chaude. Une partie fut vidée dans le bol, où elle recouvrit le thé, et le reste fut reversé dans la bouilloire.
Il se saisit du fouet et commença à le remuer vivement au fond du bol. Peu à peu, la poudre de thé se diluait dans l'eau chaude et le liquide prenait une apparence plus uniforme.
Quand il eut obtenu un mélange harmonieux, il reposa le fouet. Une fine pellicule de mousse verte s'était formée à la surface. Une forte odeur végétale emplissait maintenant la pièce. Normalement, c'était à cet instant que le thé que l'hôte avait préparé devait être offert à la dégustation des invités. Mais il était seul, ainsi qu'il l'avait souhaité. Il décida donc de déroger au rituel et partit s'asseoir sur le perron avec son bol.
Ce n'est que quand il eut ouvert la porte qu'il se rendit compte de la chaleur que la bouilloire dégageait dans l'espace réduit de la maison du thé. Une fine brise balayait le jardin et elle semblait fraîche sur son visage. Elle emportait, au gré de ses rencontres, des pétales rabougris ou des feuilles mortes et les faisait tournoyer dans l'air avant de les abandonner à nouveau un peu plus loin.
Quand il jugea la boisson à bonne température, il en prit une gorgée. Le liquide amer coula dans sa gorge. Les friandises traditionnelles avaient été préparées pour accompagner le thé, mais au dernier moment, il avait choisi de ne pas les emporter avec lui. Ces sucreries étaient censées adoucir le palais pour casser l'amertume du thé. En guise de pénitence – une bien piètre consolation, sans doute – il avait décidé d'affronter ce goût particulier sans aucun artifice. En souvenir de tout ce qu'il avait pu faire subir à son jeune amant.
Bercé par le bruit doux du vent dans les arbres et le clapotis lointain de la mare, il dégusta son thé, finissant même par en apprécier la saveur intense. Puis il pénétra à nouveau dans la bâtisse et en ferma la porte derrière lui.
Installé devant le tana, il se prépara mentalement au rituel du nettoyage, repassant dans sa tête chaque étape qui lui avait été enseignée afin de ne pas commettre d'impair. Après une profonde inspiration et une lente expiration, son corps prit naturellement une pose plus solennelle. Le dos bien droit, assis sur ses pieds et les mains posées à plat sur ses cuisses, il fixa son regard devant lui, vidant son esprit de ses derniers doutes.
Son corps prit le relais de sa tête, réalisant les gestes longtemps répétés en un ballet intime et personnel, laissant toute liberté à son subconscient de revivre chaque moment intense de sa vie avec Shuichi et de les graver à jamais dans son esprit.
Il versa un fond d'eau chaude de la bouilloire dans le bol, qu'il tourna lentement pour en rincer les restes de thé. Puis il vida le bol dans la soupière.
Il s'inclina alors respectueusement devant la céramique qui avait si bien rempli son office, admirant encore un peu les rayons de soleil jouant sur les copeaux dorés. Il s'apprêta enfin à la nettoyer, y faisant couler une louche d'eau fraîche. Il frotta le bol avec le fouet ainsi qu'il l'avait fait au début de la cérémonie. Après s'être assuré de sa propreté, celui-ci fut vidé à nouveau puis essuyé avec le carré de toile, qui fut posé sur le plateau, bientôt rejoint par le bol et le fouet.
Il ressortit le morceau de tissu rouge coincé dans son obi et astiqua le cha-shaku avant de le reposer sur le plateau. Il secoua la toile d'un geste vif puis la rangea à son tour.
Il ne lui restait plus qu'à refroidir l'eau de la bouilloire en y versant trois louches d'eau fraîche. La bouilloire cracha un bref instant, comme si elle manifestait ainsi son mécontentement de se voir bientôt mise au rebut jusqu'à la prochaine cérémonie.
Eiri empila enfin les ustensiles sur le plateau, finissant par recouvrir le tout du morceau de soie blanche.
Après avoir ouvert le tana, il y glissa le plateau, et les ténèbres se refermèrent sur la première, et très certainement la dernière, cérémonie du thé qu'il organisait. Il s'inclina devant le meuble de pin jusqu'à ce que son front repose sur le tatami. Il resta ainsi quelques minutes, reprenant peu à peu le contrôle de son corps.
Puis il se leva et se tourna vers l'alcôve. Il n'avait pas vu le temps passer, mais la lumière commençait à diminuer. Un léger poudroiement traversait encore le tunnel et, sous cette pluie de photons, l'astilbe rendait son dernier souffle, ses pétales recroquevillés et leur éclat disparu.
À cette vue, une larme unique coula sur la joue de Eiri jusqu'à son menton d'où elle goutta, s'écrasant sur les deux grues enlacées de sa manche gauche.
Soudain, les mots se bousculèrent dans sa tête. Il savait quelles anecdotes raconter, avec quels mots décrire le jeune homme qui avait partagé sa vie.
Il quitta la maison du thé, essayant au passage d'enfiler ses zori trop vite et s'y reprenant à deux fois, et traversa le jardin d'un pas pressé. Juste avant le temple, il bifurqua sur la droite et rejoignit sa chambre, où il avait aménagé un bureau de fortune. Sur celui-ci, son ordinateur portable était posé.
Depuis quatre jours, quand l'économiseur d'écran disparaissait, l'écran affichait la même page de traitement de texte. Pas un seul mot n'en avait été changé ou avait été rajouté pendant tout ce temps. Le curseur clignotait tristement après le dernier point qui y avait été tapé. Il allait enfin pouvoir continuer à écrire son ouvrage, maintenant qu'il savait quoi dire. Mais avant tout, il devait passer par la cuisine et se préparer un grand thermos de café : la nuit allait être longue.
Eiri raccrocha. Le coup de fil de Toma était à la fois inquiétant et encourageant.
Si Shuichi le cherchait, c'est qu'il n'avait pas complètement fait une croix sur leur relation. C'était bon signe. Il devait maintenant s'avouer qu'à certains moments, pendant ces très longues semaines d'isolement volontaire, il avait craint que tout ce qu'il était en train de faire ne soit vain. Que se passerait-il si Shuichi décidait de ne plus jamais entrer en contact avec lui ? Comment pouvait-il alors espérer le convaincre de son sincère attachement ? C'était le plus souvent quand il travaillait sur son livre tard dans la nuit, quand la fatigue commençait à se faire sentir, qu'il avait de telles pensées.
Malgré tout, il avait réussi à finir son ouvrage, et il l'avait envoyé à son éditrice. Après une rapide relecture qui n'avait pas amené beaucoup de changements – à croire que le fait d'écrire sur lui-même plutôt que sur des personnages imaginaires lui avait éclairci les idées et l'avait empêché de commettre les erreurs habituelles d'incohérences factuelles ou temporelles –, le manuscrit était parti sous presse, d'où un certain nombre de volumes avaient déjà dû sortir à l'heure qu'il était.
Mais le premier exemplaire, dédicacé de sa main et numéroté, avait été posté pour Shuichi. Ce livre lui était avant tout destiné et il devait absolument en être le premier lecteur. La sortie nationale n'était prévue que pour dans un mois, une fois que les responsables marketing auraient organisé leur campagne de presse. Quant à Shuichi, il était censé le trouver dans la boîte aux lettres d'ici deux jours. En fait, ne sachant pas où Shuichi se trouverait au moment de l'envoi, Eiri avait choisi de l'expédier à son intention chez NG Production, où Toma se chargerait de le lui remettre, perdu dans le flot des cadeaux de fans. Eiri savait que le jeune chanteur était toujours extrêmement reconnaissant pour les présents qu'il recevait, et qu'il prenait le soin de répondre personnellement à ceux qui en envoyaient. Il découvrirait donc bien vite le livre qui lui était adressé au milieu des autres paquets.
Pourtant, l'angoisse étreignait l'écrivain quand il essayait d'imaginer le visage de Shuichi au moment où il verrait l'ouvrage, son auteur, et où il lirait la préface.
Il avait eu beau anticiper ce moment depuis des semaines, arrivé au bout du tunnel, il paniquait. Tel un alpiniste au pied de la montagne, il avait été impatient de se frotter à l'épreuve mais maintenant qu'il était en haut, les yeux sur le paysage escarpé qui l'attendait, il ne savait plus s'il avait envie de redescendre. Il était tout simplement terrorisé. Il avait vécu ces semaines avec espoir, parfois même avec confiance, malgré les périodes de doutes qui le gagnaient quand le soleil était couché et que la lune argentée baignait le jardin d'une lueur éthérée. À présent que sa déclaration d'amour littéraire était acheminée vers son destinataire, il ne savait plus.
Le temps qu'il avait passé sur ce livre, ainsi que la cérémonie du thé qu'il s'était organisée, lui avaient permis de comprendre à quel point son existence sans Shuichi ne serait qu'un purgatoire vide et sans plaisir avant une irrémédiable descente aux enfers. Si Shuichi décidait, malgré la preuve qu'il donnait au monde de son amour pour lui, de quitter l'écrivain définitivement, il ne voyait qu'une échappatoire : la mort. Dans ses moments de terreur les plus intenses, il se sentait capable de mettre fin à ses jours.
La crainte et la joie mêlées l'habitaient, sachant de toute façon que l'inéluctable approchait : dans une semaine, il serait de retour à Tokyo, et il devrait affronter Shuichi.
C'est ce qu'il avait dit à Toma, qui organiserait une rencontre fortuite après avoir laissé le temps à Shuichi de lire le livre s'il le désirait.
Assis au bord de la mare, une énième cigarette aux lèvres, les cadavres des autres jonchant le sol à ses pieds, il regardait les poissons évoluer lentement dans l'eau. Plus loin, au fond du jardin, le pin centenaire avait fini par s'effondrer, sous le poids des ans, sur la maison du thé dont il ne restait plus grand chose.
C'était quitte ou double.
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Notes
Kimono : vêtement traditionnel japonais
Mon : insigne héraldique sous forme de dessin stylisé à l'intérieur d'une forme géométrique
Hakama : pantalon large plissé qui se porte par-dessus le kimono
Maison du thé (ou chiashitsu) : petite bâtisse à la construction généralement rustique dédiée à la cérémonie du thé
Bassin de pierre : destiné à la purification des invités avant le début de la cérémonie
Zori : sandale japonaise traditionnelle
Cha-no-yu : nom japonais de la cérémonie du thé
Alcôve (ou tokonoma) : endroit spécifique de la maison du thé dédié à l'exposition des parchemins ou des objets offerts à l'étude des invités d'une cérémonie
Tatami : revêtement traditionnel du sol
Tana : tout type de meuble utilisé pendant une cérémonie
Soie rouge (ou fukusa) : carré de soie utilisé dans le rituel du nettoyage du cha-shaku
Cha-shaku : écope en bambou qui sert à servir le thé
Obi : ceinture traditionnelle du kimono
Louche de bambou (ou hi-shaku) : longue louche en bambou utilisée pour transférer l'eau de la bouilloire au bol
Fouet (ou cha-sen) : sculpté dans une pièce de bambou, il sert à mélanger le thé et à nettoyer le bol
Toile blanche (ou chakin) : toile de lin ou de chanvre utilisée dans le rituel du nettoyage du bol
