Note de l'auteur: je tenais d'abord à m'excuser auprès de ceux qui auraient lu ce chapitre entre hier et aujourd'hui. Je me suis rendu compte ce matin qu'il y avait eu un problème de mise en page qui avait fait disparaître des bouts de texte. J'ai maintenant réglé le souci et le texte est lisible.
D'autre part, je voulais dire que ce chapitre est l'avant-dernier de cette fic. Il a failli être le dernier, mais arrivée au milieu de ce que je voulais dire, je me suis retrouvée avec un très long texte, donc j'ai préféré scinder le chapitre en deux. Mais après le dernier chapitre, je proposerai un bonus avec des extraits du livre de Eiri, ainsi qu'un extra XXX racontant les retrouvailles des deux tourtereaux. Restez donc encore un peu avec moi, il y a encore de bonnes choses à découvrir.
En attendant, n'hésitez pas à me laisser un petit mot, même si c'est pour faire une remarque négative: on apprend tous les jours :)


Quelques étoiles résistaient encore, mouchetant les ténèbres de taches argentées. Mais l'horizon commençait à rougeoyer et la nuit reculait, peu à peu, engloutissant au passage les astres stellaires qui refusaient de plier.
Dans moins d'une heure, les rues allaient s'animer, un nouveau jour allait commencer, avec son lot de bonheurs et de drames. Pourtant, dans le ciel, la lune comme le soleil recommençaient leur cycle interminable, indifférents à l'agitation terrestre.

Au cœur de Tokyo, dans un immeuble moderne et impersonnel, un jeune homme aux traits tirés et à la mine fatiguée était assis sur un lit qui n'avait pas été défait. Le mur qui lui faisait face prenait peu à peu une teinte sanglante. La vitre de la fenêtre n'était plus qu'une tache orange éblouissante.
Shuichi ferma enfin le livre qui l'avait tenu éveillé toute la nuit. Dans ses yeux injectés de sang aux paupières lourdes, des larmes salées s'accumulaient jusqu'à se déverser lentement sur ses joues livides d'épuisement.

Comment l'homme qu'il pensait froid et insensible, songeait-il, avait-il pu écrire un tel livre? Le simple fait qu'une œuvre pareille existe, qu'il la tienne dans ses mains, était une aberration.
Yuki était incapable d'écrire un livre avec ses tripes. Ses romans étaient très bien écrits, les personnages attachants, mais la distance que prenait l'auteur avec son texte transpirait à chaque paragraphe. Même s'il en avait été autrement, il y a très longtemps, l'écriture était maintenant pour lui plus un travail qu'une vocation. Point d'extase cathartique à la complétion d'un de ses livres: il ne lui restait qu'à attendre l'arrivée de son chèque. Les intrigues étaient de simples stéréotypes de romans de gare, les personnages de pâles copies d'autres plus célèbres, et le talent de Yuki consistait à faire croire que ce qu'il écrivait était nouveau et inédit à des ménagères en mal d'amour romantique. Il savait manier les mots, on ne pouvait pas le lui reprocher, mais ils manquaient invariablement de profondeur.
Pourtant, ce que le jeune chanteur avait lu cette nuit suintait de larmes retenues et de sang versé, au propre comme au figuré.

La découverte de cet ouvrage au milieu des courriers de fans qui lui avaient été envoyés avait été une réelle surprise.

Shuichi arriva en retard pour la troisième fois de la semaine et, franchissant le hall d'entrée de NG Production en courant, salua en passant la réceptionniste. Se jetant dans un ascenseur sur le point de se fermer, il s'autorisa un instant de répit, mais quand les portes s'ouvrirent sur le huitième étage, il reprit sa course effrénée.

Il parvint enfin devant la porte du studio d'enregistrement où il savait que Fujisaki l'attendait, exaspéré. Hiro patientait, sans nul doute, habitué qu'il était aux retards fréquents de son ami, en profitant certainement pour accorder son instrument. Toutefois, il ne s'attendait pas, en pénétrant dans le studio, à trouver également Toma, qui masquait son énervement derrière un sourire figé ne présageant rien de bon. À ses pieds reposait un sac postal au volume conséquent, étiqueté du nom du chanteur.

Se laissant envahir par son enthousiasme habituel, il se précipita sur le courrier, sans prendre la peine de saluer les musiciens et techniciens qui se trouvaient dans la pièce. Personne ne s'en offusqua, car ils étaient tous familiers du comportement imprévisible de Shuichi.
Il ouvrit le sac et tria rapidement les colis et les lettres, mettant les secondes de côté pour y répondre plus tard. Quant aux paquets, après avoir découvert deux peluches adorables et un zippo doré – qui ne lui servirait jamais mais qu'il conserverait précieusement – son regard fut attiré par une enveloppe rectangulaire relativement épaisse. Il la tourna et la retourna dans ses mains : aucun nom d'expéditeur n'y figurait. Son poids et sa rigidité suggéraient qu'elle contenait un livre.
Il était surpris de recevoir un tel présent. Il n'avait jamais caché, lors de ses nombreuses interviews, que la lecture n'était pas une de ses passions, et qu'il ouvrait rarement un livre. Intrigué, il déchira l'enveloppe et en jeta les lambeaux par terre.

Immédiatement, la photo de Yuki lui sauta aux yeux. Il affichait une mine sérieuse, loin de l'image de playboy qu'il donnait habituellement avec son sourire étincelant et son regard malicieux et qui faisait fondre les femmes – et parfois les hommes. Sur ce cliché, il paraissait craindre quelque chose. Ses lèvres serrées évoquaient un enfant sur le point de pleurer, tandis que dans ses yeux, on pouvait voir une lueur d'inquiétude. Il semblait n'attendre qu'une chose : que quelqu'un vienne le consoler. C'était bien entendu ce que Shuichi désirait faire le plus au monde, et ce depuis plusieurs jours déjà. Il voulait faire comprendre à Yuki qu'il l'avait quitté non pas parce qu'il ne l'aimait plus, mais peut-être parce qu'il l'aimait trop, et qu'il serait de toute façon toujours là pour lui. Mais justement, depuis qu'il avait pris cette décision, il n'avait pas pu revoir l'homme dont le visage ornait ce livre.

Toutefois, voir ainsi la photo de Yuki lui permettait de comprendre un peu mieux pourquoi on lui avait envoyé cet ouvrage. Cela lui provoquait aussi un pincement au cœur car, a priori, leur séparation n'avait pas perturbé suffisamment l'écrivain pour qu'il arrête de travailler. Ce livre était, sans doute possible, le dernier en date de son amant. Il le retourna afin d'en lire le titre.
« Lettres à l'absent » : ce n'était pas le plus original qu'il aurait pu trouver, mais il avait au moins le mérite d'être clair. Yuki n'avait pourtant pas l'habitude d'utiliser des formules de ce type pour titrer ses romans. Shuichi ouvrit donc le livre pour en savoir un peu plus.

Sur la page titre s'étalait une dédicace : « Pour Shuichi, sans qui ma vie n'a plus de sens ».
Le cœur du jeune chanteur fit un bond dans sa poitrine. Il revint à la quatrième de couverture où figurait la photo de son amant et lu le résumé, les mains crispées. À mesure que ses yeux parcouraient le court paragraphe, l'étonnement et l'incompréhension se lisaient un peu plus sur son visage.
Il jeta le livre dans son sac à dos et cria à la ronde : « Désolée, une urgence ! Je rentre chez moi les gars. À demain ! » Puis il sortit en trombe du studio d'enregistrement.
À l'intérieur, Toma souriait doucement.

Le soleil illuminait la poussière qui poudroyait dans ses premiers rayons. Les bruits de la ville commençaient à envahir les rues. L'affichage digital du réveil clignotait paresseusement, égrainant les secondes.
Shuichi s'extirpa difficilement de son lit. Assis sur le bord, les pieds posés sur ses chaussons pour éviter de toucher le parquet froid, il étira ses bras et son dos en baillant. Il avait l'impression que son cerveau baignait dans du coton et qu'il regardait un film en 3D sans lunettes. Un point douloureux rayonnait à l'arrière de ses yeux, le forçant à cligner des paupières plus souvent qu'à l'accoutumée. Chacun des gestes qu'il faisait était une épreuve. La nuit blanche passée dans une position pas forcément habituelle avait rendu son corps amoindri, et ses yeux accusaient le coup de tant d'heures passées à quelques centimètres des pages d'un livre.

Face à lui, le miroir en pied lui renvoyait l'image d'un jeune homme épuisé en vêtements froissés. Il gémit en voyant l'état de sa chemise. Il ne pouvait décemment pas aller travailler habillé comme ça. Il jugea qu'une bonne douche fraîche et des vêtements propres lui feraient du bien.
Il jeta pêle-mêle ses sous-vêtements sur son pantalon déjà à terre, se promettant de ranger tout avant que Yuki ne rentre. Ses chaussons à la main, il se figea à cette idée : cela faisait pourtant plusieurs semaines qu'il vivait seul dans cet appartement, mais il n'arrivait toujours pas à s'y faire. Lui qui était d'ordinaire quelqu'un de bordélique, il n'avait jamais été aussi soigneux avec ses affaires. Comme si le simple fait de respecter la propreté de l'appartement de Yuki allait faire revenir celui-ci. Il soupira.

Nu comme un ver, il se dirigea vers la spacieuse salle de bain carrelée de blanc du sol au plafond. Tout ici était immaculé : la porcelaine étincelait sous la lumière des néons. Au centre de la pièce une bonde avait été percée vers laquelle le sol s'inclinait doucement. Le carrelage était glacé, mais son contact réveilla un peu son cerveau engourdi.
Il refusa de regarder dans le miroir qui surplombait le lavabo : il ne souhaitait pas être confronté une nouvelle fois à sa mine affreuse.
Il ouvrit à fond le robinet d'eau froide de la douche, projetant de se jeter courageusement sous le jet glacé. Mais quand il glissa sa main sous l'eau et qu'il perdit instantanément toute sensation dans ses doigts, il décida qu'ajouter un peu d'eau chaude ne ferait pas de mal.

Quand la température fut supportable, il se mit sous l'eau.
Chaque goutte qui ruisselait sur sa peau nue emportait avec elle un peu de sa fatigue. Le battement régulier de la douche sur son crâne calmait petit à petit sa migraine et réveillait un peu plus son esprit. Au bout de cinq minutes sous l'eau tiède, il se sentit beaucoup mieux. Et son cerveau était suffisamment sorti de sa torpeur pour qu'il se remette à penser à la situation à laquelle il devait faire face.

Pendant plusieurs années, Yuki l'avait traité comme une épine dans son pied, et Shuichi ne doutait pas qu'il n'avait été rien de plus pendant quelques temps au début de leur relation. Mais si son amant avait écrit la vérité, le jeune homme était rapidement devenu bien plus, même si Yuki avait décidé de le cacher à tout prix.
Il avait encore du mal à comprendre pourquoi l'écrivain avait choisi de lui dissimuler ses sentiments. Il faudrait certainement de longues semaines de discussions, peut-être avec une aide extérieure, pour expliquer pleinement son comportement. Cela relevait d'un problème psychologique que lui tout seul ne pourrait pas régler.
Mais s'il y avait une chose dont Shuichi était convaincu, c'était que Yuki désirait, tout comme lui, poursuivre leur relation.
Là, sous la douche tiède, le jeune chanteur sourit doucement. Son cœur gonfla dans sa poitrine, rempli de tout l'amour qu'il éprouvait pour son amant. Leur aventure n'allait pas, semble-t-il, s'arrêter là.

Rafraîchi et apaisé, Shuichi coupa l'eau et se saisit d'une épaisse serviette éponge. Il enfouit son visage dans le tissu et respira le parfum floral de l'adoucissant.
Cela le fit sourire à nouveau. L'utilisation de ce produit avait été un sujet de querelles fréquent entre eux. Quand Shuichi était en charge de la lessive, il oubliait systématiquement de rajouter l'adoucissant. Or Yuki détestait retrouver ses vêtements un peu rêches au sortir de la machine et lui rabâchait constamment qu'il devait faire attention. Chose qu'il promettait, jusqu'à la fois suivante où il avait encore oublié.
Depuis que Yuki avait déserté l'appartement, Shuichi ne manquait jamais d'ajouter le produit parfumé à ses lessives, de la même manière qu'il rangeait consciencieusement ses affaires. Il espérait de tout cœur que ce changement dans ses habitudes plairait à Yuki.

Il s'essuya le corps et enfila un peignoir. Puis il prit la direction de la cuisine.
S'il devait en croire le livre de Yuki, son amant avait travaillé sur lui-mêrme pendant toutes ces semaines de séparation, et avait tenté de changer d'attitude pour revenir vers Shuichi en homme nouveau qui conviendrait plus à sa nature. Si la transformation n'avait pas été prévue de son côté, le jeune homme ne doutait pas que Yuki serait ravi de voir les efforts auxquels il avait consenti afin de changer ses mauvaises habitudes.

Shuichi s'installa à la table de la cuisine en face d'un café bien chaud. D'ordinaire, il se levait dix minutes avant de devoir partir, voire dix minutes après. La douche était bien souvent optionnelle et le petit déjeuner pris sur le pouce. Il se gavait alors de céréales qu'il avalait goulûment en en renversant copieusement sur la table.
Mais il sentait qu'aujourd'hui, il allait avoir besoin de quelque chose de plus fort que des grains de riz soufflés. L'effet bénéfique de la douche commençait déjà à s'estomper et son esprit s'embrumait à nouveau.
Après avoir avalé une première tasse de café noir, il s'en servit une deuxième qu'il emmena avec lui dans la chambre.

Il ouvrit le grand placard. Il avait pris la décision d'y pendre ses propres vêtements quand il avait réalisé le vide que créait l'absence de ceux de Yuki. Le placard n'était toujours qu'à moitié plein, mais cela suffisait à rassurer le jeune homme.
Il décrocha une chemise de soie bordeaux abandonnée par son amant. Elle était forcément trop grande pour lui et il dut en rouler les manches plusieurs fois. Il laissa toutefois le bas de la chemise pendre jusqu'à ses genoux. Elle recouvrait presque totalement son jean court. Ses baskets orange juraient avec la teinte profonde de la chemise, mais Shuichi aimait bien le contraste.

Ainsi vêtu, il se mit face au miroir. Certes la fatigue avait marqué son visage et des cernes sombres soulignaient ses yeux, mais il avait meilleure mine qu'en se levant.
Il vit le reflet du réveil dans la glace. Il était temps d'y aller. Il ingurgita le café, laissant la tasse sur la table de chevet, attrapa son sac à dos et quitta l'appartement.


« Je pense qu'il faudrait revoir l'intro sur ce morceau. Je suis pas super content, » dit Hiro en trempant une frite dans le ketchup.
Face à lui, Shuichi regardait d'un œil morne le hamburger auquel il n'avait pas encore touché. Son visage était pâle et tendu : quelque chose le tourmentait. Et ce n'était manifestement pas les arrangements de leur dernière chanson. Pas plus que les trombes d'eau qui battaient les trottoirs de la ville de l'autre côté de la vitre.
Après une matinée bien remplie au studio, où ils avaient commencé à travailler sur une nouvelle chanson, les deux amis avaient décidé de déjeuner ensemble dans un fast-food malgré le temps. Il était déjà tard quand ils s'étaient présentés au comptoir, et le restaurant était presque vide, ce qui leur permettait de profiter d'un semblant d'anonymat.

« T'en penses quoi ? » demanda Hiro.
Aucune réponse de la part du jeune chanteur, pas même un haussement d'épaule qui trahirait son désintérêt. Il lui sembla que son ami n'avait pas bougé d'un cheveu depuis quinze minutes.
« Oh, tu m'entends, Shuichi ? »
Le ton du guitariste sortit Shuichi de sa léthargie. Il sursauta un peu et tourna son regard vers lui.
« Désolé, tu disais quelque chose ?

– Oui, je t'expliquais que j'avais pris mon billet d'avion pour aller élever des moutons dans le sud de la France.
– C'est vrai ? » répliqua Shuichi en faisant un bond, les yeux exorbités.
Hiro rit de bon cœur à la naïveté touchante de son ami. Il avait toujours su qu'il pouvait faire croire n'importe quoi à Shuichi, mais si d'autres s'étaient servis de son défaut, lui-même n'avait jamais souhaité en profiter.

Cette naïveté, il ne faisait pour lui aucun doute que Yuki était celui qui en avait le plus abusé. Il avait réussi à lui faire croire tellement de choses pour son propre profit. Il était parvenu à en faire un simple pantin soumis à sa volonté, qui satisfaisait ses moindres désirs : souhaitait-il assouvir ses pulsions sexuelles ? Shuichi écartait les jambes dans l'instant. Voulait-il au contraire avoir un long moment de solitude ? Le jeune chanteur évacuait les lieux, le cœur gros mais obéissant aux ordres de son amant.
Hiro pensait, sans jamais avoir osé le dire, que le passé trouble de Yuki et sa "maladie" n'étaient que des prétextes, de bonnes excuses pour manipuler un peu plus son ami. À quoi celui-ci n'avait-il pas consenti pour garder sa place auprès de l'écrivain taciturne ? Ses sacrifices avaient été bien trop nombreux, à son avis.

« Imbécile ! dit-il en donnant une tape sur le crâne de Shuichi. Je parlais de l'enregistrement. » Il but une gorgée de son soda avant de reprendre : « Mais je vois que tu as la tête ailleurs. Des soucis ?
– Rien de nouveau. C'est à propos de Yuki. » Il remua un peu son hamburger, récupéra un morceau de salade qui en était tombé et le grignota distraitement.
Hiro soupira. "J'aurais dû m'en douter," songea-t-il. Qu'y avait-il d'autre dans la vie de Shuichi que son amant écrivain ? D'aucun aurait pu dire : la musique. Mais quand on connaissait vraiment le jeune chanteur, on comprenait que même s'il était passionné par ce qu'il faisait, cela avait une importance moindre par rapport à ses amours. Hiro ne doutait pas que son ami était capable d'arrêter la musique si cela pouvait faire revenir Yuki.
« Tu crois pas que tu devrais passer à autre chose ? Ça fait plus de deux mois que tu as pas eu de nouvelles.
– Pas vrai, répondit Shuichi. J'en ai eu y a deux jours. » Cette simple idée sembla redonner un peu d'appétit au jeune homme, qui se mit à mordre dans son hamburger.
Ce fut au tour de Hiro d'être surpris.
« Et tu m'as rien dit ?
– Tu étais occupé avec la nouvelle chanson, je voulais pas t'embêter avec ça.
– Ok, passons. Mais il t'a dit quoi, cet enfoiré ? Ça doit pas être terrible pour que tu fasses cette tête-là.
– Au contraire. Il dit qu'il m'aime et qu'il peut plus se passer de moi. Qu'il est désolé pour tout. Qu'il espère qu'on pourra recoller les morceaux. »

Hiro fut d'abord abasourdi : faire part de ses sentiments semblait si étranger à Yuki.
Puis il réfléchit, et un sourire méprisant étira ses lèvres. Cela ne pouvait être qu'une nouvelle tentative de manipulation de la part de l'écrivain. Il trouvait sûrement son lit trop froid et espérait y glisser un jeune chanteur comme bouillotte.
Il ne pouvait pas laisser son ami retomber dans ce vieux piège. Il explosa.
« Écoute, ça peut plus durer. J'en ai marre de te voir souffrir à cause de ce salaud. Te fie pas à ce qu'il te raconte : c'est juste le seul moyen qu'il a trouvé pour te faire revenir. Mais n'y crois pas trop. Ces mots n'engagent que lui. Rien ne prouve que c'est vrai. »
Il s'attendait à voir son ami fondre en larmes, ou au contraire à ce qu'il soit furieux, mais pas à ce qu'il sourit, confiant, des étoiles dans les yeux.
« Justement, cette fois-ci, ça n'engage pas que lui, » lança Shuichi. Il essuya ses mains pleines de sauce sur une serviette en papier. Puis il en plongea une dans son sac à dos. Il en sortit Lettres à l'absent.
« Chapitre quatre, page cinquante-sept : "je l'aime plus que tout". Chapitre sept, page quatre-vingt-deux : "s'il me quitte, j'en mourrai". Tu vois, tous ceux qui vont acheter le livre vont lire ces mots. S'il mentait, ça serait terrible. »

Hiro saisit le livre, le retourna et lut la quatrième de couverture.
Il devait se rendre à l'évidence. Il s'était complètement trompé sur Yuki. Ce type avait des problèmes, bien sûr, mais ses sentiments pour Shuichi étaient sincères. Il ne comprenait toujours pas comment on pouvait aimer quelqu'un et le traiter de la sorte, mais c'était une affaire qui ne le regardait pas. Ce qui était le plus important à ses yeux, c'était que cet homme d'ordinaire si renfermé, et qui passait son temps à nier sa relation avec Shuichi, avait mis de côté ses réticences pour crier son amour – il n'y avait pas d'autre mot – pour son ami.
Il se sentit honteux d'avoir mis en doute Yuki, et il était sur le point de s'excuser auprès de Shuichi quand une pensée lui traversa l'esprit.
« Attends, lui dit-il. Pourquoi tu fais cette tête alors ?
– Yuki est toujours pas rentré. Je suis inquiet. »


Shuichi se sentait tout petit au milieu de cette pièce immense. La baie vitrée offrait une vue imprenable sur le ciel couvert qui assombrissait les rues de la ville. Le calendrier ne mentait pas : l'été touchait bel et bien à sa fin. Cela faisait deux jours qu'il pleuvait continuellement, ce qui annonçait l'arrivée de l'automne dans peu de temps. Pourtant, Tokyo bénéficiait aujourd'hui d'un peu de répit. Il ne faisait pas particulièrement chaud mais au moins il était possible de rester au sec.

Assis dans un fauteuil recouvert de velours rouge en face du grand bureau d'acajou de Toma, Shuichi essayait d'imaginer pourquoi il avait été convoqué.
Certes, depuis quatre ou cinq jours, il montrait moins d'enthousiasme en studio. Il s'inquiétait tellement pour Yuki qu'il avait du mal à penser à autre chose et cela se ressentait dans son travail. Mais ce n'était pas comme si c'était grave. Bad Luck venait à peine de sortir son nouvel album. Le groupe programmait peu à peu la tournée qui allait suivre, pendant laquelle Seguchi avait prévu de proposer un ou deux morceaux inédits sur lesquels ils travaillaient déjà, alternant avec des répétitions de leurs tubes pour peaufiner les arrangements en vue du live. Quelques jours de travail infructueux n'allaient pas les retarder. En fait, ils étaient en avance sur le planning tenu par K et Sakano. Cela ne pouvait être la raison pour laquelle Toma avait souhaité le voir.

Son impatience naturelle l'empêchait de rester assis très longtemps. Il se leva donc et fit le tour du bureau de Toma. Ce n'était pas la première fois qu'il y venait, mais Seguchi et lui-même étaient toujours bien trop pressés pour qu'il prenne la peine de jeter un oeil à ce qui s'y trouvait.
C'est pourquoi il fut étonné et ravi à la fois d'y découvrir des souvenirs des Nittle Grasper. De larges photos du groupe encadrées décoraient les murs, les divers prix qu'ils avaient gagnés grâce à leurs chansons trônaient sur les étagères. Témoins de l'époque où Toma et sa bande étaient les stars incontestées de la musique. L'arrivée de Bad Luck avait naturellement bouleversé la donne.

Shuichi s'arrêta devant un poster de Sakuma. Il avait l'air sérieux sur cette photo et posait avec un sourire de vainqueur. C'était bien l'image du génial chanteur qu'il avait en tête, celui qui avait fait naître sa vocation, loin du trentenaire au cœur d'enfant qui était devenu son ami et son plus fervent supporter. Il s'était juré d'un jour le surpasser, et il était sur le point d'y parvenir. Mais cela lui semblait insignifiant à côté de son histoire avec Yuki.
Peu de gens y croiraient – à part Hiro, sans doute – mais il était capable de quitter Bad Luck et d'arrêter la musique si c'était ce que réclamait son amant.

C'était pourtant peu probable si l'on en croyait Lettres à l'absent.
Dans son livre, Yuki avouait être secrètement fan de Shuichi. Le bureau qu'il lui interdisait de visiter et dans lequel il travaillait à ses romans était l'endroit où il cachait ses CD et les articles de magazines qu'il collectionnait, certain que Shuichi ne mettrait jamais la main dessus. Ce que le jeune chanteur savait, c'était que Yuki était présent à chacun de ses concerts, mais il ignorait que ce n'était pas seulement pour lui faire plaisir – ou plutôt pour qu'il cesse de le harceler en geignan. Il appréciait vraiment son travail en tant qu'artiste, et il aimait plus que tout sa voix. Shuichi désirait oublier que l'écrivain disait également que les moments où il aimait surtout l'entendre chanter étaient pendant leurs étreintes. Il rougit rien que d'y penser.
Qu'une personne aussi pudique que Yuki – en public du moins – ait pu dévoiler autant de leur intimité montrait à quel point il voulait ouvrir son cœur et ses jardins secrets dans son livre.

De nature curieuse, Shuichi se permit de faire le tour du bureau. Sur le bois verni, Seguchi avait exposé des souvenirs plus personnels que sur les murs : une photo des jeunes Toma et Sakuma – ils ne devaient pas avoir plus de dix-sept ans – bras dessus-bras dessous sa photo de mariage dans un cadre doré un portrait de Eiri...
Shuichi n'était pas surpris que l'univers du businessman soit aussi réduit. Le caractère de celui-ci était suffisamment imprévisible, avec un fond de cynisme dérangeant, pour que seuls une poignée de personnes soient capable de le supporter.
Le portrait de Eiri datait de quelques années. L'écrivain était adolescent. Sur cette photo, ses yeux pétillaient de joie de vivre et un large sourire étirait ses lèvres. Elle avait sans nul doute été prise avant le drame que Eiri avait vécu aux États-Unis.

Shuichi prit le cadre et marcha jusqu'à la baie vitrée. Dans le peu de lumière naturelle que dispensait le ciel globalement gris, le jeune homme observa la figure de son amant. Il ne l'avait jamais vu sourire aussi ouvertement, il devait l'avouer. Par contre, il lui était parfois arrivé de surprendre un certain éclat dans les yeux de l'écrivain qui devait rien à l'éclairage. Généralement, c'était quand il se retournait brusquement et qu'il réalisait que Yuki l'observait à son insu.

Soudain, il entendit des pas se rapprocher dans le couloir et la voix de la secrétaire s'élever. Il reposa en hâte le cadre sur le bureau et courut s'asseoir.
Il allait saluer Seguchi quand la porte s'ouvrit, mais les mots le fuirent : Shuichi, pour la première fois de son existence, était sans voix.