Eiri poussa la porte de son appartement sans crainte. À l'heure qu'il était, Shuichi était supposé être au studio en train de travailler sur les derniers morceaux de Bad Luck, ce que Toma lui avait confirmé au téléphone.
De nombreuses semaines s'étaient écoulées depuis la dernière fois qu'il avait mis les pieds dans son antre. Il s'était attendu à trouver des montagnes d'immondices jonchant le sol, des vêtements sales traînant sur le canapé et des traces de nourriture partout. Il fut donc extrêmement surpris de découvrir son appartement dans un état de propreté qu'il avait rarement connu.
Eiri n'était pas un maniaque du nettoyage et du rangement. Cela passait inaperçu parce qu'il passait le plus clair de son temps dans son bureau quand il était là et l'appartement restait donc en ordre – et le passage hebdomadaire d'une femme de ménage suffisait à donner l'illusion. Il était en général le seul à remarquer à quel point la poussière ternissait l'éclat du parquet.
Pourtant, en pénétrant dans l'appartement cette fois-ci, il put presque voir son reflet dans le bois vernis. Une douce odeur fleurie emplit ses narines. Sceptique, il se dirigea vers la rangée d'étagères murales après s'être déchaussé et passa le doigt sur le métal. Pas un seul grain de poussière.
Les yeux toujours fixés sur le bout de son index, il sourit.
Il avait entendu Toma dire à quel point Shuichi était méconnaissable, mais c'était la première preuve tangible des changements qui s'étaient opérés chez le jeune homme.
Rectification : c'était la deuxième. La toute première avait été l'écoute du nouvel album de Bad Luck. Les textes de Shuichi, bien qu'écrits avec pas mal de talent – qu'il lui en coûtait de l'avouer, quand un de leurs premiers sujets de discussion avait été la pauvreté des textes du chanteur ! –, étaient généralement sirupeux. Au contraire, ceux de SPIRIT étaient incroyablement matures et, parfois, sérieux. Shuichi avait changé, aucun doute.
Et de voir son appartement si bien tenu, Eiri regrettait encore plus toutes les brimades qu'il avait fait subir à son compagnon. Tout esprit rationnel aurait répliqué qu'à une époque, il avait eu tous les droits de reprocher à Shuichi son bordélisme naturel – surtout quand un des arguments du chanteur pour convaincre Eiri de le laisser vivre à ses côtés avait été qu'il s'occuperait du ménage.
Mais tout cela faisait partie du passé.
Il se retourna et se saisit des lourdes valises qu'il avait laissées sur le pas de la porte. Il les tira avec peine jusqu'à la chambre.
Il ouvrit la porte sur la pièce pour découvrir le lit parfaitement fait. Pour un peu il aurait cru que personne n'y avait dormi depuis des jours. Heureusement que Toma l'avait assuré que Shuichi rejoignait chaque soir leur habitation – la plupart du temps avec la peine la plus profonde au fond de son cœur d'ailleurs. Il posa la main sur la couverture, puis sur l'oreiller. Il put sentir contre sa paume la chaleur corporelle de Shuichi. Ou plutôt ce qu'il en restait après une demi-journée. Le chanteur avait beau être une véritable bouillotte humaine, la fraîcheur de cette matinée d'automne avait eu raison de sa chaleur. Il prit l'oreiller et plongea son visage dans la taie. Elle sentait le shampoing et l'odeur si particulière de son compagnon, un mélange de musc et de fruits, avec une note fleurie. Une odeur qu'il avait fini par apprécier plus que celle de la bière ou du tabac.
Une bouffée de nostalgie l'envahit : il avait besoin de voir Shuichi, tout de suite. De le toucher, de l'embrasser… Son désir se faisait impérieux, et ses longues semaines d'abstinence le torturaient. Qui aurait pu croire qu'un playboy comme lui pourrait se passer de sexe pendant plus de deux mois ? Ce n'était même pas le sexe qui lui manquait : c'était le sexe avec Shuichi. Personne d'autre n'aurait pu convenir entre ses bras. Il ne ressentait son manque qu'en pensant au jeune chanteur. Le reste du temps, il ne se souciait pas de sa libido.
Le problème, c'est qu'il pensait à Shuichi tout le temps.
Il remit l'oreiller à sa place, puis déposa une de ses valises sur la couverture et l'ouvrit. Il se dirigea ensuite vers la penderie. Il remarqua immédiatement les tenues bariolées de Shuichi en ouvrant le placard.
En les voyant ainsi, il commença par ressentir une forte colère : il avait toujours interdit à Shuichi d'encombrer son espace avec ses affaires. Mais après une première seconde rouge vif, il se calma. Les vêtements de Shuichi lui semblèrent parfaitement à leur place. Jamais il n'aurait dû imposer à son amant de conserver ses affaires dans un tiroir inutilisé ou dans un sac de voyage.
Eiri se souvint d'un matin chez ses parents, quand il avait cinq ans. Son père et sa mère étaient partis rendre visite à certaines de leurs connaissances, et l'avaient laissé seul sous la surveillance d'une domestique qui ne lui avait pas porté un quelconque intérêt depuis que ses employeurs avaient passé le pas de la porte. Très vite, il s'était terriblement ennuyé. Il avait alors eu l'idée de se déguiser avec une des tenues cérémonielles de son père – un moyen original de maintenir la présence de celui-ci, imposante mais nécessaire, dans ces lieux.
Il était donc allé dans la chambre de ses parents et en avait ouvert le placard. La partie droite était occupée par les robes délicates et les chemisiers de sa mère, tandis que les différentes tenues de son père étaient à gauche. Mais au milieu, une jupe de soie frôlait un costume. Cette simple vision fut pour lui une vraie révélation : elle témoignait de la relation que ses parents entretenaient, de la manière dont leurs vies se mêlaient peu à peu pour ne former qu'une seule, bien que chacun put conserver son jardin secret. C'était une explication comme une autre, pour un si jeune enfant, de ce qu'était un couple. Le ventre rond de sa mère qui annonçait la venue prochaine d'un petit frère en était une autre.
Aujourd'hui, après tant d'années d'errances, il comprenait tout cela à nouveau. Naturellement, il ne pourrait jamais faire d'enfant à Shuichi, mais il pouvait au moins mêler ses vêtements aux siens. Joindre leurs deux vies en un acte trivial. Accepter Shuichi à ses côtés, non seulement par les mots, mais aussi par ses actions.
Eiri repoussa les vêtements de Shuichi pour y pendre les siens. Quant il eut vidé les deux valises qu'il avait emmenées pendant sa retraite chez son père, il referma la penderie en souriant. Au milieu de celle-ci, un débardeur jaune vif faisait corps avec une chemise de coton bleu nuit.
Puis il partit se servir une bière dans la cuisine, et alla la siroter assis dans le salon.
Maintenant que ses mains étaient inactives et son esprit au repos, la peur l'étreignait à nouveau.
La présence des affaires de Shuichi dans son appartement, ainsi que les comptes-rendus téléphoniques de Toma, laissaient supposer qu'il avait toutes ses chances de retrouver sa place aux côtés du chanteur de Bad Luck. Mais à quel prix ? Il ne craignait pas de devoir payer pour ses erreurs passées, mais s'il était incapable de se racheter selon les termes de Shuichi, devrait-il faire une croix sur leur relation ?
Un frisson glacé lui parcourut l'échine. Depuis le matin, il avait refusé de s'accorder cinq minutes pour réfléchir. Une véritable fuite en avant. Mais il avait atteint sa destination et ne pouvait maintenant que reconnaître que cette journée, déjà largement entamée, allait être décisive. C'était réellement une question de vie ou de mort.
Quel accueil recevrait-il ? Shuichi allait-il se comporter en tyran en imposant des conditions impossibles à remplir ? C'était tellement loin de l'image qu'il avait de Shuichi. Mais celui-ci avait tant changé qu'il n'était pas certain de pouvoir présumer de quoi que ce soit en face de lui. Que ferait-il s'il se trouvait devant un Shuichi à la volonté d'acier et au caractère bien trempé, au lieu de la petite boule rose tremblotante qu'il avait appris à aimer ? La simple idée d'un Shuichi volontaire et décidé, étonnamment, l'excita au plus haut point.
Mais à ce moment précis, il demeurait dans l'expectative. Il allait devoir, d'une manière ou d'une autre, reconquérir le cœur de Shuichi. Le rapport de séduction qui avait présidé à leur rencontre et au début de leur vie commune était inversé. Lui qui n'avait eu qu'à claquer des doigts pour faire succomber n'importe qui à son charme, jusqu'à présent, saurait-il faire face à ce nouveau challenge ? C'était un jeu de poker, et il devait déjà miser, sans avoir toutes les cartes en main.
Ses yeux se posèrent sur l'horloge murale. 13h24. Bad Luck était censé prendre une pause vers 15h avant de se remettre au travail, et c'était le moment que Toma et lui avaient choisi pour intervenir. Le producteur demanderait à Shuichi de venir dans son bureau pendant la pause. C'est là que Eiri le surprendrait. Tout était au point.
Mais sa très grande nervosité l'empêchait de se sentir confiant. Et si un accident dans les rues de Tokyo entre ici et le studio le retenait ? Si la pause était annulée ? Il avait beau se répéter qu'il improviserait le moment venu, il ne se sentait pas capable de risquer de se retrouver face au groupe au grand complet, demandant à parler en privé à Shuichi et essuyant un refus cinglant de la jeune star. Il devait mettre toutes les chances de son côté, et cela passait par une situation favorable à un entretien intime.
Il craignait plus que tout de devoir passer par Nakano avant d'atteindre Shuichi. Il ne pouvait ignorer l'animosité que le guitariste entretenait à son égard – ce qui, compte tenu des événements passés, était justifié. Cela pouvait paraître mesquin, petit, voire malhonnête, mais il préférait avoir affaire à son amant directement : c'était le seul moyen pour lui de traiter avec un Shuichi à l'esprit ouvert. Nakano avait assez d'ascendant sur son compagnon pour le convaincre de ne plus jamais lui adresser la parole. À ce qu'il savait, rien ne disait que Nakano n'avait pas déjà réussi, et que toutes les tentatives de Eiri pour reconquérir Shuichi étaient d'ores et déjà vouées à l'échec.
Mais il ne devait pas penser ainsi. S'avouer vaincu n'avait jamais été dans sa nature : c'était un battant, il était capable de mouvoir des montagnes pour obtenir ce qu'il désirait. N'avait-il pas, au mépris de sa pudeur, affiché publiquement ce qu'il avait tenté pendant si longtemps de se cacher à lui-même, à savoir ses sentiments pour son amant ?
Il devait rejoindre Shuichi avec un peu d'espoir au moins, s'il voulait réussir dans son entreprise.
Un rapide calcul lui indiqua qu'il pouvait sans risque partir dès maintenant, patienter une petite demi-heure dans les locaux de NG Productions, et arriver à l'heure pour surprendre Shuichi dans le bureau de Toma. Il aurait au moins quelque chose à faire au lieu de se ronger les sangs, assis dans son salon. Il devrait attendre sur place, évidemment, mais c'était toujours mieux qu'ici, entouré de tout ce qui lui rappelait Shuichi.
Il porta sa bière à la cuisine et en vida le contenu dans l'évier. Il prit alors son blouson, balaya une dernière fois du regard son appartement – qui, si tout se passait bien, serait bientôt officiellement LEUR appartement – et sortit. Sa voiture l'attendait devant le bâtiment. Il s'assit derrière le volant et se prépara à pénétrer la circulation dense de ce début d'après-midi.
Le fils de prêtre en lui se réveilla et il pria silencieusement.
Il tourna nerveusement plusieurs fois autour du building avant de trouver une place. Il lui semblait que le monde s'était ligué contre lui et l'empêchait d'atteindre le bâtiment de NG Productions où l'attendait, sans le savoir, Shuichi. Aucun accident ne s'était produit, mais des travaux sur un grand axe provoquaient des bouchons sur une bonne partie du quartier. Il pensait sérieusement avoir réduit de moitié la durée de vie de son avertisseur sonore. Et il lui avait fallu quinze bonnes minutes pour trouver à se garer. Il risquait d'ailleurs de se faire enlever sa voiture pendant l'après-midi, mais c'était bien le cadet de ses soucis. Dans un quart d'heure maximum, Shuichi allait reprendre le chemin du studio, et son plan tomberait à l'eau. Cela ne devait pas arriver.
Eiri contourna le bâtiment et pénétra dans le hall. Il y faisait doux. Cela contrastait fortement avec la fraîcheur qui avait envahi les rues de Tokyo depuis plusieurs jours.
Il était venu ici tant de fois, parfois pour récupérer Shuichi après le travail, parfois pour rencontrer Toma, qu'il n'accorda même pas un regard à la décoration. La lumière du hall était tamisée, provenant seulement du soleil terne à travers de larges baies vitrées. Des spots s'allumaient au plafond quand la nuit arrivait et que la lumière commençait à faire défaut. Les murs étaient recouverts de grandes tentures représentant les différentes formations musicales qui avaient fait la réputation de NG Productions. Les banquettes de velours orange qui se déployaient sur le carrelage à damier noir et blanc étaient pour certaines occupées par des musiciens attendant qu'on vienne les chercher, qui pour signer un contrat, qui pour se faire auditionner.
Le hall de NG Productions reflétait bien l'ambiance générale de la compagnie : pop et sérieuse à la fois. Mais Eiri le traversa sans y prêter attention.
Une jeune réceptionniste au teint de pêche l'accueillit avec un sourire. Il ne prit même pas la peine de lui répondre et fila vers les ascenseurs. La chance lui souriait : une cabine venait justement de s'ouvrir pour déverser son flot de visiteurs et d'employés de bureau. Il pressa le pas pour ne pas risquer que la porte se referme avant qu'il n'ait pris place dans l'ascenseur. Il y parvint sans encombre, et poussa le bouton du dernier étage.
Il était seul dans la vaste cabine. Mais forcé ainsi à l'inactivité après avoir couru contre la montre, il ressentait une étrange claustrophobie. Il savait que l'ascenseur l'amenait à destination au rythme lent qui le caractérisait. Son corps lui renvoyait pourtant la sensation d'être emprisonné, comme enfermé dans un réduit sombre et malodorant. Il avait la distincte impression que les parois se refermaient peu à peu sur lui. Ses poumons manquaient d'air. Plus il se rapprochait du bureau de Toma, plus il avait du mal à respirer.
Quand l'ascenseur s'ouvrit enfin, il se précipita à l'extérieur mais ne s'éloigna pas de plus d'un mètre. Une main contre le mur, le nez au-dessus d'un yucca, il tentait difficilement de reprendre son souffle.
Au moment où l'air circula à nouveau librement dans ses poumons, son estomac se réveilla. Une douleur foudroyante le cloua sur place, faisant naître des fleurs de sueur sur son front brûlant. Mais à travers sa souffrance, Eiri se mit à sourire, et bientôt à rire. "Toi qui me disais insensible, que dirais-tu en me voyant ainsi, Shuichi ?" songea-t-il.
Son rire finit par se tarir. Il se détendit suffisamment pour que la douleur se fasse supportable, puis reprit la direction du bureau de Toma.
Il était sur le point de tourner dans le couloir où celui-ci se trouvait quand son bras fut saisi et qu'il se retrouva entraîné dans une des salles vides de l'étage. Il ne fut que moyennement surpris de découvrir le visage de Toma quand il se retourna.
« Que me veux-tu, cher beau-frère ? » demanda-t-il ironiquement, un sourire au coin des lèvres. Celui-ci mourut dès qu'il eut plongé son regard dans celui du musicien. La froideur et la volonté qu'il y lut firent remonter un frisson le long de son dos. Il durcit lui aussi son visage, souhaitant éviter la confrontation qu'il pressentait.
« Sans déconner, Toma, j'ai pas le temps, et tu le sais.
– Eh bien tu vas le prendre, le temps. » Toma lui fit signe de s'asseoir sur une des chaises de la salle de réunion dans laquelle ils avaient pénétré.
Il hésita longtemps avant de prendre place, résigné. Il attendit que Toma fut assis également pour lui tourner le dos.
« Est-ce que tu es sûr de ce que tu fais ? » L'entrée en matière de son beau-frère surprit grandement Eiri. Il jeta un coup d'œil par dessus son épaule pour s'assurer de l'expression que celui-ci arborait maintenant. Impassible, Toma fixait son dos avec le même air décidé qu'il avait quelques secondes auparavant.
« C'est quoi cette question à la con ? Si tu veux parler de Shuichi, tu es le mieux placé pour savoir que je suis sérieux.
– C'est justement ça qui m'inquiète. »
Eiri soupira. Ce n'était pas la première fois qu'ils avaient une telle discussion. Il savait que Toma n'approuvait pas sa relation avec le jeune chanteur – ce qui l'avait longtemps étonné, car il n'avait réagi de cette manière avec aucune de ses aventures passées. Mais à mesure que le temps avait passé, il avait fini par comprendre que son beau-frère avait réalisé avant lui l'importance de Shuichi dans sa vie. Les histoires de cul de l'écrivain ne préoccupaient pas Toma tant que cela restait ça : des histoires de cul. Shuichi était différent, et, pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, cela perturbait son beau-frère.
Pendant un temps, il avait pensé que celui-ci nourrissait à son égard des sentiments amoureux. Mais il avait dû se rendre à l'évidence : Toma aimait profondément sa femme. Il enviait presque sa sœur de pouvoir ainsi le transformer. Il n'y avait que Mika qui était capable de dérider cet homme froid et implacable, de le rendre vulnérable.
Mais alors d'où venait son intérêt pour sa vie sentimentale ?
Toma baissa les yeux et poursuivit : « La dernière fois que tu as été sérieux, cela s'est très mal terminé... Je ne veux pas que tu souffres encore. »
Les pièces du puzzle s'assemblèrent dans l'esprit de Eiri. Encore une fois, tout tournait autour de Kitazawa. Quand donc son fantôme allait-il enfin le laisser tranquille ? Cela ne lui avait pas suffi de bousiller son mental et de réduire à néant toutes ses chances de bonheur conjugal, il avait été jusqu'à pervertir ses relations avec son entourage. C'était donc la faute de cette ordure si Toma avait tenté plusieurs fois de mettre fin à son histoire avec Shuichi. S'il voulait éviter tout problème futur à son couple, il devait mettre un terme à cette situation immédiatement. Sans se retourner, il continua : « Explique-moi en quoi aimer Shuichi pourrait me faire souffrir ?
– La trahison de Yuki, que tu aimais tant, t'a tellement bouleversé que tu as développé une sorte de schizophrénie. Alors qu'arrivera-t-il si Shuichi te trahit à son tour ? » Le ton commençait à monter. Le souffle rapide de Toma emplissait la pièce autrement silencieuse. Eiri sentait bien à quel point le sujet touchait son beau-frère, mais il devait continuer à creuser s'il voulait déterrer le cadavre et mettre fin à ce supplice. Il se tourna vers Toma.
« Tu as pas le droit de comparer Shuichi et Yuki. J'étais très jeune et inexpérimenté. C'était pas vraiment de l'amour que je ressentais pour lui. » Il baissa les yeux et chercha ses mots. Il devait faire comprendre à Toma ce qu'il avait fini par saisir lui-même. « J'ai pas souffert parce que j'aimais Yuki. C'était juste un traumatisme normal après un viol et un meurtre. Ça aurait été n'importe qui, je l'aurais vécu pareil. » Il se leva et prit place en face de la baie vitrée. « Ce que j'ai vécu vraiment mal, c'est que j'ai pensé longtemps que c'était ma faute, que j'avais encouragé Yuki à me traiter comme ça. » Le front appuyé contre la vitre fraîche, il essayait de mettre de l'ordre dans ses pensées. « Je sais maintenant que c'était qu'un pervers. C'était la faute de personne.
– Si, c'était la mienne, » répondit Toma, des sanglots dans la voix.
Eiri avait toujours suspecté quelque chose de ce genre. Bien sûr que Toma avait dû se sentir coupable : il connaissait Kitazawa il les avait présentés il n'avait pas vu ce qui se tramait il avait été incapable de le sauver. Toma avait aussi été celui qui l'avait tiré des pattes de la police quand ils avaient voulu l'enfermer, celui qui l'avait soutenu pendant sa période de convalescence, celui enfin qui était resté à ses côtés quand il était revenu au Japon. Il n'avait jamais pensé que Toma fut coupable de quoi que ce soit, mais ce n'était visiblement pas l'avis du musicien. Il fallait frapper fort s'il voulait que Toma comprenne.
« Arrête tes conneries ! » explosa-t-il. « De quoi tu es coupable ? C'est toi qui lui as dit d'engager des salauds pour me violer ? » Il envoya promener une chaise à travers la pièce. « Tu pouvais pas savoir, et tu as fait plus que te rattraper en t'occupant de moi après, de toute façon. Alors arrête de croire que tu es responsable de mon traumatisme. »
La colère de Eiri sembla redonner un peu de sens commun à Toma. L'écrivain pouvait voir qu'il n'était pas complètement persuadé par ce qu'il lui avait dit, mais que le pardon qu'il venait de lui accorder retirait un poids de ses épaules.
« Tu sais, tout ce que je veux, c'est que tu sois heureux. Ce qui s'est passé à l'époque était tellement injuste ! » Il leva des yeux humides vers Eiri.
Celui-ci répondit : « Alors laisse-moi aimer Shuichi. Il est la chose la plus magnifique qui me soit arrivée depuis. » Eiri vint s'asseoir juste en face de Toma. « Je suis grand maintenant, tu sais ? Je suis fort aussi. J'ai confiance en Shuichi, mais s'il devait me faire souffrir un jour, je sais que je pourrais supporter. » Il baissa les yeux sur ses mains croisées sur ses genoux et murmura : « J'aurais mal, mais je survivrais... je crois. »
Il décroisa ses mains et saisit celles de Toma dans les siennes. « Mais j'ai besoin de ta bénédiction. Dis-moi que j'ai le droit d'aimer Shuichi. » Il plongea son regard dans celui de son beau-frère. « S'il te plaît. »
Toma parut réfléchir quelques instants. Puis il s'essuya les yeux d'un revers de manche.
Même Eiri, qui avait été témoin de ses larmes, avait du mal à croire qu'il avait réellement vu ainsi se fissurer la carapace de son beau-frère. Celui-ci arborait maintenant le même visage impassible et froid que d'habitude. Pour une raison qu'il ne voulait pas chercher à comprendre, cela lui rendit le sourire. Un Toma dans la détresse était une chose trop étrange pour que son cerveau puisse l'appréhender convenablement. C'était tout compte fait très rassurant de le voir redevenir l'infâme salaud que tous connaissaient. Mais Eiri savait maintenant qu'il y avait bien plus sous l'armure de glace de Toma, et comprenait mieux comment sa sœur avait pu tomber amoureuse de lui.
Toma sembla lire les pensées de Eiri sur son visage mais ne s'en inquiétait pas. D'avoir ainsi montré son côté vulnérable et sensible à son beau-frère lui paraissait normal, et il savait que celui-ci ne l'ébruiterait pas : Eiri n'était pas un bavard.
« Je te l'accorde, mais c'est bien parce que c'est toi. Ce nabot ne m'arrive pas à la cheville, il ne te mérite pas. Mais puisque tu y tiens tant... »
La mauvaise foi de Toma fit sourire Eiri de plus belle. Il savait pertinemment que le producteur admirait le talent et la spontanéité de Shuichi, mais il ne pourrait jamais le reconnaître. La seule preuve de cet intérêt était le soutien indéfectible qu'il accordait à Bad Luck, contre vents et marées. Pour quelqu'un comme Toma, c'était déjà beaucoup. « Merci beau-frère. »
Ils restèrent encore quelques instants assis l'un en face de l'autre, s'échangeant des encouragements et des félicitations silencieuses, une discussion muette d'égal à égal. Puis Toma annonça l'heure.
« Si tu ne veux pas manquer Shuichi, il serait temps que tu ailles dans mon bureau. »
Eiri jeta un œil à sa montre et blêmit : effectivement, il risquait d'arriver trop tard s'il traînait encore. Il prit donc la direction du bureau de Seguchi en compagnie de celui-ci.
Devant la lourde porte d'acajou, la secrétaire avait son bureau. Mademoiselle Tanaka était toute menue et semblait perdue dans son grand fauteuil de cuir noir. Mais quand on avait eu affaire une fois à la demoiselle, on savait qu'elle était aussi pourvue d'un fort caractère et d'une volonté d'acier. Elle était une barrière infranchissable pour tous les importuns, et Toma appréciait ses qualités. Pourtant, quand elle vit paraître Eiri derrière son supérieur, le rouge lui monta aux joues et ses gestes se firent gauche. Seguchi s'en rendit compte. "Une énième victime du charme dévastateur de mon beau-frère", songea-t-il. La jeune secrétaire ne manqua toutefois pas à son devoir et salua poliment les deux hommes avant de les accompagner jusqu'à la porte.
Toma lui adressa un signe discret pour lui demander de patienter et se tourna une dernière fois vers Eiri.
« Passé cette porte, tu es tout seul. Je ne peux plus rien pour toi, et ton avenir est entre tes mains. » Il posa ses doigts crispés sur la poignée de la porte. « Bonne chance, et ne te loupe pas. »
C'est d'un simple signe de tête que Eiri congédia Toma tout en pénétrant dans le grand bureau.
Shuichi fit à peine attention à Toma qui s'éclipsait. Il ne voyait que Eiri, l'homme qui l'avait tourmenté pendant si longtemps, avant et après sa fuite. Il réalisait qu'il avait fini par croire que l'écrivain n'avait été que le fruit de son imagination. Son absence prolongée l'avait rendu immatériel, une sorte de fantôme – ou de fantasme.
L'avoir ainsi devant lui après tant de semaines de solitude lui provoquait des angoisses. Son pouls s'accéléra et sa respiration devint moins profonde. Il était tétanisé, incapable de rassembler ses pensées. Son esprit fonctionnait en roue libre. Ses bras reposaient mollement le long de son corps et les muscles de sa mâchoire étaient relâchés, laissant sa bouche béer. Le peu d'air qui pénétrait dans ses poumons ne suffisait pas à faire vibrer ses cordes vocales, et il restait silencieux.
Le surcroît d'émotions avait annihilé toute possibilité de réaction. Il se tenait là, immobile, dans l'attente. Il espérait un mot de Eiri, n'importe quoi qui puisse le sortir de son apathie.
De son côté, l'écrivain ne semblait pas plus prompt à l'action. Son visage était aussi fermé que d'habitude, mais il n'y avait pas cet éclat haineux qui faisait souvent briller ses yeux. Son regard était au contraire incroyablement doux, presque... amoureux ? Se pourrait-il qu'il soit prêt à reconnaître ses sentiments jusqu'au bout ? Après tout, comme l'avait si justement souligné Hiro, ses confessions littéraires ne l'engageaient pas vraiment, compte tenu du peu de cas qu'il faisait de ses lecteurs. La véritable épreuve était l'aveu de son amour au principal intéressé, et l'écrivain ne semblait pas capable d'y parvenir.
Eiri observait en silence la petite boule rose qui lui faisait face.
A la simple vue de ce corps souple et de ces lèvres pulpeuses, il sentit le début d'une érection. Dans toute sa maturité nouvellement acquise, Shuichi était magnifique et désirable. La seule ombre au tableau était la lueur trouble qui assombrissait son regard. Le jeune chanteur était manifestement dans l'attente, et il ne savait pas de quoi.
Lui-même avait le désir de communiquer, mais sa bouche était sèche. Il déglutit plusieurs fois, tenta d'humecter ses lèvres avec sa langue parcheminée, rien n'y faisait. Sa gorge lui faisait l'effet d'une canalisation depuis longtemps oubliée dans une maison abandonnée aux portes du désert.
Perturbé par le regard inquisiteur de Shuichi, il baissa le sien sur le bout de ses chaussures. Il réalisa alors le tremblement qui agitait ses deux mains. Il les enfouit profondément dans ses poches : sa vulnérabilité face à son jeune amant lui était encore pénible. Il avait du mal à assumer qu'un être humain puisse à ce point le bouleverser, lui qui avait pendant si longtemps rangé ses émotions au vestiaire. Il redevenait un petit enfant incapable de rationaliser ce qu'il ressentait.
Il aurait aimé pouvoir se rapprocher sans crainte de Shuichi et lui lancer une réplique nonchalante qui lui aurait permis d'affirmer sa force et son indépendance. Au lieu de cela, il se retrouvait muet et tremblotant devant un petit garçon au regard d'homme. C'en était presque pathétique. Mais quelque chose en lui se réjouissait qu'il puisse ainsi se laisser submerger par ses émotions au point d'en perdre le contrôle. Une petite voix lui glissait dans l'oreille : « Tu es sur la bonne voie. » Curieusement, celle-ci ressemblait à la sienne quand il était jeune. Le Eiri d'avant le drame encourageait celui qu'il était devenu à recouvrer sa capacité à pleurer, à rire, à aimer...
Fébrile, il attendait un geste de Shuichi.
Le jeune chanteur s'impatientait : l'immobilisme de Eiri confinait à la pétrification. Si lui-même ne faisait rien, ils risquaient d'y passer l'hiver, et peut-être bien le printemps. Et en même temps, il ne pouvait lui en vouloir : il ne devait pas être très facile de passer outre sa nature profonde, et c'était ce que Eiri était certainement en train de faire. D'homme froid et distant, il tentait de devenir tendre amant – bouleversement que beaucoup n'essaieraient même pas d'accomplir. Shuichi avait envie de lui donner un coup de pouce.
Il se mit à afficher un grand sourire joyeux et accueillant, et dit : « Bonjour Eiri, tu es de retour ! » Prononcer ainsi ce nom à haute voix lui fit bondir le cœur dans la poitrine. La dernière fois que ce mot avait franchi ses lèvres, c'était pour un adieu. Mais c'était celui qu'il allait maintenant utiliser : Yuki appartenait au passé, définitivement.
Au moment où l'expression de Shuichi changeait, un rayon de soleil perça à travers les nuages et inonda le bureau de lumière. Ainsi nimbé d'une aura éblouissante et un large sourire sur les lèvres, il ressemblait à un ange. Il apparut à Eiri telle une vision. D'un seul coup, les longues semaines d'inquiétude et de tourment s'abattirent sur lui. Des flots de larmes commencèrent à couler sur ses joues, tandis qu'à pas lents il s'approchait de son jeune amant. Il tendait ses doigts vers lui pour éprouver sa réalité. Cet être qu'il avait fait souffrir pendant des années lui accordait son pardon avec un sourire : Shuichi était forcément un ange.
Arrivé devant lui, il tomba à genou et enfouit son visage ruisselant dans ses mains, se laissant aller à ses sanglots.
Shuichi resta pétrifia à la vue de Eiri pleurant à si chaudes larmes. Mais quand il eut à ses pieds cet homme tremblotant qui avait été si fier et si froid à une époque, son sourire se teinta d'amertume : il n'était pas le seul à avoir souffert, et il s'en rendait compte maintenant. Il prit doucement Eiri dans ses bras, l'entourant de tout son amour. Il lui murmura alors : « Je t'aime aussi, Eiri. Rentrons à la maison. » Cette réponse à la déclaration hurlée dans son livre fit redoubler ses larmes, mais un étrange soulagement l'envahit.
Comme dans un livre, la page était tournée sur leurs errances passées. Shuichi ne doutait pas que l'album de leurs prochaines années ne contiendrait que des moments de bonheur.
FIN
Note de l'auteur : rendez-vous je ne sais pas quand pour le petit bonus avec les extraits de Lettres à l 'absent!
