Episode 2 : le chaume sur la colline
Zoro grogna. Il était perdu. Encore. Il avait pourtant suivi les instructions de Félicité à la lettre ! Et le voilà qui se retrouvait en plein bois. Tout l'équipage avait décidé d'aller voir le spectacle de la marionnettiste, et lui n'y assisterait pas. Quel dommage ! Le bon côté des choses était qu'il ne serait pas obligé de supporter Sanji tout une soirée, et surtout un Sanji en présence de trois femmes. Oh, et puis finalement, ce bois n'était pas si mal !
« Même si elle fut éphémère, ma vie m'a comblée… »
Il se tourna vers l'origine du bruit. Non loin de lui, à quelques pas à peine, se tenait la silhouette grande et féminine de son hôte. Elle se tourna vers lui, eût le sourire ravi qu'ont les vieux amis en se croisant par hasard alors qu'ils s'étaient perdu de vue depuis longtemps, et s'approcha. La jeune femme le fixait de ses yeux hypnotisant, et Zoro se rendit compte qu'elle poussait les brindilles du bout des pieds avant de les poser. Elle ne faisait pas le moindre bruit en marchant. Elle tenait un morceau de bois vert dont la sèvre dégoulinait encore. Félicité surprit son regard et s'expliqua :
« Les marionnettes ont besoin de jeune bois tendre et frais. Je venais en faire récolte et répéter les chansons de ce soir. Que fais-tu ici ? Tes amis sont-ils déjà arrivés ? Viens, ne reste pas ici : les nuits sont fraîches sur cette île. »
Zoro se renfrogna, prêt à répliquer qu'il ne tomberait pas malade pour si peu et n'était pas perdu, mais elle lui saisit le bras et l'obligea à la suivre. Malgré son corps d'apparence frêle, la jeune femme avait une sacrée poigne. Elle ne lui faisait pas mal, mais il ne lui vint pas à l'idée de se dégager. Il ne fallut que peu de temps pour arriver au petit chaume, une masure de terre cuite et de paille, rustique mais solide. Félicité le lâcha enfin et s'engouffra dans la maison. L'épéiste allait la suivre, sentant déjà l'odeur d'un ragoût s'élever et la chaleur de la cheminée se disperser, quand il fut littéralement happé par la vue.
Le chaume se dressait sur une grande colline, et une vue panoramique des environs s'étendait devant lui. Au loin, il voyait les bêtes qui paissaient dans leurs prés, et quelques poules élevées en liberté venaient caqueter à ses pieds. Un veau vint lui lécher le sel sur sa main et il sursauta au contact doux et humide de la langue du petit ; mais tout surprit qu'il fut, il n'était pas volontairement cruel, et se contenta de repousser les assauts curieux du petit. D'où il était, il voyait tout, du couple qui marchait sur la grand 'place à la mère qui tenait son petit dans les ruelles sombres. Au-delà de la ville, des montagnes se dressaient, protégeant la vallée du vent. C'était magnifique, splendide, renversant, au-delà même des mots. L'épéiste ne sut jamais combien de temps il était resté immobile, à savourer l'instant présent sans se soucier de celui à venir. Le ciel se désagrégeait en un arc-en-ciel de couleurs qui allaient du pourpre crépusculaire au gris nocturne. Il entra dans le chaume.
Ses amis arrivèrent peu après, accompagné de quelques enfants, et Félicité se mit à préparer son petit théâtre. Quelques chats, deux ou trois tableaux, des humains et trois mouettes vinrent se poser sur le plancher miniature. Tous purent admirer avec quelle adresse ils étaient fait : on aurait dit des vrais… si le monde eût été assez digne pour porter de pareilles merveilles. Nami se saisit d'une petite fille. Ses traits étaient clairement humains, et pourtant elle avait plus de candeur et de noblesse d'âme qu'aucun humain ne pourrait jamais en avoir ; cela se lisait dans ses yeux. Sanji ne s'y intéressa qu'un court instant, plus attiré par la créatrice, mais Franky, en bon charpentier, admira le travail du bois.
« C'est quel sorte d'arbre ?
- Je crois me souvenir que les chats et les mouettes sont en pin. En fait, quand j'ai besoin de bois, je vais en couper sur un arbre. Il me le faut vert : s'il était mort, il casserait et je ne pourrais jamais les finir.
- Alors tous les arbres peuvent donner des petits trésors comme ceux-ci ?
- Cela ne dépend pas de l'arbre, mais du créateur, et des sentiments qu'il transmet dans ses marionnettes. Je crée ces humains en espérant qu'un jour, les enfants qui les ont vus s'animer leur ressembleront. »
La soirée commença avec quelques contes pendant que Félicité finissait de cuisiner le dîner et de préparer son théâtre, puis elle fit sa pièce. C'était l'histoire d'une mouette qui allait être mère, mais qui était happée par une marée noire. Par bonheur, elle ralliait la terre avant de mourir et obtenait d'un chat trois promesses : qu'il ne mangeât pas son œuf, qu'il en prenne soin et qu'il apprenne à sa fille à voler. Puis elle périssait. La jeune mouette, nommée Félicité, grandissait en étant persuadée d'être un chat, jusqu'à ce qu'un chaton lui apprenne la vérité. Kidnappée par des rats, elle était finalement sauvée par les chats et apprenait à s'accepter. Puis, un beau jour, grâce à l'aide d'une humaine, elle grimpait en haut d'un beffroi et s'envolait. La marionnettiste coupla mouvements bien rôdés et chansons touchantes en un ballet d'amour à la vie. Franky fondit en larmes, Nami en versa une et, par miracle, Luffy se tint tranquille. Zoro sentait le récit le toucher, mais il était trop insensible pour y prêter attention. Quelque chose manquait à cette histoire ; oh, certes, elle était magnifique ; mais les marionnettes, surtout celle de la mouette Félicité, avaient une âme propre, cadeau de leur créatrice ; l'histoire n'était pas à la hauteur des pantins de bois. Les enfants étaient subjugués, néanmoins ils partirent après la pièce. Félicité rangea ses marionnettes, mais laissa la mouette, personnage principal de l'histoire, bien en évidence sur la table. Zoro la regarda pendant qu'elle désassemblait son théâtre.
« C'est normal ?
- Quoi donc ?
- Ta mouette et toi avez le même nom. »
Félicité sourit et haussa les épaules mais détourna ses yeux d'or.
« Ce n'est pas moi qui l'ai nommé : cette histoire est connue chez les conteurs. »
La joyeuse troupe prit congé, mais Luffy et Zoro restèrent. La jeune femme les fixa de ses yeux d'or et leur demanda pourquoi donc restaient-ils ici alors que leurs compagnons de voyage partaient. La réponse ne se fit pas attendre : ils allaient loger à une auberge non loin, mais Luffy n'avait plus de quoi se payer une nuit, et Nami avait interdit à Zoro de s'éloigner sous peine de se perdre. Félicité eût un sourire, la navigatrice l'ayant déjà prévenue du cas désespéré du second plus tôt dans la soirée, hocha la tête, désigna le canapé au capitaine, légua son lit à la fine lame et s'installa sur une couverture devant le feu.
« Je peux dormir par terre.
- Cela nous fait un point commun.
- Ça me gêne que tu dormes par terre alors que le lit est à toi.
- Cela me gênerais que tu dormes par terre alors que je vous fais don d'hospitalité.
- C'est la faute de cette sale sorcière… »
Le regard que lui lança Félicité fit taire Zoro. Il ne courba pas l'échine ni ne détourna les yeux, étant bien trop fier pour s'y résigner, mais ce fut au prix d'un ultime effort de volonté. Ses yeux d'ambre faisaient un étrange écho à la lumière que dégageait le feu dans l'âtre, mais ils brillaient de rage et de… déception ?
« Pourquoi l'insulter ?
- Mais parce que… enfin, elle… c'est… »
Incapable de mettre des mots sur sa haine, il fit une moue renfrognée. L'éclat de fureur se mua en compréhension, puis en apaisement. Zoro resta captif de ce regard, et il lui sembla lire plus que de la tranquillité dans ces pupilles si étranges. Elle lui saisit le bras, non pas de la poigne ferme et décidée avec laquelle elle l'avait mené dans son chaume, mais en le lui effleurant doucement, presque tendrement, puis en affermissant sa prise, tel un papillon se posant sur une fleur. Félicité ne l'approchait pas comme un humain l'aurait normalement approché, avec franchise et amitié. C'était… différent. Elle lui laissa le temps de trouver, et c'est ce qu'il fit. Félicité s'imposait à lui comme elle se serait imposait un étalon mal dressé et dangereux, avec le même mélange de calme, de patience et de prudence. Il ne parvint pas à s'en offusquer.
« Vous avez le meurtre au fond des yeux. »
La phrase lui fit l'effet d'un coup de poignard. Même la lame de Mihawk n'avait pas réussi à lui faire aussi mal. Mais Félicité avait raison, et la douleur en était d'autant plus insupportable. Il voulut se défaire de ce regard d'or si pénétrant, mais il ne parvint qu'à si engluer encore plus. Le feu s'était éteint et il ne distinguait plus rien de la silhouette de la jeune femme, mais ses yeux, eux, auraient été visibles à des kilomètres. Elle lui posa sa deuxième main sur la tête, comme on caresse le chanfrein d'un cheval obéissant, et lui dit avec une voix rassurante et légèrement chantante :
« Mais cela ne fait peur à personne, sinon à vous-même. »
Lorsqu'elle retira ses deux mains en même temps, Zoro eût l'impression d'être un poisson échoué sur une rive, déposé par un vague aussi puissante qu'un tsunami et abandonné à son sort. Pourtant, ce n'était rien en comparaison à l'étrange sentiment de vide lorsqu'elle tourna la tête et que ses deux yeux disparurent de sa vue. La fine lame eût l'impression d'étouffer : il inspirait et expirait, mais il lui manquait quelque chose d'essentiel, plus que son souffle, plus que son cœur, plus que sa propre vie. Il aurait voulu l'obliger à se tourner à nouveau vers lui, prendre ses mains et continuer à parler avec elle, mais il ne fit que secouer la tête et chercher le lit à tâtons. En s'enfonçant dans les couvertures, il sourit : une bouillotte avait été glissée dans les draps. Pour la première fois depuis longtemps, il ne rêva ni de Mihawk, ni de Kuina, mais d'une jeune mouette qui ouvrait ses ailes et partait à la découverte du monde.
