Episode 3 : derrière le chaume
Lorsque Zoro se leva le lendemain, un petit déjeuner copieux l'attendait sur la table. Il se tourna vers l'âtre : la couverture qui avait servi de lit à leur hôte avait disparu, et sa propriétaire avec. Luffy était attablé et mangeait avec entrain ; malgré le nombre de provisions qu'elle leur avait laissé, l'épéiste savait qu'il allait devoir se hâter s'il voulait avaler quoi que ce soit. S'ensuivit un combat épic pour déterminer qui aurait la dernière tartine. Ce fut finalement le capitaine qui la gagna. Restauré, le jeune homme jeta un coup d'œil au chaume.
« Hé, Zorro, où elle est Félicité ?
- Et c'est maintenant que tu te rends compte de son absence ?
- Bah, je mangeais ! »
Zoro soupira et ralluma le feu qui se mourait dans la cheminée, puis sortit. La vue était toujours aussi belle, mais le soleil était déjà haut levé. Il grogna ; ainsi donc, les marionnettistes sont aussi matinales que les cuisiniers ? Il ne s'inquiétait pas du sort de l'étrange femme, mais le chaume lui paraissait vide sans elle, et il ne savait que faire. Il résolut de méditer derrière la maisonnette, au calme, et faillit mourir, une flèche dans le cou. Le sabreur tira ses armes et fit face à son adversaire, mais il les baissa aussitôt. Ce n'était que Félicité.
« Non mais, ça vas pas !
- Tiens, tu es réveillé. Luffy aussi ?
- Tu pourrais faire attention !
- Luffy aussi ? »
La réponse le surprit. Il ne se rappelait que trop bien l'emprise que cette démone aux yeux d'or pouvait avoir sur lui, aussi se contenta-t-il de détourner les yeux et d'hocher sèchement la tête. Il observa un instant les lieux : derrière le chaume, plusieurs cibles de bois avaient été peintes, certaines proches, d'autres plus éloignées. Il eût la fugace impression d'en voir caché dans les arbres ou à une distance exagérée, mais il ne s'intéressa qu'au pantins de pailles. L'un d'eux avait une flèche en plein gorge. Félicité se tenait immobile, lui laissant le temps d'examiner les lieus. Son regard revint vers elle, et il la dévisagea. En tenue d'archère, son arc à la main et son carquois dans le dos, elle donnait l'impression d'une guerrière impitoyable. Autant ses autres tenues cachaient ses formes, autant celle-ci mettait en valeur sa beauté sauvage et naturelle. Pourtant, même dans ces atours, elle n'était pas aussi belle que les filles de l'équipage.
« On peut s'entraîner ici ?
- Je t'en prie. Ne casse pas trop mes pantins ; si tu savais combien c'est dur d'en fabriquer un !
- Tu n'as pas d'altères ?
- Les muscles d'un archer doivent être souples ; les altères sont bons pour les sabreurs, pas pour les acrobates ! »
Et sur ces mots, elle effectua une joyeuse pirouette, sautant plus haut que la normale et se réceptionnant un peu plus loin, lui cédant l'espace des pantins. Zoro eût un léger sourire et s'y avança.
« Au fait… je sais que tu te prépares à combattre, et qu'il serait bien que je te laisse, mais…
- Mais ?
- Hem… c'est normal que ton pote blond me tourne autour sans arrêt ?
- Ce n'est pas mon pote !
- C'est ton compagnon de voyage.
- Nous n'avons rien en commun.
- Ça, je le sais déjà. Tu comptes répondre à ma question ?
- Oui, c'est normal. Il le fait avec toutes les filles qu'il croise.
- Oh… tant mieux, alors.
- Pourquoi ?
- Parce que s'il avait vraiment été sérieux dans sa cour, il aurait reçu une flèche. Oh, pas mortelle, du moins pas la première. Mais bon nombre d'hommes se sont déjà reçus des flèches dans le village. »
Sanji avec une flèche en pleine poitrine. L'idée était presque séduisante, et Zoro retint un ricanement sarcastique. Félicité soupira, à demi soulagée, et s'expliqua devant le regard interrogateur de l'épéiste.
« Oh, je n'ai aucun mal à décocher mes flèches sur les gens quand ils le méritent, mais, vois-tu, ils ont la fâcheuse tendance de fuir avant que j'ai pu récupérer mon arme, et je suis obligée d'en retailler une nouvelle. »
Le marimo eût presque un rire ; en tout cas, il sourit, et Félicité lui rendit son sourire. Puis elle rebroussa chemin et partit vers son chaume, où Luffy clamait s'ennuyer. Mais avant qu'elle fasse trois pas, l'homme lui hurla :
« Hé ! On se bat ? Un combat amical ! »
Elle ne tourna qu'un œil jaune vers lui et lui sourit.
« Pas avant longtemps, je le crains. »
Zoro ne le prit pas mal : le sourire franc et étrange de Félicité l'empêchait de voir la phrase comme une insulte. Il n'en saisit pas plus le sens, et se concentra sur son entraînement. Le temps passa, ses amis revinrent, mais il ne s'arrêta que lorsqu'il fut épuisé et la gorge sèche. En pénétrant dans le chaume, il ne regarda même pas Sanji se faire éconduire par Félicité. Elle avait d'ailleurs l'air plus qu'exaspérée par le comportement du cuistot. L'épéiste ne fut pas plus surprit de le voir rapidement lâcher prise : leur hôte n'était pas belle, du moins pas de cette beauté gracieuse des autres femmes, et de plus elle était dangereuse. Sanji avait beau être fou de femmes, il n'était pas fou tout court. Du moins pas encore !
« Au fait, Félicité, tu es détentrice d'un fruit du démon ?
- Non, pourquoi ?
- Oh, pour savoir. »
Ce genre de conversations allaient bon train et leurs prirent une partie de la journée. Leur hôte emplissait l'espace de son charisme et ses traits d'esprits faisaient rire ses invités. Vers la fin de journée, ils durent écourter leurs babillages : un enfant venait d'arriver en pleurs. Ses vêtements n'étaient plus que des lambeaux et il saignait. Félicité se précipita vers lui, mais il tomba. Elle le prit dans ses bras, tenta de saisir son pouls, mais il était mort avant d'avoir touché le sol. Paniquée, l'archère saisit ses armes et sortit. Dans le chaume, il n'y avait pas de fenêtres, et il était trop loin pour qu'on entendît les bruits de la ville ; mais de ladite ville, il ne restait plus grand-chose. La plupart des maisons brûlaient et les hommes se faisaient massacrer par des pirates. La jeune et innocente marionnettiste se transforma en furie. Elle se mit à avaler les mètres vers les enclos des bêtes de son défunt voisin et grimpa souplement sur un étalon. Félicité lui pressa les flancs, encochant une flèche et préparant déjà un tir, et l'étalon partit au galop. Il fut vite suivit par un jeune cheval noir portant Sanji et un pie d'un certain âge monté par Zoro, ravi de la baston. Nami prit un blanc, Robin monopolisa une jument grise, et Luffy, incapable de monter seul un cheval, grimpa en croupe avec Brook sur un isabelle. Franky était trop lourd pour un cheval, et celui qu'il tenta de monter lui fit bien comprendre par sa ruade. Grâce à leurs montures, ils arrivèrent rapidement à la ville, tous prêts au combat, Franky sur leurs traces.
