Episode 4 : l'oiseau d'or

Les chevaux furent abandonnés à l'entrée du village ; inutile de risquer leurs vies dans un combat. Félicité fit la première à se plonger dans la bataille. Les villageois se battaient avec l'énergie du désespoir et les corps des assaillants jonchant le sol étaient aussi nombreux que ceux des attaqués ; néanmoins les inconnus étaient toujours plus nombreux. L'issue de l'affrontement était déjà déterminé, et le seul espoir qu'il restait aux villageois était de donner du fil à retorde aux pirates. Félicité décocha ses flèches, évitant les balles avec forces pirouettes et cabrioles. Elle reprenait toujours ces flèches, ainsi elle n'en manquait jamais. Rapide et efficace, elle fit tomber les assaillants comme des mouches. Aidée des pirates du chapeau de paille, elle repoussa les pirates jusqu'à obliger le chef et le second de l'imposante bande à venir défendre les leurs. Félicité eût un mauvais sourire. Le second venait d'apparaître devant elle. C'était un homme imposant, d'au moins deux mètres de haut, dont le sabre trainait derrière lui, luisant d'un métal qui lui était inconnu. Impressionnant.

« Je m'en charge. »

C'était la voix de Zoro. Félicité hocha la tête et se mit en quête du capitaine. L'épéiste se mit en garde, fonça vers son adversaire avec un Sentoryu Oni Giri, croisant ses sabres, et fut paré d'un mouvement de poignet. Il enchaîna les attaques, mais le sabre de son adversaire trancha d'un coup une de ses lames. Il jura, passant aux nitoryu, mais sa lame vola encore une fois. Il allait risquer son dernier sabre lorsqu'une flèche siffla près de sa hanche et atterrit sur la garde d'un de ses sabres brisés, et une deuxième dans l'autre. Zoro regarda les flèches d'or se fondre dans les armes. Lorsqu'il tira ses lames, la partie manquante brillait, indestructible et couleur d'or sans en être. Il chercha l'archère, mais elle avait disparu.

« Ceux-là, tu ne pourras les trancher ! »

Félicité stoppa sa course effrénée. La corde de son arc vibrait encore. Du sang lui souillait les mains, mais ce n'était qu'en partie le sien. Un regard à son carquois la fit jurer : elle avait lancé deux flèches et il ne lui en restait plus qu'une de propre. Elle en avait besoin. Car, devant elle, se tenait le capitaine des pirates meurtriers. Il était d'apparence plutôt frêle, mais il n'était pas le chef d'une bande pareille pour rien. Luffy, au côté de Félicité, voulut s'avancer pour l'affronter, mais la main blanche de l'archère se posa sur son épaule.

« Laisse-moi défendre mon village, Luffy. Tu pourrais empêcher les boulets de leurs canons d'atteindre nos côtes ?

- Oui.

- Je te fais confiance. Vas ! »

Elle observa son adversaire et encocha une flèche. Néanmoins, avant de lâcher son arme, elle demanda son identité au cruel capitaine.

« Pourquoi donc ?

- J'aimerais savoir quel nom je donnerais aux villageois quand ils me demanderont qui était le défunt chef des pirates.

- Défunt ? Ah ! Mais, ma foi, tu me plais. Mon nom est Elio ; je te laisse deviner pourquoi. »

La flèche fila. D'un mouvement de main, Elio créa une puissante bourrasque, et la flèche s'écrasa contre un mur, se brisant en deux. L'archère jura : un fruit du démon ! Félicité eût l'impression de perdre une partie d'elle-même : chaque flèche lui avait pris des heures, et elle avait l'impression de s'être liée au bois. Elle en décocha une autre, plus rapidement. Nouvelle bourrasque, brisement de bois. Félicité jura tout bas. Soudain, un hurlement de porc qu'on égorge retentit. Elio regarda le cadavre de son second qui venait de s'écraser entre les deux combattants, ou du moins la moitié du second. L'estomac de Félicité s'accrocha du mieux qu'il put.

« Merci du cadeau, Zoro. »

Car c'était bien un cadeau : il lui offrait un infime moment où Elio était déstabilisé. Elle décocha une troisième flèche. Elle aurait cru que le capitaine serait attristé de la mort de son ami ; il était attristé de la disparition d'un bon combattant. Rien n'aurait pu le détourner de son combat ; la flèche fut emportée, le vent jouant avec elle comme avec une plume, et elle se retourna vers l'archère. Félicité poussa un gémissement lorsque, malgré sa tentative d'esquive, l'arme lui rentra dans le poignet, celui qui tirait ses projectiles.

« La partie est finie, jeune archère.

- Moi, je pense plutôt qu'elle ne fait que commencer. »

C'était sa dernière flèche qu'elle avait décoché ; une flèche propre. Elle avait évité les balles : une simple flèche n'aurait jamais dû la blesser. Félicité empoigna l'empennage de sa flèche et la retira d'un coup sec ; le sang gicla. Malgré la douleur lancinant, elle encocha sa flèche et tira la corde jusqu'à rompre l'arc s'il n'eût été de si bonne facture. Le trait fila.

« Encore ? »

La flèche fit une embardée, se retourna, fonça vers Félicité… le sang sur le bois se mit à briller, écho des yeux de sa créatrice, et le bois déploya deux ailes, se changeant en un oiseau de lumière.

« Maintenant, je ne touche plus terre, et je flotte dans les airs… »

L'oiseau fila, effleurant la tête de sa créatrice, fit un virage serré et vola en piqué vers Eolio. Il envoya ses bourrasques l'une après l'autre ; la créature jouait sur les vents avec grâce et aisance.

« Quel monde étrange, vu d'en haut, comme des petites boîtes, des petits points sur un tableau… »

L'oiseau entra d'un coup dans la poitrine d'Eolio, le figeant, et sa couleur d'or s'étendit sur la peau du pirate. Ce n'était plus qu'une statue, et une statue n'est pas vivante. A bout de forces, épuisée, Félicité s'enfonça dans les ténèbres de l'évanouissement. L'oiseau sortit de la poitrine d'Eolio et rejoignait sa créatrice. Il se transforma en flèche avant de l'atteindre et se glissa dans la main de l'archère. Le pirate tomba, mort avant de toucher le sol, tel l'enfant que ses hommes avaient tué sans la moindre pitié.

Inconsciemment, Félicité resserra sa main sur la flèche qui luisait encore faiblement.