Episode 5 : sous les étoiles

Félicité ouvrit difficilement les yeux. Elle sentait le balancement léger d'un navire en mer, mais, loin de lui mettre le cœur au bord des lèvres, cela la berça. Elle s'assit et observa la pièce : une petite infirmerie, un lit pour malade où elle posait son postérieur et un petit hublot qui donnait sur le pont d'un bateau. Elle voulut se frotter les yeux à la vue d'herbe sur ledit pont, mais en amenant sa main droite, elle vit un bandage dessus. Une vague d'angoisse la prit lorsqu'elle se souvint de son combat. Elle avait bel et bien vu la dépouille du pirate, mais l'avait-elle payé de sa main ? L'archère fit jouer ses doigts. Il restait un peu de douleur lorsqu'elle les bougea, mais rien de bien grave. L'auteur du bandage était doué : elle n'avait pas été très prudente. Son regard se porta sur ses affaires ; on avait lavé sa tenue d'archère et laissé son arc et son carquois près du tissu. Elle l'enfila et glissa ses armes dans son dos. C'était étrange, mais sans ses flèches, elle se sentait nue et atrocement vulnérable. Ce n'était pas totalement faux, d'ailleurs. Elle s'étira tranquillement, testant ses muscles l'un après l'autre, mais, excepté sa main, aucun projectile ne l'avait touché. Félicité pesta : s'évanouir si facilement ! Elle se faisait l'effet d'une lâche. Néanmoins, ce n'était pas la douleur qui l'avait fait quitter le monde des conscients, mais l'énergie qu'elle avait dû déployer pour débloquer son oiseau. C'était comme si elle avait toujours eu ce savoir, mais qu'on avait mis un cadenas dessus. Qui ? Pourquoi ? Elle toucha la flèche brillante, et l'oiseau se reforma, sans aucune dépense d'énergie, sans mal, tout en fluidité et en grâce. Il se pencha sur son épaule. Félicité ne parvenait pas à déterminer de quelle race était l'agile volatile.

« Tu es réveillée ? »

La voix la fit sursauter ? Chopper venait d'arriver. Il marqua un temps en voyant l'oiseau de lumière sur l'épaule de sa patiente, mais il semblait redonner des forces à Félicité, et le renne le catalogua comme « chose bizarre mais positive ». À force de voguer sur les océans avec Luffy, il était presque blasé.

« Oui. Mais… où suis-je ? Sur votre bateau ?

- Oui. On t'a emmené sur le Thousand Sunny : il ne restait plus de places dans le cabinet de médecine de ton village.

- Que s'est-il passé après la mort du capitaine ?

- La nouvelle de sa mort s'est répandue comme une traînée de poudre ! Les pirates ont voulus retourner sur leur navire, mais Luffy et Sanji avaient renvoyé les boulets de canons et il n'était plus qu'un tas de ruines. Ils sont prisonniers à présent, et reconstruisent la ville sous la surveillance des survivants en état de marcher.

- Alors le village est sauvé. Quel bonheur ! Mais… oh, non !

- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Les bêtes de mon voisin ! Je parie que personne n'a pensé à ses vaches et ses chevaux ! Il faut leur donner à manger, s'occuper d'eux !

- Un fermier d'un village voisin va envoyer son fils cadet pour reprendre l'exploitation. Mais pourquoi la femme de ton voisin ne s'en occupe pas ?

- Il était veuf et stérile. Tout son amour, il le donnait à ses bêtes. D'ailleurs, tu as vu la qualité des chevaux que nous avons enfourchés !

- Hum… bon, il va te falloir quelques jours de repos : tu as perdu beaucoup d'énergie. Et ménage ta main ! »

Félicité ne donna pas de réponse : le ton du renne indiquait clairement qu'il n'en attendait pas. C'était le diagnostic d'un médecin qui n'incluait aucuns doutes que le patient fit ce qu'on lui ordonnait. Elle se leva et sortit, le médecin à sa suite, profitant de la brise légère qui vint jouer dans ses courts cheveux noirs. L'équipage fêtait tranquillement sa mince victoire : les pirates vaincus n'étaient pas très forts, mais les coffres de leur cale était remplis et grâce au sous-marin de Franky, ils avaient pu récupérer l'or. Luffy se tourna vers Félicité.

« Hé, t'es debout ! Bienvenu dans l'équipage !

- Hein ?

- Ben ouais, tu es ma nouvelle nakama !

- Luffy ! Tu pourrais lui demander son avis ! éructa Usopp.

- Et le nôtre par la même occasion ! Renchérit Nami.

- Ok, ok. Tu veux rejoindre mon équipage ? »

Luffy la regardait, des étoiles dans les yeux. Le regard étonné et légèrement perdu de Félicité passa sur tout l'équipage. Elle ne vit de résistance nulle part. Tous attendaient sa réponse, tout simplement. Il n'y avait pas là matière à grande réflexion : Félicité ne comptait pas vivre toute sa vie dans son petit chaume sur la colline.

« Si vous me laissez le temps d'aller chercher mes marionnettes, j'en serais ravie.

- Pas la peine, j'ai déjà été les chercher, l'informa Usopp. Ils sont dans la chambre de Nami et Robin. »

C'est ainsi que l'équipage du chapeau de paille largua les amarres, non sans avoir fait le plein de provisions, généreusement donnés par les habitants à leurs défenseurs (« Félicité, j'adore ton village ! » ; « Merci, Nami… »). La main de Félicité se remit rapidement, mais l'oiseau de lumière ne revint pas sous forme de flèche. Sa créatrice le comprenait : pourquoi se borner à cette forme banale lorsqu'on pouvait étendre ses ailes et jouer sur les courants d'airs.

L'approche de Zoro continua. Le charisme de l'archère le touchait toujours, mais il y était habitué. L'épéiste sentait souvent Félicité non loin de lui quand il dormait, et lorsqu'il était éveillé, elle s'arrangeait pour être souvent dans son champ de vision, jusqu'à devenir un élément banal de sa vie. Comme le ciel ou la mer, sa présence était devenue une évidence. Lorsqu'elle était là, il se fichait éperdument d'elle, pourtant lorsqu'elle partait, il ressentait son absence. De temps à autre, elle le fixait jusqu'à ce qu'il tournât les yeux vers elle, mais avant qu'il put lui poser la moindre question, elle était déjà absorbée dans une autre tâche. Les jours défilant, elle cessa ces regards, et ce fut lui qui tenta de les chercher. De temps en temps, elle répondait aux perles d'ombres fixés sur elle ; mais, souvent, il n'obtenait rien. Elle cessa de rechercher son champ de vision, et ce fut à lui de faire des efforts pour se trouver là où elle allait. Enfin, au bout d'un mois, Zoro se rendit compte qu'elle s'était imposée à lui en douceur, trop consciente de la haine qu'il vouait à Sanji pour vouloir la même. Il était presque aussi proche d'elle que de son capitaine, et pourtant il ne lui parlait presque jamais ; leur entente était au-delà des mots. Ils étaient plus que des amis, moins que des amants, inséparables sans faire preuve d'affection l'un envers l'autre. L'épéiste tenta d'éclaircir la situation en y posant des mots. Il n'eût pas besoin de demander son attention à Félicité ; un soir qu'il était de vigie, elle vint à lui, tout simplement, pour qu'ils puissent discuter sans avoir d'oreilles indiscrètes qui leur tournaient autour. Du moins le pensaient-ils ; Robin, pressée par Nami, avait fait fleurir une oreille dans un coin discret, et elles écoutèrent, à défaut de voir.

« Bonsoir, souffla-t-elle.

- Bonne nuit.

- Elle est plus belle que bonne.

- Pourquoi m'approches-tu ainsi ?

- Pourquoi pas ?

- Tu ne le fais pas avec les autres.

- Non, c'est vrai.

- Alors pourquoi ?

- Ça te gêne ?

- Non, mais…

- Mais tu ne comprends pas, et tu ne me fais pas assez confiance pour te fier à moi et te couler tout simplement dans une amitié d'un nouveau genre.

- Je n'ai pas dit ça !

- Non, mais tu l'as pensé, et dans notre amitié, les pensées sont plus puissantes que les paroles.

- Amitié ?

- Ne te méprends pas sur mes intentions, Roronoa Zoro.

- Mais quelles sont-elles ?

- N'as-tu jamais eu l'impression que tu étais, historiquement parlant, important ?

- Luffy l'est bien plus que moi.

- Je suis marionnettiste, Zoro : mon rôle est le même que celui des ménestrels. Je rapporte les hauts faits.

- Quel rapport avec moi ?

- Mais tout, Zoro ! Tout ! La dernière fois que j'ai senti cette impression d'importance, c'était un jeune homme qui était venu dans notre village, il y a presque trois ans ; il a déclenché une guerre peu après.

- Ace ?

- Qui d'autre ? Mais je ne me sentais pas liée à lui. Avec toi, si. Je sais que tu ne crois pas au destin, mais moi, j'y crois, et je sais que le mien est lié au tiens.

- Explique-toi clairement, bon sang !

- Je suis là pour consigner ta vie. Lorsque tu mourras, ton histoire te survivra.

- Alors, cette approche était dans le but de relater mon histoire ?

- J'ignore ce que tu t'es imagine –ou plutôt, je ne le sais que trop bien-, comme j'ignore ce qu'il adviendra de cette relation ; mais une simple amitié n'aurait pas survécu assez longtemps pour cela.

- C'est ça, ton rêve ?

- Tu confonds rêve et tâche.

- Quel est ton rêve ?

- Tu t'intéresses aux autres, maintenant ?

- Aux autres, non. A toi, oui.

- Mon rêve… mon rêve, c'est juste trouver ma place en ce monde.

- Tu l'as trouvée.

- C'est vrai.

- Tu me mens.

- C'est aussi vrai.

- La vérité, si tu mens !

- La vérité… la vérité, c'est que je n'ai aucun souvenir de mes parents. Mon père, ma mère, rien avant mes six ans, où j'ai été élevée par un vieux barde. L'autre jour, en libérant l'oiseau de sa flèche, j'ai sentis le potentiel d'un pouvoir en moi, un potentiel que quelqu'un avait volontairement bridé. Je sais qu'à force de combats et d'obstination, je pourrais reprendre mes pouvoirs et mes souvenirs. Mais je veux savoir : qui ? pourquoi ? comment ?

- Je te comprends.

- Je n'en ai pas douté une seconde.

- Alors, pourquoi mentir ?

- Par peur, sans doute. Oh, et puis tiens, tant qu'on en est aux révélations, j'ai aussi mentis pour autre chose.

- Quoi ?

- L'histoire de la mouette et du chat. Je suis la seule de ma profession à la connaître. Ce n'est pas un hasard si la mouette et moi avons le même nom. »

Sur ce, elle disparut, rejoignant son lit. Zoro fixa les étoiles, jusqu'à ce que quelque chose coule sur sa joue. Il ne l'essuya pas mais l'effleura du bout des doigts. Une larme. Par de simples mots, Félicité venait de rendre ce qui manquait à son histoire : une âme. Ce fut la seule larme qu'il versa pour la jeune mouette libre, mais elle avait des reflets d'or.