Episode 6 : recherche de soi

Ce matin-là, il fallut un temps à une certaine algue verte pour se rendre compte que quelqu'un manquait à l'appel. D'habitude, lorsqu'il faisait ses quelques milliers de pompes quotidiennes, Félicité restait avec lui et chantonnait en fabriquant des marionnettes. Or, aujourd'hui, elle n'était pas là, et cela l'empêchait de se concentrer sur ses exercices. Si, au départ, il avait grogné que ses chansons l'importunaient, à présent elles lui donnaient un surcroit d'énergie. Le charisme de Félicité avait vite transformé la pièce coquette et fonctionnelle en endroit chaleureux. En bref, elle n'était pas là, et c'était bien la première fois depuis son arrivée sur le bateau.

Il décida de se mettre en quête de l'archère. La façon la plus rapide de la trouver restait d'appeler son oiseau et de le laisser guider celui qui l'importunait jusqu'à sa créatrice. Zoro sonda les cieux, mais dut se rendre à l'évidence : aucun trait de lumière ne jaillissait des nuages pour fondre en piqué sur la pelouse, jouer avec les vents et remonter en flèche (c'est le cas de le dire !) taquiner les vrais oiseaux. Il décida de se renseigner auprès de leur spécialiste des vents, mais se résigna à temps : il n'avait pas envie de voir tripler ses dettes ! Voyons, qui aurait pu rester assez longtemps sur le pont pour savoir où nichait l'oiseau ? Peut-être Robin ? Elle était restée plongée dans son roman toute l'après-midi, mais tout le monde savait que l'archéologue restait constamment à l'affût, même prisonnière d'encre et de papier. Il s'avança, tandis que la lectrice finissait rapidement son paragraphe et levait tranquillement ses yeux noirs vers lui. Zoro retint un sourire : que n'aurait-il pas donné pour observer en coin les yeux d'or de Félicité plongés dans ceux de bois de ses marionnettes !

« Dis, Robin… tu n'aurais pas vu l'oiseau de Félicité ?

Je n'ai vu ni la créature ni la créatrice, désolée. Si tu la cherche, vas donc dans sa chambre, tu l'y trouveras peut-être !

Elle ne vas jamais dans sa chambre, ou rarement. Elle m'a toujours dit qu'elle préférais dormir à l'air libre.

Ah ? Je l'ignorais. C'est vrai que je ne la vois pas souvent dans notre chambre commune -d'ailleurs, ça inquiète assez Nami.

Bon, eh bien, merci Robin.

De rien, fine lame. »

Il supporta le regard curieux de Robin sans broncher. Elle pouvait bien penser ce qu'elle voulait, il s'en fichait. L'escrimeur chercha Félicité dans la chambre des filles, ce qui lui valut une bosse pour avoir dérangée une navigatrice en plein travail, dans la cuisine, où il se fit copieusement insulter, à l'infirmerie, où il eût un sermon pour avoir touché aux médicaments (« Non, Zoro, je doute que Félicité se cache dans un bocal d'aspirine ! ») et finit par échouer dans la cale. Plus le temps passait, plus il s'inquiétait. L'escrimeur ne morigéna intérieurement : depuis quand s'inquiétait-il pour quelqu'un ? Tant pis pour elle, il en avait plus qu'assez de la chercher ! Elle devait probablement dormir dans un coin. Il voulait repartir vers le pont, mais son sens de l'orientation, ou plutôt son absence de sens de l'orientation le mena jusqu'au fond de la cale, dans le noir. Il tentait de se repérer en tâtonnant et songeait sérieusement à s'y endormir lorsqu'il entendit des sanglots. Qui pouvait bien pleurer ? Usopp ? Nami ? Ni Luffy, ni Robin, ça, il en était sûr. Brook ? Franky ? Oh, ce serait vraiment trop beau que ce soit Sanji ! Il pourrait se moquer de l'ero-cook pendant des jours ! Des jours ? Des semaines, des mois, des années !

C'était Félicité, il le comprit bien vite. Elle avait enfouit son visage dans ses bras et ramené ses genoux contre elle, mais son oiseau de lumière la trahissait. Il lui donnait des petits coups de têtes affectueux, et sa brillance dispensait une faible lumière. La main calleuse de Zoro se posa sur l'épaule de la jeune femme elle qui d'habitude ne se laissait jamais surprendre sursauta. Ok, elle n'était vraiment pas bien. L'archère leva un visage ravagé de larmes vers celui, dissimulé dans la pénombre, de l'algue verte. Il en resta un instant saisi : deux sillons d'ambre tranchaient son visage hâlé. Son charisme si accueillant s'était mué en aura de détresse infinie et solitaire. Elle plissa ses yeux envoûtants, tentant de percer la pénombre.

« Qui est-ce ? »

Elle ramena ses mains en coupole, ses paumes brillèrent fugitivement et bientôt une boule de lumière, grosse comme le poing d'un certain bretteur, dispensa une lumière faible, mais suffisante pour que l'archère distinguât les traits de son interlocuteur mystère. Elle écarquilla les yeux et détourna vivement la tête, lâchant la boule lumineuse qui flotta un instant avant de se stabiliser au-dessus de la tête de sa créatrice. L'oiseau vint se poser sur la boule comme il l'aurait fait sur un œuf et sembla s'assoupir, pour peu qu'une créature faite entièrement de lumière puisse s'assoupir. Zoro s'accroupit près de Félicité et ramena le visage en larme vers le sien.

« Que se passe-t-il ? »

Elle tenta de dégager son visage, mais Zoro la tenait fermement.

« Ne me regarde pas ! Gémit-elle, fermant ses yeux d'or.

Pourquoi ?

Je ne veux pas que tu me voies ainsi.

Pourquoi ?

Je pleure !

Et alors ?

J'ai honte d'être aussi faible.

Il n'y a pas de honte à pleurer ! »

Elle rouvrit d'un coup ses yeux et sonda ceux du bretteur. Félicité n'y croyait pas. Lui qui disait tout le temps que pleurer était être faible, et qui se targuait d'être fort ! En y réfléchissant, elle ne l'avait jamais vu pleurer. Zoro scrutait ce visage sans grande beauté et rata un battement de cœur quand il lut l'abîme de détresse dans lequel marinait l'archère. Il avait envie de se frapper la tête contre les murs : comment avait-il pu être aveugle à ce point ? Il lâcha Félicité mais l'attira contre lui, et eût un pincement de cœur en voyant qu'elle se laissait faire. L'archère posa sa tête contre l'épaule du bretteur mais garda le silence.

« Raconte-moi. »

Il la sentit prendre une respiration hachée. Son souffle lui effleura le cou. Frémissant à ce contact, il resserra un peu les bras autour de Félicité, comme si elle eût été un diamant précieux.

« Tu sais que ma mémoire est bloquée. De temps à autre, des vagues reviennent, sans prévenir. Hier soir, en te quittant pour aller me coucher, le verrou a cédé plus que d'habitude. Je n'ai pas eu des images, mais des sensations. La douleur… je n'en avais jamais ressenti autant, c'était horrible ! J'ai souhaité mourir, tant de fois ! Et une tristesse si grande… j'allais étouffer. Je… je sais ce qu'on m'a fait… »

Elle fut prise d'un spasme, et ses bras jusque-là ballants s'enserrèrent compulsivement autour de Zoro. Il savait être pour elle ce qu'aurait été une bouée pour un homme à demi-noyé au milieu de l'océan. Elle sanglota un moment, puis reprit son souffle et finit.

« Torturée. Quelqu'un que j'aimais… mort. Devant moi. »

Elle eût un cri qu'elle étouffa en plaquant sa tête contre le torse du bretteur.

« Il y avait… du sang… beaucoup de sang… non…. NON ! »

Elle avait hurlé, aux prises avec ses souvenirs, et Zoro se sentit fondre devant la douleur de Félicité. S'il avait un jour cru atteindre le paroxysme du déchirement lorsqu'elle lui avait dit « vous avez le meurtre au fond des yeux », il savait désormais qu'il s'était trompé. Et cela, Félicité le supportait depuis hier, toute seule ! Il se donna une baffe mentale, et, se détestant aussitôt de lui infliger de nouvelles douleurs, tenta de sortir l'archère de sa transe en la secouant. Elle finit par ouvrir les yeux, désorientée, et les lever vers ceux du bretteur. Il sut qu'elle n'avait comme souvenirs que cette douleur, cette tristesse et la couleur rouge du sang rien de plus.

« Qui suis-je ? »

La question aurait pu désorienter, mais Zoro la savait justifiée. Bien sûr, Félicité s'était toujours doutée qu'elle n'avait pas eu un passé aussi calme et plat que l'océan un jour de beau temps son verrou mental était là pour l'en assurer néanmoins, jamais elle n'aurait pensé abriter tant de secrets. En un instant, il se revit enfant, alors qu'on lui annonçait la mort de Kuina. Il pouvait au moins comprendre une partie de sa détresse. Les yeux d'or le fixaient toujours, et il chercha la réponse en lui-même.

« Une marionnettiste de génie, une archère talentueuse, une jeune femme charismatique aux étranges pouvoirs. Celle avec qui j'ai accepté de lier mon destin. »

Ils restèrent ainsi longtemps, Félicité nichée dans les bras de Zoro, sa tête contre le torse puissant. Les larmes ruisselèrent encore quelques heures, puis l'archère, épuisée, s'endormit dans l'étreinte réconfortante du second de l'équipage. Il sombra à son tour, et ce fut un des bras de Robin qui le réveilla, le secouant sans ménagement. Il faut bien dire, pour la défense de l'archéologue, qu'œuvrer avec délicatesse pour réveiller le marimo n'était pas très efficace. L'épéiste réveilla Félicité avec regrets, et elle quitta ses bras. Il sentait encore son souffle contre sa cicatrice et le poids rassurant de sa tête contre son torse tandis qu'ils remontaient laborieusement –Zoro se perdait même lorsqu'il était guidé- sur le pont.

Ce matin-là, dans la salle d'entraînement en haut du grand mat, Zoro finit sa série de pompes tandis que Félicité se remettait doucement de ses émotions et travaillait une nouvelle marionnette. Le bretteur était arrivé au bout de son entraînement, et il aurait normalement cédé au sommeil, assis non-loin de l'archère. Mais après l'épisode de la cale, il savait qu'ils ne pouvaient pas tout simplement reprendre leurs quotidiens respectifs. Leur amitié était arrivée à un point de non-retour, et Zoro avait fini par complètement l'accepter. Il s'assit à côté de Félicité, appuya sa tête sur l'épaule de l'archère, et observa le ballet des mains sculptant le bois.

« Tu m'apprends à faire des marionnettes ? »