3.

Bien endommagé, le Queen Eméraldas avait vu sa coque vibrer, les épaisseurs de tôles se reconstituer et le blindage retrouver toute sa solidité.

La pirate rousse avait tranquillement assisté au phénomène, plus qu'habituel pour elle mais qui avait fait ouvrir des yeux ronds à son passager qui n'avait rien à lui envier niveau flamboyance de la crinière.

- Finalement, tu as trouvé ton Elhorelle, commenta-t-il.

- Qui ? s'étonna-t-elle alors.

- Une entité que j'ai rencontrée. Elle était la seule à pouvoir agir sur la matière. Elle a reconstruit le Light et l'Arcadia quand ils ont été totalement détruits, à deux reprises, ainsi que le Devilfish de notre allié Illumidas.

Eméraldas frissonna alors franchement.

- Je ne sais ce qui m'inquiète le plus dans ce que tu me racontes, Aldéran… Que ton vaisseau et l'Arcadia aient subi de tels dommages… Ou qu'Albator ait fait confiance à un Illumidas.

Aldéran haussa légèrement les épaules.

- Il a bien une fille sylvidre, alors !…

La pirate s'était levée, marchant de long en large.

- Je consignerai plus tard l'attaque de ces Insectoïdes dans mon Livre de Bord. Toi, viens à mon appartement me raconter ces derniers points ! Décidément, il a vraiment pété une durite ce vieux pirate !

Aldéran eut un éblouissant sourire.

- Mais c'est ce que je n'arrête pas de répéter, depuis des années !

Allant de surprise en surprise, Eméraldas avait écouté Aldéran lui rapporter, un peu dans le désordre, une toute petite partie de la vie de son père.

- Je me demande ce qui me stupéfait le plus, murmura-t-elle. Qu'Albator défende des Sylvidres ou que tu en sois le Protecteur !

- Je crois que les deux déplaisent souverainement à mon père, mais il en a pris son parti. Et, oui, il se battra pour elles si c'est nécessaire. Il vient de le prouver, y laissant l'Arcadia.

- Et surtout te perdant, toi !

- J'espère qu'il n'a pas oublié que j'ai agi en toute connaissance de cause. Je savais que je ne m'en tirerais pas.

- Je crains qu'il ne focalise sur le fait que tu as rendu ton présumé dernier soupir contre lui, remarqua—t-elle.

Elle se leva.

- J'ai quelque chose pour toi. Il semble que tu réagisses différemment de moi, et de tous ceux que j'ai rencontrés dans ce Royaume des Ombres. Si je ne souffre plus du manque de sommeil, de la faim – me nourrir n'étant plus qu'un réflexe et un plaisir – tu ressens toujours ces besoins. Et donc aussi, contrairement à moi, je suppose que ton corps ne se régénérera pas, à l'instar du Queen, aussi il te faut te protéger.


Après avoir retiré d'une armoire un objet enroulé dans une étoffe, elle l'en sortit.

- Ca ne vaut pas un cosmogun, mais ça te permettra de te défendre, le cas échéant.

Aldéran prit le pistolaser qu'elle lui tendait par le canon, ainsi que le ceinturon.

- A propos de cosmogun, justement, comment as-tu perdu le tien ?

La pirate rousse s'assombrit.

- C'était quelques jours avant ma rencontre avec le Sell. Je m'étais arrêtée sur une station spatiale pour charger des containers de solodium. Cet additif énergétique est courant, sauf pas dans la zone galactique où je me trouvais. J'avoue que j'ai été prise au dépourvu par l'attaque alors que je déposais les caissons sur le tapis roulant de la soute. Je ne m'en serais pas sortie sans l'intervention de mes Mécanoïdes après que j'aie fait une mauvaise chute dans les escaliers. Ils m'ont ramenée à bord, l'IA faisant se désarrimer le Queen. J'ai bien dû constater que mon cosmogun avait glissé hors de son étui, quand je me suis réveillée deux jours plus tard. Et le retrouver aurait tenu du miracle, d'autant plus que j'avais ni plus ni moins qu'une mini flottille à mes trousses, guettant une occasion de me délester du solodium qui me restait !

- Voilà donc comment Warius a retrouvé ton arme sur un marché.

- Le hasard a au moins bien fait les choses. Hormis ton père ou toi, je n'aurais pas voulu que mon cosmogun revienne à un autre que lui. Toshiro m'avait donné cette arme, j'aurais dû la porter jusqu'à mon dernier jour !

La jeune femme soupira, à nouveau repartie dans ses pensées.

- Je retourne sur la passerelle. Je dois noter l'attaque de ces Insectoïdes dans mon Livre de Bord, ce n'est que leur troisième attaque en une semaine ! Ensuite, je te ferai visiter le Queen.

- Merci.

La pirate sortie, Aldéran fixa le ceinturon à ses hanches et glissa le pistolaser dans l'étui.

« Quelque chose me souffle que ça ne va pas être calme dans les jours à venir ! ».

4.

Aldéran avait apprécié de déambuler à bord du Queen Eméraldas, l'autre chef-d'œuvre de Toshiro.

La pirate rousse avait tenu sa promesse, pas vraiment débordée de tâches au demeurant, et l'avait accompagné dans les coursives, commentant les appareillages, leurs fonctionnalités.

- Je vois beaucoup de similitudes avec l'Arcadia, remarqua son passager.

- Oui, c'est assez logique, sourit-elle. Toshiro a voulu un vaisseau masculin et un autre féminin, comme il me l'a expliqué jadis. Et il les a dotés de tout ce que son génie pouvait produire de meilleur. Mais j'imagine aisément que l'Arcadia a été fortement amélioré par les chantiers navals de ta mère ?

- En effet. Je n'irais pas jusqu'à dire que mon grand-père et Karémyne sont venus à bout des réticences de papa, mais il a bel et bien dû leur céder à plus d'une reprise. Et, de toute façon, ces modifications étaient indispensables pour sa sécurité et la mienne. Sans l'ajout de puissance au bouclier ovoïde, j'aurais eu du mal à passer les Lunes Flottantes, même si elles m'ont simplifié la manœuvre !

La pirate rousse ouvrit des yeux ronds.

- Tu as barré l'Arcadia ? !

- Papa me l'avait prêté, pour un voyage.

Elle fronça cependant ensuite les sourcils.

- Pourquoi appelles-tu ta mère par son prénom ? tiqua-t-elle.

- Ce n'est pas elle qui m'a mis au monde… Je ne sais pas pourquoi, ça vient de devenir important… Saharya a vraiment dû faire quelque chose qui l'a mis mal en point pour que je la reconnaisse enfin comme ma mère…

- Je me disais bien qu'il y avait une surprenante raison pour que tu sois capable de voir l'ombre de mon Queen ainsi que celle de ceux à disparaître.

- Oui, si tu crois la vie de papa assez compliquée, la mienne l'est un tout petit peu plus !

Et il rit doucement.


Après avoir passé un bon moment dans la salle de sport, Aldéran était revenu sur la passerelle du Queen Eméraldas.

- Finalement, je ne serais pas contre le quotidien lavage de cerveau dont tu me parlais !

- Tu t'ennuies ?

- Comme un rat mort !

Il fit la grimace.

- J'aimerais surtout savoir ce qui est arrivé à bord de l'Arcadia… Même le Light était en meilleur état quand il s'est écrasé sur cette planète de glace ! Je n'ai pas réussi à le poser, c'était trop dur.

- Tu avais surtout fort à faire avec cette Générale. Tu ne dois pas t'en vouloir de n'avoir pu éviter le crash.

- Le temps semble le facteur clé de ton monde, reprit-il. S'il y avait moyen d'influer sur lui, ça pourrait nous aider.

- De quelle façon ?

- Aucune idée… Je ne perçois pas la présence de l'entité dont ton monde est le Sanctuaire. Ce n'est pas normal. Tout est différent de ma réalité. Comment est-ce qu'on va bien pouvoir s'en sortir alors qu'il n'y a plus aucun repère sur lequel compter ! ?

- S'il y a une solution, je ne la connais pas. Et ça fait quarante ans que je suis ici !

- Je ne dispose pas de ce temps. Enfin, mon père n'a pas tout ce temps devant lui. Je dois y retourner très rapidement !

Aldéran ricana.

- Et comme tu le rappelais, il y a un instant, la mort n'a aucune prise sur nous. Dès lors, je peux à nouveau faire appel à ce qu'il me reste d'énergie surnaturelle afin d'interagir avec ce Sanctuaire, qu'il ait la dimension infinie d'un univers ne doit pas m'impressionner.

- Je suis curieuse de te voir à l'œuvre. Je n'ai aucune idée de ce dont tu es capable.

- Moi non plus. J'ignore si ces tours de passe-passe fonctionnent ici. Mais on ne perd rien à essayer. Saharya, j'espère que tu t'en es sortie aussi et que tu vas pouvoir me filer, une fois de plus, un petit coup de main !

- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que c'est ? souffla Eméraldas après quelques instants.

- Ce que j'espérais. J'ai fait apparaître des fragments de Temps. J'ai l'impression que si j'arrivais à suffisamment me concentrer, j'arriverais à les manipuler.

Une lueur brilla dans les prunelles bleu marine d'Aldéran.

- Je crois que c'est notre porte de sortie, Eméraldas ! Et, qui sait, je pourrais parvenir à choisir le moment de mon retour sur Terra IV !

- Lequel prendrais-tu ?

- Sans hésitation possible celui de la fin de mon combat contre Alféryone !

Les étranges panneaux se mirent à tournoyer autour d'Aldéran et d'Eméraldas, de plus en plus vite.


- J'ai connu cette sensation « d'observateur », quand j'ai vu les trois Généraux tuer le couple de Galacto-Anthropologues !

- Ce qui signifie que si nous les voyions, eux n'ont pas conscience de notre présence ?

- Et ce n'est pas vraiment ainsi que j'avais envisagé de modifier le temps… grinça Aldéran alors qu'à quelques pas de lui se trouvait la version de ses six ans, dans un endroit familier : le chantier naval de la montagne avec un Lightshadow en fin de construction.

Le garçonnet leva les yeux vers celui qui le tenait par la main.

- Ce sera pour moi, papa ? questionna-t-il.

- Certainement pas ! Mais tu peux en faire la visite, viens.

- Une visite guidée de mon Light, ça ne se refuse pas, murmura l'Aldéran adulte. On les suit, Eméraldas.

- Avec plaisir… Même si je ne comprends rien à ce qui se passe.

- Bienvenue au club !