6.

- Réveille-toi, Aldie.

Aldéran battit des paupières, retrouvant ses esprits, se redressant sur les coudes, secouant la tête pour évacuer les troubles visuels qui l'accablaient.

- Ca a été dur, cette fois…

- Pas pour moi. Mais tu as été inconscient un long moment… Contrairement à ce que tu pensais, Aldéran, l'univers des Ombres t'affecte, et bien plus que nous ne pouvons l'imaginer… Ces sauts temporels te font du mal, t'épuisent… Arrête !

- Je ne peux pas… J'ai convoqué les « panneaux » temporels, mais j'en ignore le fonctionnement. Ce sont eux qui nous contrôlent… Et j'en suis à la dernière étape de mon voyage. Je sais tellement ce que je vais voir, ressentir…

- Non, ce n'est pas le dernier saut. Tu as d'autres blessures au fond du cœur, dont je ne sais rien, et il me faut les partager pour que, toi, tu sois apaisé, à jamais ! Relève-toi !

Prenant la main de la pirate rousse, Aldéran se remit debout, entendant sans grande surprise les pleurs d'un bébé et se retrouvant avec la capitaine du Queen dans une maternité.


- La seule fois où mon père fut présent à la naissance de l'un de nous… grinça-t-il.

- Qui est-ce ?

- Eryna, ma petite sœur adorée. Je ne me souvenais pas…

Après avoir embrasé sa femme, Albator avait pris le bébé couché dans un berceau près du lit.

- Une fille !

Karémyne sourit légèrement, épuisée par des heures et des heures de travail, encore écartelée, souffrante, dolente, mais heureuse.

- Un cadeau un peu tardif, fit la jeune femme comme si elle s'excusait.

- Nous n'avions rien envisagé… Un beau cadeau, sourit le pirate à la chevelure d'argent.

Quittant le chevet de sa femme, il ouvrit la porte du petit salon d'attente de la chambre.

- Venez, les garçons, votre petite sœur est là !

Fin et déjà grand adolescent de seize ans, Skyrone alla vers sa mère alors que son cadet à la crinière de feu n'avait d'yeux que pour le berceau.

- C'est quoi, cette crevette ? siffla le jeune garçon, le visage dur, inexpressif même, en prenant néanmoins délicatement la nouvelle née.

- Eryna, ta petite sœur.

Elle est si belle… Une sœur. Mais elle ne pourra pas grimper aux arbres !

- Tu pourrais être surpris.

S'accroupissant, Albator soutint le corps fragile du bébé qu'Aldéran tenant du mieux possible, mais maladroitement malgré tout.

Le jeune adolescent remit sa cadette dans les bras de leur père.

- Je dois prendre le car de la Pension… Je suis collé pour le week-end, stupide histoire de piratage des questions des examens !

- Tu as piraté ces ordis !

- Ca rapporte un max, surtout que maman et toi me sucrez mon argent de poche

- Calme-toi, Aldie… Tu as déjà commis tant de méfaits… Arrête avant que cela ne soit irréparable ! Je ne pourrai ensuite plus rien pour toi !

- Pour avoir pu quoi que ce soit pour moi, il aurait fallu que tu sois là durant mon enfance et ma tendre adolescence ! Mais cette foutue mer d'étoile était tellement plus importante
que Sky, moi ou même Eryna… Va-t-en, sale pirate. Nous avons tous grandi sans toi, nous pourrons continuer à devenir adulte ainsi ! Dégage à jamais de ma vie !

- Je reviendrai, très prochainement, je le crains…

Mais le plus profond soupir fut émit par Aldéran.

- Non, je n'ai pas pu finir en complète cacahuète à la naissance d'Ery. Elle n'a pas pu être le déclencheur ? ! J'étais barré depuis bien des mois, avant que Karémyne ne la mette au monde ! Mais, peut-être que oui… Cela sera toujours de mon unique responsabilité… Quoi d'autre m'attend… ?

Amicalement, Eméraldas étreignit l'épaule d'Aldéran.


L'aube se levait quand Aldéran vit son père entrer dans la Cellule de Dégrisement.

- C'est seulement maintenant que tu te pointes ? jeta l'adolescent d'une voix fatiguée et rauque.

Glissant sur le sol souillé de la pièce qu'éclairait une lampe mourante, le jeune garçon s'était redressé, ses flamboyantes mèches rousses tombant en travers de son visage, ses
prunelles d'un bleu sombre encore embrumées par tous les excès de la nuit.

- Tu ne reviens pas avec moi, tu vas être conduit à la Prison Centrale, laissa alors froidement tomber Albator, mains dans les poches de son long manteau. Le Juge Jorande a signé ton transfert immédiat.

- C'est la prison pour adultes… Je ne suis pas…

- Tu as commis une faute d'adulte, tu seras donc traité comme tel !

- Qu'est-ce que j'ai fait ? interrogea Aldéran, les jambes trop tremblantes que pour demeurer debout.

- Tu ne te souviens toujours de rien ?

- Rien…

- Un homme est mort au cours de ta petite virée. Tu es bon pour quinze ans d'emprisonnement ! C'est inévitable !

- Mais, tu vas faire quelque chose pour moi ? chuinta encore l'adolescent.

- Non ! Tu n'auras là que ce que tu mérites, conclut son père en faisant demi tour, la porte de la Cellule claquant derrière lui.


Aldéran soupira.

- Et ensuite j'ai intégré le Camp Militaire du SIGiP… Ma vie, alors que je l'ignorais encore, a basculé entièrement du côté du Bien… Mais il reste un dernier souvenir…

- Lequel ?

- Le pire !

Après le dîner à la cantine du Camp d'Eveil, Aldéran s'était couché, bordé par les Educatrices et il avait fermé les yeux, fatigué par la journée de sports et d'animations.

Il avait néanmoins sursauté quand une main s'était posée sur sa bouche, d'autres doigts le caressant, se glissant sous son pantalon de pyjama pour s'insinuer en lui.

- Ce n'est qu'un jeu, c'est normal, chuchota Kodel Myrdon à l'oreille de l'enfant.

Blême, horrifiée, Eméraldas fixa Aldéran.

- Et ce Myrdon, il…

- Mon père est parti l'année qui a suivi l'effacement de ma mémoire… Et j'ai ensuite été abusé, violenté, plusieurs années durant… Oui… J'aurais tant voulu ne pas revivre ce cauchemar, cette réalité !

- Que s'est-il passé ?

- Myrdon aurait pu s'en tirer, il y avait prescription. Karémyne a ordonné, Skyrone a trouvé l'arme et mon père a exécuté, fin de l'histoire !


Les panneaux temporels réapparus, Eméraldas retint un soupir.

- Ils sont là, Aldéran à toi de choisir celui de ton retour !

- Je voudrais te ramener avec moi.

La pirate rousse eut un mouvement de dénégation de la tête.

- Je suis dans le royaume des Ombres depuis quarante ans, je ne peux le quitter. Je n'ai plus ma place dans ton monde. Mais je t'y ramène avec le Queen ! Choisis ton instant, Aldéran !

Aldéran pointa du doigt un panneau translucide représentant une scène de son passé.

- Je reviens à l'instant de la fin de mon combat contre Alféryone, rugit-il. Je vais, enfin, vraiment, manipuler les destinées de l'Arcadia, du Karyu, et même du Queen, pour ramener la justice et rééquilibrer les forces. C'est parti !