9.
- C'est ma part de soleil ! glapit Aldéran à l'adresse du pirate qui avait projeté son ombre sur lui.
Son père s'assit près de lui, l'ayant rejoint à la crique où il s'était installé peu avant, au calme.
- Je ferai décoller l'Arcadia demain matin. Je te dépose à une station spatiale où tu regagnes Ragel par tes propres moyens ? questionna-t-il.
- Je n'ai été que trop longtemps parti, une petite téléportation s'impose, répondit distraitement Aldéran.
- Ca va, toi ? Je n'en ai pas l'impression… Tu veux en parler ?
Aldéran se redressa, s'asseyant dans l'herbe.
- Je ne sais pas, en réalité. J'ai d'étranges sensations, comme si le combat contre Alféryone avait été beaucoup plus long, comme si je m'étais absenté…
- Que dis-tu ?
- Tu vas me prendre, une fois de plus, pour un taré de première mais c'est comme si j'avais fait un voyage, mais dont je n'ai aucun souvenir. Il me semble qu'il y a eu une autre réalité, une réalité où je ne m'en suis pas sorti… Mais, je ne peux pas être passé dans une autre dimension et ne me rappeler de rien ? !
- C'est pourtant possible, fit le pirate à la chevelure de neige, après un moment de réflexion. Il est arrivé à l'Arcadia de passer d'une dimension à une autre, de voyager dans le temps même, mais il ne reste que ce qui est consigné dans le Livre de Bord car autant ma mémoire que celle de Clio est vide. Et puis, ton petit monde surnaturel est tellement complexe, capable de tout ! Il est possible qu'il y ait eu une autre fin à ton combat contre la Générale de l'Apocalypse, que cela se soit effectivement mal terminé. Mais tu aurais modifié ces faits pour réécrire l'histoire. D'ailleurs, Warius et moi avons ressenti une infime fracture du temps. Il n'avait pas dévié le Karyu. Selon lui, c'est toi uniquement qui l'a convoqué et fait venir à la rescousse ! Et lui comme moi avons rêvé le passage éclair du Queen Eméraldas, ce qui est également de l'ordre de l'impossible… quoique !
- Je n'ai donc pas divagué ?
- Je crains que non. Ne te tracasse plus.
- Je vais essayer…
La mine fermée et préoccupée, Aldéran se releva souplement et s'éloigna.
« Pourquoi tu broies tout ce noir, Aldie… ? Quelle expérience as-tu donc vécue, qui t'affecte à ce point, et ce même tu n'en as aucun souvenir ? ».
Aldéran avait pris un spacewolf automatisé et avait rejoint le Karyu qui se trouvait en orbite de Terra IV.
- Bienvenue à bord, Aldie.
- Content de te revoir, Warius, même en coup de vent.
Il fronça les sourcils, fourrageant dans sa crinière flamboyante.
- Tu étais dans les environs ? questionna-t-il ensuite.
- Pas vraiment à portée mais le Karyu a effectué le saut spatio-temporel en prenant tout le monde de court. C'est donc bien toi qui en avais pris le contrôle ? interrogea à son tour l'Officier de la Flotte Indépendante.
- Je suppose. J'ai du mal à me rappeler précisément de ce qui s'est passé. Mais si tu n'as pas capté le signal de l'Arcadia, ça ne peut effectivement être que moi. Enfin, merci de nous avoir aidés.
- C'est toujours un plaisir de le faire, même involontairement. Alors, comme ça on projetait une Apocalypse ? Tu deviens ambitieux avec le temps qui passe. Quand je t'ai connu, tu te contentais de faire opposition à Briok dans son Sanctuaire Champignon !
Aldéran passa les mains sur son visage.
- Le temps, j'ai l'impression que tout tourne autour de son contrôle. Je n'ai pas eu la berlue non plus, papa me l'a confirmé ce matin, et Sylvarande m'a dit de son côté qu'il y avait bien eu un moment de flottement à la fin de mon duel contre Alféryone
- A quoi bon te torturer les méninges, fit doucement le Colonel du Karyu. Tout s'est bien terminé, il n'y a que cela qui compte !
Aldéran reposa sa tasse de café.
- Curieusement, alors que ce flottement me préoccupe, je ressens aussi comme des apaisements. Des souvenirs, un peu flous eux aussi, du passé, qui étaient comme autant d'écorchures à l'âme et qui à présent ne me font plus du tout mal !
- Arrête de réfléchir ! intima Warius plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu. Prends les choses comme elles sont !
Il esquissa un sourire.
- Tu ne vas pas te mettre à grogner parce que tu te sens bien ? ! Tu es pire que ton père !
- Non, personne ne peut être pire que lui, gloussa Aldéran en se détendant sensiblement.
- Hum, je commence à croire le contraire, Aldie ! Bon retour chez toi, moi je décroche dans une heure pour reprendre ma mission. Tu vas passer la dernière nuit à bord de l'Arcadia ?
- Non, Sylvarande nous a invités chez elle.
- Ton père a accepté sans rechigner ? s'étonna Warius.
- Il n'a effectivement fait aucune difficulté. Il a complètement accepté l'existence de Sylvarande, le fait qu'elle soit sa fille – enfin, c'est l'impression qu'il donne. Après tout, il tolère aussi Ryhas dans son environnement immédiat et accepte qu'il se batte à nos côtés.
- Il change, en bien. Ce vieux pirate me surprendra toujours. A un de ces jours, Aldie.
- A bientôt, Warius.
Et Aldéran regagna le plancher des vaches.
La Reine des Sylvidres avait discrètement fait passer la directive à ses sœurs de demeurer chez elles dès le début de soirée afin de ne pas imposer leur présence à celui qui l'avait engendrée.
Et si le Capitaine de l'Arcadia apprécia de ne pas croiser les descendantes de celles qu'il avait combattues avec tant d'acharnement, il n'en manifesta rien.
Aldéran et Clio sur ses talons, Albator dû être également soulagé que la table ait été dressée dans le patio de la demeure, où il ne risquait pas d'être exposé au moindre danger.
Totalement détendu pour sa part, Aldéran fut plutôt ravi des jus de légumes apportés par sa demi-sœur et la soirée s'annonçant bien, il eut un sourire serein.
