17.

Après avoir sécurisé les lieux avec les moyens du bord, fait rentrer les enfants, ceux de l'Unité Anaconda avaient fait le point avec leur Colonel.

- Un deuxième tueur… Et celui-là est toujours dans la nature, gronda Talvérya.

- « deuxième », au lieu de « second ». Je constate que ton optimisme me concernant est au beau fixe, persifla son Colonel à la crinière flamboyante. Ca me donne très envie de te traiter de « sale plante » !

- Ne te gêne pas, Aldie ! Après tout, je suis une plante ! Pour ce qui est du qualificatif, c'est ta femme qui s'occupe du jardin tropical de l'appartement, toi, tu n'as absolument pas la main verte ! Tu ne peux donc que me considérer comme une mauvaise herbe !

- Tant que ça ne te vexe pas…

- On a plus sérieux sur la planche, interrompit Jelka Ourosse. Aldéran, tu as été pris pour cible, à nouveau !

- Et je m'en suis sorti ! remarqua-t-il aigrement. On s'y attendait, à cette tentative, inutile de faire appel à la Garde Présidentielle pour celles à venir : il y a un contrat sur ma tête innocente et ceux qui l'ont signé essayeront, encore et encore… Et ils échoueront ! Je dois juste tenir cinq semaines, d'ici à ce que je m'envole pour Heavy Melder !

- Vu tout ce qui t'arrive dans l'espace, et qui ne te change guère du quotidien terre à terre, je ne trouve pas que tu seras plus en sécurité…

- Suffit, Jarvyl ! Tu n'es pas mon père. Et déjà lui, je ne l'écoute pratiquement jamais ! Surtout, je ne peux pas m'arrêter de fonctionner, de travailler, pour me terrer, parce qu'on en veut une énième fois à ma pauvre pomme ! C'est ma vie, je ne l'ai pas entièrement choisie – fichu tour de pirate ! – mais elle me plaît et je ne l'échangerais pas contre une autre ! Dès lors, j'interdis à quiconque d'en couper le fil avant l'heure.

Aldéran rugit, au propre, amenant un bref instant le signe lumineux de Saharya à son front.

- Je ne suis pas revenu du Royaume des Ombres pour que le pantin d'un commanditaire inconnu me trucide, et même pas en face, deux fois ! Je suis prudent, je vous l'assure, tous, même si je comprends que vous en doutiez connaissant mon naturel… Mais, je répète que je refuse d'être isolé, surveillé, protégé. D'autant plus que si je me dérobais, on pourrait alors s'en prendre à ma famille, autant pour les faire souffrir que pour me faire souffrir, et là je ne réponds absolument pas de mes actes ! Aucune loi, aucune force ne m'empêcherait de venger les miens, cela a toujours été ainsi dans la famille, depuis des générations et des générations. Il y a des pertes, mais nous faisons toujours rendre gorge à ceux qui s'en prennent à nous ! Eméraldas a été jusqu'à remonter le temps pour faire payer le prix fort à un traître de collabo dans une guerre qui avait mené à la lâche exécution du grand amour de mon père à cette époque.

- Cette Eméraldas est sans nul doute la capitaine pirate de tes rêves – enfin, j'aurais plutôt imaginé que tu batifolais dans ton sommeil avec une pirate à la courte chevelure multicolore ! - sourit Yélyne pour tenter de détendre un instant l'atmosphère, mais tes délires te font perdre de ton jugement habituel. Oui, nous avons-nous aussi très hâte que ces cinq semaines passent, pour que tu sois en sûreté, avec ton père et cet Oyama.

- D'ici là, nous te protégerons, malgré toi, tête de bois, ajouta encore Soreyn. Tu es notre ami !

- Vous aimez, tous, tant que ça, que je vous houspille à longueur de journée ?

- C'est vrai qu'en tant que petite souris besogneuse à courir après nos comptes-rendus administratifs, on ne connaissait pas cela de toi quand tu étais membre ou que tu dirigeais l'Unité, et même en tant que Colonel intérimaire, rit Soreyn. Quoi que tu en dises, tu es tout autant bourreau du travail que ton aîné, voire même plus à certaines périodes !

- Je fais juste ce que je dois pour le Bureau, rétorqua légèrement, mais sérieusement, et avec un naturel confondant, Aldéran. Normalement, c'est à moi de prendre toutes les précautions pour que vous opériez avec un max de sécurités, surtout quand ces mêmes obligations m'empêchent de vous suivre sur le terrain. Soreyn, je ne te l'ai pas assez dit : tu es un beau Leader d'Unité !

- Merci, Aldie.

- Et moi, Colonel, je t'escorte chez toi, décréta Jarvyl en se levant. Je roule devant toi avec le van familial et j'essaye d'anticiper.

- Jarvyl, je…

- Ferme-la, s'il te plaît ! Ce soir, tu es mon invité, menacé, et je te protège. Demain, si mes propos t'ont indisposé, tu pourras me mettre un blâme, me mettre à pieds sans solde ou même me virer !

- Ne me tente pas. Merci, Jarvyl… Je n'ai jamais eu l'habitude qu'on décide pour moi, désolé.

- Reste en vie, pria Soreyn, c'est tout ce que l'on te demande !

Et Aldéran eut derechef un sourire amical à son adresse.

- Viens, Colonel, intima Jarvyl en posant une main sur son épaule.

- Non.

- Aldéran ! se récria encore le maître des lieux.

- Je ne pars pas avant la liqueur digestive. Et si je me fais arrêter pour contrôle alcoolémique, je dirai que c'est toi qui m'accompagne !

- Je me disais aussi, tout allait me retomber dessus, gloussa Jarvyl en apportant le plateau avec les liqueurs que ses amis préféraient.


Aldéran ayant immédiatement gravi les escaliers pour se rendre à sa chambre, Ayvanère était demeurée un moment avec le Leader de l'Unité Léviathan.

- Merci. Je devine que si tu l'as ramené personnellement…

- Il s'en est sorti tout seul, assura Jarvyl en lui étreignant les épaules de façon rassurante. Ton époux ne se laissera ni abattre – au propre comme au figuré – ni ne se cachera ! Nous sommes là, toi, pense à vos gamins car ils sont tout aussi menacés que vous.

- J'ai pris ces dispositions, il n'y a pas vingt-quatre heures. Nos fils sont bien les plus exposés ! J'espère que je m'inquiète pour rien. Mais, vu mon métier, vu celui de mon mari… Là, cependant, c'est hors normes… Et, avec ses élucubrations, Aldie est plus vulnérable que jamais. J'ai pris congé, pas pour nos gamins comme je le lui ai prétendu, mais pour enquêter moi aussi. Mon métier me prédispose naturellement à savoir qui a pris mon époux pour cible… Et là, je rame !

- Nous sommes tous sur le coup, et bien sûr ton beau-père. Et je suis certain aussi que le petit monde surnaturel d'Aldie ne le laissera pas tomber.

- Quoi, tu crois à ces résurgences de rêves ?

- Oui, et toi aussi !

Ayvanère inclina positivement la tête.

- Je suis certaine que c'est – que ce fut la réalité – que lui et moi avons vécu ces batailles. Mais je suis totalement incapable d'avoir le moindre souvenir. En revanche, lui, il fait le lien, et ça le perturbe !

Ayvanère renifla, un peu bruyamment, assez incorrectement, en raison de ses angoisses à fleur de peu.

- Pourquoi est-ce en cette période de menaces que mon mari est le plus perturbé… ? Je ne le reconnais pas. Il n'est pas là. Il n'est pas revenu des Ombres. Et je le sens sur le départ pour un autre lieu…

- Ca va aller, Ayvi. Aie confiance en ton époux. Il est tellement surprenant !

- Merci, Jarvyl. Et toi, tu pourras rentrer sans souci ?

- Personne n'a mis de contrat sur moi. Allez, repose-toi, dors, Ayvanère, cette nuit ton mari est sauf et tu peux être confiante dans le système de sécurité et surtout Lense !

- Merci, Lense !

La molosse eut un grognement amical, agitant sa longue queue, avant de se recoucher paisiblement pour se rendormir.

Et Jarvyl repartant pour son propre domicile, Ayvanère alla se coucher auprès d'un conjoint qui dormait à poings fermés.