Note : Comme j'ai une dizaine de chapitres déjà écrits (j'ai juste à les relire), je vais me tenir à un rythme d'un chapitre tous les cinq jours en cette période de fêtes~

Oh, au fait, le heaume qui couvre entièrement le visage de Bruce est celui du costume du DLC Cold, Cold Heart qui est juste, selon moi, un des meilleurs costumes de Batman.


Même sous l'aile de la chauve-souris, Joker sentait que la brise glaciale essayait d'engourdir son visage. Elle voulait faire de sa peau un masque en pierre de lune, mais sans succès : ce Pierrot s'évertuait à devenir Arlequin, coloré, hilare et extraverti. Et peut-être un peu funeste.

Après être passés par le vitrail détruit, ils s'étaient laissés chuter, parallèle à la falaise. Une secousse avait surpris le Joker, l'obligeant à resserrer son étreinte ; Batman aussi avait bandé son bras, le maintenant contre lui pour lui éviter de tomber.

En se repérant dans les contrastes de noir et d'argent, la chauve-souris avait visé avec sa griffe un lampadaire qui longeait une route. Une pression sur la détente, une prise solide, et il s'était éloigné de Blackgate avec le criminel sans qu'aucun policier ne remarque leur départ.

Les gants en cuir étaient un maigre réconfort dans ce blizzard, mais l'excitation du Joker allait jusqu'au bout de ses ongles, le réchauffant. La situation prenait un tout nouveau tour qu'il n'avait pas prévu et il avait hâte de voir son évolution.

Certes, Joker avait nourri un vif désir de vengeance contre ce justicier masqué, une envie irrépressible de l'éliminer, mais à présent, c'était différent : tout avait changé depuis que Batman l'avait sauvé au Royal. L'ironie avait été alors trop séduisante pour être ignorée : presque un an après l'avoir fait tomber dans une cuve de produits chimiques, Batman l'avait rattrapé quand l'explosion au sommet de l'hôtel l'avait projeté dans les airs. L'inconnu l'avait empêché de tomber. L'avait maintenu dans cette renaissance acide.

Joker avait été sincère en parlant de destin au docteur Quinzel.

Et maintenant, pour la seconde fois en ce 25 décembre, Batman le tenait contre lui pour le protéger.

Oui, Joker avait hâte de découvrir la suite de leur nuit, mais quoiqu'il arrive, il se jurait de rester maître de la situation.

Une fois à terre, sous le lampadaire livide, Batman rangea son grappin et inspecta les environs. Les issues devaient être bloquées plus loin sur la route, et il leur faudrait des heures avant d'atteindre Gotham à pied.

Même d'ici, ils pouvaient entendre les coups de feu qui pétaradaient comme des feux d'artifice. Au matin de Noël, de nombreux décès seraient à déplorer, pourtant, un seul compterait vraiment pour Bruce. Les autres n'avaient plus la moindre importance.

« J'étais persuadé que tu irais me livrer à la police, Batou.

— C'était un test ? »

Joker ne répondit que par un ricanement.

La télécommande intégrée sur le gantelet permit à Batman d'appeler la batwing, le recours le plus sûr pour s'éloigner.

D'ordinaire, Alfred pouvait le lui envoyer en ayant seulement besoin de ses coordonnées…

Les doigts crispés au-dessus du panneau de contrôle, Bruce suspendit son geste un instant, puis termina sa requête.

Joker s'était approché d'un petit bond, écrasant la neige en produisant un son de cristaux. Batman ignorait où aller et quoi faire de lui pour le faire parler. Des interrogations partagées, car le Joker fit la moue en demandant :

« Qu'est-ce que je vais faire de toi, maintenant ? » Son teint était toujours aussi pâle, sans la moindre morsure rouge ou bleue, ni sur ses pommettes, ni au bout de son nez. « Je sais : je vais te dire comment piéger et tuer Bane. Mais pas ici.

— Où, alors ?

— Au Royal.

— L'hôtel que tu as tenté de détruire ?

— Les criminels reviennent toujours sur les lieux de leurs crimes. »

Le bruit du jet le fit sursauter, mais quand il leva le visage vers le ciel, vers cet oiseau mécanique à la forme si particulière, Joker semblait assister à un véritable miracle de Noël.

« Je songeais à voler une voiture, mais je ne peux pas résister à ça ! » Il s'appuya sur l'épaule de Batman, et sur le ton de la confidence, ajouta : « prends garde à ce que je ne te la vole pas, Batou.

— Aucune chance.

— Oh, tu devrais te méfier : j'adore relever les défis. »


Même pour un 25 décembre, Gotham ressemblait à une ville fantôme.

Les congères étaient intactes : aucun enfant n'avait récolté un peu de leur ventre pour créer des bonhommes de neige, aucun adolescent, inspiré à détruire, n'avait piétiné leur corps scintillant.

Des traces de pas, boueuses et grises, maculaient bien sûr quelques trottoirs, et certaines prenaient même des teintes rouille, seuls passages des gangs qui rôdaient en cette nuit sainte.

Le silence dans le Royal s'accordait à cette peur qui poussait au confinement.

Il n'y avait plus personne dans l'hôtel ; tous les chandeliers, toutes les tables, tous les bouquets, tous les fauteuils, toutes les pièces, tous les étages, tout leur appartenait.

Le trou dans le toit en verre du hall, provoqué par la chute de l'Électrocuteur, invitait un froid terrible. Par chance, pour le confort des clients, l'établissement proposait une multitude de salons en suivant une mode victorienne : chacun était nommé avec une couleur et décoré en conséquence.

« Désolé, Batou, il n'y a pas de salon noir, donc ce sera ma couleur. » Déclara Joker en poussant la double-porte du salon vert.

Par chance, les nuances choisies pour la pièce étaient moins agressives et acides que celles utilisées par le clown : le papier peint était dans un ton amande, adoucie par les motifs en fleurs d'argent. Les rideaux, aussi épais que des courtepointes, avaient ce vert anglais élégant et sérieux. Des vases de lys blancs s'accordaient à des tableaux de paysages enneigés.

Le tout était trop sobre, trop lisse et Joker semblait presque déçu. À l'idée d'ajouter sa touche personnelle bientôt, il retrouva le sourire.

« Tu ne pourras pas rester ici indéfiniment, Joker.

— En fait, si : l'hôtel a été racheté par Sionis. Enfin, c'était moi, mais la carte bancaire était bien à son nom ! Je comptais le rembourser, avec l'argent récupéré à la banque. »

Banque qui appartenait à Roman Sionis…

Avec un éclat de rire, le Joker s'installa dans un des fauteuils en cuir noir, pliant d'abord ses genoux sous son menton, puis, ne jugeant pas la position assez confortable, il étira ses jambes pour croiser ses chevilles sur la petite table, heurtant le vase.

Si bien installé, il interrogea du regard Batman qui se tenait immobile.

« Allez, ne joue pas les timides ! Tu n'as pas besoin de mon accord pour t'installer. Si ? Non, ne t'installe pas là. Pas là non plus, pas ici, pas celui-là. » En l'ignorant, Batman se dirigea vers le fauteuil positionné en face. Le Joker se mit à faire de grands mouvements de bras : « je vous en priiie, cher Lord Baaatman, installez-vous ! Une brochette de moustiques avec ça ? Je sais que tu souris sous ton nouveau masque. D'ailleurs, pourquoi l'avoir changé ? Le froid gerçait tes lèvres ? D'ailleurs, puisque nous sommes entre nous, Batou, explique-moi : pourquoi la chauve-souris ? C'est une sorte d'animal totem ?

— Tu as déjà un plan pour Bane ?

— Ce que tu peux être têtu… T'es sûr que tu n'es pas policier de jour ? Non ? On dirait. » Il fut interrompu par la sonnerie de son portable. « Excuse-moi, c'est Harley.

— Harley ?

— La jolie blonde que tu as sauvée. Enfin, que tu étais supposé sauver. Tu te souviens ? Lunettes, assez jeune. »

Oui, il se souvint soudain du médecin qui l'avait l'intercepté pour lui indiquer le chemin.

« Vous êtes complices ?

— J'ai l'impression qu'elle m'aime "bien". »

Là, Batman avait besoin de comprendre, mais Joker continuait de pianoter sur son téléphone sans le regarder.

« Tu la connaissais déjà ?

— Oh non, mais on a discuté de choses et d'autres, elle s'est emballée et… oh, elle est tellement mignonne ! Si tu avais pris la peine de causer un peu avec elle, tu saurais combien elle est adorable. »

Batman n'en croyait pas un mot : cet homme était un diable sorti de nulle part qui avait volé le masque de Roman Sionis et pour se faire passer pour lui, une comédie qui avait fonctionné, puisqu'il avait dirigé les hommes de Black Mask pendant des mois. Toujours sous ce déguisement, il avait engagé des assassins réputés pour les envoyer après Batman, promettant une somme festive.

Batman ignorait à quel point le clown savait se battre, mais une chose était certaine : c'était un excellent manipulateur. Chaque phrase soulevait trop de doutes, alors la chauve-souris resta sur l'hypothèse que le docteur Quinzel et le Joker se connaissaient déjà.

Mais pour le moment, il y avait plus important.

« Joker. Je n'ai pas de temps à perdre. »

Le clown ne relevait toujours pas la tête, testant la patience du chevalier noir.

Pour le faire réagir, Batman donna un violent coup de pied dans la petite table. Le vase bascula pour de bon, échouant avec un tintement retentissant, crachant dans une gerbe d'eau les fleurs longilignes.

Au lieu de provoquer un sentiment de colère, le sourire du Joker s'élargit mais il ne répondait toujours pas.

« Bane.

— C'est vrai. Bane. La raison pour laquelle tu ne me tues pas d'abord. » Joker lança le téléphone sur le fauteuil à sa gauche. « Pourquoi, d'ailleurs ?

— À se poser question sur question, nous n'avancerons jamais.

— Il suffit que l'un de nous craque. Tu veux savoir mon plan, je veux savoir pourquoi Bane est prioritaire. C'est dommage : tu es le plus coincé de nous deux. En termes d'humour aussi d'ailleurs. »

Joker joignit le bout de ses doigts, les faisant rebondir silencieusement les uns contre les autres. Sous la lumière vive du lustre, il restait calme, permettant à Batman de le détailler.

Il avait cru tout d'abord que la peau de craie du clown était du maquillage, mais malgré les zones où la peau était encore un peu beige, le soi-disant maquillage se prolongeait jusqu'à la racine des cheveux, des oreilles grises, se répandant jusque sous le col de la chemise. Les gants noirs ne permettaient pas d'analyser les mains, mais Batman n'aurait pas été surpris de voir le même teint malade.

De même que pour les lèvres et les yeux, le vengeur en venait à se demander si c'était réellement un artifice et, si oui, à quel point c'en était un.

Sans oublier cette couleur de cheveux. Les sourcils étaient à peine plus sombres, mais ils étaient verts aussi, tout comme… oui, Batman en était persuadé, tout comme les cils.

Cette apparence était authentique.

Le silence soudain était étouffé par les flocons projetés contre les fenêtres, entraînés dans ce vent délirant. Combien de citoyens avaient réussi à trouver le sommeil en cette nuit à la fois sainte et maudite ? Quand certains devaient arpenter les ruelles, des barres d'acier glacées dans leurs mains, d'autres tremblaient plus de peur que de froid sous leurs couvertures. La semaine dernière, un témoignage relayé par les médias avait pincé le cœur de Bruce : Sammy, gothamite de 7 ans, pleurait à chaudes larmes parce qu'il avait peur qu'un méchant fasse exploser le traîneau du Père Noël.

Au milieu de ce désespoir collectif, Joker semblait être le seul à vivre un réel Noël qui le comblait de joie. Même s'il s'agissait d'un Noël à sa façon.

Le clown finit par se lever, lassé de ce jeu du silence :

« Tu sais ce que j'avais prévu, ce soir ? En quel honneur je donnais cette petite fête ?

— C'était une émeute.

— Tout dépend du point de vue. Je savais que tu voudrais affronter Bane : sans qu'il ne m'explique pourquoi, il m'a dit qu'il t'attendait. J'avais organisé toute une installation où je me serais assis sur une chaise électrique connectée à un moniteur cardiaque qui aurait compté les pulsations du cœur de Bane. » Batman plissait les yeux. « Chaque battement aurait rechargé les batteries de cette chaise électrique.

— Si je ne tuais pas Bane, tu mourrais, et pour te laisser vivre, je devais tuer Bane.

— Bingo ! Tu n'aurais pas eu beaucoup de temps pour te décider, d'ailleurs : le rythme cardiaque de Bane t'aurait laissé une poignée de minutes, tout au plus.

— … Tu es malade. »

Sa remarque arracha un rire hilare au Joker.

« Ç'aurait été extraordinaire, Batou ! Mais quand tu as pendu cet homme à cette gargouille…

— Il est donc mort… » Murmura Bruce tout bas. Joker ne l'entendit pas, continuant :

« … et fracassé le crâne de six ou sept autres, j'ai compris que ce petit spectacle n'aurait pas eu grand intérêt : tu aurais tué Bane sans la moindre hésitation.

— Et je t'aurais tué juste après.

— Tu n'aurais pas essayé de me sauver ? J'aurais lutté pour mériter cette seconde chance.

— Je ne t'aurais pas sauvé ! »

Il s'était levé en hurlant. Son visage était totalement caché par ce heaume sombre, mais ses épaules crispées, ses poings serrés trahissaient son état.

Il ne s'était pas retourné en quittant ses adversaires, mais maintenant, il avait la confirmation : Bruce avait tué. La règle avait été brisée pour qu'il devienne ce dont Gotham avait besoin.

Un baptême douloureux.

« Je ne t'aurais pas sauvé. » Articula Batman comme si le mot-même le dégoûtait. Il saisit alors le col du clown qui sentait l'amusement lui chatouiller les joues.

Joker posa ses mains sur l'avant-bras solide, passant sa langue sur ses lèvres :

« Alors pourquoi tu l'as fait la première fois ? »

Le poing qui serrait sa chemise, qui tremblait à quelques centimètres de son cœur, résista à la vague de colère. Les tremblements se stabilisèrent, puis disparurent.

Selon l'avis du Joker, le costume de la chauve-souris était ridicule, mais il devait reconnaître une chose : cette brute masquée était douée pour prétendre être en pierre.

Mais enfin, il ne portait qu'une armure. Une armure avec des failles.

Les doigts du clown s'enfoncèrent un peu plus.

« Quelque chose a changé. Tu n'avais encore jamais tué, et ce soir, tu as enfin compris que ton code n'avait aucun sens. » Joker posa son index sur sa propre bouche, puis son majeur, les teintant de rouge avant de les présenter au vengeur. « Est-ce que tu déposeras quand même deux roses dans Crime Alley au prochain anniversaire ? »

Le clown fut balancé en arrière.

Il avait de la chance : Batman aurait pu le jeter vers la baie vitrée, mais il l'avait jeté vers un coin du salon.

Joker bascula contre une des tables du fond. La nappe verte glissa et l'emporta à l'autre bout de la surface. S'il avait voulu se relever, il n'en eu pas l'occasion : Batman venait de se jeter sur lui.

Sous l'impact, l'arrière du crâne du criminel heurta le plateau dur de la table. La douleur causa un soubresaut dans ses poumons gonflés de rires :

« Vas-y, Batou ! Vas-y ! Ça fait combien de temps que tu gardes ça sur le cœur ? T'as dû vivre une adolescence morose ! Tu t'automutilais ? T'avais une sexualité perturbée ? Tu te droguais ? » À chaque question, il se recevait un coup de poing dans la mâchoire, mais Batman n'arrivait pas à le réduire au silence.

« À qui d'autre tu l'as dit ? À QUI D'AUTRE ?!

— Tu penses que j'ai partagé ton secret avec Bane ?! » Cette idée le faisait mourir de rire, à tel point qu'il devait s'accrocher aux épaules de la sentinelle en colère. « Je ne savais même pas que Mister Univers était au courant ! Bane n'a pas eu besoin de moi ! »

Incapable de gérer sa fureur autrement, Batman le souleva avant de le plaquer brutalement contre la table. Il espérait entendre l'os occipital heurter la surface, mais le fou rire résonna bien plus fort.

Bruce Wayne ressentit soudain une grande, une immense lassitude. La force que lui conférait l'identité de Batman s'évanouit, l'abandonnant dans un Gotham condamné.

Et Joker, lui, continuait de se moquer, de jubiler.

Les mains épaisses n'eurent pas plus d'ardeur que celles d'un fantôme. L'étau des doigts devint spectral.

La prise se relâcha en même temps que le sens de toutes ses convictions échappait à Bruce.

L'odeur du bois ciré lui rappelait vaguement la propreté du manoir ; rien qu'un souvenir déjà. Sa cape étalée sur la table adoptait une forme d'aile brisée, abîmée par les luttes et le froid.

Joker demanda d'une voix douce :

« Qu'est-ce que Bane t'a fait ? Comment est-il devenu celui qui a brisé Batman ? »

Le plafond était peut-être haut, il était alourdi par les moulures au blanc impeccable. Ils pesaient sur les épaules de l'homme masqué qui éprouva alors le besoin de s'allonger. Posant un coude sur la nappe froissée, Batman bascula doucement sur le dos. La dureté de la table ne le dérangeait pas, pas plus que la soudaine proximité avec son ennemi.

« Il a tué le dernier membre de ma famille. »

En attendant cet aveu, court mais essentiel, Joker s'était redressé sur un coude. Pendant un instant, le clown eut un air grave, puis, fidèle à lui-même, il se mit à sourire de cette façon surnaturelle :

« Tu as eu une sale journée. Une nouvelle sale journée et tu n'y es toujours pas habitué. »

Le moment de faiblesse passait. Batman se releva et quitta la table, réajustant ses gantelets devant la fenêtre aveuglée par la tempête.

« On dirait que tu t'y connais.

— En sales journées ? Je suis malheureusement et heureusement un expert.

— "Heureusement" ? »

Ce fut au tour du Joker de se lever. Son pas glissa jusqu'à son semblable pour partager la vue du bruit qui tourbillonnait dehors.

« Je te comprends plus que tu ne l'imagines.

— Qui as-tu perdu ?

— Batou, ce n'est qu'une mauvaise journée ! » Il venait d'occulter la question, gardant ses secrets confinés. « C'est notre lot commun à tous : Gotham est comme ça ! » Combien de crimes avaient été commis en cette seule nuit ? Combien de flics corrompus au G.C.P.D. ? Quel maire avait été honnête avec ses citoyens ces dernières années ? Joker désigna la fenêtre d'un mouvement dramatique. « Non, c'est injuste : le monde entier en psychotique, comment y survivre sans craquer ? L'ordre et la raison sont tellement fragiles et n'apportent aucun réconfort. Laisse ces traumatismes derrière toi, Batman, affranchis-toi de ces deuils !

— Je ne peux pas les oublier.

— Pourtant, il n'y a rien de plus cruel et de plus douloureux qu'un souvenir. » Comme un vieux pote, Joker passa son bras sur les épaules de Batman, le secouant amicalement. « Tu verras comment tu te sentiras bien mieux après. Quand on se moque de tout…

— Je n'ai pas envie de rire. Je veux venger le second père que j'ai perdu. » Il avait murmuré. Joker s'était tu à temps pour l'entendre.

Batman dégagea le bras du clown, mais ce dernier se mit à le suivre comme une ombre.

« Écoute, Batou, je ne suis pas en très bons termes avec Bane. Je pense que tu t'en doutais vu qu'il a essayé de nous tirer dessus avec un lance-missile, nous laissant peu de chances d'en réchapper. Flash news, oui : il ne te visait pas seulement. Mais mon idée pour l'approcher comptait un leurre : toi.

— Tu veux lui faire croire que tu m'as capturé ?

— Je n'ai jamais pratiqué la chasse à la chauve-souris, mais je suis sûr que je suis doué.

— Tu voulais me tuer. Tu as engagé Bane pour ça, pourquoi me livrerais-tu si tu réussissais à me piéger ?

— Pour me faire pardonner. Tu sais, j'ai tant de lubies qui gâchent des amitiés prometteuses, tant de… délires qu'on ne questionne plus ce que je décide de faire ou non ! »

Il y avait une certaine logique dans cette réflexion chaotique, mais Batman restait méfiant.

« Ouiii, je sais, il ne laissera pas amadouer si facilement, et il est probable qu'on rencontre certains de ses hommes avant de te livrer à lui.

— Je remarque surtout une chose : tu es le seul commanditaire de ce plan.

— Batou, tu m'as sauvé la vie. Sais-tu pourquoi je me serais exposé au danger sur cette chaise électrique que tu ne verras malheureusement jamais ? Ce qui, au passage, me mine le moral comme pas possible, mais sais-tu pourquoi ? Parce que j'ai une entière confiance en toi. » Il tapa le torse de Batman du bout de l'index. « C'est trop demander que ce soit réciproque ?

— Oui. »

Cette réponse le fit éclater de rire :

« Pourtant, je n'ai jamais trahi ton secret. Je ne sais pas comment Bane a découvert qui tu étais sous ton masque, mais aucun des assassins que j'ai engagés n'a eu cette information.

— La mission aurait été plus facile.

— Pourquoi j'aurais rendu le travail plus facile ? »

Batman resta stoïque.

Si la nuit était bien entamée, le soleil ne se lèverait pourtant pas avant plusieurs heures. D'autant que la tempête empêcherait son ascension et ce temps morose s'étirerait peut-être sur une semaine complète.

« Comment as-tu… ?

— Comment j'ai su ? Quand on a une idée fixe, on l'analyse sous toutes ses coutures. Ta mâchoire était la seule partie qui n'est pas cachée. Il a fallu bien sûr de bonnes photos. Et il se trouve que Bruce Wayne apparaît souvent dans les médias… Si les paparazzis photographiaient plus souvent ton dos ou ton derrière, je cogiterais encore. »

Une plaisanterie qui rappela Batman à un autre problème : qu'allait-il advenir de Bruce Wayne ?

À cette heure, le manoir devait être encore vide. Les autres domestiques, plus anonymes, reviendraient au matin du 26 pour reprendre leurs tâches, et s'ils ne sont pas congédiés avant, ils respecteront une minute de silence pour honorer la mémoire d'Alfred Pennyworth, cet homme extraordinaire qui avait tout sacrifié, en vrai majordome, en vrai ami, pour le petit Bruce Wayne devenu grand.

Bruce Wayne devenu Batman.

La scène de crime ne pouvait rester en l'état. Devait-il laisser Alfred sous les décombres et le priver d'une sépulture ? Ou devait-il « modifier » la mort de son père de substitution ?

Peut-être… Peut-être que Bruce Wayne mourrait aussi ?

« Contacte Bane, invente-lui ce que tu veux. Je prendrais une décision quand je connaîtrais la réponse.

— Tu t'isoles dans ta grotte ? Tu vas méditer la tête en bas ou tu es raisonnablement chauve-souris ? »

Batman ne répondit pas ; il quitta le salon vert en ombre morne, s'enfonçant dans le corridor où deux corps, victimes du Joker, étaient encore pendus au lustre. Des bandits pourtant aussi musclés que des catcheurs professionnels.

Le Joker avait voulu représenter un tableau sentimental : des guirlandes dorées ligotaient leurs mains, les obligeant à se tenir comme s'ils dansaient. Le vice avait été poussé au point qu'ils avaient tous les deux de larges sourires crispés.