Joker avait adopté un nom qui évoquait la chance, l'atout, le coup sauveur. À condition de savoir jouer.
Le cylindre de son revolver avait porté six balles : une première avait foncé vers la nuit pour faire peur aux hommes de Bane, les cinq autres s'étaient logées dans leur crâne. C'était une chance que Black Mask ait envoyé cinq tireurs quand il restait justement, dans la poche de poitrine du veston vert, cinq munitions, mais ils auraient besoin d'une dose de chance supplémentaire pour pouvoir riposter et s'en sortir indemnes.
D'un brusque mouvement, Joker poussa Batman à l'épaule pour le projeter derrière un conteneur à déchets, assez large pour les cacher tous les deux. Ils entendirent les balles entamer le métal de leur abri. Presque assis sur des cartons abîmés et une neige sale, Joker et Batman se collaient au mur de briques.
Une carcasse de poulet avait été oubliée sur leur droite ; le chien avait eu le temps de fuir, ignoré par le groupe d'assaillants.
« Ils n'avancent pas. » Murmura Batman en observant à travers le conteneur, capable de voir l'empreinte thermique de chaque individu.
« Tu peux les voir ?! Je savais que tu pouvais voir à travers les obstacles ! Je le savais ! » Jubila le Joker en chargeant son arme. « Dis-moi où ils se trouvent, que je leur rende la pareille ! »
Batman ignorait après qui ils en avaient : le Joker pour avoir usurpé l'identité de Roman Sionis ? Ou lui, pour avoir fait arrêter leur patron plus tôt dans la nuit, même pour une courte période ? D'ailleurs, peut-être que Sionis était déjà sorti du commissariat grâce à ses avocats, et ce, sans même être passé par la case cellule.
La mort de Bane était une telle priorité que Batman n'avait pas encore réfléchi au sort de ce parrain de la pègre. Le commissaire Loeb étant mort et le Joker ayant perturbé les organisations de Black Mask, le pouvoir de Sionis serait certainement affaibli pour les prochaines semaines à venir…
Deux des cinq hommes armés étaient en train de s'approcher, prêts à contourner le conteneur. Batman prévint Joker, mais si le clown se penchait, il serait exposé à cinq ennemis attentifs.
Juste au-dessus de la poubelle imposante, un escalier de secours d'incendie zigzaguait sur la façade du bâtiment. Ces balcons en métal, reliés les uns sur les autres, pourraient être leur voie de sortie. Ils pourraient fuir par les toits…
Ou Joker pourrait avoir une meilleure position pour abattre les mercenaires…
Non, il y avait eu assez de morts pour cette nuit.
Avec maîtrise, Batman passa un bras autour du torse du Joker et lança deux batarangs qui volèrent en direction de ceux qui s'approchaient. La batgriffe atteignit le quatrième balcon et s'accrochant à la rambarde. Profitant de la surprise des tireurs blessés par les chauves-souris en acier, Batman se laissa porter jusqu'à leur point de fuite, emportant le Joker.
Hilare, le clown libéra un de ses bras et tira à quatre reprises sur le groupe. Une seule balle réussit à atteindre une tête assombrie par un masque. La mitraillette tomba lourdement au sol, suivie du corps.
Le deuxième homme qui s'était approché se précipita, et, avec les autres membres, ils ouvrirent le feu. Par miracle, l'ascension du Joker et de Batman était trop rapide pour cette dernière slave de balles.
Avant qu'ils n'atteignent le quatrième étage, Batman sentit un coup l'atteindre vers le flan.
La plate-forme était instable et, les balles ricochant contre les tiges, la rambarde, les briques rouges, le danger menaçait toujours. Joker tendit à nouveau le bras pour répliquer une dernière fois, mais Batman lui rabaissa.
« Montons. »
Il lui saisit le poignet et l'entraîna vers le sommet enneigé de l'immeuble.
Les coups de feu continuaient de résonner sans qu'aucune fenêtre ne s'allumât sur la façade. Avec le vacarme, les gens ne dormaient plus : ils faisaient les morts.
Des fenêtres devaient certainement donner sur des chambres, contraignant les occupants à se lever pour se réfugier dans la salle de bains. Plutôt dormir dans une baignoire que dans un lit avec le risque d'être tué par des balles perdues.
La chauve-souris visa à nouveau avec la batgriffe, qui s'accrocha cette fois au rebord du toit, et emporta le clown.
Projeté sur la neige au sommet, le Joker roula en se tenant les côtes, hilare. Sa joue se retrouva contre une couche glacée, aussi livide que sa peau.
Batman passa également une main contre ses côtes, mais pour une raison différente : le renfoncement qu'il toucha confirma qu'une balle avait failli se loger au-dessus de sa hanche. Par chance, il n'en resterait rien à part peut-être une ecchymose.
Il était temps qu'il fasse arriver une armure intacte par batwing…
Ils étaient à trois cents mètres du Royal Hotel et, d'ici, ils pouvaient voir sans peine les impressionnantes tours de l'établissement, piliers de richesse réunis par le bar en forme de soucoupe et qui semblait suspendu dans le vide.
Joker se releva et Batman remarqua qu'il tremblait : la brise était particulièrement violente en altitude, le froid devenait alors insoutenable. Il y avait aussi cette hilarité, l'adrénaline…
« Je crois que Sionis t'en veux aussi, Batou ! Qu'est-ce que tu lui as fait ?
— J'ai détruit sa réserve de drogue à l'église et je l'ai livré au G.C.P.D. plus tôt dans la nuit.
— Oooh-oh ! Le traitement ultime pour un criminel comme Sionis ! Oui ! » Son gloussement était saccadé, entrecoupé de frissons. « Il rentrera plus vite chez lui qu'un flic revient de sa pause café ! Ce que tu as fait n'a servi à ri-en ! »
Le ciel ne devenait pas plus clair, mais l'indigo commençait à brûler dans une nuance plus orangée. Les flocons s'étaient remis à tomber, rendus cinglants par le vent. Les dents du Joker avaient le même mordant.
« Mais… Je peux le séquestrer à nouveau, si tu veux ?
— Ça ira. » Grogna Batman en se dirigeant vers le bord de l'immeuble. Le groupe engagé par Sionis avait dû se disperser pour les atteindre d'une façon ou d'une autre, car la ruelle en contre-bas était déserte.
Après Bane, Black Mask allait également apprendre que Batman était aux côtés du Joker cette nuit.
Est-ce que ce duo inspirerait la peur que Batman cultivait depuis deux ans ? Est-ce que les grands criminels allaient trembler au fond de leur lit, le front froid et les phalanges transformées en morceaux de marbre à l'idée que deux dingues s'alliaient ?
Folie et justice. Une idée étrange qui traversa l'esprit de Batman, mais il secoua la tête pour s'en débarrasser :
« La nuit va bientôt finir. Alors à moins que Bane t'ait déjà contacté…
— Non. Tu peux rentrer dans ton manoir et faire ton richou, Batou. On se verra ce soir! » Joker commença à rejoindre l'échelle pour descendre, mais il remarqua que Batman n'avait pas bougé. « Qu'est-ce qu'il y a ? T'en as pas eu assez ? Rentre, va enfiler un peignoir Dior, mange du homard et couche-toi à côté de trois mannequins d'Europe de l'est, je ne sais pas ! L'emploi du temps de Bruce Wayne !
— Bruce Wayne est mort.
— Oh ! Toutes mes condoléances. Tu vas assister à ton propre enterrement ? Attends, ça ne m'intéresse pas… Sauf si je suis sur ton testament ! Dans ce cas, je peux faire un effort. » Il lui désigna de la main les tours de l'hôtel : « mais si tu n'as nulle part où aller, je crois qu'il reste des chambres libres au Royal. Et crois-moi, Batou, je serais ravi d'accueillir un compère.
— Nous ne sommes pas compères.
— Hum. Tu es Batman depuis… quoi ? Deux ans ? Je suis Joker depuis un peu plus d'un an. Nous sommes des jeunes à côté du Pingouin ou de Sionis ! On a beaucoup à apprendre… comme on a beaucoup à leur apprendre. »
Le visage du clown rayonnait malgré le froid qui agitait ses cheveux, paralysait ses joues. Batman restait imperméable à son enthousiasme, gardant la mâchoire scellée.
Joker se mit à soupeser le revolver qu'il avait encore en main. Il restait une balle.
« Ça t'est déjà arrivé d'avoir un flingue en main et ne pas savoir si tu voulais tuer toutes les personnes autour de toi ou te faire sauter la tête ? »
D'une chiquenaude, il fit valser le cylindre, accordant une danse à l'ultime balle. La ronde n'était pas encore finie que Joker plaça le bout du canon sous le menton de Batman, mais il changea d'avis et dirigea l'arme au bord de sa bouche. Avant qu'il ne tente d'appuyer sur la détente, Batman frappa la main armée.
« Je t'accompagne au Royal et resterai dans les alentours. Avant ce soir, tu me donneras toutes les informations dont j'ai besoin et je traquerai Bane. Seul. »
Il dépassa le Joker, qui riait aux éclats, et visa le bâtiment voisin avec la batgriffe, attendant que son partenaire le rejoigne.
Il avait hâte de retirer son armure et de prendre un peu de repos.
Les chambres des sept premiers étages de chaque tour étaient toutes occupées par les hommes de main du Joker, mais un monde les séparait du leader fou : une série d'étages qui graduaient Gotham jusqu'au ciel.
S'il suspectait les raisons, Batman ignorait le but de cet isolement, de ce territoire gardé.
Peut-être que le Joker se protégeait des éventuels traîtres qui se cachaient parmi les avaleurs de sabre et les acrobates ? Peut-être que, conscient de son humeur instable, il restait à l'écart des clowns et des mimes ?
Peut-être qu'il faisait de la place pour son invité masqué ?
Non, c'était absurde.
« Il n'y a qu'ici que tu peux retirer ton masque. » Assura Joker en poussant la double porte qui menait à la piscine sous la suite royale. « Personne ne monte jusqu'ici, tu es le seul à pouvoir venir. Mais ne te fais pas d'idée, Batou : je garde la suite. Toi, tu es déjà habitué au luxe. »
L'armure intacte avait été déposée par la batwing sur un des derniers balcons de la tour est, et, si le Joker disait vrai, personne d'autre qu'eux ne pourrait y avoir accès.
Dans la piscine, l'eau murmurait ses clapotis, ce langage humide qui relaxait l'esprit. Liquide et chaude ici, elle narguait les gouttes frigorifiées, agglutinées au rebord des fenêtres qui filtraient avec le ciel et ses sacs de coton.
Près des bassins entourés de monsteras, ces plantes vertes aux feuilles gigantesques, des traces de lutte étaient encore visibles : un carreau fissuré, un peu de terre renversée, une statue abîmée… Batman avait assommé une quantité d'ennemis ici, juste avant de confronter Joker pour la première fois sans le masque de Roman Sionis.
Était-ce vraiment arrivé la même nuit ? Une poignée d'heures auparavant ? Il n'en revenait pas…
Deux escaliers menaient aux baies vitrées de l'autre côté de la salle d'eau et, sous les bassins, des douches et des vestiaires s'alignaient sous un préau de marbre. Pour accentuer — encore et toujours — la richesse des lieux, l'eau des piscines se déversait ici en petites cascades, fins rideaux en perpétuel mouvement. L'odeur de chlore restait discrète, couverte par celles des savons et des sels de bain.
Joker montra une des extrémités du couloir de douches et annonça :
« Je vais de ce côté. Toi, tu peux prendre celui-là. »
Même sous le masque, Batman ne pouvait cacher sa surprise. Il s'apprêta à protester avant de remarquer que Joker avait retiré son bonnet de Noël, son manteau et qu'il était en train de dénouer sa cravate. Il aurait continué à se déshabiller si Batman ne s'était pas détourné dans l'intention de remonter les escaliers. Une tentative de fuite qui fit éclater de rire le clown :
« Oh, tu es pudique ? Tu peux aller ailleurs, enfin, si tu veux prendre le risque d'être vu par un de mes hommes.
— Tu as dit qu'ils ne devaient pas monter dans ces étages.
— Mais est-ce qu'ils m'obéiront ? Je ne les connais pas encore très bien, Batou. Certains peuvent être tentés de venir et fureter dans une des chambres, alors qu'ici, il faudrait qu'ils descendent les escaliers en étant à découvert, ou bien qu'ils se placent aux fenêtres qui sont à… laisse-moi réfléchir… 345 mètres d'altitude. Dans tous les cas, ce serait du suicide ! J'attends bien une tendance suicidaire chez mes hommes, mais pas la bêtise ! »
Le veston et la chemise étaient maintenant au sol, mais Batman regardait vers l'escalier, ce qui continua de faire rire le Joker :
« Tu sais, je me demande de quoi tu as le plus peur : me montrer ton visage ou ton derrière ! Allez, je suis sûr que tu exagères et que tu n'as pas à rougir. Je te fais confiance, tu as fait attention en cette période de fêtes : pas trop de champagne, pas trop de caviar. Allez, Batou ! Tu crains peut-être que le Père Noël passe devant la fenêtre au moment où tu n'auras plus de masque ? Ou Saint Nicolas ? Ne t'en fais pas pour ça, Batou, je fais fuir tous les saints ! »
Joker s'en donnait à cœur joie pour se moquer, pourtant, il éteignit toutes les lumières. Un geste que Batman apprécia, même s'il ne l'aurait pas avoué.
Les ténèbres devinrent alors totales, à l'exception des lueurs de Gotham depuis l'extérieur et des indications de sortie de secours qui étalaient leurs couleurs glauques sur le carrelage.
La chauve-souris se retourna lentement, inspectant la salle d'eau qui n'était pas encore assez sombre à son goût. Au moins, le Joker avait disparu derrière le mur qui délimitait les douches pour finir de se déshabiller.
Finalement, après s'être installé sur un des bancs, Batman commença à retirer son armure. Elle était vraiment abîmée et, au fur et à mesure qu'il se débarrassait des éléments de cet exosquelette, il évaluait mieux les dégâts de cette longue nuit : le fin revêtement en métal ressemblait par endroit à de la simple peinture écaillée, et le tissu ou la toile, par endroits, était totalement dévoilé.
Un son métallique résonna soudain derrière la cascade, comme si un scalpel était tombé sur le carrelage.
« Hé hé, mince, j'avais oublié que j'avais caché ça là ! Ça t'arrive aussi, Batou, d'avoir des armes ou des gadgets dont tu ne te souviens plus ? »
D'un coup de pied, le Joker expédia la lame vers les fenêtres ; elle glissa, argentée et lumineuse, avant de percuter une statue en bronze.
Batman poussa un soupir et se mit à réunir les pièces de son armure. Inutiles de les mettre dans un sac de linge, elles devraient être recyclées, tout simplement, car leur réparation demanderait trop de ressources.
Batman entendit un froissement de tissus et le Joker râler à propos de cet abruti qui lui avait vomi dessus. Les derniers vêtements furent jetés dans un sac et l'odeur amère disparut.
Tout en gardant son masque, il se débarrassa du justaucorps sous l'armure. Puis, nu à un détail près, Bruce hésita, les doigts placés contre sa mâchoire.
« Est-ce que tu as besoin d'aide, Batou ?
— Non. »
Joker avait juste passé la tête, si pâle qu'il attirait le peu de lumière sur lui. Bruce aurait aimé qu'il ne se penche pas comme ça pour l'observer, même si les lumières étaient éteintes.
En voyant les yeux blancs du masque luire, Joker se moqua à nouveau :
« Tu crois vraiment qu'il y a des caméras, Batou ? »
La seule réponse qu'il entendit fut un grognement.
Bien sûr qu'il n'y avait aucune caméra dans la piscine de l'hôtel, encore moins vers les douches dissimulées, mais il n'avait encore jamais retiré son masque en dehors de la batcave. Encore moins devant quelqu'un d'autre qu'Alfred…
Et puis, même si Joker connaissait son identité, dévoiler son visage était un geste presque… intime.
Soudain, Batman entendit les robinets des douches siffler un à un : les pommeaux suspendus, transformés en gueules de dragons, crachèrent des jets d'eau chaude, même bouillante, pour lever une vapeur plus épaisse qu'une brume d'octobre.
« Là ! Même toi tu ne te verras plus ! »
Le rire retentit et, au contact des surfaces lisses, il éclata en échos, se multipliant.
Convaincu, ou peut-être trop fatigué pour lutter davantage, Batman finit par retirer son casque.
La tache de sang sous sa bouche qui avait séché rendait sa peau rigide. Il voulait aussi effacer cette marque de rouge à lèvres une bonne fois pour toutes.
Alfred ne l'aurait pas laissé faire un pas dans le manoir sans un passage à la salle de bains.
Les gouttes étaient brûlantes et il lui fallut plusieurs minutes pour s'y habituer, mais il y avait au moins un réconfort : elles tombaient avec tant de force qu'elles massaient ses muscles douloureux, capables de nettoyer n'importe quel mal physique.
L'odeur de savon lui rappela une chose que Joker avait dite avant que Batman n'atteigne la suite pour leur première confrontation :
« Quand je suis venu pour t'affronter, avant que tu sois envoyé à Blackgate, tu étais dans la suite. Tu as parlé de la salle de bains qui proposait plusieurs savons et tu plaisantais, en disant que toi, il te suffisait d'un bain d'acide… Qu'est-ce que tu voulais dire ?
— Hm. Ce que je voulais dire à part que j'avais pris un bain d'acide ? »
Comme d'habitude, Joker répondait à une question par une question, mais de façon surprenante, sa voix était devenue apathique, ne trahissant aucune émotion.
Il était plus facile de se déshabiller que de mettre ses secrets à nu…
« Tu veux dire que tu es instable au point d'avoir sauté par toi-même ?
— Non. Je suis tombé dedans à cause de toi. »
Batman sursauta. Son premier réflexe fut de mettre en doute la révélation du Joker :
« Tu mens.
— Oooh, vous êtes donc plusieurs à voleter dans Gotham déguisés en chauve-souris ? Tu as combien de frères, alors ? »
Toujours sur la défensive, le chevalier rétorqua :
« Un visage comme le tien, je m'en serais souvenu. »
Cet entêtement à nier fit éclater de rire Joker et, à sa voix, Batman comprit qu'il s'était rapproché :
« Tu es tellement paaaar-fait, Batou, hein ? Tu n'as jamais fait aucune faute. Aucun dérapage. Et pourtant, tu m'as fait déraper sur cette passerelle ! »
Le cri se répéta en échos, paralysant Batman.
« Tu ne te souviens pas, hein ? Un maque rouge ? En forme de cloche ? Je me souviens bien, de mon côté, il était assez lourd, mais j'étais trop las pour m'en plaindre.
— Un masque rouge ?
— Tu as déboulé de nulle part ! Tu te rends compte ?! Une chauve-souris d'un mètre 90 avec des griffes comme ceux d'un rapace ! »
Batman laissait les gouttes l'assourdir ; elles imitaient le bruit que Joker décrivait quand l'eau l'avait englouti. Une eau différente de celle de la douche, car l'acide grignote, ronge et corrode.
« Quand j'ai retiré cette saleté de cloche, j'ai vu mon reflet dans une flaque. Oh, c'était hilarant, Batou ! Hilarant ! Je ne sais même plus quelle était ma couleur de cheveux ! J'ai peut-être toujours été comme ça ! C'est drôle, non ?
— Non, je ne trouve pas… »
Il avait murmuré trop bas ; Joker ne l'avait peut-être pas entendu.
« J'aurais dû avoir peur de perde mes dents, mes gencives me faisaient tellement mal, mais j'avais des démangeaisons sur tout le corps et je n'arrivais plus à penser. »
Une sensation qui l'avait excité et avait fini par le rendre fou, conclut Batman en silence.
« … et donc, tu as voulu me le faire payer en engageant ces assassins…
— Pas du tout ! » L'hypothèse était délirante et Joker s'insurgea. « Je veux te tuer uniquement parce que tu fous mes plans en l'air ! Tu fais des vies de Cobblepot, de Falcone et de Sionis un enfer depuis deux ans, je savais que je serais aussi dans ton collimateur. Mais je te connaissais avant que tu ne me connaisses, c'était mon coup d'avance ! »
Il venait de s'éloigner, sans rien ajouter de plus.
Le débit de l'eau faiblit avant de se tarir, et Joker s'éloigna vers les baies vitrées. À peine séché, il s'emmitoufla dans un des peignoirs que le Royal laissait à disposition des vrais clients.
Batman l'imita, fermant les robinets et enfilant un peignoir. Tout en rejoignant le Joker, il serra le cordon autour de sa taille.
Il y avait assez de clarté pour qu'il se rende compte, sans le moindre doute cette fois, que le visage du Joker n'était pas un maquillage. Il devait l'accentuer, certes, mais ses lèvres étaient réellement rouges, le contour de ses yeux sombre, et malgré la chaleur, son teint semblait toujours aussi pâle.
« C'est donc de ma faute.
— Tu m'as mal compris, Batou : ce n'est pas toi qui m'a créé, ce sont eux. Tout comme ils t'ont créé toi ! »
Bruce aurait aimé être en désaccord, mais ç'aurait été mentir, ç'aurait été nier le symbole qu'il avait imposé à Gotham depuis deux ans.
« Est-ce que tu imagines les possibilités ? Ensemble ? La police nous déteste, les grands parrains — qui, à eux tous, n'ont pas la classe de Marlon Brando, tu peux le reconnaître — nous détestent, mais on a changé Gotham. Impossible pour eux de revenir plusieurs semaines en arrière ! »
Batman se souvenait comment le Pingouin avait fui dans sa cabine. Il se souvenait comment, excédé, Bane avait attaqué le Joker qui l'avait pourtant engagé. Criminels avec ou sans bagne, avec ou sans uniforme, ils étaient perdus, totalement démunis face à ces deux dégénérés, l'un avec son costume de chauve-souris et ses gadgets acérés, l'autre avec ses explosifs, ses feux d'artifice du 4 juillet et son sourire rouge.
Le Joker lâcha un ricanement, dévoilant ses dents comme s'il voulait mordre Gotham, puis, il haussa les épaules. Le ciel devenait plus clair, le jour se levait. C'était l'effet d'un rideau pour deux énergumènes nocturnes comme eux.
Alors que Batman réfléchissait aux paroles du fou, ce dernier s'éloigna vers l'ascenseur qui menait à la suite :
« Ceci dit, t'emballe pas : je te considère comme un égal, Batman, mais je garde la suite royale. »
