Pendant que le vin chaud mijote, je poste ce chapitre, et si je n'ai aucune envie de souhaiter une bonne année, je vous dis quand même : bonne chance et bon courage pour 2021 !


Le Gotham Cinema était devenu un établissement fantôme.

Les portes de l'entrée ne donnaient que sur ce même silence.

Batman inspecta chaque pièce, mais sans rencontrer personne. Certaines pellicules étaient pourtant installées, prêtes à être projetées ou à être rembobinées. Les machines à pop corn étaient pleines, aucune salle n'était verrouillée et le chauffage soufflait, maintenant une température de serre dans l'établissement.

Mais enfin, le plus surprenant était l'absence de cadavre et le fait que les caisses étaient intactes.

La chauve-souris visita la salle de projection 2, mais celle-ci était vide. Sur le rebord d'un bureau, juste à côté du projecteur, une pile de documents menaçait de tomber. Était-ce ça qui lui avait fait croire que quelqu'un se trouvait dans la pièce cette nuit ?

Maintenant qu'il était là, Batman songeait à rester pour se reposer. Il pouvait faire de ce cinéma un refuge ? Peut-être même qu'il resterait ici pour quelques jours avant de choisir un autre point. À moins que les employés ne reviennent avant, mais tant que le Royal était occupé par le cirque du Joker, la partie Est du Diamond District serait classée zone rouge pour les gothamites.

Le crime avait tant de libertés, à Gotham…

Cédant à un désir un peu enfantin, Bruce avait retiré son armure et avait déroulé un futon dans un coin de la pièce, un lit qui lui rappelait son long voyage en Asie, ce pèlerinage qui l'avait endurci.

Après avoir coincé une chaise sous la poignée de la porte — Bruce avait trouvé la clé et l'avait laissée dans la serrure, mais on n'était jamais trop prudents —, il s'allongea sur le matelas, adouci par une couverture juste en-dessous. Au Laos, au Kazakhstan et en Géorgie, il n'avait pas profité d'un tel luxe, bien au contraire : plus d'une fois il avait dû dormir à même le sol avec une fracture au poignet ou un genou disloqué, alors la dizaine d'ecchymoses et les courbatures récoltées durant la nuit étaient une plaisanterie… Mais dans les pays d'Asie, Bruce avait eu au moins le réconfort de savoir qu'Alfred était vivant, surveillant le manoir et les affaires de la société Wayne pour que tout soit prêt à son retour.

Inutile de se torturer quand l'esprit était en deuil.

La couverture avec laquelle l'homme s'enveloppa était un autre réconfort bienvenu. Bruce passa un bras sous l'oreiller, cherchant encore une position moins douloureuse quand il s'endormit. Pendant que des rêves apparaissaient en flash dans un sommeil trop léger, il avait adopté une position fœtale. Ses épaules, aussi solides soient-elles, ne protégeaient pas sa tête où s'installaient quantité d'angoisses.

De l'aube jusqu'à midi, il s'était réveillé plusieurs fois sans s'en rendre compte, pressé de sombrer à nouveau dans l'oubli. C'était peut-être un rêve qui le réveilla pour de bon, peut-être une hallucination, mais il entendit un vieux conseil partagé, plusieurs années auparavant, par une voix paternelle :

« Maître Bruce, je sais que vous ne voulez pas l'entendre, mais vous n'êtes pas fait pour la solitude. »

Bruce se redressa dans un sursaut.

L'idée incongrue que sa chambre au manoir Wayne avait été changée durant son repos aurait pu être drôle, mais elle lui rappela surtout qu'une partie de son domaine avait été détruite et qu'il lui était impossible d'y retourner.

Des familles riches de Gotham avaient sûrement commencé à le joindre pour lui souhaiter un joyeux Noël, laissant des messages en musique sur le répondeur. Des cartes dorées s'entasseraient bientôt dans la boîte aux lettres et elles papillonneraient à travers la fente jusqu'au 10 janvier.

Mais cette année, avant la fin de leur danse, la mort d'Alfred Pennyworth et la disparition tragique du jeune Bruce Wayne seraient racontées dans tous journaux.

Dans deux jours, le jardinier verserait quelques larmes à la radio, pleurant sa situation confortable et ce majordome un peu strict mais sympathique. Le maître ? Oh, c'était un homme un peu étrange, trop introverti à son goût, plus lugubre qu'un lord anglais du XIXe siècle… Enfin, ça, ce serait la description dans sa tête, car à l'interviewer, il dirait « je souhaite qu'il soit encore vivant ! Et sinon, au moins, il est à nouveau avec ses parents aux cieux. »

Endosser une autre identité était déjà une expérience curieuse, mais assister à sa propre mort ? Pour certains, on touchait au fantasme.

Dans la salle improvisée en chambre, il n'y avait ni fenêtre, ni ouverture sur l'extérieur : ici, c'était un monde de nuit, et le jour n'y avait pas sa place. Parfait. Une chauve-souris n'avait pas besoin de plus.

La chaise maintenait toujours la poignée coincée. Le silence au-delà prouvait encore la solitude.

En s'habillant, l'esprit plus clair, Bruce observa la pièce.

Une étagère proposait une série d'ouvrages sur le cinéma : des biographies de grandes stars hollywoodiennes — antipodes d'hagiographies, pour la plupart —, des études de genres qui citaient les pionniers en illustrant leur vision à grands renforts d'images, des essais sur l'arrivée du son ou des couleurs dans le cinéma, ce que ces prouesses avaient apporté et ce qu'elles ont retiré au septième art…

S'il avait mené une autre vie, Bruce se serait investi davantage dans cette passion qu'était le cinéma. Après tout, son talent pour mener une double vie prouvait un don pour la comédie. Il serait peut-être devenu acteur ? Riche avant la célébrité ? Et si la place sur la scène l'avait lassé, il serait devenu réalisateur.

Ce n'était pas la première fois qu'il réfléchissait à la voie qu'il avait empruntée — celle du vengeur — en songeant à ce qu'il aurait pu être, ce qu'il aurait pû devenir.

Mais que disait Orson Welles dans Citizen Kane, déjà ? If I hadn't been very rich, I might have been a really great man.

Cette citation qui pointait la fortune comme un frein, un obstacle à des projets plus grands l'avait secoué quand il avait vu le film à 16 ans pour la première fois. Bruce avait alors pris la décision que ses richesses ne seraient pas un coussin de confort, mais plutôt un moyen pour accomplir quelque chose.

La création de son avatar ne s'était pas conçue sur un coup de tête quelques semaines après Citizen Kane, bien sûr que non ; elle avait été une solution radicale pensée en dernier recours.

Le philanthrope aurait aimé que ses comptes en banque renferment les secrets du bonheur mondial, malheureusement, il avait vite remarqué que quelques galas de charités ne suffiraient jamais pour construire un meilleur endroit pour vivre.

Et selon lui, l'injustice était le plus grand mal de cette société, la mauvaise herbe qu'il fallait arracher. Alfred lui rappelait qu'il ne fallait pas omettre le pardon, la rédemption, l'espoir.

Mais Batman n'était peut-être pas suffisant ?

Deux ans plus tard et la police le voyait toujours comme un ennemi. Deux ans plus tard et le crime s'était simplement stabilisé, loin de chuter comme il l'avait espéré avec Alfred.

Et qu'avait fait le Joker ? En une nuit, il avait éliminé deux puissances de Gotham, le commissaire Loeb et Black Mask, brisant l'assurance des grands de la pègre et des représentants de l'ordre corrompus.

Batman n'était pas jaloux, il était… intrigué.

Si seulement Joker lui en disait plus sur ses plans, il pourrait prendre une décision sur la voie à suivre à présent, mais il ignorait quand il pouvait croire ce fou. Même pour cette histoire de chute dans l'acide…

Une fois son armure remise complètement, Batman remarqua sur son gantelet un message en attente. Un numéro qui l'avait contacté une première fois plus tôt dans la nuit.

« Bonjour, Batman. » Barbara Gordon, bien qu'étant la fille de James Gordon, était du côté du justicier. « Je voulais juste vous remercier à nouveau pour ce que vous avez fait. Je veux dire, me croire au sujet du Pingouin et m'aider en détruisant les réserves d'armes dans Gotham… C'est… Non, je ne voulais pas juste vous remercier en fait… Je voulais surtout vous dire que vous avez tout mon soutien. Je ne crois pas un mot des médias, à propos de ce qui s'est passé à Blackgate. Vous n'avez tué personne, vous n'avez pas fui avec le Joker. Je n'y crois pas. » Ah, les médias avaient déjà composé les récits de la nuit dernière. « Vous avez toute ma confiance et… et… et j'espère que vous passerez un joyeux Noël. Reposez-vous, vous l'avez bien mérité. »

Que la fille de Jim Gordon mette tant de conviction à accorder sa confiance à un inconnu en costume de chauve-souris était… ridicule ? Touchant ? Pour Batman, ces ressentis s'entrecroisaient, mais il ne pouvait pas rester indifférent.

Mais il y avait aussi du regret, car si les journalistes l'accusaient d'un meurtre, sans oublier son association à un criminel, ils n'avaient pas menti pour une fois.

Désormais, impossible de faire machine arrière.


Sur le trottoir devant l'hôtel, une dizaine de corps reposait sous des draps blancs. Comment se différenciaient-ils avec des congères ? À cause de l'odeur. L'un d'eux en particulier dégageait une puanteur électrique, trop chaude pour une journée d'hiver.

Batman s'en souvenait : avant d'atteindre le dernier étage du Royal au début de la nuit, il avait découvert un corps ligoté à un portail métallique, parfait conducteur pour quelques ampères explosives. Une chaise électrique transformée en mur ; un piège à insectes haut de deux mètres trente ; des étincelles en petits feux d'artifice festifs.

La victime, affublée d'un masque de renne, avait lentement rôti au rythme des watts. Et l'odeur, même maintenant, persistait.

Deux hommes armés patrouillaient autour des cadavres. Des manteaux noirs les coupaient du froid et des masques de clowns dépassaient de leur bonnet. S'ils regardèrent dans la direction de la chauve-souris, ils ne firent aucun geste menaçant, ne lui adressant même pas la parole.

Ce n'était pas par peur : c'était par ordre de leur nouveau patron.

Vingt-quatre heures auparavant, Joker engageait des assassins pour que le Batman soit abattu, et maintenant, le vengeur était un des rares invités à pouvoir parcourir le terrain du clown librement.

Invité ? Ou Joker le comptait-il de son côté ?

Certains animaux nocturnes dormaient toujours, mais les couloirs étaient animés. Des paquets cadeaux étaient toujours disposés un peu partout, mais personne n'osait les ouvrir, de peur d'y découvrir de mauvaises surprises, alors ils s'occupaient autrement ailleurs.

Batman entendait de la musique, les notes de That's Life, de Frank Sinatra.

« … And as funny as it may seem, some people get their kicks stompin' on a dream… »

Des paroles qui exprimaient la philosophie du Joker, et comme un écho, Batman se remémora encore le conseil d'Alfred.

Non, c'était une association d'idées qu'il ne devrait pas faire…

De toute façon, sa collaboration avec le Joker serait de courte durée : Batman collaborait pour atteindre Bane, et une fois le catcheur tué, il éliminerait le clown.

Batman suivrait au moins ce conseil du Joker : il allait garder ses ennemis près de lui pour mieux les briser.

« … But I don't let it, let it get me down, 'cause this fine old world, it keeps spinnin' around. »

En voulant atteindre l'ascenseur de la tour Est, Batman fut contraint de se plaquer contre le mur dans un couloir : des acrobates bondissaient tour à tour sur leurs mains, leurs pieds, leurs mains, leurs pieds, leurs mains, traversant le corridor sous les applaudissements enjoués de certains mercenaires, deux femmes naines et un costaud tatoué de la tête aux pieds.

« Plus vite, Danny ! J'ai misé sur toi ! »

Une course de pitres.

Les visages que Batman croisait n'étaient ni heureux, ni malheureux : ils vivaient un moment d'extase, oubliant tout grâce à cette fête foraine qui promettait d'être éternelle et faisait de la vie un jeu.

À leur image de contrastes, le Royal Hotel prenait des allures de conte macabre. Chaque pas balayait confetti et douille, de même que quelques feuilles de gui qui avaient déjà commencé à tomber. Si tous les cadavres avaient été transportés à l'extérieur, des taches brunes s'apercevaient encore ici et là, sur les tapis et le papier peint, diffusant une odeur métallique, l'empreinte laissée par le sang et les armes.

Mais comment expliquer la présence de tous les nouveaux occupants ?

En passant devant ceux qui applaudissaient, Batman remarqua qu'une des naines avait le creux d'un coude abîmé par des piqûres trop répétées. Si l'homme tatoué partageait ce vice, au moins les nombreuses œuvres à l'encre les dissimulaient.

Les membres de ce freak show étaient des marginaux, fragilisés par des faiblesses. Le Joker comptait-il vraiment sur eux pour maintenir le pouvoir dont il s'emparait ? N'étaient-ils qu'une façade pour tromper les adversaires ? Pire : un amusement pour le clown dangereux ?

Et le milliardaire déguisé en chauve-souris avait-il sa place dans cette farce ?

Parmi tous ces hommes et toutes ces femmes, Batman manqua ne pas reconnaître la prostituée qu'il avait aperçue durant la nuit. Parfaitement démaquillée, elle était installée dans un petit salon entre deux corridors, sur un large sofa et buvait une tasse de thé.

Son manteau de fourrure servait de plaid et elle avait abandonné ses vêtements sexy pour un jean et un pull. Plus confortables et plus anonymes.

Pourtant, le vengeur la reconnut ; il la reconnut à cette façon qu'elle avait de le fixer sans même hausser les paupières.

« Vous avez meilleure mine qu'hier. » Lança Batman.

Il apprendrait plus tard qu'elle s'appelait Anong et qu'elle venait de Thaïlande. Un parcours houleux dans les milieux criminels l'avait portée jusqu'aux rivages du nord-est des États-Unis, dans le pire trou possible de la côte alors qu'elle avait seulement quinze ans.

Avec un accent asiatique totalement effacé, elle rétorqua :

« Ce n'est pas grâce à vous.

— Vous n'aviez pas l'air de vouloir de mon aide. Pas plus que maintenant.

— Vous m'avez déjà "aidée" une fois, ça m'a suffit depuis. »

La femme leva sa tasse pour boire sa dernière gorgée. Le rebord en porcelaine cacha momentanément Batman, mais quand elle rabaissa la coupe, l'homme en noir était toujours là, se dressant devant elle.

Elle avait noté qu'il portait un masque différent, un qui recouvrait la totalité de son visage et cachait ses yeux derrière deux fentes perçantes. Composition de métal noir, la silhouette était une version moderne des chauve-souris gothiques.

Même si Anong le provoquait volontairement, elle n'arrivait pas à soutenir ce regard blanc. Pour fuir cette face d'acier, elle sortit un paquet de cigarettes et en alluma une, mais il restait là, ordonnant :

« Dîtes m'en plus.

— J'ai été embarquée par les flics suite à une de vos apparitions.

— Vous avez été arrêtée pour une raison.

— Oui : prostitution. »

Batman mit sa parole en doute : certes, la prostitution était un crime aux yeux de la loi, mais lui, il luttait contre les crimes nocifs. Ces délits moraux ne le concernaient pas.

Mais si cette femme disait vrai…

« Je ne me souviens pas de vous.

— C'était il y a deux mois, ici-même. Sionis donnait une fête. Vous avez déboulé comme un timbré, le G.C.P.D. est arrivé. Tout le monde a été embarqué. J'étais dans le lot. »

Une altercation avec Black Mask en octobre ? Ici ?

Oh oui. Il s'en souvenait maintenant.

Le 20 octobre, Black Mask avait accueilli les membres de la famille Falcone pour s'allier face au Pingouin, car Cobblepot, éprouvant peu de sympathie pour Sionis, avait proposé un prix exorbitant pour quarante caisses de M16. Par moquerie et mépris.

Black Mask avait eu l'intention de proposer un achat groupé, unir deux forces pour faire plier le Pingouin. Pour mettre les chances de son côté, Sionis avait donné une réception pour accueillir les potentiels associés : deux cuisiniers, payés grassement, avaient préparé un buffet ostentatoire et, pour compléter ce menu, des bouteilles de vin avaient été ouvertes par des femmes superbes. Plus que pour servir de serveuses, elles avaient été mises à disposition en guise de second digestif plus charnel.

Batman avait interrompu leur accord, freinant le trafic d'armes. La police n'avait fait aucune distinction.

« Sionis est sorti une heure plus tard. » Rapporta la prostituée. « Il a payé sa propre caution et la somme était déjà remboursée une semaine plus tard avec un contrat. Moi, j'ai dû donner de ma personne. Alors merci, chevalier de Gotham, grâce à votre bonté, au lieu de sucer trois mafieux, j'ai été obligée de sucer trois détectives.

— Et maintenant, vous voulez compter des clowns parmi vos clients. »

Sa réplique avait été sèche. Il n'aurait pas dû se montrer autant sur la défensive, et elle le lui fit comprendre d'un regard perçant.

Prenant sur lui, il demanda d'un ton plus doux :

« Vous pensez être en sécurité ici ? »

Elle avait attendu des excuses, pas une question, alors elle demanda à son tour :

« En sécurité ? À Gotham ?

— Le Joker est fou, si vous ne le saviez pas encore.

— Je sais surtout que le Joker se contrefout des prostituées. Chez Cobblepot, chez Sionis, chez Falcone, si les femmes portent une jupe trop longue de deux centimètres, elles se font arracher leurs vêtements ou elles se font tabasser. Parfois les deux. Mais Joker, tant que tout le monde se maquille ou se masque, il est heureux.

— Le Joker pourrait bien vous tuer d'une balle dans la tête juste par caprice, que vous portiez une jupe ou une bure.

— Au moins, ce ne sera pas parce que j'ai refusé d'écarter les cuisses. » Anong écrasa son mégot au fond de sa tasse. « Je ne pratique plus depuis cette nuit. Si j'étais restée avec Sionis, je serais dans un autre hôtel à faire autre chose. »

Batman ne pouvait pas lui reprocher de rester dans le seul gang où elle ne serait pas obligée de gagner sa vie — sa survie — en racolant des gangsters, mais est-ce que cela valait vraiment le coup ?

« Vous ne serez peut-être plus obligée de travailler comme avant, mais qui sait ce que le Joker attend vraiment de vous ?

— Personne ne sait ce que ce Joker veut. »

Et sûrement qu'il prétendrait ne pas savoir lui-même, mais Batman se méfiait : il était persuadé que le Joker était bien plus intelligent et organisé qu'il ne voulait bien le montrer.

Anong et Batman se turent au moment où les portes de l'ascenseur derrière eux s'ouvrirent ; un silence qui prouvait que le vengeur et l'ancienne prostituée restaient prudents ici.

Batman aurait voulu reprendre sa discussion avec Anong une fois qu'ils seraient seuls à nouveau, mais l'intrus s'approcha, un carton d'invitation à la main.

« Batman, le Joker vous demande. » Le messager portait un long manteau en cuir noir, simple et lisse, avec des cuissardes et une jupe dans la même matière sombre, mais les longs cheveux blonds, chargés de reflex roux, et le maquillage qui structuraient le visage en couleurs vives — lèvres pourpre, fard à paupière bleu et faux cils dorés — rappelaient bien le monde du spectacle.

Dans un premier temps, Batman avait cru qu'il s'agissait d'une femme, mais le manteau était ouvert sur un torse nu et plat, en finesse masculine. En remontant vers le visage, il nota la présence de la pomme d'Adam. À la base de la mâchoire du messager, juste sous sa pommette, la marque d'un baiser rouge s'était figée. Les sillons laissés par les plis de la peau imitaient une multitude de crocs acérés.

Batman avait porté la même trace quelques heures plus tôt, sur sa propre bouche.

« Étage 77. » Précisa d'une voix blanche la drag queen.

En prenant le carton, Batman s'était attendu à y lire les informations mais il n'y vit qu'une chauve-souris gribouillée au stylo noir. Sans un mot, il se détourna pour rejoindre l'ascenseur : puisque le clown le réclamait, il irait à sa rencontre.

Songeuse, Anong sortit une cigarette sans en proposer une au messager.

Elle pouvait se l'avouer : elle ne savait pas pourquoi elle restait et ce qu'elle attendait. Mais l'ancienne prostituée était sûre d'une chose : Batman était dans la même situation qu'elle.