« Nous avons une destinée dont le diable a fait l'étoffe et dont Dieu a fait l'ourlet. »

Victor Hugo, L'homme qui rit


"I'm throwing caution

What's it gonna be?

Tonight the winds of change are blowing wild and free

If I don't get out

Out of this town

I just might be the one who finally burns it down"

Caution – The Killers


Ironiquement, les jours suivants Noël furent paisibles.

La léthargie entre les deux fêtes de fin d'année semblait pouvoir gagner même les criminels, mais Batman savait qu'il s'agissait du calme avant la tempête.

Sur un ordinateur portable récupéré du manoir, Bruce avait assisté aux funérailles d'Alfred : elles avaient été retransmises sur une chaîne d'information, servant d'images de fond à un débat entre journalistes qui répétaient les mêmes questions depuis le matin du 25 décembre. Où en était l'enquête ? Où était le milliardaire ? Qu'elles étaient les chances de le retrouver vivant ?

Sous ces échanges, Bruce avait observé la cérémonie.

Le notaire avait respecté le premier souhait sur un testament rédigé deux semaines avant que Bruce ne porte le costume de Batman pour la première fois — le danger avait été mesuré dès le début et le justicier avait écrit ce document pour protéger Alfred, prenant en compte l'éventualité où son majordome décéderait également —, stipulant qu'Alfred hériterait du manoir au cas où l'héritier mourrait avant et, quand le majordome décéderait, il partagerait le caveau des Wayne comme un authentique membre de la famille.

Bruce avait ressenti une certaine satisfaction de voir qu'une grande partie du personnel du manoir avait été présente dans l'église. Même auprès de ses collègues, Alfred avait été un homme respecté.

Malgré lui, Bruce repassa le débat pour, cette fois, se renseigner sur l'enquête elle-même. Il apprit que la police se montrait de moins en moins optimiste : l'explosion avait été criminelle, cela ne faisait plus aucun doute, et la trace de sang trouvée sur les lieux indiquait que Bruce Wayne avait été blessé. Il aurait pu être kidnappé, mais aucune demande de rançon n'avait été formulée et les comptes bancaires étaient toujours intacts.

Pourquoi s'en prendre à Bruce Wayne pour un autre motif que l'argent ?

Joker aurait trouvé une centaine d'autres raisons, notamment celle de rappeler qu'un milliardaire était humain et vulnérable — après tout, les disciples de Charles Manson avaient-ils eu un autre motif en assassinant Sharon Tate et ses amis ? —, entretenant l'amour du chaos et de la peur.

Mais le clown avait d'autres projets plus importants que philosopher : depuis quatre jours, des sons de scies et de marteaux faisaient trembler les deux tours de l'hôtel, du rez-de-chaussée jusqu'aux toits.

La veille, alors que Batman écoutait une émission de radio où Quincy Sharp, l'invité, annonçait les avancements des travaux de l'asile d'Arkham pour préparer l'ouverture prochaine de l'hôpital, des feux d'artifice avaient explosé à l'intérieur de l'hôtel.

Pensant que Bane était arrivé, Batman avait appelé Joker, mais le clown lui avait expliqué qu'il ne s'agissait que de tests, lui conseillant en riant :

« Rendors-toi, Batou ! Je t'expliquerai plus tard ton rôle, il faudra que… »

Batman avait raccroché avant que Joker ne poursuive : il avait entendu des hommes de main s'esclaffer, jubiler, s'impatienter.

Même si la tempête était terminée, même si la neige avait enfin délaissé Gotham pour tomber plus au nord, laissant un peu de répit aux bâtiments glacés, Batman n'avait aucun doute sur l'ouragan qui se préparait.

Et il était imminent maintenant que les quatre jours étaient écoulés.

Ce soir, contre les amas de neige, la mer avait cette nuance tourmentée : les flots — car on ne pouvait pas parler de vagues — berçaient des nuances de gris mélancolique et, avec des mouvements déprimants, les jetaient contre les dents noires de la ville.

La nouvelle année commencerait dans deux jours et, pour faire perdurer les fêtes, les décorations étaient encore suspendues dans les rues. Guirlandes d'or et d'argent paradaient face à des guirlandes multicolores : les ampoules se parlaient en battements, certains avec violence, d'autre avec douceur, imitant l'excitation ou la langueur.

Sous les balcons lumineux et les lampadaires solitaires, certains gothamites sortaient, profitant de la tranquillité qui serait, bien sûr, de courte durée.

Pour délimiter les quartiers interdits, en guise de barrières, des taches de sang ou des traces de lutte avertissaient du danger, et ces signes se multipliaient dans l'est du Diamond District, au point que seuls les délinquants passaient par-là. Et même eux serraient leur arme, prêts à dégainer en cas de menace.

Il s'agissait d'un des plus beaux quartiers de Gotham, et pourtant, le crime arrivait à imprégner la pierre, à rendre les allées sombres.

La seule différence avec les petites ruelles de Park Row était le goût vestimentaire des gangsters : pull, jean, bonnet et mitaines usés chez les pauvres, tailleurs, manteaux épais, fedora et bijoux visibles chez les riches.

En enfilant peu à peu son armure dans la perspective d'affronter cette nuit, Bruce laissa échapper un grognement : l'argent n'était pas une barrière entre classes sociales à Gotham. Et il en était un exemple.

En passant ses mains sur son visage, Bruce apprécia la barbe qui poussait toujours un peu plus chaque jour. Même à l'abri des regards indiscrets, il se contraignait à garder son heaume le plus souvent possible, mais bientôt, il pourrait sortir à visage découvert et sans son armure dans les rues. Une fois que sa barbe serait plus fournie, il pourrait peut-être porter de fausses lunettes ? Se maquiller une cicatrice ou une tâche de naissance ? Personne ne reconnaîtrait Bruce Wayne.

En vérité, même Batman était méconnaissable : ce masque intégral, conçu pour les environnements extrêmes, lui conférait un anonymat total.

Plus effrayant, songea Batman en l'enfilant au moment de partir, plus approprié aussi, aurait rajouté le Joker pour la nuit qu'il prévoyait.


« Le port du masque à gaz sera vivement conseillé, Batou, j'espère que ton masque peut faire ça.

— Pour me protéger de ce gaz hilarant ?

— Ça, un incendie, une bombe sale, trop de parfum… tout est possible ! Arme-toi de patience et laisse-moi te surprendre ! »

Comme pour un effet rétrospectif, le clown lui avait donné rendez-vous au salon vert à 22 heures. Leur premier tête-à-tête ici n'était pas si ancien, mais Bruce avait l'impression qu'une éternité s'était écoulée depuis.

Entre temps, Le Joker avait rajouté sa touche personnelle, détruisant ce qui était trop délicat, comme les vases ou les cadres en verre. Au-dessus des rideaux s'alignaient des guirlandes lumineuses qui ne possédaient que des ampoules vertes.

Sans peur, le Joker avait quitté un immense fauteuil — trône ? — vert bouteille pour s'approcher et se tenir face au justicier.

« Je ne dirais rien, à part une chose : pour ta survie, il vaut mieux que ton masque filtre l'air.

— Il filtre l'air.

— Parfait ! »

Joker fit glisser ses pouces sur la partie qui cachait la mâchoire de Batman. Le métal aurait pu être doux sans les rainures causées par les combats passés. Il n'était ni chaud, ni froid, juste impassible, à l'instar du propriétaire.

« Je serais déçu que tu y passes cette nuit, Batou.

— Et je serais déçu si tu y passes aussi.

— Ah ! Possessif ! »

Du bout de l'index, Joker vérifia à quel point les oreilles étaient pointues mais Batman écarta son bras.

« D'ailleurs, si ton casque ne te cache pas trop la vue, tu as dû remarquer pas mal de nouveautés ici ? »

Batman se contenta de hocher la tête.

Le trou dans la coupole au-dessus du hall principal avait été réparé, mais les échafaudes se dressaient entre à certains endroits, rappelant des travaux inachevés. Batman ignorait pourquoi, mais il ne prit pas la peine d'interroger le Joker : il n'aurait obtenu aucune réponse. Pas avec une approche aussi directe.

Il remarqua qu'une fleur était coincée dans la poche de la veste d'un violet sombre. Une orchidée parme, mouchetée de pépites jaunes, mais le Joker avait posé sa main dessus pour la dissimuler :

« Ne la touche pas, Batou. » Avertit le clown, alors que cela n'avait jamais été l'intention de Batman. « C'est un accessoire pour ce soir et tu pourrais le casser avec tes grosses pattes.

— Je n'avais pas…

— Mais sache que toi aussi, tu fais partie des artistes, Batou. Tu peux aller où tu veux, utiliser ce que tu veux, mais attention : chacun son show. On ne marche pas sur les plates-bandes des autres, sois fair-play.

— L'improvisation ? C'est ça, ton plan ? »

Mais le clown ne répondit pas, quittant le salon en chantonnant.

« Pour tous les bons spectacles, Batou, il faut de la répétition, de l'organisation, mais aussi beaucoup d'improvisation ! Surtout quand une autre troupe s'invite sur scène.

— Comment es-tu si sûr que Bane viendra ?

— Je me doutais qu'il voulait venir nous cueillir depuis ce fameux rendez-vous sur le parking du My Alibi, et un de mes gars me l'a confirmé ce matin : Bane est prêt. Mister Univers a beau savoir garder son sang-froid, il est aussi narcissique que nous et il ne va pas s'asseoir sur une humiliation, encore moins s'il peut abattre deux ennemis d'un coup ! »

Dans l'hôtel, Batman sentait une atmosphère excitée, en tout point identique à celle juste avant une grande fête. Combien partageaient la confiance du Joker ? Combien se montraient plus réservés ?

Batman avait l'impression d'être le seul.

« Ça risque d'être une rude nuit. Bane n'est pas un ennemi à prendre à la légère… »

Joker rétorqua alors qu'il n'était pas non plus un ennemi à prendre à la légère.

Marchant toujours derrière le clown, Batman passa devant plusieurs mercenaires. Ils ressemblaient tous à des forains. Certains portaient des masques en papier mâché assez énormes pour leur grossir la tête, et les sourires rouges immenses, dans lesquels brillaient des regards, faisaient naître l'effroi.

Chacun avait choisi des armes qui reflétaient un peu de leur personnalité : mitraillettes peinturlurées, de même que dagues, haches, marteaux, tous décorés dans un esprit festif avec des rubans, de la couleur, des pompons…

Parmi ces artistes funèbres, Batman reconnut Anong.

Son teint était, cette fois, authentiquement blanc, une teinte de spectacle et non plus pour occidentaliser son origine asiatique. Sur ses paupières et sous ses yeux, des voiles de poudre rouge avaient été étendus, seules touches de couleur sur son visage rond.

La jeune femme portait un justaucorps avec des losanges rouge et blanc, prêt du corps mais saillant pour le mouvement plutôt que pour donner un aperçu sur ses formes. Les hommes de Roman Sionis y réfléchiraient à deux fois avant de la toucher s'ils voyaient les griffes en acier qui terminaient chacun de ses doigts.

À condition qu'elle sache se battre.

« Combien de forains as-tu engagés parmi tes mercenaires ? Comment peux-tu être sûr qu'ils feront le poids face aux hommes de Bane ?

— Oh, ils ont chacun mené leur barque à Gotham, Bats. Tu penses vraiment qu'un artiste de la scène est incapable de viser avec une mitraillette ? Alors tu vas être surpris ! Tu savais qu'avant, à Chicago, même les mères de famille changeaient leurs marmots avec un couteau entre les dents ? C'est pareil ici ! »

Le Joker allait ouvrir la porte de la chambre 312 quand Batman rétorqua :

« Ceux qui suivent Bane sortent de la prison de Santa Prisca, Joker. Ce sont de bons adversaires et qui resteront fidèles à leur boss. Si tes artistes ne se sont jamais battus, ils n'auront aucune chance cette nuit.

— Qu'est-ce que tu peux être rabat-joie, Batman ! » Tonna Joker, la main sur la poignée. « Je ne savais pas que tu étais d'une nature anxieuse ! Tu veux faire un tour à Arkham ? Les cellules sont presque prêtes ! Vas-y ! Va faire une cure de Xanax ! »

Il avait haussé le ton et tous les visages bariolés s'étaient tournés vers eux, les observant.

Est-ce qu'ils étaient vraiment en train de faire une scène dans le couloir ? C'était ridicule.

Pendant un instant, Batman crut que le Joker allait disparaître dans la chambre et lui claquer la porte au nez, mais il le fixa et, de façon surprenante, sembla se radoucir.

Il alla jusqu'à tapoter l'épaule du justicier, retrouvant même un semblant de sourire :

« Fais-moi confiance, Batou. »

Après tout, Joker avait collaboré avec Bane : il avait donc eu un aperçu des troupes de la prison de Santa Prisca, de leurs méthodes… mais ce grain de folie laissait Batman croire que le clown vivait sur le fil, flirtant de trop près avec le danger.

Combien de tours avait-il vraiment dans son sac ? À quel point était-il un joker dans cette partie ?

Sur une impulsion curieuse, Batman le finalement suivit dans la chambre 312.

« Et puis, » continua le clown en allumant la lumière, « je te rappelle que tu as dégommé pas mal des copains de Bane, et ce soir, tu es de mon côté.

— Joker, pour la dernière fois, je ne…

— Allez, on est juste entre nous, pas la peine d'être timide ! »

Ils étaient au treizième étage, et les fenêtres offraient une vue bien différente des chambres luxueuses au sommet. Ici, ils n'apercevaient que la façade du bâtiment d'en face, certainement déserté car seules les enseignes brillaient.

Dans la chambre, le lit avait été poussé contre un coin pour laisser de la place à deux tables où trois ordinateurs étaient posés. Plusieurs fils s'enlaçaient derrière les écrans jusqu'à tomber, en chevelure de plastique, sur la moquette.

« Ce sera ton QG ?

— En quelque sorte. » Joker haussa les épaules. « Je ne tiens pas en place, donc je vadrouillerai un peu partout. »

Le clown tira deux chaises, mais Batman refusa : il se contenta de se pencher pour voir que les ordinateurs diffusaient des écrans de plusieurs caméras de surveillance, et chaque vignette rapportait un morceau du cirque qui avait envahi le Royal. Avaleurs de lame, colosses tatoués, danseuses agiles… Batman ne voyait que des futures victimes.

« Ah ! Regarde au second étage ! Twist est en train de replacer son flingue dans sa trompette ! J'adore ce type ! J'adore son gag ! Il fait toujours une tronche de dix mètres de long, mais avec son sourire de Glasgow, je n'y vois que du feu. Le meilleur ? Il vient réellement de Glasgow ! Si c'est pas hilarant ! »

Ne tenant pas en place, Joker se leva et exécuta un pas de danse en allant au fond de la chambre.

Dissimulée par une imposante armoire, une porte blanche donnait accès à une belle salle de bain en marbre. Cabine de douche en verre gravé, baignoire avec robinets en forme de gueule de lion, identiques à ceux au-dessus de la vasque couleur crème… l'ensemble aurait pu passer pour du mauvais goût un peu kitsch, mais quand on savait le prix d'une nuit dans une telle chambre, l'envie de se moquer s'apparentait à de la jalousie mesquine.

C'était en tout cas ce que l'architecte de l'hôtel avait dit trente ans plus tôt.

« Je ne t'ai jamais demandé, Batou : pourquoi la chauve-souris ? »

La voix du Joker résonnait clairement contre le marbre, mais Batman se concentrait sur les écrans. Certaines zones étaient désertes, sûrement réservées à des pièges qui accueilleraient les hommes de Bane.

Dans l'Overview bar, des groupes buvaient un verre. Un choix que le justicier n'approuvait pas : si les mercenaires déguisés cherchaient à se donner du courage, ils prenaient également des risques.

« Hé ! Tu m'as entendu ?

— Comment as-tu réussi ton coup pour les caméras de surveillance avec Firefly ? Et aussi vite ? »

Batman estimait que c'était à son tour de poser des questions.

« En fait, je n'ai pas fait grand chose. » Le Joker riait, mais Batman entendait un bruit d'eau sifflant. Qu'est-ce qu'il fabrique ? « À part menacer, je veux dire ! C'est un policier de la cybercriminalité qui a accompli cette prouesse. Chacun a fait ce qu'il faisait le mieux ! Ça valait le coup, non ?

— Oui. » Reconnut Batman du bout des lèvres.

Quand le clown sortit de la salle de bains, il tenait un ballon rouge rempli d'eau. Souriant de toutes ses dents, il fit signe au justicier de s'approcher.

« Qu'est-ce qu'il y a ?

— Chut ! »

Doucement, Joker ouvrit la fenêtre, laissant le froid pénétrer dans la chambre. En se penchant contre la rambarde en fer forgé, il observa la rue en contre-bas, tendit ses longs bras, visa et… lâcha la bombe à eau.

Batman était venu se placer à côté de lui, regardant où le projectile allait atterrir.

Avec des températures plus douces, le ballon aurait éclaté sur la route en aspergeant les gens autour, mais ce soir, avec une température bien en-dessous de zéro et lâchée à cet étage, l'eau se mit à geler.

La bombe rouge ne gigotait plus, au contraire, elle s'était figée, alors elle tomba, sans éclater, sur le crâne d'un clown qui discutait avec d'autres mercenaires. Batman entendit une sorte de son creux, une sorte de…

ssump !

Le clown en bas avait été assommé et gisait au sol, sous la surprise de ses collègues.

Joker se rejeta en arrière en hurlant de rire.

Batman recula vivement à son tour. Il entendait encore ce bruit — ssump ! — dans sa tête. Un son ridicule qui dédramatisait presque la scène. C'était vraiment malgré lui, mais plus sa mémoire repassait la scène — ssump ! —, plus il sentait la commissure de ses lèvres frémir.

Le Joker riait encore aux éclats. Son rire libre et puissant était contagieux.

ssump ! —

Il avait l'impression de revoir un passage que Charlie Chaplin aurait pu filmer.

ssump ! —

Ça faisait mal d'y penser, mais la blague était drôle.

Malgré sa propre hilarité, Joker entendit distinctement le ricanement que Batman ne put retenir plus longtemps. Et s'il en avait douté, les spasmes dans les épaules de l'homme masqué auraient confirmé son succès.

Sans même y penser, Batman appuya ses mains sur les épaules du clown, s'accrochant, et courba sa nuque. Des bouquets d'ampères lui chatouillaient les abdominaux, à la façon de feux d'artifice rapides.

La fierté redoubla l'hilarité du clown : Batman riait.

Les rideaux furent tirés et Batman sentit que Joker le débarrassait de son heaume pour libérer le fou rire partagé. Partagé, tout comme cette douleur heureuse dans leur ventre, dans leur torse, dans leur gorge, sur leur visage.

Joker en pleurait ; Batman en pleurait presque.

Crispé dans l'étreinte qu'il sentait qu'à peine autour de lui, Batman mit cette soudaine crise de rire — qui n'exprimait aucune joie — sur le compte de l'excitation, de la fatigue, du désespoir. Mais il y avait autre chose : une certaine perversité.

Le Joker, c'était l'homme qui riait aux éclats quand quelqu'un faisait une mauvaise chute à vélo, qui s'amusait d'un lapsus lors d'une oraison funèbre à un enterrement, qui se moquait d'une mésaventure banale ou dramatique.

Joker, c'était celui qui se réjouissait de la douleur et du malheur d'autrui avec une liberté qui faisait envie, car tout le monde gardait cachée cette joie malsaine. Malheureusement, malgré tous les efforts imposés par la bienséance, ce sentiment ne peut pas toujours être contenu, et quand il intervient, il montre la part mauvaise de chacun.

Les philosophes allemands nommaient cette réaction schadenfreude. Un mot qui s'articule avec des dents mordantes, des dents comme celles du Joker.

Le rire perdait de sa puissance, mais ses braises continuaient de pulser, laissant un poids au creux de la poitrine. Pour l'éteindre définitivement, Batman inspira profondément, reprenant le contrôle.

Lorsque Joker parla, Batman prit enfin conscience de leur proximité.

« Tu sais rire alors… »

Il avait murmuré cette moquerie, préservant encore un instant de complicité, mais Batman se redressa.

Incapable de se justifier, il reprit son heaume et le replaça. Depuis combien de temps n'avait-il pas ri comme ça ? Peut-être jamais.

Il décida de quitter la chambre, et son départ ressembla à une fuite.

« On se revoit plus tard, Bats ! » Cria Joker qui jubilait.


Depuis qu'il avait appris que le Joker s'était associé à la chauve-souris, Bane avait envisagé plusieurs approches pour éliminer ces deux ennemis rapidement.

Les quartiers de Gotham se partageaient en plusieurs terrains qui passaient parfois d'un propriétaire à un autre : les guerres se terminaient avec des concessions nécessaires, des arrangements qui pouvaient être financiers, géographiques, relationnels. Falcone et le Pingouin étaient des seigneurs gourmands qui auraient voulu avoir des avenues à leur nom et des statues à leur effigie, tandis que Sionis, lui, préférait la discrétion en possédant un royaume insoupçonné. Mais Bane était peut-être le plus tranquille : fugitif et mercenaire, il ne s'improvisait jamais parrain.

Bien souvent, les conflits qu'il pouvait avoir venaient d'un contrat : l'an dernier, il avait dû casser les doigts d'un conseiller du Pingouin pour lui faire avouer une alliance entre son patron et GothCorp. Sal Maroni l'avait payé grassement pour ce travail et le Pingouin l'avait mal pris, avant de comprendre que Bane répondait au plus offrant. Si Cobblepot voulait que cela ne se reproduise pas, à lui de fixer le bon prix.

Quand Bane avait reçu le contrat contre Batman, il avait réellement cru que Roman Sionis en était le commanditaire, et la découverte du nouveau criminel qui se surnommait Joker n'avait pas posé de problème tant que les 50 millions promis seraient versés.

Mais le clown s'était moqué de lui, le mettant en colère.

Les hommes qui avaient espionné les alentours du Royal Hotel avaient confirmé que la chauve-souris vivait toujours. Pire, Batman bénéficiait d'une sorte de protection, car même les hommes du Joker le laissaient tranquille.

En l'espace d'une nuit, Batman passait de cible à protégé ?!

Mais quant au justicier qui avait toujours travaillé en solo — le majordome restant dans les coulisses, bien sûr —, qui avait pris l'habitude de punir chaque criminel, comment expliquer cette association ? Voyait-il en Joker un allié ?

Bane ne céderait pas à la curiosité pour autant : ce qu'il voulait, c'était détruire cette alliance qui n'augurait rien de bon. Et il savait qu'il n'était pas le seul.

Deux guets avaient grimpé sur les immeubles qui faisaient face au Royal Hotel, et allongés sur des congères inviolées, leurs doigts s'agrippant à des téléphones, ils rapportèrent qu'une poignée de mercenaires patrouillaient dans l'avenue. Les forces du Joker devaient se concentrer à l'intérieur.

Par chance, même si l'hôtel était gigantesque, Bane se souvenait assez bien des lieux, Joker n'aurait donc aucun avantage géographique, sans oublier qu'il avait travaillé avec lui : Bane avait eu un aperçu de ses lubies et de ses caprices. Et de ses méthodes.

Rien ne le surprendrait, minimisant l'effet de surprise.

Pour autant, Bane ne sous-estimait pas ses ennemis.

Assis à l'arrière d'un utilitaire garé au fond d'une ruelle, le colosse écouta les dernières informations de ses hommes et raccrocha en adressant un signe de tête aux autres passagers et au conducteur.

C'était le dernier instant de calme.

Javier mit le contact. La camionnette avait attendu plus d'une heure sous le porche d'une bijouterie abandonnée et ses feux arrières éclairèrent de rouge la boutique vide, la vitrine terne, la grille gelée. Lorsqu'elle démarra, la neige gémit sous les pneus.

Peu avant minuit, plusieurs groupes commencèrent à infiltrer, petit à petit, l'hôtel, passant par le parking des visiteurs, celui pour les livraisons, les accès réservés au personnel. Quant à l'entrée principale, elle était réservée aux camionnettes : ils allaient détourner et diviser l'attention.

Bane saisit une des poignées de maintien au plafond quand il entendit les premiers impacts de balles. Pourtant, sa stature imposante l'obligeait déjà à se recroqueviller quand il s'installait à l'arrière du véhicule, lui inspirant un sentiment de captivité — Bane était né avec ce sentiment et avait grandi avec. Et puis, même si Javier était un des meilleurs conducteurs, les déneigeuses n'osaient plus passer dans ce quartier, alors ils pouvaient déraper à tout moment sur la route gelée.

Bane entendit soudain un bruit plus lourd, un heurt vers l'avant : l'utilitaire venait de percuter quelqu'un et Javier s'était probablement arrêté dessus.

Après avoir réajusté le gilet pare-balles, Bane fit glisser la portière et descendit avec les trois autres passagers armés. Les mercenaires de l'autre véhicule descendaient aussi de l'autre utilitaire, tirant sur les clowns qui ripostèrent. Certains avaient fui à l'intérieur du bâtiment et, à la fin de cette première rencontre, quand Diego tendit le bras pour tirer une nouvelle fois, Bane l'obligea à baisser son arme.

« Économise tes munitions. » Conseilla-t-il d'une voix ferme.

Une dizaine de corps gisait sur les trottoirs et la route — et seulement un appartenait au camp de Bane —, mais combien y en aurait-il à la fin de la nuit dans l'hôtel ?

« Celui-là était déjà là, boss. » Informa Pascal en désignant un clown étendu. Un ballon rouge et solide se tenait immobile juste à côté, mais Bane n'y prêta aucune attention. D'un geste, il ordonna à ses hommes d'avancer vers le hall d'entrée.

Après avoir poussé la double-porte, le leader remarqua combien le lieu avait changé depuis sa première visite : cette partie, qui avait été épargnée alors, était devenue particulièrement lugubre.

Pour protéger le hall de la neige qui s'infiltrait par le dôme troué, un toit de chapiteau vert et violet avait été dressé. L'ombre de plastique aurait pu plonger le hall dans le noir, mais une peinture phosphorescente marquait les murs, les statues, les moulures… Le lion immense au centre avait été transformé en tigre grâce à des rayures vertes, rappelant un fauve de dessin animé.

Une musique de fête foraine s'étirait dans l'air, alourdissant les hauts-parleurs de notes mécaniques.

Bane baissa les lunettes à infrarouge, imité par ses hommes ; ils avaient prévu cet accueil plutôt « nocturne » dans l'éventualité où Batman, qui préférait évoluer dans l'ombre, serait de la partie.

Au moins, cette précaution leur donna l'avantage sur deux trapézistes armés qui se balancèrent au-dessus d'eux, balayant l'entrée avec des rafales de tirs. L'un des assaillants reçut une balle en pleine tête et ses jambes se décrochèrent ; il ne restait plus rien de la souplesse de l'artiste et la gravité souligna le poids mort. Le corps disparut dans la partie inférieure du hall tandis que le second trapéziste, peut-être blessé mais en tout cas vivant, avait fui son numéro.

Bane se pencha vers une femme aux cheveux bleus qui se tenait juste derrière lui. Elle était beaucoup, beaucoup plus petite, mais sa petite taille, aux antipodes de celle de Bane, n'était pas une faiblesse.

« Avespa. Informe-le qu'on va localiser le payaso. On s'occupera du murciélago plus tard. »

Protégée par les hommes qui surveillaient les alentours, l'informaticienne envoya un message à l'associé de Bane.


Telle une créature de château hanté, factice ou réel, Batman attendait sur une gargouille, ses ailes pendantes dans le vide. Ses poings, durs comme la pierre, étaient appuyés contre le crâne du monstre couronné de deux cornes menaçantes.

Le froid qui provenait de l'entrée du parking partageait cette cruauté, mais le groupe qui allait arriver tôt ou tard ne se laisserait pas intimider par si peu.

Avant que Bane n'attaque le Royal, Batman avait visité quelques étages, prenant ses précautions, pour se rendre compte que les vingt premiers étages avaient été transformés en attraction de l'horreur, parodiant les installations classiques et les pièges de forains en leur donnant un ton fatal.

Il avait sous-estimé les bateleurs qui avaient apporté leurs tours.

Des pas, bien que prudents, ramenèrent la sentinelle au moment présent : un groupe de sept hommes se dirigeait vers l'ascenseur. C'était un nombre modeste, mais le Batman se doutait qu'ils étaient plusieurs à se faufiler comme des rats dans le bâtiment.

Patient et intelligent, Bane pouvait prévoir un assaut lent mais mesuré, quitte à ce que les premiers arrivants servent de chair à canon pour les pièges posés par le fou.

Restait à savoir s'il s'agissait d'une partie d'échec ou une bataille de cartes.

Avec le Joker pour adversaire, des explosifs pourraient bien se cacher dans les pions sur un damier…

Les hommes de Bane passèrent sous la gargouille et se faufilèrent par l'ouverture, atteignant l'ascenseur. Batman n'avait pas quitté son perchoir pour faire durer la chasse, prolonger les sensations fortes.

Il songea au rire qui l'avait possédé tout à l'heure, aux sensations. Ç'avait été finalement un bon exutoire : peut-être que s'il n'avait pas relâché toute cette pression plus tôt, il se serait mit à rire maintenant ?

Se concentrant, Batman mesura son coup et, d'un geste rapide, envoya un batarang qui se coinça dans l'interstice des portes au moment où elles se refermèrent. Le juron étouffé qu'il entendit le stimula — le combla.

Son plaisir le rendait souple et sournois, et Batman se projeta contre les portes dorées comme une bête féroce, transformant l'ascenseur en cage.


Dans la tour voisine, un des ascenseurs avait été transformé en cube miroitant : une véritable pièce mobile prête à s'insérer dans un palais des glaces. Les quatre hommes qui sentaient le mouvement de la machine surveillaient les recoins, mais ils ne voyaient que leurs reflets déformés et dupliqués à l'infini.

Ils se tenaient prêts néanmoins, car quand l'ascenseur arriva au rez-de-chaussée, deux braquèrent leur arme au plafond, un vers la double-porte et le dernier vers le sol. Mais personne ne surgit.

Quand les portes se dégagèrent sur le couloir qui menait au vestiaire des employés, l'un des deux hommes, Cara, postés à l'entrée remarqua qu'un câble était tendu à deux centimètres du sol, juste devant l'ascenseur. Cara mit alors ses collègues en garde : pour sortir, il serait primordial d'éviter ce piège.

Il commença à enjamber le fil, mais un sifflement provenant de sa gauche le paralysa : une étincelle courait, en furie, sur le câble qui était en réalité la mèche d'une bombe encastrée à sa droite.

Dans la panique, Cara tira ses associés hors de l'ascenseur avec l'espoir délirant qu'ils pourraient survivre à l'explosion en se mettant à courir jusqu'à l'autre bout du couloir, mais le bruit de pétard les tétanisa et… une pluie de confettis voleta au-dessus d'eux ! les aveuglant de bleu, de vert, d'orange, de rouge, de rose, de jaune…

Les muscles crispés, les nerfs encore tendus des mâchoires jusqu'aux pieds, les quatre hommes se regardèrent.

Ils n'eurent pas le temps de se remettre en route : le miroir au fond de l'ascenseur éclata en mille morceaux, projetant des larmes acérées pour laisser place au canon d'une mitraillette qui fit feu, perçant cage thoracique, crâne, mains, épaules et surfaces d'argent.

En s'écroulant au sol, Cara aperçut un visage au sourire rouge immense avant de mourir.


Ils avaient remarqué les caméras de surveillance et Avespa cherchait les angles morts pour mettre cet outil à leur avantage.

Dans une salle de réception, s'ils passaient par le balcon intérieur, ils pourraient atteindre la machine sans être aperçus, mais par précaution, Avespa désactiva la caméra en la brouillant à distance.

Fouiller l'hôtel entier aurait coûté trop d'heures et trop d'hommes, alors Bane comptait sur l'informaticienne pour trouver une voie plus rapide pour atteindre le Joker.

Malgré la fidélité qu'ils avaient juré à leur patron, certains hommes assuraient que la patience de Bane était terrifiante : les kilos de muscle trompaient les adversaires en laissant croire que le fugitif n'était qu'une brute, alors qu'au contraire, Bane calculait, mesurait, s'appliquait à connaître les points faibles pour pouvoir les exploiter.

Quand le survivant du My Alibi était revenu, rapportant ce qui s'était passé sur le parking, Bane n'avait pas accordé une quelconque importance au baiser que Joker avait imposé à Batman : il n'avait fait que détourner l'attention.

Mais après plusieurs jours, alors qu'Alfred Pennyworth avait été tué, Bruce Wayne restait aux côtés du clown, laissant supposer qu'un lien se tissait.

Bane avait alors compris une vérité chez le justicier : pour une personne qui prétendait préférer la solitude, Bruce était incapable de travailler seul et de s'isoler totalement. Peut-être parce que c'était un point commun que Bane partageait…

Et seul Joker avait tendu la main à son ancien adversaire, mais comment être sûr qu'il ne cachait pas un poignard derrière son dos ?

En s'agenouillant pour laisser Avespa grimper sur son bras, Bane se demandait si Batman se posait les bonnes questions sur le compte de Joker, ce qu'il en attendait. Et ce qui se passerait en le privant de ce complice.

Oh, il se doutait de ce qui arriverait…

Quand Bane se releva, la jeune femme se hissa sur les épaules solides et leva les bras : maintenant, elle se tenait juste sous la caméra et, armée d'un tournevis, elle commença à désosser la machine. La manœuvre devait être rapide, autrement, si Joker inspectait les écrans, il se douterait de quelque chose.

Elle ne devait pas décevoir son patron.


Des bruits de coups de feu résonnaient, mais après avoir compté dix-neuf salves, Pat se demanda pourquoi il n'avait pas encore rencontré de corps. C'est en fait très simple, mon p'tit Pat, songea-t-il avec un éclat de lucidité : ces fusillades n'étaient pas réelles ! Elles devaient être diffusées depuis les haut-parleurs dispersés, dissimulées dans ces putain de musiques qui passaient en boucle.

Pat n'avait jamais aimé les cirques et les fêtes foraines. Tout paraissait trop faux, trop superficiel et cette escapade le dégoûtait définitivement de ce monde haut en couleurs.

Il ne devait surtout pas baisser sa vigilance : une ou deux rafales, dans cette kyrielle, avaient sûrement été réelles. Il regarda derrière lui, s'assurant que ses deux collègues le suivaient toujours.

Ils avaient emprunté l'accès réservé aux livraisons et avaient traversé les cuisines, ne rencontrant pas même un rat. Le Royal méritait sa réputation irréprochable, en tout cas pour ce qui était de l'hygiène des locaux, car concernant les clients, la plupart réservaient des chambres avec de l'argent gagné au dépend de la virginité de leur casier judiciaire…

L'escalier, incroyablement pauvre dans cette partie du bâtiment avec son bois nu et ses colonnes sans la moindre fioriture, leur avait réservé un accueil succinct. Chaque marche pouvait grincer des plaintes pour ponctuer leur avancée, alors à Pat, en tant qu'éclaireur, de trouver les plus solides pour ouvrir la voie.

Mais à mesure qu'ils gravissaient les étages, ils manquaient d'air, suffoquant d'anxiété.

Ce fut pire quand les lumières s'éteignirent, et même si Pat et ses partenaires activèrent leurs lunettes infra-rouge rapidement, retrouver la vue n'apporta aucun réconfort : dans la cage d'escalier qu'ils atteignirent, plusieurs silhouettes étaient dressées, rouges de chaleur dans leur vision.

Pat leva son arme et tira dans le tas : les adversaires étaient si proches qu'il ne pouvait pas les rater ! Les deux autres hommes s'avancèrent et l'aidèrent, mitraillant des poitrines, des crânes, des bras… Mais il n'y eut ni cri, ni mouvement.

Ils s'interrompirent et les dernières silhouettes tombèrent avec un bruit creux, aussi rigides que… des mannequins.

Je déteste les fêtes foraines. Rien n'est vrai. Tout est faux.

Pat s'approcha d'un des corps et remarqua enfin combien les contours de la chaleur, perçus par la vision infrarouge, étaient irréguliers et étranges.

Le mercenaire soupira et murmura :

« Les gars ! Ce sont des mannequins ! »

Il toucha une épaule et sentit du plastique dur au lieu de la chair. Ils avaient été trompés par des mannequins trafiqués pour qu'ils génèrent des ondes et trompent leurs lunettes.

« Putain de merde. » Grogna l'un des deux hommes derrière.

Encore secoués par cette mauvaise surprise, ils continuèrent leur route vers l'étage suivant. Pat était toujours en tête, frissonnant à tel point qu'il dut se maintenir à la rampe. Sans le gant en cuir, il aurait laissé une trace de sueur.

D'autres mannequins bloquaient le passage étroit et il suffisait de les pousser, mais celui au bout gardait une main sur sa hanche, l'autre sur la rambarde, s'accrochant solidement. Agacé, Pat commença à décrocher le pantin pour l'envoyer valser avec ses semblables, mais les doigts qu'il toucha étaient bien faits d'os, de muscles et de peau.

« Surpriiiiise ! » Hurla le Joker qui envoya son pied dans l'entre-jambes de Pat.

Profitant de l'effet de surprise, il dégaina et tira à plusieurs reprises, touchant les deux compères qui suivaient de trop près leur collègue.


Ces couloirs interminables avaient un avantage et un inconvénient : ils annulaient toute tentative de fuite ou de protection — pour eux, comme pour l'ennemi —, mais au moins, ils donnaient une bonne visibilité sur ce qui pouvait arriver en face, et ce, même dans la pénombre omniprésente.

Les tireurs d'élite, aussi bons soient-ils, ne pouvaient pas se cacher ici.

Mais les hommes de Bane oubliaient que, dans le monde du cirque, tout était question d'émerveillement, de fascination : chaque performance devait couper le souffle soit en brisant les règles de la logique, soit avec un élément exotique et nouveau.

« T'as entendu ? » Chuchota Tonio à un autre alors qu'ils exploraient le dixième étage.

Il lui avait semblé entendre une sorte de ronronnement de moteur, peut-être même un grognement, alors son collègue se concentra, tendant l'oreille.

Oui, peut-être qu'il avait aussi perçu quelque chose, comme un moteur…

Mais soudain, quand le bruit saccadé se mua en rugissement, ils comprirent.

« Putain de… ! »

Un tigre venait de surgir de l'ombre.

Aucun coup de fouet ne fut nécessaire pour motiver le fauve à se jeter sur les deux hommes.

La surprise supplanta l'instinct de survie, et quand les index se posèrent sur les détentes, il était déjà trop tard : le tigre donnait des coups de patte impressionnants en se dressant sur ses pattes arrières, faisant honneur aux légendes sur la force de ce roi de la jungle.

À une quinzaine de mètre de là, le maître dompteur de cette magnifique créature félicita l'animal, applaudissant avec tant d'emphase que sa veste rouge virevoltait autour de ses hanches un peu grasses.

Il ne doutait pas que le Joker aurait applaudi lui aussi.


C'était un vrai carnage.

Batman avait sous-estimé les forains, car les pertes semblaient égales chez les deux camps.

Et une nouvelle chez Bane venait de s'ajouter.

Batman relâcha la pression de son bras autour de la gorge sa victime, laissant celui-là simplement inconscient. Tuer n'était plus un tabou, mais ce n'était pas une priorité pour autant ; faire peur, en revanche, restait une sorte de vocation.

Batman était le seul à être habillé de noir de la tête aux pieds, mais le sang sur ses gants marquait tout ce qu'il touchait, le rendant visible.

Les forains qu'il croisait courraient ou sautillaient dans les couloirs, et leurs costumes d'arlequin, de clowns ou de dompteurs arboraient plus de rouge qu'en début de nuit.

À l'étage inférieur, Batman avait aperçu une femme svelte et puissante, habillée comme une assistante de magicien mais qui exerçait elle-même le tour de la femme coupée en deux sur un volontaire. Batman ignorait encore comment la prétendue magicienne avait réussi à piéger son adversaire, mais une chose était sûre : après les coups de scie énergiques qu'elle avait donnés, l'homme de Bane ne ressortirait qu'en morceaux de ce cercueil couvert d'étoiles.

Ils prenaient un plaisir évident à cette attraction de l'horreur, coupant, fusillant, poignardant, brûlant…

Du couloir, Batman avait aperçu un homme se défenestrer, en flammes, sûrement victime d'un des cracheurs de feu posté au septième étage.

S'il avait voulu tuer, Batman n'aurait eu que l'embarras du choix, mais il cherchait un adversaire en particulier, et malgré la stature exceptionnelle de Bane, il ne l'avait pas aperçu une seule fois.

Peut-être que s'il retournait à la chambre 312 pour s'aider des caméras, il pourrait… ?

Il aurait pu même appeler le Joker, s'allier vraiment à lui pour mettre la main sur Bane et…

Tiré de ses espoirs, Batman entendit un bruit d'hélicoptère.

Il devait être proche, car le ciel et les murs se mirent à trembler.

Inquiet, Batman se rua vers une des fenêtres et regarda les alentours, se repérant grâce aux battements rythmés de l'hélice. Était-ce le G.C.P.D ? Quelqu'un d'autre ?

Près du flanc de la tour est, le ventre bombé d'un hélicoptère flottait, identique à celui d'une baleine tranquille, bien qu'en guise de gueule à planctons, ce montre aérien tendait le nez effilé d'une mitraillette.

Un hélicoptère d'armée. Rien que ça.

Au lieu de fuir en s'éloignant, Batman se mit à courir vers l'escalier principal avec la ferme intention de rejoindre l'étage que l'hélicoptère visait.

Il en était sûr : c'était le treizième.

En arrivant aux escaliers, Batman heurta deux mannequins qui se démembrèrent en tombant. Une odeur de poudre et de fumée flottait, tandis que des taches de sang frais indiquaient un chemin, mais non le sens.

Un rugissement provenant de l'étage inférieur alarma le vengeur qui s'arma de sa batgriffe, prêt à riposter.

S'il s'attendait à voir un fauve, ce fut finalement un homme habillé en dompteur qui émergea en haut des marches.

« Batman !

— Est-ce que tu as croisé le Joker ? » Il bandait toujours son bras, appuyant la mise-en-garde. « Bane ?

— Je n'ai croisé personne ! » Le dompteur, qui était surnommé Jell-O en raison de sa veste rouge, manqua basculer en arrière à cause du fauve qu'il traînait, mais il tira sur la chaîne en acier pour avertir la tigresse. « Assez, Agnès ! »

L'animal grogna tout bas.

Batman nota les babines rougies de sang, cette façon que le félin avait de passer sa langue dessus comme s'il étanchait sa soif. Une créature splendide, mais totalement décalée dans ce décor urbain perdu en plein hiver.

« Les taches de sang. » Fit observer Batman en les désignant du doigt. « C'est Agnès ?

— Non… On était au dixième, on vient d'arriver ! » Se défendit le dompteur, et avant qu'il ne continue, Batman grimpa les marches mouchetées ; si Jell-O n'avait croisé personne en-dessous, alors c'était que le sang menait au-dessus.

Un bruit sourd, suivi d'un tremblement inquiétant, secoua les murs. De la poussière se souleva des marches, même du plafond !

Quelque part, une vitre explosa. Et dans ce vacarme de béton et de verre, Batman aurait juré entendre un rire hystérique.

Les traces de sang disparaissaient dans la moquette en se faisant passer pour des taches d'encre, sombres et indélébiles, mais Batman n'avait plus besoin de suivre ces indices : en arrivant sur le palier du treizième étage, il aperçut quatre hommes cagoulés devant la chambre 312. De la fumée s'échappait de la porte, à moins que ce ne soit la bise qui entraînait des flocons ?

Profitant de la présence d'un paquet cadeau immense sur sa gauche, Batman s'accroupit pour se cacher. Avant d'attaquer, il voulait comprendre ce qui se passait.

Mais il n'y eut plus ni détonation, ni débris. Ni rire.

Et de là où il se tenait, Batman comprenait que les mercenaires attendaient.

Quoi ? Ou qui ?

Trois batarangs vinrent heurter une épaule, une mâchoire et un genou ; quant au dernier guet qui était encore debout, il visa la chauve-souris avec son arme mais une poigne en acier noir la lui arracha des mains.

Un poing, cette fois humain mais tout aussi dur, le frappa au milieu du menton et Batman entendit les dents de l'homme claquer. S'effriter.

Avec la même violence, le vengeur poussa la porte pour entrer dans la chambre. La fenêtre, celle où Joker et lui s'étaient tenus plus tôt, avait volé en éclats. Les ordinateurs avaient été balayés des tables, la lampe sur le rebord était brisée au sol. Les morceaux de l'ampoule frémissaient de froid sous les cris du vent.

Le battement de l'hélicoptère était un tonnerre, assourdissant et soufflant avec une force divine.

Les rafales de neige qui s'infiltraient empêchaient Batman de voir, mais une silhouette juste devant lui bougea. Une femme aussi petite et frêle qu'une enfant. Ses cheveux courts et bleus remuaient, cachant son visage.

Elle sembla crier quelque chose dans sa direction.

Batman aurait lancé un nouveau batarang, mais il savait que la puissance du vent le lui aurait rendu. À la place, il plongea en avant et attrapa le pan d'une veste kaki.

La jeune femme répondit en lui donnant un coup de poing au milieu du visage ; Batman portait peut-être un masque intégral, une plaque de métal qui heurte un nez est toujours douloureux. Quoiqu'elle ne chercha pas à savoir si son coup fut efficace : elle continua de se débattre, jurant en espagnol, et avant qu'elle n'atteigne le rebord du trou où s'était trouvée la fenêtre, la chauve-souris la coinça dans le creux de son bras, l'empêchant de fuir.

Un téléphone portable tomba au sol quand la femme essaya de basculer en avant. Batman ne comprit l'importance du téléphone grâce à la panique qui agita soudain son opposante : avec une force désespérée, elle se pencha en avant à s'en faire mal au ventre.

La situation commençait à échapper doucement au vengeur, mais il pourrait au moins se satisfaire d'une égalité : il donna un coup de pied dans le téléphone qui fut projeté au loin, glissant dans le vide.

Avespa se retrouva paralysée un instant. L'étreinte se relâchait peu à peu et elle le prit comme une moquerie. En face, l'hélicoptère s'élevait dans le ciel, mais une corde avait été déroulée et, aussi experte qu'une gymnaste, Avespa se libéra de Batman et s'accrocha à l'échelle de fortune.

Malgré le danger, elle libéra une de ses mains pour adresser un doigt d'honneur à la chauve-souris.