La neige à l'extérieur prolongeait le domaine du Pingouin, transformant les trottoirs et les toits en morceaux de banquise.
Installé sur le rebord d'un balcon de l'immeuble en face de l'Iceberg Lounge, Batman vérifiait les informations sur Ferris Boyle : effectivement, un article daté du jour le montrait en train de serrer la main de Quincy Sharp. Pour remercier Boyle, un bâtiment de l'asile serait construit et porterait le nom de ce bienfaiteur généreux. Un hommage qui figurait déjà sur les cartes de l'asile.
Et Boyle en possédait une copie.
Batman ignorait si Harleen Quinzel, de son côté, avait un plan elle-même, mais ç'aurait été surprenant : malgré le « traumatisme » que l'administration voulait soulager avec un poste important, elle n'était qu'un jeune médecin, bien loin de l'organisation administrative de dirigeants plus puissants.
Pour ne pas perdre de temps, Batman préférait interroger Boyle d'abord.
L'entretien avec le Pingouin avait duré moins d'une demi-heure, ce qui voulait dire que Ferris Boyle avait quitté l'Iceberg Lounge il y avait moins d'une heure. Si Batman se dépêchait, il pourrait retrouver le dirigeant de GothCorp en identifiant quelles traces de pneus appartenaient au modèle de la voiture de Boyle. Or, il y avait eu de la circulation devant le club, et le logiciel d'analyse triait les nombreuses informations.
Les bruits provenant de l'Iceberg Lounge résonnaient dans l'air, musique d'un repas animé dans la continuité des fêtes. L'ambiance était toutefois plus réaliste que féerique : tintements de vaisselle au lieu de tintements de clochettes, éclats de rire gras en guise de ricanements d'enfants… Les papiers cadeaux qui se déchirent appartenaient déjà au passé, laissant la place aux feux d'artifice qui exploseraient dans le ciel pour la nuit suivante.
Les citoyens auraient-ils le droit de sortir pour le réveillon de la Saint Sylvestre ? Calendar Man avait réussi à s'échapper de Blackgate le soir de Noël et il avait sûrement eu le temps de préparer une surprise meurtrière pour le 1er janvier…
Si l'alerte était donnée, les repas de fin d'année seraient pris en petit comité, dans des salons parfois trop larges, parfois trop petits, et les familles se mettraient à rêver uniquement à leurs fenêtres ou devant la télévision, observant les lumières de Gotham, les sapins décorés sur les places condamnées et interdites au public par mesure de sécurité.
Avec ses nouvelles résolutions — le Pingouin s'était moqué, mais rirait-il encore longtemps ? —, Batman espérait que, pour l'année suivante, les habitants de sa ville pourraient sortir, profiter de leur vie sans suffoquer sous la menace d'être agressés.
Que les feux d'artifice soient d'authentiques gerbes d'étincelles vertes, dorées, rouges, violettes, que les applaudissements juste en-dessous viennent d'un public heureux, soulagé.
Que tout le monde puisse oublier les incendies et les coups échangés dans les allées. Ce quotidien ne serait qu'un mauvais souvenir.
Mais d'ici là…
Des bruits de lutte se firent soudain entendre, suivis de plaintes.
Concentré sur ses recherches, Batman serra les poings, prêt à ignorer cette tradition de la ville. Le logiciel triait toujours. Épaisseur des roues, rainures imprimées dans la matière…
« À L'AIDE ! »
Ce cri d'appel portait un désespoir terrible et avait résonné plus fort que les précédents.
La mâchoire serrée, Batman céda à cette détresse et quitta son perchoir pour planer jusqu'à la source des bruits. Là, il surprit trois hommes qui s'acharnaient sur un quatrième. L'épais manteau de celui à terre ne le protégeait que du froid et, à force d'être roué de coups, il semblait au bord de l'inconscience. Son nez saignait abondamment, et sans l'intervention du justicier, une flaque se serait formée.
Les agresseurs ne remarquèrent l'arrivée de Batman qu'au moment où il saisit la nuque du plus proche pour le projeter en arrière. Ce premier opposant, surpris par cette force, glissa sur la couche de glace et chuta contre le bitume enneigé, incapable de lutter.
« Batman ! » S'alarma un des hommes, levant les mains comme pour se rendre. « Batman, attends ! Tu comprends pas ! »
Et le vengeur ne voulait pas comprendre.
À l'aide de trois batarangs, il envoya au sol le second agresseur qui se trouvait derrière lui — avait-il eu l'intention de fuir ou de l'attaquer ? —, puis il agrippa le col de celui qui voulait discuter.
D'une main, il souleva sa victime contre le mur et serra son poing libre, prenant son élan. Ses yeux blancs et acérés brillaient sur son masque entièrement noir. Les rumeurs sur son compte n'en feraient plus un fantôme, mais une créature de cauchemar.
« Ce gars a violé ma sœur ! » Cria l'homme qui gesticulait contre le mur. « Il a violé ma sœur à Noël ! »
Le bras de Batman s'était figé.
« … Pourquoi tu n'as pas porté plainte ?
— On a porté plainte ! Mais les flics ont dit qu'ils avaient pas assez de preuves ! La seule preuve, c'est l'ADN, et l'analyse allait prendre au moins trois mois avec toutes les affaires de viol en cours ! C'est ce qu'ils ont dit ! Je t'en prie, Batman ! Elle n'a que seize ans ! »
Un âge proche de lui de Barbara.
Pourquoi cette comparaison lui vint en tête ?
Mais Batman se ressaisit :
« Qu'est-ce que tu comptais faire de lui ?
— On voulait juste lui faire peur ! On allait pas le tuer ! »
Avec colère, Batman se tourna vers l'homme au sol : il devait avoir une cinquantaine d'années et portait, à son annulaire, une chevalière en or. Son manteau n'était pas ouvert, ce qui signifiait qu'il n'avait pas été fouillé pour être volé.
Peu à peu, Batman reposa sa victime au sol. Son poing serra encore le col durant un instant d'hésitation.
« Ton nom.
— Kyllian Johnson. Ma… ma sœur s'appelle Amanda Johnson. »
Kyllian ne devait pas avoir plus de trente ans. En fait, Bruce et lui pouvaient très bien avoir le même âge…
Combien d'affaires traînaient au commissariat ? Les policiers étaient débordés,alors même qu'ils fermaient les yeux sur une importante quantité de crimes ! L'argent coulait dans leurs poches, parfois, un silence acheté était l'équivalent de cinq mois de salaire. Si les parrains leur demandaient, ils auraient pu faire fondre l'or pour souder leurs paupières et leurs lèvres, et ils en auraient eu encore assez pour boucher leurs oreilles.
Devant ce refus de s'impliquer, cette ignorance achetée, certains gothamites devaient faire leur propre justice.
Les doigts noirs se dénouèrent avec lenteur.
« Va t'en. »
Qu'il parte retrouver sa sœur au lieu d'être arrêté pour meurtre.
Kyllian obéit et se mit à courir sans adresser un regard à ses deux acolytes inconscients.
Une fois seul, Batman se tint près la victime du groupe. Le violeur avait bien perdu connaissance. Il avait des cheveux assez longs et grisonnants, de cette nuance fatiguée. Quelqu'un que le Pingouin connaissait ? Un invité qui venait de quitter l'Iceberg Lounge ?
Le vengeur plaça son pied sur la tête de l'homme avec l'envie soudaine d'écraser ce crâne, cette source de pulsions criminelles. Si ces tempes se brisaient, le sang noierait ce cerveau malade, mettant fin plus efficacement au parcours de ce violeur qu'un emprisonnement de quelques mois seulement. Batman sentait son cœur battre, grisé par ce pouvoir si proche.
Il était Batman, il était la nuit, il était la vengeance.
L'éclat de la chevalière attira son regard et il aperçut un W stylisé. Cette lettre pouvait être l'initiale de Williams, Watson, Wood ou encore…
Sa semelle était encore posée contre les cheveux grisonnants. Qui était cet homme ? Que s'était-il passé exactement ? Pouvait-il vraiment le punir d'après un seul et unique témoignage ?
Ou n'avait-il pas plutôt cherché un prétexte pour faire ressortir sa colère des derniers jours ?
Avec hésitation, Batman releva son genou, renonçant à être une menace pour cet inconnu. Il mènerait ses recherches sur Amanda Johnson, il trouverait un fait divers, un compte-rendu, n'importe quoi pour connaître l'histoire, et si la justice ne pouvait pas être plus rapide, si elle ne pouvait pas être plus efficace, il traquerait le violeur et lui ferait payer son acte abominable.
Depuis son gantelet, Batman lança un appel anonyme au G.C.P.D. pour que les trois hommes soient emmenés au poste. Ou à l'hôpital si c'était nécessaire.
Pour l'instant, il devait se consacrer à la poursuite d'un criminel insoupçonné.
Au début du siècle, des criminologues de l'école de Chicago avaient établi un lien entre les zones des classes sociales et l'apparition de gangs dans leur ville : les barrières solides entre les classes aisées et les classes pauvres encourageaient les oppositions, alimentaient les conflits. Des groupes se formaient donc, prémices des gangs, et chacun faisait sa loi.
Pourtant, plusieurs décennies plus tard, la ville au nord de l'Illinois avait vu son taux de criminalité être surpassé par sa jumelle du New Jersey. Bien que jumelle n'était pas un terme exact, car à Gotham, le crime se pratiquait dans tous les cercles. La ceinture de pauvreté de Gotham ne se mesurait pas avec le taux de criminologie, mais le taux de victimologie.
Car ici, tout le monde faisait sa loi. Riche, pauvre, jeune, vieux, anonyme ou connu.
Les pneus qui avaient creusé des sillons devant l'Iceberg Lounge appartenaient uniquement à des véhicules de marque — Le Pingouin exigeait un certain standing dans son club —, et ces voitures de sport n'hésitaient pas à rouler dans certains quartiers violents, et ce, sans risquer d'être volées : même un dealer novice connaissait les plaques d'immatriculation des grands.
Si un jeune criminel avait essayé d'approcher une des voitures de Black Mask avec un pied de biche, une balle l'aurait abattu avant même que son ombre ne frôle le capot.
Retenir les modèles et les plaques immatriculation des intouchables était la première règle de survie chez les gangsters en herbe.
En suivant les traces laissées par la Mazda appartenant à Ferris Boyle, Batman reconnut des ruelles où il avait déjà corrigé des petites frappes inconnues. Des ruelles par lesquelles il ne serait jamais passé en tant que Bruce Wayne.
Il n'était pas tard, pourtant, les enseignes présentaient des bars à tacos, des vidéo-clubs, des serruriers, des réparateurs en tout genre, mais personne ne savait si les boutiques étaient ouvertes ou fermées. Probablement que les seuls clients qui pouvaient entrer avaient un rendez-vous convenu bien en amont et en toute discrétion, sans rapport avec la devanture.
D'après les traces, la Mazda s'était garée dans une cour mais pour n'y rester qu'une poignée de minutes. Quand le détective arriva, elle était déjà repartie.
L'espace était étroit et une fenêtre grillagée perçait le mur à droite. Peut-être pour une transaction avec un complice dans le bâtiment ? Batman ne s'y intéressa pas plus : la neige était encore humide, preuve qu'il avait manqué la voiture de peu, alors il devait se dépêcher.
Bruce n'avait pas besoin de méditer davantage sur son approche : même s'il avait été surpris de connaître les activités de cet autre philanthrope — ajoutez les guillemets désormais —, il doutait que Boyle pourrait l'égaler en force. Bien sûr, le directeur de GothCorp avait choisi, pour sa double-vie, une voie plus dangereuse, et Bruce se souvenait qu'il avait une poigne solide, mais Batman avait bien plus d'atouts…
Le vengeur grimpa au sommet d'une tour et, enfin, il aperçut le véhicule juste en-dessous : arrêtée par un feu rouge, la Mazda attendait de pouvoir passer.
Une gouttière en forme de gargouille s'étirait du toit, offrant un point pour un atterrissage parfait. En tant que chauve-souris, Batman préférait attaquer ses proies depuis le ciel.
À part un groupe de jeunes qui fumaient sous un abri de bus couvert de tags, la rue était déserte. Presque calme. L'heure du repas retenait les Gothamites chez eux ou dans des restaurants.
La chute du vengeur trancha soudain l'obscurité, et quand Batman s'imposa sur le capot bleu, faisant tressauter la voiture, les jeunes en laissèrent tomber leur cigarette.
Derrière le pare-brise, le glapissement de Ferris Boyle se mua en injure. Ses mains agrippèrent le volant avec une rage manifeste et la tension remonta jusqu'aux mâchoires.
Leur affrontement promettait d'être vif.
Boyle s'apprêta à relever la pédale d'embrayage et à appuyer sur l'accélérateur — sa Mazda n'était qu'une voiture complémentaire et il la sacrifierait avec joie s'il pouvait blesser ce foutu justicier —, de son côté, Batman avait levé les bras, croisant ses mains pour réunir assez de force et percuter la vitre, mais les deux opposants furent soudain paralysés par un sentiment glacial. Un souffle glacial.
Alors que Gotham rentrait dans le plus froid de l'hiver, les degrés se mirent à dégringoler en quelques secondes, à une vitesse surnaturelle.
Sentant ce frisson se coller dans son dos malgré l'armure épaisse, Batman se retourna.
À quelques mètres de la Mazda, un homme immense se tenait là, dissimulé dans une sorte de scaphandre d'acier blanc. Du givre avait fleuri sur ce corps de métal et, bien que la neige ait cessé de tomber à Gotham, des flocons se détachaient à chaque mouvement de l'inconnu.
Les jeunes avaient disparu. Ils avaient certainement fui en apercevant l'intrus de loin et, en un rien de temps, les mégots abandonnés avaient congelé.
À la base du dôme en verre qui surmontait la tête, des lumières crues révélaient l'étrange couleur bleutée de sa peau. Des lunettes aux verres rouges cachaient son regard, mais Batman en était certain : cet homme les fixait.
L'intrus leva son bras et la chauve-souris comprit : le scaphandre était complété par une arme.
