Si Bruce Wayne n'avait jamais cédé à l'avarice, ça n'avait pas été le cas de Ferris Boyle.
L'héritier Boyle n'avait pourtant connu que le luxe, sa famille bien nommée lui évitant d'affronter l'échec, la pauvreté ou la faim. Depuis son plus jeune âge, Ferris — que sa mère appelait autrefois Fez, mais à à peine sept ans, il lui avait interdit d'employer à nouveau ce surnom —, n'avait ressenti aucune crainte à l'idée de succéder à son père, Richard Boyle.
À vingt-huit ans, il jugeait même que cette succession serait bénéfique à l'entreprise, car les années passaient et son père restait coincé dans le passé, voyant d'un mauvais œil les avancées technologiques, alors que le fils répétait que progrès et technologie étaient des synonymes.
Malgré tous ses arguments, Ferris Boyle n'avait jamais réussi à convaincre son père et, pendant longtemps, il avait redouté que cette méfiance à l'égard de la robotique et de l'informatique finissent par geler la fortune de l'entreprise.
L'ironie voulait que le successeur voie un avenir certain dans le froid, peut-être pour contrer les rumeurs de réchauffements climatiques.
La cryogénie. Voilà le domaine où GothCorp devait s'émanciper !
Finalement, une crise cardiaque avait emporté Richard Boyle avant que les affaires ne s'essoufflent, laissant le champ libre à Ferris qui misa tout sur la cryogénie.
Bruce Wayne et les autres nantis n'avaient pas prêté assez d'attention à cette branche scientifique, et ces possibilités permirent de grands changements au sein de GothCorp : les équipes avaient été entièrement renouvelées, les conseillers remplacés, du matériel ajouté et perfectionné… et surtout, la société n'avait cessé de se moderniser, rajeunissant avec ce nouveau visage.
Mais ce ne fut que lorsque Ferris Boyle rencontra Victor Fries, deux ans auparavant, qu'il comprit ce qui manquait à son laboratoire consacré à la cryogénie : un génie.
Pourtant, la grande sensibilité de Victor Fries avait manqué rebuter le directeur : depuis quatre ans, le scientifique était marié à une jeune danseuse — jeune, c'était le mot, son époux avait presque deux fois son âge ! — et ils filaient un amour unique, parfait… décalé à Gotham.
Ferris Boyle et bien d'autres avaient tout d'abord cru que la resplendissante Nora était une de ces gourdes qui attendent, bien sagement, que leur vieux mari décède pour empocher tout l'héritage, ou encore que le docteur Fries n'était qu'un vieil obsédé qui avait épousé cette artiste pour la beauté de ses courbes ou la sensualité de ses gestes.
Tous s'étaient trompés, se heurtant à un bonheur qu'ils ne comprenaient pas.
Au lieu de conduire une voiture rutilante dans les avenues animées de Gotham, les Fries affectionnaient plutôt les balades en forêt, loin de la ville pour profiter du plein air. De même, ils préféraient les soirées en solitaire, regardant un film qu'ils avaient peut-être déjà vu dix fois plutôt que de fanfaronner à une fête. Accueillants mais réservés, ils se montraient sympathiques sans être réellement amicaux, ne cherchant ni les conflits, ni les confidences. Leur amour les isolait dans un cocon où ils n'avaient besoin que d'eux, et bientôt, l'union tendre des Fries inspira alors plus de jalousie de que moqueries.
Un employé de GothCorp, jeune, sûr de lui et qui avait été plus d'une fois comparé à Marlon Brando, avait bien tenté de passer du bon temps avec Nora en l'entraînant dans une relation extraconjugale, mais quand il s'était présenté chez les Fries, profitant de l'absence du scientifique pour faire comprendre ses intentions, elle lui avait refermé la porte au nez sans même le laisser mettre un pied dans la demeure.
Même si l'homme l'avait traitée de « frigide », de « reine des glaces », Nora Fries avait été assez indulgente pour ne pas en parler à Victor pour préserver les relations professionnelles de son mari.
Au moins, cet échec rappela aux plus sceptiques ce que certains savaient déjà : Nora aimait Victor, Victor aimait Nora. La jeune épouse ne demandait pas plus que cette quiétude et oublia bien vite cette histoire.
Pourtant, une ombre avait fini par atteindre cette idylle : Nora était tombée malade et son état de santé s'était dégradé avec une rapidité terrifiante.
Bien sûr, Ferris Boyle avait compati avec Victor Fries. Un joli brin de femme comme ça qui n'atteindrait même pas à ses quarante ans, c'était dommage ! Mais ce qui le dérangeait vraiment, c'était les conséquences : Fries ne travaillait plus aussi bien qu'auparavant et s'absentait régulièrement pour prendre soin de Nora.
Or, Victor Fries était irremplaçable dans l'équipe, et Boyle maudissait chaque jour où les projets n'avançaient pas plus rapidement.
Pire, le directeur avait compris que son employé utilisait le laboratoire de GothCorp pour son propre intérêt : Victor Fries avait dans l'idée de cryogéniser son épouse assez longtemps pour trouver un traitement et la libérer, une fois le miracle accompli, comme une belle au bois dormant.
Puisque Victor Fries voulait mener des projets personnels, alors il devrait aider Boyle dans la conception de ces armes à base d'azote liquide qui scelleraient un partenariat avec le Pingouin.
Il n'avait pas été difficile de convaincre le génie pour qu'il participe à ces activités illégales : pendant les recherches, Boyle s'engageait à trouver un médecin capable de soigner Nora.
Peut-être que personne ne le croirait, et pourtant, Boyle avait bien tenu son engagement au début : il s'était renseigné, avait promis des récompenses importantes — qui auraient été vite remboursées par le marché avec Cobblepot car Fries avançait vite et bien —, mais la vérité était que Nora Fries ne pouvait pas être soignée malgré le temps gagné.
Sans le cocon confectionné par son mari, elle serait déjà dans un cercueil.
Ferris Boyle aurait pu avouer à Victor Fries qu'il deviendrait veuf malgré leurs efforts, mais son employé aurait alors cessé de travailler sur les armes, ou pire, il aurait menacé de tout révéler dans un éventuel chantage.
Le P.D.G. de GothCorp n'avait pas prévu d'éliminer son meilleur atout, son génie adulé, mais avant-hier, Victor Fries avait annoncé avoir terminé le prototype du fusil à glace, ce succès prêt à être décliné en plusieurs exemplaires et que Cobblepot achèterait à un prix d'or, mais Victor Fried n'avait pas accepté la prime et un autre bonus encore que Boyle lui avait proposé : ils avaient un marché et Victor Fries voulait entendre de bonnes nouvelles concernant l'état de santé de son épouse.
Cela faisait plusieurs années que le directeur et le scientifique se connaissaient, mais Boyle n'aurait jamais imaginé avoir une discussion aussi animée avec le doux docteur Fries. Quand il lui révéla que plusieurs médecins jugeaient Nora condamnée, le scientifique devint presque fou de rage, accusant son employeur de lui avoir menti, de l'avoir utilisé.
Le chagrin et le désespoir poussent à commettre irréparable, et Boyle redouta l'issue de leur échange. Il était contraint de l'éliminer.
La légitime défense serait l'argument qu'il avancerait si le corps de Victor Fries était retrouvé dans le laboratoire gelé, sous les amas de plaques de métal argent, les câbles bleutés qui devait conduire l'azote liquide. Quel beau tableau Nora et Victor Fries offrirait aux photographes — pour ceux qui auraient osé entrer en tout cas — : les corps auraient rappelé les squelettes d'amants retrouvés dans les cavernes, à la différence qu'ici, leur tendresse aurait été immortalisée dans la glace, à l'abri du temps.
Sauf que le drame ne s'était pas passé tout à fait comme Ferris Boyle l'avait prévu : alors qu'il avait appelé deux gardes pour assommer Victor Fries dans le laboratoire, coupant court à la colère du scientifique qui s'aventurait sur des menaces qui concernaient la double vie du directeur, Boyle avait ordonné à ce que l'arme cryogénique soit mise en sûreté, cachée, et que la scène du crime soit maquillée en accident. Victor Fries aurait dû mourir dans ce blizzard, son corps aurait dû se figer au-dessus du tube où était retenue sa femme, mais un gaz particulier, relâché par un tuyau arraché dans la lutte, mêlé aux produits chimiques dans lesquels Fries avait glissé avait composé un mélange unique.
À cause du gaz, une brume froide s'était alors levée dans le laboratoire et l'un des deux gardes avait fui à temps, avant que la glace ne scelle la porte, survivant à son collègue laissé en arrière.
Le métabolisme intact de l'homme piégé ne lui permit pas de survivre à l'accident : sa peau vira violemment sur un bleu surnaturel, alors que les extrémités de ses doigts, de son nez et de ses oreilles tiraient sur le violet de nuit, brûlées par ces conditions éprouvantes. L'air avait été comprimé dans sa gorge, son sang et l'eau de son organisme devenant plus durs que la pierre. Ses poumons avaient tressauté une dernière fois dans une douleur paralysante.
Fries avait été témoin de cette mort, assourdi par le bourdonnement des machines éventrés. Pourquoi ne succombait-il pas lui aussi ? Il survivait, épargné, sans comprendre. Aveuglé par cette poussière de flocons, il goûtait cette brume du bout de la langue, ses mains balayant l'hiver sans trembler. Quand Fries tenta d'augmenter la température sur le panneau de contrôle pour débloquer la porte gelée, la douleur arriva.
C'était tellement absurde qu'il s'imagina être coincé dans un cauchemar : quand les degrés s'approchaient du zéro, quand les degrés s'approchaient du vivable pour l'être humain, Victor Fries sentait son corps protester, son cœur se tordre.
Il eut besoin de plusieurs minutes pour comprendre ce qu'il était devenu, et il lui fallu plusieurs heures pour se préparer à survivre à ce monde qui n'était pas assez froid pour lui. Un monde qu'il ne supportait plus.
Pendant une nuit et une journée, Victor Fries avait alors confectionné une armure, gardant le fusil à glace qui n'avait pas été emporté. Tout en soudant, tout en renforçant sa combinaison cryogénisante, un nom brûlait dans son esprit : Ferris Boyle.
Ces derniers mois, le visage de Victor Fries avait vieilli de façon prématurée : des rides s'étaient gravées entre ses sourcils, des commissures de ses lèvres jusqu'à son menton glabre. Lui qui avait toujours été plus grand que la moyenne, il se sentait abattu et petit.
Durant l'été, Nora et lui avaient profité de dix jours de repos ensoleillé à la Nouvelle Orléans : la moiteur avait été insupportable pour deux citadins peu habitués à ce climat, mais leur séjour n'avait été qu'une série de bonheurs dans un petit appartement loué au Vieux Carré.
Chaque jour, ils visitaient les alentours en simples passants qui ne laissaient aucune empreinte, emportant seulement des souvenirs délavés de soleil. Dans les avenues hautes en couleurs, ils se tenaient par la main, et si la chaleur les rendait trop moites, ils marchaient bras dessus, bras dessous.
Chaque nuit, ni l'un, ni l'autre ne désiraient dormir et ils laissaient les lueurs des lanternes accrochées devant leurs fenêtres, parodies de vitraux colorés, peindre de nouvelles chaleurs dans leur chambre.
Dix jours merveilleux qui semblaient appartenir à un passé trop loin. Des couleurs sur les joues, des rêves vécus près des lanternes, il n'en restait plus rien.
Depuis, certains auraient même cru que l'hiver et le deuil imminent avaient rendu le teint de Victor Fries gris.
Mais ce soir, après sa renaissance glaciale, sa peau était d'un blanc bleuté.
Il ne restait plus rien de Victor Fries, hormis cet amour brûlant pour Nora, car finalement, même cette haine féroce contre Ferris Boyle était nouvelle.
Il avait cessé de neiger ? Et bien Fries ramènerait la tempête. Il gèlerait son ennemi, faisant de son corps un morceau de verre qui se briserait sous le choc d'une aiguille, puis il réserverait le même sort à ceux qui se dresseraient sur sa route, même s'il devait faire de Gotham un royaume d'hiver.
Boyle serra son volant en fixant le plus étrange des fantômes, ne reconnaissant pas sa victime. Toutefois, il avait tant convoité le fusil de glace, avait été si impressionné de le voir qu'il se souvenait parfaitement de l'allure de l'arme, alors quand l'homme dans le scaphandre souleva la menace, Boyle comprit.
« Fries ?! »
En apercevant la lumière se former au bout du canon, Batman visa avec la batgriffe le feu tricolore au-dessus et s'éleva du capot pour esquiver. Au même moment, Boyle faisait une marche arrière sur la droite, manquant de s'encastrer dans un restaurant fermé. Même si le véhicule avait heurté la vitrine, les dégâts auraient toujours été moins graves que si le cône de glace projeté avait touché sa cible, mais manquant sa cible, le stalactite se planta juste dans le bitume, ne faisant aucune victime.
Certains occupants des bâtiments de la rue sortirent de table pour regarder par les fenêtres. Une mère resserra machinalement son gilet, confondant la peur avec le froid.
Batman n'avait jamais vu un tel phénomène : l'homme dans le scaphandre se mouvait comme un automate, trahissant un manque d'habitude. Le poids de la combinaison le ralentissait, alors, avant de tirer à nouveau, Fries laissa son bras pendre pour économiser des forces. Il avait l'impression d'être drogué, gavé de morphine, et de marcher dans un rêve. Les diodes blanches à la base de son casque rendaient la nuit éclatante, irréelle. Fries pouvait compter autant de lumières qu'à la Nouvelle Orléans, mais Gotham était dénuée de couleurs, aveuglant avec du blanc ou du noir.
Perché sur le feu tricolore, Batman se demandait encore qui cet homme de glace avait visé : lui ou Boyle ?
Le moteur se mit à gronder juste sous lui et, redoutant de perdre la piste de Boyle, Batman lança un traceur. Le dispositif s'aimanta à la carrosserie de la Mazda.
Après un pas en avant, Fries souleva à nouveau son bras et, répondant aux interrogations du vengeur, visa la voiture avant qu'elle ne disparaisse.
Un autre pic de glace, aussi long qu'une lance, se planta dans la portière arrière ; Boyle avait réussi à faire demi-tour à temps, autrement, le pic se serait planté à l'avant et aurait empalé le conducteur. Refusant de laisser une troisième chance, Boyle accéléra. Les pneus brûlaient le peu de glace salée sur la route.
Sur son gantelet, Batman vérifia que le traceur n'était pas endommagé. Un miracle dont il tirerait profit plus tard.
L'homme de glace ne semblait pas renoncer à cet affrontement et, ignorant la chauve-souris, il s'avança sur la route, la colère gravée sur son visage solide.
C'était inconscient, mais, la griffe noire toujours agrippée au feu tricolore, Batman se laissa glisser, tête à l'envers, pour surprendre l'inconnu dans un face-à-face étrange.
Il se retrouva à la hauteur du dôme, découvrant en-dessous l'incohérence qu'était Fries : deux iris blancs luisaient derrière les verres rouges des lunettes, et les veines qui transparaissaient sur le front étaient noires. Le sang qui y circulait encore quelques jours plus tôt avait ralenti, refroidi.
Batman percevait pourtant un rythme cardiaque sous la plaque de métal au niveau du torse.
« Qui es-tu ? »
Sans répondre, l'homme de glace s'écarta pour le dépasser.
« Qu'est-ce que tu veux à Boyle ? »
Était-il muet ?
Pour le tester, Batman envoya un batarang dans le dos métallisé. Ce ne fut qu'une pichenette, bien sûr, mais au moins, l'homme se retourna.
« Je n'ai rien contre toi, reste en dehors de cette histoire.
— Mais nous en avons après le même homme. Tu as l'intention de le tuer, alors je te demande de me laisser lui parler avant.
— Dresse-toi à nouveau sur mon chemin et je t'éliminerai aussi. » Avertit Fries.
Il avait entendu parler d'un homme déguisé en chauve-souris qui combattait le crime, mais ces rumeurs qui amusaient durant les dîners ne l'intéressaient pas.
Si Batman avait une justice à mener, et bien lui aussi.
Batman décida de ne pas le retenir : il avait été assez proche pour voir combien l'armure était blindée. Source de froid, le scaphandre avait été conçu dans un laboratoire à la pointe de la technologie, maintenant une température bien inférieure à zéro. Un corps humain n'aurait pas pu survivre dans cette armure, mais cet homme-là la portait, devait la porter. Batman avait remarqué autre chose : une plaque de métal sur la hanche était marquée du logo de GothCorp.
Batman jugea plus prudent de retrouver Ferris Boyle avant d'essayer d'affronter l'homme de glace — sans plan, sans stratégie, une attaque plus directe aurait été du suicide, même le Joker ne s'y serait pas risqué —, et grâce au traceur, un avantage, il devait pouvoir y arriver. D'autant que l'inconnu au scaphandre était lent, bougeant avec encore trop de difficultés.
Remontant sur le feu tricolore, il vérifia où le signal se dirigeait.
De façon surprenante, Boyle se dirigeait vers GothCorp.
