L'entrée du bâtiment de GothCorp ne ressemblait plus qu'à une grotte arctique.

La langue était une banquise, les débris des fenêtres s'étaient figés dans l'air, suspendus par des toiles rigides de glace. Coincés dans ces murs transparents, les quelques gardes devenaient des statues. Ils étaient probablement morts au moment où la glace les avait enveloppés…

La Mazda bleue s'était garée en diagonale, barrant l'accès étroit.

La fine couche de neige dans le bâtiment était écrasée par deux sortes de traces de pas : les premières étaient des semelles larges, dirigées vers la sortie, appartenant au scaphandre, tandis que les secondes, plus petites et plus fines, entraient. Boyle se dirigeait là d'où était sorti l'homme de glace.

Ces traces confirmaient aussi que Batman avait maintenu son avance sur l'inconnu. Il ne perdit pas une minute de plus et s'infiltra dans le bâtiment. La température s'approchait de celle à l'extérieur et son costume était donc un vrai réconfort, l'aidant à résister.

Sur le chemin qui menait aux sous-sols, Batman ne croisa que des morts possédés par l'hiver. Les ascenseurs ne fonctionnaient plus, mais les escaliers permettaient un accès. De la brume, porteuse de flocons, s'élevait pour rendre les couloirs incertains et infinis.

Ce ne fut que grâce à la vision thermique que Batman retrouva Boyle, à côté d'une autre présence qu'il ne devina pas tout de suite.

« Ferris Boyle. »

L'homme sursauta et, plus blanc qu'une feuille, fixa la chauve-souris.

« Encore vous ?! Vous bossez pour Fries ? »

Tremblant de froid, Boyle se tenait appuyé contre un cylindre de verre. Sans ses gants en cuir, sa peau se serait coupée à la glace qui recouvrait ce… cercueil ? Non, il y avait bien un corps immobile à l'intérieur, celui d'une jeune femme, mais Batman enregistrait un léger pouls.

Batman fit le lien entre Fries et l'homme au scaphandre, bien que ce nom ne lui était pas familier.

« Non. »

En entendant que Batman n'était pas impliqué dans cet « accident », Ferris Boyle, malgré les dernières apparitions ambiguës de la chauve-souris, entrevit une lueur d'espoir :

« Vous devez m'aider ! L'homme au scaphandre veut me tuer !

— Pourquoi ?

— Vous pensez que je le sais ?! Je vous demande juste de me protéger ! »

Batman ne crut pas un instant que Boyle ignorait les raisons de cette colère, alors il n'avait aucune intention de le sauver : il avait parcouru ce chemin pour récupérer les plans d'Arkham, pas pour se positionner entre deux potentiels criminels.

En fait, il ne partagerait même pas sa cape pour protéger cet homme du froid.

L'image du quinquagénaire évanoui sur le trottoir luisant lui revint en mémoire, rappelant cette justice privée. Des croisades comme la sienne, il y en avait tant.

Bruce avait franchi la limite qu'il s'était imposée, il n'était plus apte à condamner. Seulement à espérer faire enfin la différence à Gotham.

Et puis, Boyle s'était joué de son semblable en prétendant être un allié pour la ville. Maintenant qu'il essayait aussi de se payer la tête de la seconde identité de Bruce, ce dernier ressentit une violente colère.

« Je ne suis pas là pour vous défendre, mais pour vous prendre les plans de l'asile d'Arkham. Le reste ne m'intéresse pas.

— Arkham ? »

Boyle les avait reçus ce midi sur une carte mémoire, carte mémoire à présent rangée à l'intérieur de son manteau… quand il porta sa main contre son torse, il se trahit et Batman se rua vers lui pour saisir son poignet.

Malgré la lenteur de Fries, le temps pressait.

« Vous les avez ici. Donnez-les moi. »

Ne trempant dans le milieu criminel que pour l'argent, Boyle ignorait tout du plan de Black Mask et Bane quant au transfert du Joker afin de se débarrasser du clown, alors cet intérêt pour le prochain asile le surprit.

Alors que la poigne noire formait un étau douloureux autour de son poignet, Boyle essaya changer de tactique :

« Débarrassez-moi de Fries et je vous donne ces plans ! » Ce ne serait pas un échange qui lui coûterait cher : Boyle avait reçu des subventions de criminels pour qu'il investisse dans Arkham et qu'il serve de lien entre le milieu mafieux et l'hôpital-prison de Sharp. Tôt ou tard, ces plans seraient parvenu aux plus offrants. Là, à cet instant, il marchandait pour sa vie, et c'était un marché qui valait le coup. « Je ne sais pas pourquoi vous y tenez tant, mais tuez ce Fries et je vous les donne !

— C'est curieux de tenir autant à la mort de ce Fries alors que vous ne savez pas ce qu'il a contre vous. » Ironisa Batman sans desserrer ses doigts. S'il n'avait pas voulu s'impliquer, il n'avait pas résisté à renvoyer le mensonge de Boyle contre lui. « Engager les meilleurs avocats ne devraient pas poser de problème… à moins que votre réputation vous coûte plus que votre fortune ? »

Profitant du masque qui recouvrait ses traits, du voile qui couvrait son identité que Boyle aurait peut-être reconnu à cette distance, Bruce examina le visage de ce prétendu philanthrope. Les cheveux grisonnants, la mâchoire solide, le nez un peu épais.

Plus la pression des doigts s'accentuait, plus cela devenait une affaire personnelle.

Bruce avait songé qu'avec Alfred, Lucius Fox et des philanthropes comme Boyle, son combat contre le crime à Gotham ne serait jamais vain. Que la ville deviendrait plus sûre, plus confortable, plus agréable.

Et cet homme, ce monstre qui avait bu de son vin, qui avait mangé à sa table, menait une double vie pour détruire ce que Bruce tentait de construire.

L'armure conservait la chaleur de la haine nouvelle.

Le sang se comprimait et les muscles se ratatinaient sous l'emprise. Boyle lâcha un gémissement et s'inclina.

Si Batman lui brisait le poignet, au moins le froid l'anesthésierait.

« Pitié… » Souffla-t-il. De la buée s'échappait de sa bouche en nuages saccadés, marquant le rythme de sa peur. « Vous n'avez pas besoin d'aller jusque là…

— Si. »

L'os se brisa.

« AAAAAAAAAH ! »

Dans son torse, Batman sentit un nœud se détacher. Un poids s'évanouissait, libérait cette colère qui brûlait de son ventre jusqu'à son front.

Comme s'il avait besoin d'une raison de plus pour justifier cette violence, Batman demanda :

« Qui est Fries ?

— Espèce de… !

Qui est Fries ?! »

Ses doigts pincèrent le poignet, soulevant un haut de cœur à Boyle.

« … un scientifique… » Articula-t-il après avoir ravalé sa salive. « Un scientifique qui travaille pour moi…

— Pourquoi est-ce qu'il en a après vous ?

— Il aurait dû mourir… sa femme est malade, personne ne peut rien… Je me suis renseigné… en échange, il devait construire une arme pour moi… à base d'azote liqui… »

Des pas lourds résonnèrent depuis l'entrée du laboratoire, annonçant l'arrivée de l'homme de glace.

Malgré la douleur qui le lançait au bout du bras, Boyle se redressa et, entre ses dents, siffla :

« S'il vous plaît. »

Un homme qui regarde dans les yeux de sa victime est un homme dangereux, pourtant, si Batman n'avait pas fléchi en brisant le poignet de Boyle, s'il n'aurait pas détourné le regard en laissant Fries tuer cet homme, il était toujours capable de pitié, de compassion. Mais seulement pour ceux qui pouvaient rendre Gotham meilleur.

Si Batman décida de s'interposer à cet instant, c'était uniquement parce que les plans d'Arkham se seraient perdus dans le rayon de glace que Fries s'apprêta à tirer.

Quand l'homme au scaphandre passa sous l'embrasure torturée de l'entrée du laboratoire, quand il s'engouffra dans ce qui aurait dû être son tombeau, il s'arrêta, canon dirigé vers sa cible mais n'appuya pas sur la détente : Ferris Boyle, laissant son bras pendre, se tenait en retrait derrière Batman. Le vengeur avait empoigné plusieurs câbles qui permettaient l'alimentation vers la machine qui maintenaient Nora en vie.

La menace qui pesait sur sa femme faisait mal à Fries, or, la colère était une émotion chaude, vive, brûlante. Une émotion qui ne pouvait plus lui appartenir.

« Je t'avais prévenu, Batman. » Marmonna le scientifique. La combinaison modifiait sa voix, la rendant robotique.

Le canon se dirigea vers l'homme masqué. S'il voulait emporter son identité dans sa mort, Victor Fries pouvait lui promettre que l'appétit du froid noircirait ses chairs, tordrait ses os, abîmerait ses traits sous le métal. Personne ne le reconnaîtrait.

« Et je t'ai dit que j'avais besoin de Boyle, Fries. Accorde-moi deux minutes, ou tu tireras aussi sur ta femme et elle mourra.

— Boyle m'a bien fait comprendre qu'elle était déjà condamnée. » Répondit Fries, détachant ses mots sans surprise : que Batman soit maintenant au courant ne lui importait pas. « Tu ne peux pas menacer les morts.

— Réfléchis, Fries : elle a encore du temps, assez de temps pour que d'autres médecins se penchent sur son cas et essaient de la soigner. »

L'idée que Boyle ait menti avait bien effleuré l'esprit de Fries, mais même si Nora pouvait être guérie, l'époux manquait de moyens : à part la cristalliser hors du temps, loin de la maladie, ses revenus, bien qu'importants, ne lui permettaient pas de financer une recherche médicale aussi compliquée.

Vers qui pouvait-il se tourner hormis Boyle ? Compte tenu qu'ils étaient à Gotham et que détruire une vie rapportait bien plus qu'en sauver une ?

En la vérité, Batman mentait également : il ignorait encore quelle maladie rongeait le corps glacé et quelles étaient les chances de réminiscence de Nora Fries. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il avait besoin de Boyle encore un instant et que, en manipulant ce qui avait le plus de valeur chez ces deux opposants, il pouvait diriger les concessions.

« Laisse-moi récupérer ce qu'il me faut, Fries. Ne prends pas ce risque pour ta femme. Ensuite, tu feras ce que tu veux de Boyle. »

Le directeur de GothCorp tenta de protester, mais le froid affaiblissait sa voix. Pire : il l'engourdissait, l'éreintait.

Enfant, Boyle avait lu ces nouvelles où des explorateurs progressaient sur des banquises infinies avant de crouler sous l'effort, préférant dormir plutôt que de faire un pas de plus. L'hypothermie semblait être une agonie à la fois douce et puissante, même si Boyle n'avait jamais compris pourquoi les auteurs se plaisaient tant à comparer cette mort au sommeil.

À l'époque, le jeune lecteur avait été à la fois terrifié et fasciné, mais ce soir, il ne restait que l'effroi. Son cœur cognait, propulsant le sang chaud à travers toutes ses veines, mais ces gouttes étaient telles des bouteilles à la mer qui ne seraient jamais lues : le cerveau, les organes, tout s'apaisait.

Dormir. Boyle voulait dormir…

« Batman… S'il vous plaît… »

S'assurant que Victor Fries ne tirerait pas, Batman lâcha les câbles et se tourna vers Boyle. La veste pendait et, de là, il pouvait voir la poche intérieure. Une enveloppe en dépassait.

Il empoigna le col de Boyle et arracha le morceau de papier. Deux A placés en miroir, leurs pattes se rejoignant comme les jambes de trapézistes, marquaient le coin de l'enveloppe.

Au lieu d'une lettre plate, Batman sentit sous son pouce le renflement d'une petite disquette.

La dernière pièce pour organiser un plan d'évasion.

Malgré son désir de vengeance, Batman ne comptait pas s'aventurer dans l'asile en espérant y affronter Bane, car s'il pouvait croire ce que le Pingouin avait confié, la présence de Bane comme celle de Black Mask trahiraient l'identité de ceux qui ramèneraient le clown tueur.

Batman ne se rendait pas à Arkham pour un affrontement : il s'y rendait pour libérer Joker.

Cette certitude le surprit et, pendant un instant, ses doigts faiblirent, mais l'enveloppe ne tomba pas. Le poids de la carte mémoire resta logé dans sa paume, comme si, dans sa main, ce projet fou se concrétisait.

Il allait faire sortir Joker, car il voulait — il devait — savoir si de ce chaos pouvait naître le bien. Comme pour le fil des Grayson.

Pourquoi ce petit Grayson était si important ? Parce qu'il était ce que Bruce aurait pu être : un enfant qui allait grandir avec ses parents, même à Gotham.

Comprenant que son sort était scellé, Boyle avait reculé jusqu'au fond de laboratoire. Il avait glissé et se tenait, un genou au sol, contre une machine congelée. Son corps tremblait comme celui d'un possédé, mais il était impossible de savoir si c'était le froid ou la peur.

Ses cheveux étaient à présent blancs, comme pour former une auréole de pureté, bien que cet agneau sacrifié n'était vraiment pas un exemple de vertu…

Victor Fries s'avança.

« Si tu as obtenu ce que tu voulais, pars. »

Batman se demanda si l'état de Nora n'était qu'une excuse pour permettre à Victor de laisser libre court à des pulsions meurtrières. Mais n'était-ce pas le principe-même de la vengeance ?

Batman accorda un regard à Ferris Boyle, ce millionnaire, une des célébrités de Gotham, un homme qui savait cacher ses crimes. Puis il se tourna vers Victor Fries, l'amoureux qui avait perdu sa femme, le scientifique qui était devenu un monstre d'hiver, le génie démuni. Comment un procès serait équitable dans cette situation ? Qui défendrait Fries face aux avocats payés grassement pour soutenir Boyle ?

Oh, comme Batman aurait aimé rester et raviver ses convictions de justice, revenir dans l'autre sens, revenir plusieurs semaines en arrière.

Mais il ne pouvait plus.

Sans un mot, il dépassa Fries qui s'approchait, lui, de sa victime. Vers sa vengeance.


Il n'y eut pas un cri ; juste un craquement de glace qui déferle.

La puissance du bruit avait couvert celui des os.

La satisfaction du meurtre ne lui appartenant pas, Batman sentit un vague malaise, mais trop fugace pour faire naître le regret. Seul planait ce doute : qu'allait devenir Fries ?

Allait-il se rendre après son crime ? Allait-il rester dans ce laboratoire et s'y terrer comme une légende urbaine avec sa femme ? Quels seraient ses projets alors que sa vie n'avait plus de sens ?

En sortant du laboratoire, rencontrant un hiver bien rude, Batman se promit de garder un œil sur cet homme, de surveiller son évolution. Par sympathie ? Par méfiance ? Parce qu'ils avaient la désillusion pour point commun ? Il n'en savait encore rien, mais Gotham était sa ville, et en tant que sentinelle, il monterait la garde.

Les flocons explosaient depuis l'intérieur du bâtiment, éléments perdus d'une tempête surnaturelle.

Batman visa un lampadaire à une dizaine de mètres de là avec la batgriffe et se laissa porter. Son ombre glissa sur le toit d'une voiture noire, immobile depuis plusieurs minutes devant GothCorp. Alors que le vengeur s'éloignait vers un point plus haut, le conducteur se pencha sur son volant.

Lucius Fox avait eu l'intention de sortir, d'aller à la rencontre de son employeur, mais il avait manqué de courage. Non, pas de courage : de temps. Il ignorait encore ce qu'il pouvait et devait dire à Bruce.

Le technicien poussa un soupir, puis amena son portable à hauteur de sa bouche.

« Monsieur Wayne, je tenais à vous rappeler que si vous avez besoin de parler, je… » À mesure que Lucius Fox dictait, les mots s'inscrivaient sur son téléphone, rédigeant le message qu'il voulait envoyer à son patron supposé disparu.

Par l'intermédiaire des activités de Batman, Fox savait que Bruce Wayne était sain et sauf, mais les récentes apparitions et les nouvelles rumeurs montraient que quelque chose n'allait pas. Pas du tout.

« … je suis là. »

Jusqu'à maintenant, Lucius Fox s'était contenté de répondre aux requêtes de cet étrange milliardaire sans poser de questions. Peut-être parce qu'il avait approuvé l'initiative de Batman, peut-être qu'il croyait qu'un héros, aussi sombre soit-il, pouvait renverser la courbe du crime qui ne cessait de grimper à Gotham. Peut-être parce qu'il était honoré de pouvoir participer à cette mission.

Sensible à la thématique de la chauve-souris, Lucius Fox était un des rares à ne pas voir le costume comme une lubie de dingue. Après tout, il avait confectionné cette armure et était fier de son œuvre.

Mais depuis l'accident au manoir Wayne, pour la première fois, le silence de Bruce l'avait inquiété, car il avait noté ce changement de méthodes.

Allait-il devoir créer des armes à feu ? Trois ans auparavant, Bruce lui avait assuré qu'il n'aurait jamais à concevoir d'armes létales ; uniquement du matériel informatique et de protection.

Les principes de Lucius Fox étaient moins tranchés que ceux de Bruce — du moins, jusqu'à récemment —, mais s'il devait soutenir une entreprise plus… autoritaire, il voulait savoir où Batman allait, ce qu'il comptait vraiment faire.

Lucius Fox effaça son message, prit une nouvelle inspiration et dicta :

« Bonsoir monsieur Wayne. Je ne souhaite pas m'impliquer dans des affaires qui ne me concernent pas, toutefois, la vie que vous menez dernièrement a peut-être causé quelques dégâts à votre armure et je vous rappelle que, malgré votre disparition, je resterai votre technicien et allié. Je resterai à mon poste au sein de votre entreprise, prêt à vous accueillir et à vous soutenir… À nouveau, je vous présente mes condoléances pour la disparition d'Alfred. »

Batman n'avait pas répondu au précédent message de condoléances et Lucius Fox ignorait comment faire pour que cette seconde tentative ait plus de succès.

Pris de doutes, Lucius secoua la tête :

« Code 5. Effacez le message.

Message effacé. »

Passionné de technologie, le technicien songea qu'une fois chez lui, il s'installerait à son bureau et emploierait la bonne vieille méthode : les brouillons avant de rédiger le message final.

La voiture redémarra et quitta sa place près du trottoir.

Si Lucius Fox était resté quelques minutes de plus, il aurait assisté à la construction surprenante d'un mur de glace juste à l'entrée de GothCorp, un mur qui scellait le refuge de Victor Fries.