Note : Comme je sais que j'abuse de votre patience (ouiii, je saiiis), petit spoil pour les intéressés et intéressées : les retrouvailles avec le Joker sont prévues pour le chapitre 20 (date de publication : 30 mars), si vous voulez tout lire d'une traite, rendez-vous pour le dernier mardi pour mois !


Mister Freeze. C'était la boutade qu'un pigiste avait trouvée quand le nom de Victor Fries avait été associé à l'inconnu au scaphandre en lien avec la disparition de Ferris Boyle.

Une demi-heure après l'événement, un flash spécial avait envahi la radio et les écrans pour avertir les Gothamites du drame de GothCorp : le millionnaire Boyle avait été séquestré par son meilleur employé et un bloc de glace défendait quiconque de comprendre ce qui s'y passait.

À l'instar de la police, les journalistes ignoraient encore tout des activités illégales de Boyle — du moins, ceux qui étaient encore du bon côté de la barrière — et de la transformation surprenante de Fries. Ils ne pouvaient relayer que cette information : un nouveau fléau frappait la ville.

Dans l'effervescence, l'auteur du pseudonyme était vite retombé dans l'anonymat : son responsable l'avait sermonné, trouvant cette idée de mauvais goût, mais ironiquement, elle s'était répétée sur toutes les lèvres. Demain, les lettres des unes se dresseraient toutes pour l'écrire : Mister Freeze.

C'était presque comique de voir que, lorsqu'une mesquinerie n'avait plus de source, tout le monde l'employait sans honte en se disant, qu'après tout, ils n'en étaient pas l'auteur. Cette façon de se dédouaner était courante à Gotham.

Si la présentatrice sur la première chaîne évita de répéter ce surnom, la banderole qui défilait juste en dessous adopta moins de pudeur.

« … est toujours porté disparu… G.C.P.D. tente une approche… directeur Sharp compte apporter son aide… »

Harleen Quinzel étala le plan sur la table de sa salle à manger avant de s'en détourner pour se rendre dans sa cuisine.

Elle venait de finir sa première journée à Arkham, même si elle s'était surtout sentie dans une école dirigée par Quincy Sharp, car cette introduction à sa nouvelle carrière s'était résumée à écouter les discours du directeur qui tenait sa mission très à cœur : tenir ces nouveaux criminels le plus loin possible de Gotham. Qu'ils laissent aux avocats et aux juges les copies des membres de la famille Corleone, ces traditions du crime organisé n'appartenaient pas à la psychiatrie, cependant, les personnes avec des comportements à risque leur revenaient, à eux, les médecins.

Pendant plus d'une heure, Harleen Quinzel avait écouté ce fils de militaire parler desa profession — sa passion — en trahissant une incohérence : il ne voulait pas aider, il voulait enfermer. Pour Sharp, la compassion devait entièrement laisser place à la fermeté. L'écoute n'était pas un traitement efficace comparé aux électrochocs ou aux narcotiques.

Si le docteur Quinzel avait été enthousiaste le matin-même, sa bonne volonté s'était détériorée au fil de la journée : quand elle travaillait à Blackgate, le directeur Martin l'avait rabaissée quand elle avait suggéré une aide plus sérieuse pour Julian Day, celui surnommé Calendar Man, et elle savait déjà que Quincy Sharp en ferait de même pour les internés qu'ils accueilleraient ici.

En fait, Quinzel comprit très tôt que l'établissement d'Arkham n'aurait d'asile que le nom, se dressant plutôt en prison austère.

Pour couronner le tout, elle avait manqué le Joker de peu : Quincy Sharp avait prévu un accueil plus musclé que chaleureux en congédiant tous les psychiatres au moment de l'arrivée du criminel. Les entretiens, avait déclaré le directeur, seraient pour la semaine suivante.

Seuls les gardes avaient été présents.

Et dire que ce sont ces gorilles qui ont administré les tranquillisants

Sur le chemin du retour, Harleen avait angoissé à l'idée qu'ils aient provoqué une overdose.

D'ordinaire, après une telle série de désillusions, Harleen préférait prendre une douche relaxante avant de s'isoler dans sa chambre avec un pyjama confortable, mais Batman l'avait contactée plus tôt. Lui seul lui avait offert une raison de sourire ce soir : ils allaient aider le Joker.

Toutefois, elle avait demandé au vengeur de toquer à la vitre ou à la porte au lieu de briser une fenêtre à nouveau.

Le matin qui avait suivi la première visite de la chauve-souris, un réparateur avait toqué chez la jeune femme suite à un appel anonyme et un paiement d'avance. Harleen n'avait pas pris la peine de remercier Batman, estimant que c'était la moindre des choses, mais en préparant deux tasses de café, elle se mit à rire en déclarant :

« Vous avez des manières originales. Ça et le costume… »

Bras croisés, Batman se tenait debout, à quelques pas de la télévision.

Il était un peu plus de minuit mais Quincy Sharp s'invitait aux stations de radio, enivré par son projet d'asile. Écouté par des centaines de curieux insomniaques, le directeur de l'asile assurait que Victor Fries avait sa place dans son établissement.

Encore fallait-il pouvoir capturer un tel monstre…

Harleen posa les tasses sans être sûre que Batman y touche.

Pourtant, il n'y avait aucun risque d'empoisonnement. Garantie qui disparaîtrait quand la psychiatre deviendrait Harley Quinn…

« Avant de vous aider, vous devez me dire… Pourquoi est-ce que vous voulez le faire sortir… ? Vous ne comptez pas lui faire de mal, n'est-ce pas ? »

Si l'identité de Batman restait un mystère, son but, du moins jusqu'à récemment, n'avait laissé aucune ambiguïté : punir le crime.

Si la police de Gotham était moins corrompue, elle aurait accepté l'aide de ce justicier, fermant les yeux sur cette indépendance pas tellement légale, mais Batman était justement apparu parce que le G.C.P.D. flirtait de trop près avec les gangs.

Le Joker était enfermé — hospitalisé ? le docteur Quinzel n'emploierait pas ce mensonge —, une issue que la chauve-souris réservait à toutes les proies qu'elle pourchassait.

Alors pourquoi faire sortir le Joker ?

« Il a des informations dont j'ai besoin.

— Oh… Mais vous auriez pu utiliser ces plans pour l'interroger dans sa cellule ? Il est le seul patient actuellement, il ne pourra pas refaire une émeute comme à Blackgate. » Se heurtant à un silence, elle se mit à rire. « Enfin, cela ne me regarde pas. Peut-être que ce sont des informations particulières, matérielles, je ne sais pas. Vous avez besoin de lui visiblement, le reste ne me regarde pas. »

Batman s'apprêta à répliquer que Joker était la dernière personne dont il avait besoin, mais la psychiatre, peut-être plus maligne qu'elle ne le laissait paraître, avait mis le doigt sur le mensonge qu'il se répétait : Batman pouvait laisser le Joker pourrir dans cet asile — qu'il y soit torturé ou soigné, peu importait —, il avait déjà attiré l'attention de Bane et n'avait plus besoin du clown pour se venger.

Car en deux ans, il n'avait jamais eu besoin de quiconque.

C'était faux.

Bruce sentit son cœur tomber, pris d'un léger vertige.

C'était faux : avant, il avait Alfred. L'homme qui avait promis à Thomas et à Martha de prendre soin de leur fils, de veiller sur le dernier Wayne. Alors qu'il n'était que le majordome, Alfred s'était impliqué au point de devenir un parent.

Et le soir de Noël, juste après sa mort, le fils adopté avait préféré fuir avec un criminel. Il s'était aventuré au Royal malgré le danger, était resté dans les parages…

Tout pour ne pas retourner au manoir et affronter ce qu'il avait perdu.

Maître Bruce, je sais que vous ne voulez pas l'entendre, mais vous n'êtes pas fait pour la solitude.

Quand Alfred lui avait dit ça ? Il ne s'en souvenait pas.

La solitude des derniers jours n'avait pas été trop lourde grâce au Joker. Joker avait été là.

Il l'avait presque accueilli.

Visiblement satisfaite de cette réponse, Harleen nota sur la carte avec un crayon les lieux les plus importants et qu'elle avait déjà visités : la salle de repos des médecins encore trop grande pour le petit personnel, les quelques cellules pour permettre à l'institut d'enfermer ses premiers patients, le réfectoire et la salle de bains au sous-sol… tout datait de l'époque d'Amadeus Arkham, et si ce bâtiment avait bien résisté aux épreuves du temps, alors il tiendrait encore jusqu'à ce que les travaux se terminent.

« Quincy Sharp ne nous a montré que le bâtiment médical, se réservant le manoir, donc inutile de trouver une issue là-bas, je ne connais pas les lieux… » Le nouveau directeur avait choisi de cloîtrer son bureau dans les entrailles de ce bâtiment pour une raison évidente : être protégé par ces murs épais. « Les égouts sous la salle de bains ont été scellés depuis des années, alors cherchons une issue plus facile avant d'y songer… En fait, maintenant que j'y pense… » Commença Harleen en regardant la cape de Batman. « Personne ne s'attend à un intrus qui arriverait d'au-dessus. Même les caméras sont dirigées vers le sol et elles ne pivotent qu'à l'horizontal. »

Tout en l'écoutant, partageant l'avis du médecin, Batman inspectait attentivement les possibilités sur le plan quand l'écran de télévision partagea soudain un extrait où on l'apercevait. L'extrait ne durait que trois secondes et passait donc en boucle, montrant son arrivée juste avant celle de Victor Fries à GothCorp.

« … suspectent une participation de Batman. Le directeur Sharp a pris la parole ce matin concernant Batman.

— Peu importe qui est ce Batman. Sans le connaître, mes médecins peuvent déjà dresser un diagnostic et l'un d'eux m'a averti : ce syndrome du héros pourrait faire plus de mal que de bien à Gotham. Il n'est plus question de l'envoyer à Blackgate mais à Arkham…

— Syndrome du sauveur. » Corrigea Harleen avant de se mettre à ricaner, passant une main devant sa bouche : « évitez de vous faire prendre, je n'ai pas l'intention de vous avoir en tant que patient.

— Ça n'arrivera pas. »

La psychiatre haussa les épaules, déçue par aussi peu de répartie et reprit son récapitulatif :

« Un bâtiment va être construit ici, et selon les estimations, les travaux dureront six mois, mais celui juste là est d'époque et a juste besoin d'être rénové, il faut juste que le directeur sache quoi en faire…

— Pourquoi ?

— C'est une serre : toute la façade est en verre et l'intérieur est totalement à l'abandon. Je ne suis pas sûre que ce soit dans les projets de Sharp de tout remettre à neuf pour proposer un endroit de calme pour les patients…

— D'accord, je vois l'organisation des lieux. Commençons par le début du plan maintenant : le pont est la seule issue ? » Demanda Batman en désignant le bloc qui reliait l'île et le pan de forêt qui séparait l'asile de la ville.

« Oui, et il est déjà surveillé en continuité. Si vous voulez arriver sur l'île par la mer, il faudra être discret… et prudent : il n'y a que des falaises. J'ai lu pas mal de récits où patients et soignants se jetaient dans la mer du temps d'Amadeus Arkham… Mais je pourrais aussi vous faire rentrer.

— Comment ?

— En voiture. Vous avez l'air doué pour vous cacher dans l'ombre, donc au moment où je présenterai mon badge au garde de l'entrée, vous montrerez vos talents, d'accord ? Je vous aurais bien proposé de vous démasquer et de vous faire passer pour un interne, mais je sais que vous allez dire non… Dommage.

— Ils ne vérifient pas votre voiture au moment où vous arrivez ?

— La faille de l'asile, c'est son manque d'organisation : tout est encore neuf et tout le monde doit trouver ses marques. Beaucoup de gardes se connaissent déjà de Blackgate, mais ils n'ont encore jamais travaillé avec Sharp. Si le surveillant à l'entrée se montre insistant, je saurai quoi inventer pour qu'il me laisse passer plus vite.

— D'accord. C'est une option, mais on avisera quand on aura réfléchi à la totalité du plan. »

Sur la feuille, les deux lignes qui dessinaient ce pont à la fois si petit et si long atteignaient une structure noire, complexe. Une toile d'araignée cubique qui enfermerait patients et employés.

Mais même avec une représentation aussi abstraite, le plan de l'évasion se concrétisait. Batman ne pouvait pas et ne voulait pas reculer maintenant : la folie du clown était un danger, il ne le niait pas, mais il se répétait qu'il devait comprendre les intentions du Joker, ce qu'il réservait à Gotham.

Joker était un inconnu sorti de nulle part, une énigme qui riait à la face des curieux, et depuis sa disparition, Batman n'avait cessé d'imaginer son passé, son identité, ses motivations… et leur lien. Sa part de responsabilité dans cette chute.

Sans savoir où cette voie le menait, Batman s'engageait.

« … un incendie ? » Marmonna Harleen. « Les détecteurs de fumée ont été installés la semaine dernière, ils pourraient créer un moment de panique qui vous permettrait de rentrer dans la cellule ?

— Ce ne serait pas suffisant pour détourner l'attention portée sur le Joker.

— Mh. Vous avez raison. » Harleen semblait presque déçue de ne pas pouvoir allumer un feu, mais elle se montra raisonnable. « Si nous avions un autre complice, nous pourrions organiser une prise d'otage comment à Blackgate… Oh, et quelque chose en décalé ? Si je me retrouve enfermée dans la cellule du Joker et que vous arrivez après ? Pendant que je suis emportée à l'infirmerie, vous vous échappez avec lui !

— Pour que ce soit réaliste et que vous soyez emportée à l'infirmerie, Joker devra vous faire du mal.

— Et ? » Harleen attendait vraiment une réponse, à la surprise de Batman. « S'il faut en passer par-là pour vous permettre de le faire fuir, allons-y ! »

Sauf que mettre Joker dans la confidence demandait une étape, notamment pour imposer une limite à sa folie…

« Non… Il y a d'autres moyens avant d'en arriver là, docteur. »

Et puis, Batman ignorait dans quel état le Joker se trouvait : Bane et Black Mask l'avaient sûrement passé à tabac pendant plusieurs jours pour que son transfert soit plus facile, sans oublier les possibles drogues de l'asile.

Mais la suggestion de la psychiatre avait inspiré Batman : un complice les aiderait à atteindre leur but.

Comment provoquer une émeute avec un prisonnier ? C'était impossible. Il en fallait donc un second.

La faille de l'asile, c'est son manque d'organisation : tout est encore neuf et tout le monde doit trouver ses marques.

Face à l'inattendu, face à du jamais-vu…

« Combien de temps vous faut-il pour aller à Arkham ?

— En voiture, il me faut à peu près 40 minutes. Enfin, si la circulation est fluide.

— Et à quelle heure partez-vous d'ici ?

— Vers 8 heures 30. Oui, c'est un peu tard, mais comme nous n'avons qu'un patient et que nous n'avons pas encore le droit de voir…

— C'est parfait. Je pense avoir une idée, mais je dois régler un dernier détail. Il faudra certainement partir plus tôt.

— Je pourrais me lever à 5 heures du matin si vous me le demandez ! »

Satisfait que les éléments se réunissent, Batman envoya une requête à Lucius Fox depuis son gantelet.

« Lucius, vous trouverez en pièce jointe les scans d'une armure particulière connectée à une arme cryotechnologique. Elle semble aussi maintenir la température à un certain niveau pour conserver le corps qu'elle protège. J'aurais besoin d'une e-bomb qui stabiliserait la température dans l'armure tout en la rendant inoffensive pour une durée de 60 minutes. Vous la déposerez sur le toit du Kane Building au nord de la vill 30. »

Lorsqu'il s'était maintenu à la hauteur de Victor Fries, Batman en avait profité pour scanner le scaphandre de l'homme dans l'éventualité où il aurait à l'affronter, mais finalement, il s'en servirait d'appât.

Mr. Freeze n'était pas un criminel ordinaire : sans équipement, la police n'aurait aucun moyen de l'approcher, encore moins de le piéger. Mais avec une onde électromagnétique, le scaphandre serait comme verrouillé, il fallait juste une version améliorée pour que Victor Fries ne décède pas dans le piège.

Une fois inoffensif, le G.C.P.D. l'emmènerait à Arkham où il serait étudié et certainement drogué dans la perspective d'être interrogé.

La réponse de Lucius Fox ne tarda pas :

« Je m'y penche dès maintenant. »

Ils avaient l'habitude d'échanger des messages laconiques, mais le technicien, pour la première fois, avait soupiré avant d'abdiquer sans poser de question : il regrettait d'avoir effacé son message d'aide plus tôt dans la soirée.

Malgré le délai assez court pour créer l'e-bomb contre cette armure, Lucius Fox n'avait aucun doute sur le fait qu'il parviendrait à créer un gadget convaincant, mais il aurait préféré faire plus pour Bruce. L'aider autrement.