Chapitre 2 :

Je roule sans but. J'accélère. Dans un virage serré, quelque chose agrippe le cuir de ma combinaison. Je sens une chaleur se coller à mon dos alors que je redresse le bolide à la sortie du virage. Je repense à ce qu'il vient de se passer : « Je suis dans une sacrée merde... » Dis-je tout haut, mes mots finissant sans réponse dans le vrombissement du moteur.

Dans cette crique où j'avais rencontré la jeune fille, je m'étais débarrassée du corps ainsi que du révolver en les jetant du haut d'un rocher à la mer. La rouquine n'avait pas prononcé un seul mot et m'avait suivie quand je lui avais tendu un pantalon de pluie logé dans mon sac à dos et mon casque.

Maintenant, une larme coule sur mon visage. Non pas à cause du vent sur mes yeux sans protection, mais bien de dégout. Comment peut-on faire ça...

Alors que je gare mon engin dans le box réservé à mon appartement, la jeune fille maintenant scrute le sol, le regard vide, sans même avoir retiré son casque. Je m'approche d'elle et lui enlève délicatement. Son regard n'a pas changé. Elle me suit jusqu'à mon appartement, je me dirige vers la chambre pour me débarrasser de ma combinaison et enfiler un short et un t-shirt un peu trop grand en guise de pyjamas. Je reviens dans l'entrée et m'aperçois qu'elle n'avait pas bougé d'un centimètre. Toujours le même regard vide collé à ses chaussures. Je lui pris doucement la main et entrainai le zombie jusqu'à la salle de bain. J'ouvre les robinets de la douche d'eau bouillante et, sans aucune arrière-pensée, je nous déshabille et elle se laisse faire. Avec toujours la même absence dans les yeux, je l'installe dans la douche avec moi. L'eau régénératrice me fait du bien. Un coup de fouet bien mérité après cette fin de journée irréelle. Elle ne bouge toujours pas. Les yeux fixés sur ma poitrine. J'ai un sursaut de gène, mais je comprends bien vite que ce n'est pas moi qu'elle regarde, mais sa propre conscience.

Alors que j'entreprends de lui laver les cheveux, je note du sang qui coule sur son visage. Elle a une méchante blessure sur le coin de la tête. « Le salaud... » Je me ravise et commence par éponger son visage. Un sanglot lourd de peine s'échappe de ses lèvres tendres. Au début, je crois lui avoir fait mal. Mais non. Elle se lâche, enfin. Elle s'écroule sur le sol dur de la douche et je tente d'accompagner sa chute de mon corps blotti contre elle. Du sang et des larmes s'engouffrent dans la bouche d'évacuation. Mes propres larmes s'y mêlent silencieusement. Une nouvelle fois, je lui fais la même promesse qu'à la crique : « Ça va aller... »

Nous étions sortis de la douche et j'avais pansé ses blessures du mieux que je pouvais. Strips et antiseptique. J'avais renfilé mon pyjama de fortune, et lui apportai des vêtements propres tandis qu'elle s'était assise sur mon lit. Complètement nue. Je déglutis et fermai les yeux pour chasser une nouvelle fois la honte et les rougeurs qui avaient dû s'installer sur mes joues. J'entre dans la pièce et me racle la gorge pour reprendre un peu de contenance. Elle me lance un regard plein de larmes pour la première fois depuis qu'on était rentré.

« Je t'ai apporté des vêtements. Et j'ai mis les autres à la poubelle, j'espère que tu ne m'en voudras pas. Je m'appelle Yulia au fait !» dis-je sans trop attendre de réponse.

Et soudain, une voix s'échappe de ses lèvres tremblantes : « Merci... »

Heureuse de voir qu'elle n'est pas muette... Je me dis alors que je m'étais retournée par pudeur. Elle n'a pas besoin que je la scrute non plus...!

« Tu vas bien? Je veux dire... euh mieux...? » Dis-je sans m'en rendre compte . Quelle question con ! Je me taloche virtuellement le front. Contre toute attente, la rouquine souffle un imperceptible « Oui » du bout des lèvres. Ouf...!

« Je te laisse t'habiller alors... » Dis-je en sortant de la pièce sans un regard.

Après quelques minutes, je toque à la porte de ma propre chambre et souris à mon geste. Sans réponse, je prends la décision d'entrer quand même. Elle porte mon débardeur gris favori et un de mes boxers trop petit qui laisse dépasser les courbes de ses fesses. Elle s'est endormie. Je pousse un soupir de soulagement en enlevant quelques mèches humides de son visage qui avait repris des couleurs et découvre un grain de beauté au coin de l'œil au milieu des taches de rousseur. Trop mignon...

Je la couvre d'une couverture, puis dépose un pantalon et un pull bien confortable et sors de la pièce en prenant soin de ne pas faire de bruit. J'entre sur le balcon et allume une cigarette. La fumée s'envole dans la nuit laissant échapper une bouffée de stress émanant de moi. Je jette mon mégot dans un grand cendrier plein d'eau sur le balcon. Bon, bah ce soir, c'est canapé alors... Je me blottis dans un plaid et tente de dormir.

La lumière du jour me réveille. Je jette mon corps hors de la couverture, encore engourdi d'avoir dormi sur ce canapé bien trop dur et lève les yeux vers l'horloge de la cuisine. Onze heure trente. Ouh j'ai trop dormi...! Je me dirige vers la cuisine et allume machinalement la cafetière.

Je me rends dans la chambre pour m'assurer que la jeune fille allait bien. Je pousse la porte doucement pour ne pas la réveiller. Un rapide coup d'œil sur cet endroit familier me jette dans l'effroi. Le lit était fait impeccablement, personne dans la chambre. Je sors en trombe et manque de m'éclater le nez sur le mur du couloir qui séparait la chambre de la salle de bain. Personne. Arrivée dans l'entrée, j'entame un dérapage incontrôlé sur le paquet pour me rattraper au meuble de l'entrée. Une lettre. J'empoigne le papier et, alors que je glisse mon dos contre le mur, mes mains commencent à trembler.

Yulia,

Merci pour les vêtements, la douche, le réconfort... Je quitte ta vie, je ne veux pas te mêler à mon enfer. Encore merci.

Lena.

« Merde ! » dis-je tout haut. Seul le bruit du café coulant dans la cafetière me répondit. La pluie battait les vitres de mon appartement quand j'émergeai de mon cauchemar. Elle était partie. Lena. Encore et toujours une prière aux Dieux s'il existe bien quelqu'un là haut. « Je fais quoi maintenant? »