Chapitre 3 : Running Blind

« Calling your name I hear only echoes. Searching the rain I see only shadows. You've got to show me your face. Voices, I hear them calling behind me. Phantoms of you are burning inside me. You've got to give me a sign... »

Six mois. Six mois que ma rencontre avec Lena avait eu lieu. Mes yeux me piquent de larmes trop longtemps retenues. Six mois d'insomnies. Et puis pourquoi ça me touche autant d'abord ?

-« ...Soixante cinq euros trente siouplaît...! » me dit la caissière en mâchant un vieux chewing-gum d'un air niais.

-« Euh pardon. Tenez, je pensais à autre chose... » Je lui tends la monnaie.

-« Un amoureux peut-être ? » me répond-elle, comme si ça la regardait.

Je repars du supermarché sans un mot de plus avec un pack de bière, une cartouche de cigarettes et un sandwich. Comment la retrouver ? Savoir si elle va bien au moins. Pour sur, son ancien agresseur ne l'embêterait plus.

Je retourne à mon garage en trainant des pieds, MON garage. Cela faisait maintenant cinq mois que j'avais ouvert ma propre boîte dans la cité des anges, me tuant au travail pour tuer ma solitude. Et ce soleil... de plomb, je lève la tête pour regarder l'enseigne dont j'étais si fière : « Volkova Motors – Bike 's repairs ». Je m'adosse nonchalamment sur un tonneau d'huile et croque dans mon sandwich sans appétit. Tout en mastiquant, je passe un doigt sur une de mes tempes et commence à la masser. -« Foutue migraine »

Je jette mon piètre repas à peine entamé dans la poubelle et me remets sous le pont. « Purée! Ce qu'il fait chaud aujourd'hui...! » Je souffle en réajustant ma casquette de baseball et descends de moitié la fermeture éclair de mon bleu pour le nouer autour de ma taille. Tant pis, mon débardeur gris paierait pour cette chaleur.

Alors que je dévissai le bouchon d'huile de la bécane, j'entends Mathilde, ma secrétaire, cinquante ans, douce comme une mamie gâteau, qui crie par sa petite fenêtre de réception :

-« Mademoiselle ? Je peux vous renseigner ? »

Je sors la tête de dessous le moteur et attrape un chiffon sale pour essuyer mes mains pleines d'huile de vidange. Je ne vois pas bien la silhouette plantée à l'entrée du garage parmi les vapeurs d'huile et le contre-jour en cette journée de juillet si chaude. Juste une jupe à pois qui flotte grâce au ventilateur de la clim.

-« Bonjour M'dame ! Je peux vous aider ? » « Merci Mathilde, laisse, je m'en occupe... » Dis-je à la secrétaire qui était sorti de sa cabine.

Tout en approchant, je sens mes jambes me lâcher. « Merde avance...! C'est Elle..!» Lena est devant moi, avec la même jupe que ce jour-là. C'est la même. Elle ouvrit la bouche : « Mademoiselle Yulia, c'est bien vous? » Mes yeux étaient remplis de larmes cette fois. Je les essuie du dos de la main « Merde...! Désolée Lena... » Je m'approche un peu plus, je veux la serrer dans mes bras. Il le faut. Arrivée à quelques pas d'elle je sens mon sang se glacer : « Je ne suis pas Lena... » Me dit-elle gravement. Elle a raison, cette femme qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Lena, mais avec dix ans de plus et son grain de beauté près de l'œil a disparu.

Je fais quelques pas en arrière et sens mon mal de crâne empiré, et je sens qu'il ne va pas s'arranger.

-« Mais... vous êtes qui alors ? Où est-elle ? Où est Lena ? » Je serre les dents.

-« Je suis, ou j'étais... je ne sais pas... la sœur ainée de Lena, Tania Katina. Elle a disparu. Depuis six mois maintenant... »

Je la regarde avec horreur. Mais qu'est-ce qui se passe, bordel ?

-«...Elle est venue chez moi un soir, il y a six mois comme je vous dis. Elle m'a parlé d'une Yulia. Elle m'a raconté que vous vous étiez occupé d'elle après sa rupture avec Dimitri. »

De quoi ? Tu parles d'une rupture..! On n'explose pas le crâne d'un mec pour ça...Elle a dû omettre le meurtre...

-« Alors, au bout de deux mois sans nouvelles, j'ai commencé à m'inquiéter. Et vu que vous avez été la dernière personne à l'avoir vu, j'ai fait toutes les Yulia de l'annuaire. Et il n'y en avait pas tant que ça à Los Angeles heureusement...! J'ai vu que la dernière tenait un garage alors j'ai décidé de venir directement. »

J'enlève ma casquette et m'en sers comme un éventail, car j'ai l'impression que je vais me sentir mal. Ce n'est pourtant pas Lena devant moi mais ça me fait le même effet. Elles se ressemblent tellement.

Je dis à Mathilde que l'on fermera plus tôt aujourd'hui et lui donne congé. J'ai besoin de digérer tout ça. Je ferme le rideau métallique et nous marchons maintenant vers mon appartement. Aucun mot n'avait osé sortir de ma bouche depuis tout à l'heure. Ne voulant pas la mettre mal à l'aise je brise le silence alors qu'on monte chez moi :

-« Elle portait la même jupe que vous quand je l'ai connu... »

Je sens la pâle copie de Lena se détendre un peu. À croire qu'elle attendait que je parle.

-« Asseyez-vous, et excusez le bazar... Je suis pas douée pour le ménage. »

En effet, des cadavres de bouteilles de bière étaient exposés un peu partout dans la pièce qui me servait de salon.

-« Non, ne vous en faites pas, c'est sympa de collectionner les bouteilles de Budweiser ! Je connaissais pas comme passion...! » Dit-elle en voulant surement détendre l'atmosphère. Je souris. Ça faisait longtemps.

C'est alors que nous entamons une discussion sur Lena. Comment est-elle ? Qu'est-ce qui la passionne, j'ai envie de tout savoir. Je la bombarde de questions.

-« Donc, je résume, Lena a donc vingt quatre ans comme moi, elle est plutôt enjouée, aime la musique, chante à l'occasion, elle a fait des études d'infirmière. Wow... ! » Elle a du rire intérieurement quand elle m'a vu m'acharner à essayer de la soigner alors... Je souris.

-« Oui, tout le contraire de moi...! Je suis moins cool. J'ai deux enfants, je suis femme au foyer. Je suis plus dans le style...comment elle dit déjà ? Maman gâteau ! Elle n'était déjà pas très tendre avec moi quand nous étions à Moscou plus jeunes vous savez !» Elle rie, mais son regarde est sombre.

Je me balance en arrière sur ma chaise et imagine cette petite frimousse faire les quatre cents coups à sa sœur.

-« Parlons peu, parlons bien. J'ai fait des affiches que je colle partout dans la ville et partout où je vais. Pour l'instant, pas de nouvelles, sauf des tarés qui appellent pour demander des détails crus... »

-« Et les flics ? »

-« La police a arrêté l'enquête au bout de deux mois, faute de preuves, ils ont conclu une fugue amoureuse... ah, l'administration j'vous jure...! » elle fait une pause et reprend : « Maintenant je n'ai plus que vous qui me rattache à elle... » Je vois ses yeux s'embrumer

-« Je vais vous aider... » Répondis-je à cette question implicite.

-« Vous feriez ça ? Oh, merci Mademoiselle Volkova ! Merci! »

-« Je vous en prie, juste Yulia... »

-« Merci Yulia. Voici donc un paquet d'avis de recherche, à deux nous couvrirons plus de terrain. Il y a mon numéro dessus au cas où vous auriez du nouveau... »

Je la remercie et l'accompagne à la porte.

-« Je vous promets de vous la ramener Tania, je ferai tout ce que je peux. »

Elle me sourit et tourna les talons. Elles se ressemblent tellement. Sur ce, je me jette sur mon ordinateur et cherche auprès de tous les établissements publics que je connais dans la région. J'appelle tout le monde : hôpitaux, gares, aéroports et même les cimetières. Personne n'a vu Lena. Je raccroche avec mon dernier interlocuteur et balance mon portable contre le mur.

-« Fais chier...! Faut que je prenne l'air...!»