J'ai tellement repiqué, retravaillé, modifié et réécrit ce chapitre que j'ai bien failli manquer de le poster ce mardi, et même si j'avais prévu qu'il serait long, il est plus long que prévu. J'espère qu'il vous plaira, car pour ma part, je ne sais plus quoi en penser. ¯\_(ツ)_/¯
"Even a man who is pure in heart
and says his prayers by night
may become a wolf when the wolfbane blooms
and the autumn moon is bright."
The Wolf Man (1941)
« Le seul moyen d'affronter un monde sans liberté est de devenir si absolument libre qu'on fasse de sa propre existence un acte de révolte. »
Apocryphe d'Albert Camus
L'espace dans la voiture du docteur Quinzel était si petit que, pendant une seconde, Batman songea que la Mazda de Boyle aurait été mieux pour se cacher. Après tout, le véhicule n'avait plus de propriétaire et, avec la panique de la nuit, il devait encore être garé à quelques pas de GothCorp.
Tant pis, c'était trop tard.
Harleen avait avancé son fauteuil le plus possible, sentant ses genoux coincer sous le volant, permettant à Batman de s'allonger entre les sièges à l'avant et ceux à l'arrière.
« Quelques grammes de muscle de plus et il aurait fallu changer de voiture ! » Plaisanta-t-elle en mettant le contact. « Ou alors vous êtes svelte sous l'armure ? »
Elle non plus n'avait pas fermé l'œil de la nuit, maintenue réveillée par son cœur qui n'avait cessé de faire la fête : le Joker n'avait pas été encore libéré, mais elle accordait une telle confiance à Batman qu'elle ne doutait pas que le plan serait couronné de succès.
« Oh non, je ne vais pas vous demander de vous déshabiller ! Et puis, ce n'est pas vos deux pointes en moins qui réduiraient beaucoup votre taille. Vous avez toujours été le plus grand de la classe, hein ? »
Batman ne répondit rien, ce qui n'empêchait pas Harleen de continuer de blaguer. C'était plus fort qu'elle : un rire fiévreux chatouillait ses lèvres, la rendant bavarde et heureuse.
Est-ce que Batman partageait la même joie sans le dire ? En fait, il y avait bien de l'effervescence dans les veines à la place du sang, de la braise à la place de la peau, un été à la place de l'hiver, mais il ressentait cette puissance à chaque fois qu'il s'apprêtait à arrêter un criminel, à chaque fois qu'il traquait un ennemi… la seule différence ce matin était qu'il allait libérer un criminel.
Malgré tout, il devait garder son calme et rester concentré. C'était primordial.
« Allumez la radio. » Demanda-t-il soudain et, de bonne grâce, la psychiatre s'exécuta pour écouter les informations.
Jonathan Price faisait un compte-rendu en temps réel de l'arrestation qui avait eu lieu au même moment à GothCorp.
« … surprenant, nous voyons les premiers policiers sortir ! Ils ont menotté un homme dans un scaphandre qui… »
Le plan se lançait. Parfait.
Après avoir récupéré l'e-bomb que Lucius Fox avait créé avec succès, Batman s'était rendu là où Mr. Freeze s'était cloîtré. Devant GothCorp, la chauve-souris avait cherché une entrée dans les conduits d'aération, ne perdant pas de temps à faire fondre la glace — ce serait au G.C.P.D. de s'en occuper.
S'il avait dû batailler avec quelques conduits obstrués par le froid, Batman était néanmoins parvenu jusqu'au laboratoire où Victor Fries veillait sur sa femme… et où Ferris Boyle était mort, bien qu'il ne restait plus grand chose du criminel insoupçonné à part des glaçons de diverses tailles où se reconnaissaient des doigts, de la chair, un pied…
Le monde semblait irréel dans ce cocon de froid : trop blanc, trop grand pour les deux amants immobiles, chacun enfermé dans le verre et le métal.
La température était insupportable pour Bruce qui ne pouvait pas rester longtemps, même avec son armure, mais il y avait aussi une certaine pudeur, ce sentiment dont il avait à peine conscience.
Avant le décès d'Alfred, le cas de Victor Fries aurait réveillé toute la compassion contre laquelle le jeune justicier essayait de lutter. Cet amour brûlant entre les Fries aurait réussi à refroidir la colère de Bruce, lui permettant de voir que le presque-veuf, malgré le danger qu'il représentait, avait été trahi par ceux qui auraient dû l'aider.
Mais à cet instant, Batman avait surtout vu une diversion pour son plan. Sans remord, il avait visé entre les omoplates de l'homme de glace et appuyé sur la détente.
Avec un clic brutal, l'e-bomb s'était aimantée au scaphandre, réveillant Fries.
Avant que Mr. Freeze n'arrive à la grille pour savoir qui avait pénétré dans l'antre, la chauve-souris avait fait demi-tour, fuyant pendant que deux équipes du G.C.P.D., soutenues par des pompiers, faisaient fondre la glace qui scellait l'entrée de GothCorp.
Vicki Vale avait assisté à l'intervention depuis le début, passant en direct sur les chaînes de Gotham. Scotchés à leur écran, les employés arriveraient en retard à leur magasins ou à leur bureau, tout comme leurs supérieurs. Sans les vacances scolaires, les enseignants auraient fait attendre les classes devant les écoles.
Tout le monde était devant son poste ou sa radio, espérant que ce nouveau croque-mitaine, cette sorte de Père Fouettard apparu après Noël serait éradiqué.
Combien de fléaux Gotham allait encore supporter ?!
La voiture d'Harleen filait vers Arkham et Batman surveillait l'heure avec attention : il avait activé la bombe quelques minutes après être sorti du bâtiment, soit à 8 heures 03.
Pendant 60 minutes, Mr. Freeze serait affaibli, tout juste maintenu en vie par son scaphandre. Mais à 9 heures 03, il serait à nouveau libre.
« … convoi est en route pour l'asile d'Arkham. Le directeur Sharp fera un communiqué en début d'après-midi pour… »
Les secondes devenaient lentement des minutes sous l'œil de Batman, mais le temps commençait à être long. À chaque feu rouge, une pointe d'angoisse perçait.
Il fallait que le plan marche, il fallait que les délais réfléchis s'articulent pour que bientôt, Victor Fries, Harleen Quinzel et lui soient à Arkham.
Bientôt, il…
« Mince ! » Lâcha la psychiatre qui se redressa un peu : à l'entrée du Pionners Bridge, deux files de voitures attendaient, avançant à pas de fourmi. Les feux arrières s'allumaient et s'éteignaient à des rythmes de respiration. Avancera ? Avancera pas ?
« Il y a souvent des bouchons sur Pionners Bridge.
— Mais celui-là n'a pas l'air normal.
— Décrivez-le moi. » Batman résista à l'envie de se redresser et inspecter la scène ; il ne pouvait se fier qu'à l'analyse d docteur Quinzel.
« Plus personne n'avance ! Attendez, je vois des gens plus loin qui quittent leur voiture… Mais qu'est-ce qui se passe ? » Des sirènes se firent soudain entendre, pressant les voitures derrière celle d'Harleen qui se mit à pester. « Comment ils veulent qu'on leur laisse la place ?! On bifurque dans l'eau, peut-être ?! »
Ne tenant plus, Batman se hissa sur la banquette arrière et observa ce qui se passait : dans le matin incertain, les lumières rouges et bleues tourbillonnaient sur place. Même les autorités ne pouvaient plus avancer. Les policiers n'avaient pas d'autre choix que de descendre et de longer le pont, mais en s'engageant sur les plate-formes destinées aux piétons, ils se heurtèrent aux civils qui courraient dans le sens inverse.
Depuis son gant, Batman capta les radios des policiers et comprit : au milieu du Pionners Bridge, une table avait été dressée et entourée de mannequins habillés de beaux vêtements. Un menu, posé au milieu de la nappe, avait été maintenu contre la table avec un couteau.
Une mise-en-scène apparemment sans danger, mais il s'agissait du dernier jour de l'année et c'était forcément…
« Un avertissement de Julian Day.
— Ils vont bloquer la route pour analyser la scène, alors ! » S'inquiéta Harleen qui surveillait les alentours, mais elle ne pouvait ni avancer, ni faire marche arrière pour le moment.
Libéré le soir de Noël par Joker qui se faisait encore passer pour Black Mask, Calendar Man n'avait pas refait surface, et depuis une planque soigneusement choisie, il avait eu le temps de préparer son prochain crime. Celui pour le 31 décembre, à minuit.
Mais Batman était confronté à un autre problème imminent : il était 8 heures 21, il lui restait 42 minutes pour atteindre la cellule du Joker, et…
« Crotte de… ! » Hurla Harleen en frappant le volant de ses deux poings. « Personne ne va pouvoir passer avant des heures ! »
Un autre pont serait emprunté par les véhicules, mais le détour serait très important, sans compter le temps perdu pour que toutes les voitures reculent une à une et fassent demi-tour.
Mr. Freeze aurait retrouvé ses forces d'ici-là. Et si le convoi du G.C.P.D. n'arrivait pas à temps à l'asile, il y aurait une autre catastrophe en ville.
« Dr. Quinzel, si vous rencontrez Victor Fries, si vous lui parlez, parlez de sa femme, Nora Fries.
— Quoi ?
— C'est pour ça qu'il a tué Ferris Boyle : son patron devait soigner sa femme mais il n'a rien fait pour les aider. C'est le seul moyen que vous aurez pour l'approcher et lui parler dans le calme. »
Batman poussa la portière arrière d'un coup de pied, faisant sursauter Harleen.
« Hé ! Vous vous rendez à Arkham ?! Mais vous ne savez pas…
— Je saurai. »
De toutes façons, il n'avait plus le choix.
Sous les regards surpris des autres conducteurs et des policiers, Batman visa un des piliers du pont avec la batgriffe et s'envola.
Autrefois manoir, la demeure Arkham était désormais un chantier glacé dans la boue. Des bruits de perceuse vrillaient les tempes jour et nuit, et quand elles étaient silencieuses, les marteaux prenaient le relais et frappaient à répétition. La haute sécurité prévue exigeait que la soudeuse chante également de son souffle puissant et chaud, inlassable.
Pour le moment, il y avait plus d'ouvriers que de gardes et de médecins, car les membres de l'équipe étaient encore triés sur le volet. Depuis son bureau immense, Quincy Sharp lisait et relisait les candidatures et les C.V., jouissant — abusant ? — d'un pouvoir tout juste acquis : c'était son monde, il dirigerait Arkham comme Martin avait essayé de diriger Blackgate.
Tous les regards étaient rivés sur cet embryon d'hôpital ; les plus grands de Gotham comme les plus pauvres attendaient l'évolution du projet, prêts à calquer leurs espoirs dessus.
La surprise de Julian Day risquait de mettre les quelques employés en retard, mais les gardes étaient déjà présents, se relayant pour un seul et même détenu.
Malgré l'heure, le matin était encore sombre. Avec l'hiver, les nuages étaient lourds et bas, alors Batman comptait profiter de ces avantages pour atteindre son but, d'autant que la psychiatre lui avait suggéré de passer au-dessus.
Il avait déjà passé le portail quand il prévint Harleen : si Batman avait mémorisé du mieux qu'il pouvait le plan de l'asile, la psychiatre connaissait les lieux et elle pouvait communiquer depuis son portable.
« Il y a deux caméras près de chaque gargouille, Batman, vous les voyez ?
— Oui.
— Vous devez passer par… » Un coup de klaxon. « Oui, ça va ! Moi aussi, je suis en retard ! Je vous jure, l'amabilité urbaine… Bref, vous devez passer au-dessus, elles ne surveillent pas les cieux, mais que les gardes ne voient pas votre ombre, ils se douteraient de quelque chose.
— Dr. Quinzel, je suis déjà passé.
— Oh ! » La psychiatre n'eut pas le temps de le féliciter : elle se remit à pester contre deux voitures qui bloquaient un carrefour. « Forcément ! À deux sur la même route !
— Harleen.
— Oui ?
— Est-ce que la radio dit où en est la G.C.P.D. ? »
Il restait 19 minutes avant que les effets de la bombe s'estompent : si la fourgonnette n'arrivait pas à temps à l'asile, Victor Fries retrouverait ses forces au beau milieu de Gotham et Batman perdrait sa diversion pour faire échapper le Joker.
« Oui, d'après Price, ils passent par un autre chemin et sont prioritaires.
— Bien. Je me rends au pénitencier.
— Rappelez-vous : il y a un garde à l'entrée qui sera relayé à 9 heures. Celui à l'étage 3 le sera un quart d'heure après. »
Le délai serait trop juste : trois minutes après, Mr. Freeze serait à nouveau une menace pour tout le monde.
« Batman… Faîtes attention à lui. »
Il ne pouvait pas faire une telle promesse : pas parce que le plan n'était plus aussi sûr à cause de l'intervention de Calendar Man, mais parce qu'il s'agissait du Joker. Et Batman n'oubliait pas qu'il avait eu l'intention de l'éliminer.
Après avoir raccroché, la chauve-souris atteignit le toit du bâtiment d'accueil. Même à cette hauteur, Gotham paraissait inaccessible, réduite à un horizon fantomatique et sans couleurs.
Soit les tuiles avaient été noircies par les intempéries, soit Amadeus Arkham avait fait le choix d'une apparence lugubre pour son hôpital, dans tous les cas, Batman pouvait longer le bord sans attirer les regards.
Bien loin de l'architecture de New-York de la fin du siècle dernier, les bâtiments construits du temps d'Amadeus Arkham avaient, eux, des toits pentus, agressifs. Ils couronnaient cette île de noir, de pics aigus. Difficile d'y voir un chemin.
Pourtant, Harleen avait raison : la voie aérienne était la seule possibilité pour Batman. Et également son unique chance, car que le plan échoue ou non, l'intrusion de la chauve-souris ferait sortir Sharp de ses gongs et il renforcerait la sécurité en haut comme au sol.
Bien que pressé, Batman grimpa avec prudence sur une gargouille dépourvue de cornes et de bouc — ces détails avaient été arrachés par le temps — et repéra sa prochaine destination : le pénitencier.
Personne ne patrouillait dans le froid devant le bâtiment, mais les fenêtres devaient offrir une vue suffisante pour repérer un intrus en costume de mammifère volant. Sans compter les caméras qui surveillaient les alentours à chaque angle.
Selon Harleen, la sécurité de l'asile était fragilisée par le manque d'organisation de cette nouvelle équipe engagée trop rapidement, mais elle ne parlait que du personnel, car Batman voyait une autre faille provenant du domaine-même : sa vieillesse.
Le toit du pénitencier était encore en mauvais état, déchiré par une crevasse — les toitures sont toujours si longues à réparer… —, alors la créature ailée s'élança pour plonger comme une authentique chauve-souris dans ce grenier abandonné sans que personne ne la remarque.
Batman ne rangea ses ailes qu'au moment où il atteignit l'issue : le passage était trop étroit pour lui permettre un effet parachute avec sa cape, mais un atterrissage trop bruyant aurait attiré l'attention. Son timing bien calculé, l'intrus s'accrocha aux bords de la fissure, s'aidant des poutres visibles à la façon d'une fracture ouverte, et lorsqu'il toucha le sol, pas un bruit ne le trahit.
La poussière qui recouvrait le sol était intacte, montrant que personne n'était monté dans ce grenier depuis des années. Même les animaux n'y circulaient pas beaucoup : des chauves-souris et des rongeurs morts étaient recroquevillés dans des recoins, plus proche de la momification que de la décomposition.
Ces combles se trouvaient juste au-dessus du cinquième étage. Au moins, Batman évitait le premier garde du rez-de-chaussée.
Une odeur de moisissure provenait des taches noires et vertes qui mouchetaient le bois et les parois des murs, rendant l'air lourd, mais de façon surprenante, le plancher continuait de résister à la pluie et à la neige, s'alignant solidement, et quand le vengeur avança, le sol ne menaça pas de s'ouvrir.
Sur la droite de Batman, deux cages en forme oblongue, d'une taille similaire à un lit, étaient poussées contre le fond de la pièce. L'une d'elle renfermait un oreiller devenu gris et une couverture roulée en boule, grignotée par les mites.
Plus loin, un clou soutenait un fouet fatigué mais encore menaçant. Une analyse plus poussée sur la langue en cuir aurait révélé la présence de sang datant de plusieurs décennies.
Batman nota aussi des chaînes, une armoire à pharmacie vide, quelques chemises munies de sangles… une partie du matériel utilisé sous la direction d'Amadeus Arkham.
Et si un visiteur en doutait, des éléments personnels de l'ancien directeur étaient également entreposés. Du moins, c'était ce qu'espérait Batman en voyant une vieille peluche près d'un coffre ; il se souvenait qu'Amadeus Arkham avait eu une fille, peut-être que le jouet lui avait appartenu et qu'il n'avait pas été arraché à un patient…
Près du coffre, Batman remarqua une trappe à moitié dissimulée par des feuilles. Prenant toutes les précautions possibles, il la souleva.
Le grincement produit était si faible qu'il restait une chance pour que personne ne l'ait entendu, mais par précaution, Batman resta un instant au-dessus de la trappe, attentif.
Il y a eu bien un bruit, mais un bruit rassurant : des sirènes approchaient du bâtiment d'accueil.
Il était 9 heures et une minute.
L'angoisse laissa place à l'adrénaline maintenant que les contre-temps étaient écartés.
Batman avait réussi à rattraper le retard causé par Julian Day, et le G.C.P.D. en avait fait autant à arrivant à l'asile deux minutes avant la fin du compte à rebours de la bombe.
Si le grincement de la trappe avait attiré un garde, tant pis, Batman ne pouvait plus attendre. Il se laissa glisser dans le couloir et chercha un escalier, plus discret qu'un ascenseur.
Contre le mur à droite, l'empreinte d'une échelle formait un contraste blanc sur gris ; soit elle avait été cassée, soit elle avait été emportée ailleurs.
Peut-être qu'il pourrait repasser par-là avec Joker pour repartir ? Même s'ils se faisaient surprendre, la batgriffe serait un avantage sur les gardes surpris et démunis.
Inutile d'avoir recours à un explosif ou la force, Batman ne fut ralenti par aucun cadenas, ni aucune serrure ; d'après ce que le docteur Quinzel avait sous-entendu, les travaux se concentraient surtout ailleurs, vers le manoir…
Batman descendait vers le troisième étage quand la bombe arriva à son terme, mais il n'entendit rien. Soit Fries abdiquait, soit il générait assez de force, soit…
« Je viens prendre la relève. » Annonça le premier garde au bout du couloir.
Batman se pencha en évitant que son ombre ne soit trop agrandie par l'ampoule nue au-dessus des marches et écouta. Les deux gardes échangèrent quelques mots sur un ton tranquille jusqu'à ce que le téléphone ne se mette à sonner. Sûrement une machine vieille de plusieurs décennies, car le son était strident et puissant, manquant de faire sursauter l'intrus également.
Tout se passa alors très vite : le garde qui avait terminé son service n'avait pas encore raccroché qu'il avertit son collègue que le nouveau patient, le déjà fameux Mr. Freeze, les avait piégés et venait de geler la fourgonnette dans laquelle il avait été emmené.
« Reste près du téléphone au cas où on appellerait ! »
Appelé en renfort, la journée du premier garde se prolongeait ; il courut vers la sortie tandis que son collègue s'installa au bureau, guettant la sonnerie.
Batman remonta quelques marches vers l'étage supérieur pour ne pas être vu du garde qui se précipitait vers le rez-de-chaussée, puis, par message, il demanda à Harleen le nom du garde sur le planning et son numéro de téléphone : la ligne devait être interne, mais un numéro devait bien y être associé.
De son côté, à Gotham, la psychiatre s'était garée devant une supérette, abandonnant l'idée d'être présente au moment où le Joker serait libéré.
Tous les raccourcis étaient empruntés, amenant les travailleurs en retard à s'entrecroiser et à s'injurier à coups de klaxon.
Au moins, le retard du docteur Quinzel ne serait pas suspect ou mis en rapport avec la fuite du Joker : deux collègues l'avaient déjà appelée pour savoir si elle était également coincée dans les embouteillages, et sûrement que d'autres soignants seraient dans le même cas.
Le contact coupé, elle écoutait donc la radio d'une oreille distraite en regardant les véhicules se suivre lentement.
Quand elle reçut le message de Batman, Harleen bondit sur sa pochette sur le siège passager et sortit le planning.
Malgré ce regain d'action, le message taciturne de son complice la décevait : elle aurait voulu qu'il lui raconte tout ce qui se passait à Arkham, où il était, s'il avait déjà retrouvé le Joker, mais elle se rendait aussi à l'évidence : Batman ne pouvait — ne devait — pas perdre du temps.
Non, en réalité, Harleen était surtout en colère contre Julian Day ! Elle le maudissait de lui faire rater cet événement. Oh, la prochaine fois qu'il serait capturé, la prochaine fois qu'elle le recevrait dans son bureau… !
« Je ne lui proposerai pas de café ! Ni même de l'eau ! » Fulmina-t-elle avant de se figer, surprise par les émotions qui l'envahissaient. Comment Batman faisait pour garder un tel sang froid dans des moments comme celui-là ? Mais elle comprit : le masque.
Elle le savait, après tout : une autre identité pour prétendre être quelqu'un d'autre était un procédé libérateur pour affronter la peur.
Sans oublier la part de folie chez Batman, conclut-elle en lui envoyant les informations nécessaires.
La réponse reçue ensuite était un ordre simple : « appelez-le et dîtes-lui de venir de toute urgence à l'accueil, que Fries tente de se libérer ».
Ainsi, Fries était arrivé lui aussi !
Même si elle était écartée dans l'ignorance, Harleen choisit de faire confiance à Batman. Il pourrait faire sortir le Joker. Oh oui, elle le savait.
L'excitation la faisait trembler des pieds à la tête. C'était parfait pour le rôle qu'elle devait jouer.
Son téléphone contre l'oreille, Harleen répondait aux tonalités en claquant des dents.
« Allô ?
— Allô ?… Allô, Frank ?! » Elle entrouvrit à peine la fenêtre pour laisser le vent s'infiltrer et grésiller dans le téléphone. Ce souffle terrifia le garde : il crut vraiment que le docteur Quinzel était là-bas, exposée dans une tempête de neige. « Venez vite ! Vite ! Le patient… »
Harleen raccrocha d'elle-même au beau milieu d'un cri et referma la vitre.
Batman sut immédiatement que le garde avait mordu à l'hameçon : Frank avait raccroché avec un « merde ! » plaintif avant de se mettre à courir dans le couloir. Le vengeur le laissa emprunter le même chemin que son collègue, mais avant de le laisser descendre les marches, il surgit dans son dos et passa un bras autour de la gorge du garde, frappant l'arrière de son genou pour le faire fléchir et l'empêcher de contrer l'attaque.
Pris dans cet étau, Frank ignorait qui l'étranglait, mais malgré la confusion et la peur, il sentit une main dure fouiller dans la poche de son pantalon pour agripper le trousseau de clé.
Quand le corps s'écroula, inconscient et que les clés tintèrent dans sa main, Batman s'autorisa un sourire sous son masque.
Combien de délires avaient maintenu ces barreaux ? Combien de cris avaient ricoché sur les murs ?
Les tourments sous la direction d'Amadeus Arkham avaient dû être nombreux, car ils s'étaient imprimés jusque dans la pierre, lui laissant cette surface rugueuse et torturée.
Comme indiquées sur le plan, les cellules se résumaient à douze prisons alignées du même côté du couloir ; les patients ne pouvaient même pas sympathiser entre eux à travers les barreaux. Ils pouvaient s'entendre sans se voir, vivant ensemble et séparément. Une fenêtre perçait un mur toutes les trois cellules, mais elles étaient trop hautes et trop étroites pour vraiment apporter de la lumière. Avaient-elles plutôt pour but la torture ? De rappeler l'extérieur tout en le rendant lointain ?
Batman traversa le couloir, regardant dans chaque cellule et ne trouva Joker que dans la cinquième.
Allongé sur un lit fixé au mur, il était emmailloté dans une camisole orange. Batman reconnut les uniformes de la prison de Blackgate, même si celui-ci était légèrement différent : les manches avaient été rallongées et des accroches avaient été ajoutées, permettant d'enserrer l'aliéné.
La clé déverrouilla la grille de la cellule avec un claquement sonore.
Le silence était une chose contre nature dans une unité pour malades difficiles, tout comme ce claquement de liberté, ce cri de verrou qui allait permettre au diable de sortir de sa boîte.
Soit Joker dormait, soit il ignorait sciemment son visiteur, car il ne bougeait toujours pas quand Batman s'approcha.
La sentinelle hésitait : devait-il l'arracher de la cellule sans un mot pour fuir le plus vite possible ? Devait-il le réveiller en douceur et vérifier s'il était blessé ?
Grâce aux fonctions de son masque, Batman nota deux côtes fêlées et trois contusions, une à l'épaule et deux aux genoux.
Une fois agenouillé près du lit, Batman vit toute la poussière qui couvrait le visage du clown, s'amassant dans ses cheveux au point de les rendre gris. Du sang avait séché d'une narine jusqu'au menton.
Pourtant, un rictus persistait sur le visage endormi.
Avec précaution, Batman commença à détacher les manches : si le Joker était libre de ses mouvements, il serait plus facile de sortir d'ici.
En remontant une des manches, Batman remarqua un autre détail : les tortionnaires avaient arraché les ongles du pouce, de l'index et de l'annulaire de la main gauche. Plus haut, la peau était marquée par des hématomes violacés, provoqués par des liens.
Quincy Sharp n'avait même pas soigné ses blessures avant de le mettre en cage.
Le Joker sursauta et, pendant un instant, Batman craint qu'il ne se mette à rire. Une réaction qui aurait été illogique, donc logique chez le clown.
Batman approcha sa main, prêt à l'aplatir sur le rire, mais Joker se contenta de sourire sur un air de défi.
« … C'est reparti… pour un tour… ? »
Il ouvrit les yeux, mais Batman notait que les pupilles étaient fixes. Avait-il été drogué ? Par des médicaments ou quelque chose venant de chez Black Mask.
« Joker. Joker, c'est moi. »
Peut-être qu'il l'imaginait, mais Batman voyait que le sourire de l'aliéné s'adoucissait.
« C'est moi qui suis moi… pas toi. » Joker se mit à rire en silence, mais une grimace l'interrompit. « Je plaisante, Batou… quoique… on a tellement de points communs. »
Ils n'avaient pas le temps de plaisanter.
À l'aide d'un batarang en guise de couteau, Batman trancha les lanières pour desserrer l'uniforme et qu'il soit plus facile au Joker de se lever, mais quand Batman le souleva, le patient se mit à tanguer, comme prêt à se rendormir. Des tremblements secouaient les bras et les jambes du Joker, et Batman fut contraint de passer un bras sous ses épaules pour faire office de béquille, prenant garde à ne pas appuyer sur les côtes fragilisées.
« On va passer par le grenier. Accroche-toi.
— … Pas de sortie… spectaculaire ?
— Non.
— Tu n'es pas drôle…
— Et toi, tu n'es pas en état. »
Pour supporter la douleur d'un ricanement, Joker s'agrippa plus fermement au vengeur.
« Ça va, Bats… J'ai une entière… confiance en toi. »
Comme pour une mauvaise blague, Batman referma la cellule à clé, de même que la porte du couloir, puis il replaça le trousseau dans la poche initiale du garde assommé.
« Est-ce qu'il est… mort ?
— Non.
— Ugh, ramène-moi dans ma cellule… je m'y amusais plus… »
Finalement, Batman fit une légèrement pression contre les côtes et le clown se crispa, ravalant une autre blague.
Pendant qu'ils grimpèrent les escaliers, Batman restait vigilant en surveillant derrière eux, mais personne n'était revenu pour les surprendre. L'accès au grenier était toujours ouvert et la batgriffe supporta leurs deux poids sans difficulté.
Une fois à l'abri sous les combles, Batman ferma la trappe et le même grincement se perdit dans le silence en-dessous.
Pendant un instant, le vengeur fut tenté de déplacer le coffre pour bloquer la trappe, mais ce n'était pas nécessaire. Le poids était de toute façon trop léger.
Sentant que le Joker appuyait sa tête sur son épaule, il raffermit son étreinte.
« Joker ? »
Il voulait être sûr que le clown ne s'évanouirait pas, alors il le secoua légèrement, mais il n'entendit même pas un rire.
Une fois échappés de l'asile, Batman pourrait conduire jusqu'au Royal, mais avant, ils devraient atteindre le portail, exposés à l'hiver et à une hauteur de six étages, là où l'air est plus vif, sans compter qu'ils passeraient près du froid émanant de Mr. Freeze. Le Joker serait exposé à ces températures glaciales et, drogué, son corps n'aurait peut-être pas le réflexe de lutter.
Même avec ses gants, Batman ne songea même pas à toucher la couverture roulée dans une des cages, mais il tenta sa chance avec le coffre, sans trop savoir ce qu'il pourrait y trouver. Sous un châle troué et trois vieilles chemises, il dénicha une redingote d'époque en velours. Amadeus Arkham avait été un homme d'une taille modeste, inférieure à celle du Joker, mais de corpulence plus épaisse ; le vêtement serait mal ajusté, mais il serait toujours plus chaud que l'uniforme seul.
Attendre que les drogues s'estompent n'était pas une option, pas alors qu'une alarme retentissait à l'extérieur en même temps que des coups de feu.
« Joker, on va sortir. »
Le clown ne répondit pas. Avait-il conscience du manteau sur ses épaules ? De la cape autour en dernière protection ? Pas sûr, mais Batman visa malgré tout l'ouverture du toit, serrant son bras.
Ils avaient tiré dans le nuage de glace en sachant que, de toutes façons, à part Victor Fries, toutes les personnes dans le véhicule étaient mortes.
Deux balles avaient troué la cloche du scaphandre, et si la paroi solide ne les avait pas ralenties, elles auraient peut-être percé le crâne du scientifique également. Par chance — si on pouvait parler de chance —, elles n'avaient fait qu'érafler le sommet de sa tête.
L'alimentation de l'armure alors coupée, Victor Fries s'était retrouvé exposé à une température plus élevée que celle de sa combinaison et, ne supportant plus les atmosphères qui n'étaient pas polaires, il avait manqué de s'évanouir. Ce moment de faiblesse avait permis aux gardes de le désarmer et de le menotter.
Humilié, Victor Fries aurait aimé tomber inconscient pour de bon ; au moins, il n'aurait pas entendu les hoquets de surprise et les commentaires sur sa condition.
Sans délicatesse, il avait été installé sur un brancard pendant que ses geôliers échangeaient des murmures. Fries devenait la Chose d'un autre monde, dangereuse et curieuse, froide et macabre, emmenée dans la morgue réactivée en vitesse pour qu'ici-bas, la créature puisse revivre un peu.
Dès son arrivée, après avoir digéré la surprise devant la camionnette métamorphosée en carrosse de glace, Harleen Quinzel s'était proposée pour superviser l'accueil de Victor Fries ; une façon de s'attribuer tout de suite ce patient. Comme le directeur Sharp se tenait encore dans le bâtiment d'accueil, restant à l'abri, les gardes haussèrent les épaules et indiquèrent la morgue à la psychiatre.
Elle n'avait pas retiré son manteau mais avait au moins épinglé son badge sur la laine, sentant qu'elle resterait couverte durant tout l'entretien. Dans l'ascenseur où elle notait déjà une différence flagrante de température, Harleen se remémorait le nom que lui avait révélé Batman : Nora. Inutile de parler de Ferris Boyle pour le moment, la psychiatre ne chercherait pas provoquer de la colère chez son patient.
Trois gardes se tenaient dans la pièce, bafouant le secret médical, mais Quincy Sharp sacrifiait volontiers les droits des patients pour la sécurité de ses employés — ou par plaisir mesquin. L'aide-soignant présent sur place remplissait la fiche d'accueil en silence ; soit la peur le rendait muet, soit il avait déjà essayé de questionner Fries sans obtenir de réponse.
Les mains bleutées de Fries étaient menottées sur une table en inox, à quelques mètres du mur où s'alignaient les frigos mortuaires. Le ronronnement des machines vides semblait trop bruyant — quelle utilité puisque les morts ne faisaient pas de bruit ?
Harleen retint son souffle en s'installant devant son nouveau patient. Malgré le conseil de Batman, le docteur Quinzel reconnaissait que sa confiance venait de se briser : elle était incapable de savoir comment amorcer leur premier échange.
Voulait-il voir un médecin après cette intervention musclée ? Même s'il disait oui, quel médecin s'occuperait d'un tel patient ? Les corps dont la température était proche de zéro intéressaient plus les médecins légistes.
Il n'y avait bien qu'à Gotham que ce genre de phénomènes pouvait devenir réel…
L'aide-soignant tendit la fiche à Harleen, mais elle l'ignora : elle voulait maintenir ce contact visuel.
« Monsieur Fries, j'espère que malgré cet accueil, vous comprenez que nous sommes là pour vous aider. »
Il ne répondit pas.
L'ampoule au-dessus brillait d'un jaune malade, d'idées détraquées, tandis que le visage du scientifique était impassible, fermé, secret. Il n'émanait de lui aucune folie.
Juste un danger imposé par cette combinaison devenue vitale.
« Nous ne sommes pas là pour juger vos actes, mais vous écouter, vous soutenir.
— Vraiment ? Avez-vous eu beaucoup de patients qui ont perdu leur… humanité, docteur Quinzel ? Je ne vous parle pas de ceux qui sont devenus inhumains par leurs actes, mais inhumains par leur nature. » Précisa Fries en ramenant ses mains vers son torse, et la psychiatre dut reconnaître qu'il marquait un point : elle n'avait jamais eu à traiter des monstres qui semblaient sortir d'un conte fée, seulement les pyromanes, les violeurs, les délinquants et autres ogres urbains.
Pourtant…
« Pensez-vous avoir perdu votre… humanité mentale ?
— C'est une question intéressante, mais j'ignore moi-même la réponse.
— J'aimerais parler de cette expérience qui vous a métamorphosé, oui. Elle est récente, n'est-ce pas ? » Le scientifique se contenta de hocher la tête. « L'expérience qui vous a métamorphosé est une épreuve unique, c'est vrai, mais je suis prête à vous aider à la traverser comme on traverse une épreuve de maladie, de deuil.
— De deuil ?
— Je crois savoir que votre femme, Nora, est toujours vivante et est confrontée elle-même à une épreuve qui semble insurmontable, n'est-ce pas ? »
Victor Fries se demanda comment cette psychiatre savait. Les journalistes avaient-ils déjà fait le rapprochement ? La police ? Le docteur Quinzel avait-elle déjà lu des rapports pour s'armer et acquérir la confiance de Victor ? Mais dans toutes ses réflexions, pas une ne faisait le lien entre Batman et le médecin.
Si Fries ne souriait pas, Harleen perçut quand même la moquerie dans sa question :
« Vous pensez que la mort et ma transformation sont des épreuves qui peuvent être traversées ?
— Pas dans le sens que vous entendez, mais oui, elles peuvent être affrontées. »
Le scientifique se pencha légèrement :
« J'attends de voir, docteur Quinzel, d'autant que pour le moment, c'est vous, la plus impressionnée de nous deux.
— Et j'espère bien invers… »
Un grésillement de radio lui coupa la parole et Harleen se retourna vers les gardes pour les fusiller du regard, mais ils étaient captivés par l'appel de leur collègue : la disparition du Joker venait d'être signalée.
En entendant cette confirmation, Harleen eut juste le temps de se retourner à temps pour étouffer un petit rire et, sous l'œil surpris de Fries, elle reprit :
« Bien, continuons. »
L'eau ruisselait depuis un moment dans la salle de bains.
Les effets des drogues n'avaient pas encore tout à fait disparu, mais assez pour que Batman puisse laisser le Joker seul sous la douche. Par précaution, il guettait devant la porte close, assis sur le rebord du lit, attentif au moindre bruit de chute.
Enfin, il supposait que tant qu'il entendait le clown chanter, c'était que tout allait bien.
« Mr. Sandman, bring me a baaat, make him the cutest that I've ever seen, pam pam pam… give him the word that I'm just a Joker, then tell him that his lonesome nights are ooover… »
Avait-il envie de sourire ? Peut-être.
Se ressaisissant, Batman essaya de se détacher de cette parodie pour envoyer un message au docteur Quinzel, lui assurant qu'ils étaient à l'abri.
Pour l'instant.
Ce serait risqué de rester au Royal : si Sionis et Bane voulaient les retrouver, ils n'auraient qu'à toquer à la bonne porte de chambre avant d'essayer de les tuer. À moins qu'ils ne préfèrent organiser un autre plan ? Ou encore qu'ils s'en tiendraient à cet échec jusqu'à la prochaine provocation… ?
Batman et Joker auraient le temps d'y réfléchir plus tard, car même si leurs ennemis décidaient de venir avant ce soir, l'hôtel était assez immense pour les ralentir.
Malgré les consignes qui faisaient des penthouses des sanctuaires de secrets, les nouveaux alliés ne s'étaient pas isolés dans les derniers étages de l'hôtel, n'y faisant qu'un simple crochet à la demande du clown pour qu'il y récupère quelques affaires — de ce qu'il avait prétendu —, ensuite, ils avaient choisi une chambre au hasard, perdue entre les étages et les possibilités.
Même les forains, qui ignoraient que leur chef était revenu, ne les trouveraient pas facilement.
Batman avait récupéré un des ordinateurs du penthouse pour vérifier l'actualité : Calendar Man était toujours activement recherché et sa mise-en-scène sur le Pioneers Bridge avait été démonté pour être analysé, tandis que Victor Fries, bien qu'il ait tué les policiers de la fourgonnette, blessé deux infirmiers et un garde, n'avait pas réussi à s'enfuir de l'asile, les snipers ayant eu raison de lui.
Y resterait-il ? Les journalistes avaient été écartés pour leur propre sécurité et les autorités promettaient d'en dire plus plus tard, peut-être demain, laissant le doute planer pendant le réveillon.
En réalité, c'était une façon de mieux dissimuler la fuite du Joker.
« Batou ?
— Je suis là.
— Tu as remarqué ? Tu m'as fait sortir de Blackgate le soir de Noël, ensuite, tu me fais sortir d'Arkham le dernier matin de l'année… Ce sera quoi, la prochaine date ? Épiphanie ? Nouvel an chinois ? Saint Valentin ? »
Puisqu'il n'entendait plus l'eau couler, Batman ferma les volets et tira les rideaux, faisant le noir dans la pièce.
L'hôtel ne proposait aucune chambre aux propositions inférieures à celles d'un petit appartement des beaux quartiers de Gotham — le prix dépendait de la vue et de l'étage visiblement, la superficie n'étant qu'un critère mineur —, pourtant, avec seulement la lumière provenant de la lampe de chevet, l'endroit semblait étroit.
Aussi étroit qu'une cellule.
« Évitons que cela devienne une tradition.
— Vraiment ? Même si ça me rend heureux ? Rien de tel qu'un tour de manège pour me mettre de bonne humeur !
— Tu as deux côtes fêlées, Joker. » Fit remarquer Batman qui doutait que leur escapade ait été bénéfique au clown. « Sans compter le reste. »
Dans la pénombre, il s'autorisa à retirer son masque, et quand la porte de la salle de bains s'ouvrit, il ne se détourna pas de la lumière. Il n'avait pas à se cacher du Joker, et c'en était… agréable. Libérateur.
« Des côtes aussi fêlées qu'une tête, Batou, ce n'est rien ! Ça ne m'empêche pas de vivre ! »
Son engouement ne surprenait pas Batman. Oui, Joker avait été enlevé et torturé — d'ici, il pouvait voir les trois doigts dépourvus d'ongle —, et pourtant, il ne semblait pas plus angoissé ou choqué que la nuit avant le massacre dans l'hôtel.
En revanche, ce qui surprenait vraiment Batman, c'était de voir cet homme porter un simple t-shirt blanc et un pantalon de pyjama foncé ; la banalité devenait surprise avec le Joker.
« Vivre, non, mais évitons de… » Batman se crispa : le fou gardait une main derrière son dos, cachant quelque chose. « Qu'est-ce que tu… ?
— Riche idée d'avoir enlevé ton masque ! »
Joker retira alors sa main et pointa un pistolet vers le visage de la chauve-souris.
Sans réfléchir, comme entraîné par la chute que fit son cœur dans son torse, Batman s'accroupit au moment où le clown pressa la détente.
Le bruit explosa, lui vrillant les tympans.
Les lèvres serrées, Batman vit des particules rouges tomber devant ses yeux… des vertes aussi, des jaunes, des bleues, des blanches.
Des confettis.
Après le coup de feu, ce fut le rire du Joker qui s'éleva, mais il s'arrêta très vite à cause de la douleur dans ses côtes.
« Ce n'est pas le moment de me faire rire, Bats ! » Reprocha-t-il comme si la faute revenait vraiment au vengeur, puis, du bout des doigts, il épousseta les confettis dans les cheveux de Bruce. Ce dernier lui saisit le poignet dans un brusque mouvement. À cet instant, il aurait brisé ce poignet comme il l'avait fait pour Ferris Boyle, mais contrairement au philanthrope, Joker continuait de rire même quand Batman se redressa :
« Ne fais pas cette tête ! Ce n'était qu'un exercice de confiance, Batou ! Tu veux un mode d'emploi pour me faire pardonner ? Attends, non, il n'y en a pas… mais un conseil, ça ferait l'affaire ? Alors écoute, c'est très simple : quand j'ai l'air armé, je ne suis pas dangereux, et quand je n'ai pas l'air armé, je suis très dangereux… Sauf quand je suis vraiment armé ou quand je ne suis pas armé, bien sûr. Tient, regarde ! » Dit-il en montrant l'évier de la salle de bains. « L'autre arme que j'ai laissée là, par exemple, elle est vraiment chargée ! J'aurais pu les inverser et me tromper !
— … J'aurais dû te laisser dans cet asile.
— Je n'en crois pas un mot. Tu as réfléchi à comment me retrouver le soir-même de mon enlèvement, pas vrai ?
— Sans les forains qui te sont fidèles, tu serais en train de prendre ton premier repas à Arkham.
— Hé hé, vraiment ? Alors raconte-moi. Comment est mort Firefly ? Et ta confrontation avec Bane ? Je suppose que tu l'as tué puisque tu es là, bien vivant. »
Piégé, Batman le fusilla du regard et jeta plus le poignet qu'il ne le relâcha.
Le vengeur était forcé de le reconnaître : pendant ses recherches, il n'avait pas pris une seule fois le temps de se renseigner sur l'état de Firefly pour se rendre à l'Elliot Memorial Hospital, pas plus que sur les pistes qui auraient pu le conduire à Bane alors que son ennemi l'attendait.
Sans l'inquiétude des forains, Batman ne serait jamais parti à la recherche du Joker, mais il y avait eu d'autres événements après la demande de Jell-O, Anong et Myshtsa : entre temps s'étaient ajoutées les paroles du docteur Quinzel, la nouvelle que Tony Zucco avait arrêté de persécuter le cirque où travaillaient les Grayson… et la fausse vengeance de ce Kyllian Johnson ou quoi que fut son vrai nom.
Tous ces éléments avaient décidé Batman, et en aidant le Joker à sortir de l'asile, il concrétisait ce qu'il avait refusé au début : s'allier au clown criminel.
Même le Pingouin avait émis des réserves à ce que le clown retrouve sa liberté, par crainte… leur duo inspirerait la peur, pour le bien de Gotham, ce pour quoi la chauve-souris était née.
Bien sûr, le Joker avait une toute autre philosophie, proche du chaos et de la discorde, et Batman n'y adhérait pas : certes, il avait franchi une limite, mais cela ne voulait pas dire qu'il voulait semer le chaos ou la violence. Tuer ne serait qu'un dernier recours ; un frein et non une facilité.
Mais peut-être qu'il pourrait convaincre…
Certains auraient reproché à Batman de vouloir dompter une tempête, de raisonner la folie, de rendre meilleur un diable… mais Bruce savait mieux que quiconque que sous les légendes, il y avait des hommes.
Peut-être que Joker était bien la dernière personne à Gotham qui pouvait le comprendre.
« Je ne savais pas que tu avais un faible pour les gens du cirque, Bats, c'est bon à savoir ! Qui m'a réclamé ? Twist ? »
— Ça n'a pas d'importance qui t'a réclamé. Tu devais juste revenir. »
Après tout, il fallait être fou pour vouloir sauver Gotham ; Bruce avait la volonté, Joker avait la folie.
Ou était-ce l'inverse ?
Pour mimer une vive surprise, Joker porta une main sur son cœur :
« Oh ! Tu veux dire que c'est Gotham et sa sentinelle attitrée qui me réclamaient ?! »
Ça lui coûtait de le reconnaître, mais Batman avoua que oui :
« Tu m'as dit que si je choisissais de t'épargner, Gotham nous appartiendrait. Je veux prendre ce risque.
— Et je ne mentais pas pour que tu me laisses la vie sauve, Batenaire. » Joker se leva, comme revigoré par cette confession qui avait fatigué Batman de son côté. Aucun doute, les effets des drogues étaient passées, pour autant, la douleur ne le ralentissait pas. « Tu veux que je te tienne la main en nous rendant chez Bane pour lui arracher la tête ? Je te ferais même la courte-échelle : même pour toi, il est trop grand.
— Joker…
— Non ? Firefly d'abord, alors ? Tu comptais sur moi pour ramener les marshmallows quand il flambera ?
— Joker, tu n'es pas en état. Et il y a d'autres priorités pour l'instant… »
Comme Calendar Man. Il était à peine midi alors Batman comptait sur quelques heures de sommeil avant de partir à la recherche du criminel, mais Joker semblait prêt à aller terrasser la ville entière à l'instant-même.
Joker perdit alors son sourire, grognant :
« J'avais presque oublié à quel point tu étais rabat-joie. Il ne me reste plus qu'à espérer que Bane ou Sionis se pointera ici avant le nouvel an… » Il se pencha vers la table de nuit où se trouvait son téléphone portable rendu par Batman un peu plus tôt. « Tu sais quoi ? On va rire un peu : je vais envoyer un message à Bane. »
Batman se précipita pour lui attraper le poignet et le soulever, obligeant le clown à tenir le téléphone en l'air, à distance de l'autre main. Ils faisaient à peu près la même taille, ce qui rendait la tâche difficile. Sans compter la force surprenante du Joker…
« Si tu ne lâches pas ce téléphone, Joker, je te ferai mal.
— Si je ne m'amuse plus, Batou, je te tuerai. »
Joker fit mine d'essayer de se hisser sur l'épaule de Batman, mais ce dernier lui saisit l'autre poignet. Au cas où le clown essaierait de lui donner un coup de genou dans la cuisse, Batman contracta ses jambes, prêt à riposter, mais le Joker avait arrêté de lutter, levant la tête vers le téléphone en se débrouillant pour taper le code — le nouveau, bien sûr.
Le vengeur fit glisser ses doigts sur ceux du clown, les emprisonnant pour l'empêcher de voir le clavier.
« Tu as essayé de le déverrouiller ! Je savais que tu allais le faire ! »
Le lit se trouvait juste à côté d'eux et, pendant un moment, Batman hésita à le jeter dessus pour qu'il lâche enfin ce téléphone.
« Je n'ai pas entendu parler d'une explosion… Tu t'es bien amusé à déjouer ma blague ?
— Je t'ai détesté.
— Tu ne sais vraiment pas mentir quand tu n'as pas ton masque. »
Malgré sa menace, Joker ne chercha pas à écrire un message à Bane.
Les forces exercées dans les mains maintenaient les opposants dans un équilibre qui les rapprochait. Ils auraient pu danser comme ça pendant encore longtemps, par défi, par fierté et peut-être également par plaisir.
Finalement, Joker pencha sa tête sur le côté, son oreille aurait pu toucher son épaule, et il fixait la bouche crispée de Batman.
« Je le savais ! À l'envers, ta moue ressemble presque à un sourire ! Ça fait longtemps que je voulais vérifier.
— C'est pour ça que tu cherches à me mettre hors de moi à chaque fois ?
— … Peut-être bien ! »
Et Joker desserra ses doigts, laissant le téléphone tomber au sol. Le bruit de la chute se retrouva étouffé par l'épaisseur de la moquette, mais Batman maintenait toujours le farceur au cas où il essaierait de se pencher vers le portable pendant un moment d'inattention.
La fatigue que le justicier ressentait depuis Noël le submergeait maintenant que l'adrénaline avait disparu. Encore un peu et son corps se mettrait à protester en tremblant, le contraignant à baisser son bras levé.
Il tenta de résister.
Si Joker voulait se jeter tête baissée dans un nouvel affrontement, ce serait sans lui : au-delà du repos, Batman avait besoin de recul, car entre la nouvelle évasion du Joker et les attaques de Mr. Freeze, les pièces sur l'échiquier de Gotham allaient toutes bouger, et très vite.
Et puis, Calendar Man était sa priorité.
Pour la suite, avant de décider quoique ce soit, Batman avait l'intention de demander au Joker ce qui s'était passé le soir de son enlèvement. Avait-il vu Bane ou Black Mask ? Qui avait décidé de l'amener à Arkham ?
Peut-être que Batman oserait même lui demander ce qu'il avait sous-entendu durant sa brève séance avec le docteur Quinzel… même si, à ce moment-là, dans une telle proximité, Batman préféra ne pas y penser. Avec un mouvement un peu vif, il lâcha les poignets du Joker pour reculer, prenant soin de s'interposer entre le téléphone au sol et son propriétaire.
« Hé hé, d'accord, Batou. C'est une heure où les chauves-souris dorment à ailes fermées, c'est ça ?
— Les clowns également. Ne me fais pas regretter de t'avoir sorti d'Arkham.
— Et ne me fais pas regretter d'être revenu avec toi. »
Barbara se laissa tomber sur son lit, les bras croisés, les narines frémissantes de colère. Elle s'était levée depuis à peine trente minutes et, encore en pyjama, elle s'était disputée une fois de plus avec son père au sujet de Batman.
C'était incroyable : ni l'un, ni l'autre ne connaissaient la véritable identité de ce justicier, et pourtant, Barbara l'avait toujours défendu comme s'il s'agissait d'un frère, tandis que James continuait de s'en méfier au point d'en faire une affaire personnelle.
Même leur voisin d'en-dessous qui écoutait toujours la télévision avec un volume trop poussé ne s'attirait pas autant de foudres…
Mais leur dispute, ce matin, avait été plus violente que d'habitude.
Barbara n'avait jamais cru les titres des médias — ces bêtises qui clamaient « Terreur à Gotham avec le Bat-man », « Fou, violent et dangereux, Batman est-il la nouvelle raison de se cloîtrer ? » ou « Les personnes secourues par Batman étaient en fait des complices ! » —, et le soir qui avait suivi Noël, elle n'avait pas voulu croire son père non plus quand il lui avait assuré que le prétendu justicier s'était enfui de Blackgate avec le Joker après l'avoir libéré.
Batman n'avait pas pu libérer ce criminel.
Ce n'était pas possible.
Son père n'était pas un menteur, Barbara ne l'avait jamais insinué, mais elle l'avait jugé crédule, influencé par ses collègues qui, en réalité, souhaitaient se débarrasser de cet homme trop honnête.
Pourtant, ce matin, les arguments lui manquaient, car il ne faisait aucun doute que Batman avait fait sortir le Joker d'Arkham.
Deux évasions à une semaine d'intervalle. Ça ne pouvait être ni une erreur, ni un hasard.
Pour la première fois, Barbara était plus en colère contre elle-même que contre son père : peut-être que le Joker possédait des informations ? Peut-être que Batman voulait le ramener à Blackgate ? Ce raisonnement n'était pas digne d'elle, elle le savait. Ses yeux avaient commencé à s'embrumer et elle s'en était voulu.
Pourquoi insister ? Son père ne le saurait jamais, mais l'adolescente avait réussi à contacter Batman le soir du réveillon, et il lui avait répondu, donnant lieu à leur première collaboration. Ravie et fière, Barbara avait espéré depuis que cette mission avait été marqué le début d'une longue série.
Elle devait pourtant se rendre à l'évidence : son rêve s'écroulait…
Avant de se mettre à pleurer de honte et de rage, Barbara était retournée dans sa chambre, la poitrine bloquée par la colère.
Des coups retentirent contre la porte, secs mais mesurés. Un rythme que son père adoptait quand il voulait parler. James répétait souvent à sa femme, de façon spontanée, qu'il était fier de leur fille : toutes les adolescentes n'avaient pas la maturité de Barbara et cette intelligence leur permettait de discuter.
Batman restait pourtant le point sensible, et ce matin, James comprenait pourquoi.
« Je peux entrer ? »
Barbara ne donna pas de réponse, mais en l'entendant renifler, James s'autorisa à ouvrir la porte puis, en silence, il s'installa sur la chaise du bureau. Inutile de brusquer sa fille.
« C'est peut-être de votre faute ? » Demanda Barbara sur un ton accusateur. « Peut-être qu'il a été obligé de chercher d'autres alliés parce que la police est trop corrompue ? »
Gordon évitait de décrire à sa fille le panier de crabes qu'était le G.C.P.D., mais personne n'était dupe. Pas même une adolescente de son âge.
« Je ne sais pas, Barbara. Tant qu'on ignore qui est ce Batman, on ne saura pas ses motivations, ni pourquoi il semble s'être allié au Joker… »
Elle essaya de protester en disant que Batman avait voulu protéger Gotham, mais elle n'en était plus aussi sûre qu'avant. Est-ce que le Joker savait qui il était, lui ? Est-ce qu'il le tenait grâce à une sorte de chantage ?
Barbara pouvait être aussi têtue que son père — même si dans ces cas-là, il ne la comparait pas à lui mais à une mule —, alors l'idée que Batman était un espoir pour Gotham persistait, plus lancinante qu'une blessure.
« Ces gars sortent de nulle part, peut-être qu'ils se connaissaient avant et qu'ils visaient Sionis depuis un bout de temps. »
Voilà que son père remuait à nouveau le couteau dans la plaie.
« Il voulait aider ! Il n'y a que la police pour ne pas voir les efforts que faisait Batman pour la ville !
— Si tout le monde se mettait à appliquer sa propre justice, Barbara, ce serait l'anarchie !
— Parce que c'est pas déjà le cas ?! »
En vivant à Gotham, il n'y avait rien à répondre à ça.
Après un silence, Barbara posa une question qu'elle avait déjà posée à son père quand elle était plus petite :
« Papa, pourquoi tu m'as faite ? »
Ce n'était pas la curiosité enfantine qui s'adressait au père cette fois, mais l'inquiétude, l'incompréhension, la déception.
Dans les maternités, beaucoup de sages-femmes se demandaient la même chose : pourquoi faire des enfants à Gotham ?
James fut pris de court, bien qu'il ne fut pas surpris : il savait qu'un jour sa fille lui poserait cette question. À chaque fois qu'il avait imaginé cet instant, il donnait une réponse différente.
« Je crois que… » Commença-t-il en regardant la chambre de sa fille. Ce n'était vraiment pas l'idée qu'on se faisait d'une chambre d'adolescente : pas de photos avec des copines accrochées autour d'un miroir, pas de posters de stars percés à répétition par des punaises qui ne tiennent pas… Dans le coin, le placard fermait mal à cause de la quantité de pulls qui débordait — Barbara ne jurait que par les sweats et la laine, et ce n'était pas plus mal d'après James : ces matières attiraient moins les mauvais regards. Juste à côté, sur le bureau, un ordinateur imposant affichait un écran de veille où dansait un bonhomme habillé comme Charlie Chaplin, la canne et le chapeau melon en évidence. James s'avouait avec tristesse que sa fille grandissait bien trop vite. « … Je crois que tous les parents veulent être fiers de leurs enfants, et il se trouve que j'ai de la chance parce que je suis fier de toi, Barbara, fier de ton honnêteté, de ton indépendance, de ton intelligence. Ta mère et moi voulions fonder une famille malgré la réputation de Gotham, peut-être pour lui résister, et je ne regrette pas, parce que quand je vois la personne extraordinaire que tu deviens, j'ai de l'espoir pour la prochaine génération qui reprendra cette ville en mains. »
Il aurait ajouté qu'elle n'avait pas besoin, elle, de se déguiser en chauve-souris pour rendre la ville plus sûre ou plus belle, mais ç'aurait été rappeler la raison de leur dispute.
Émue, Barbara s'était redressée et, avec un petit sourire, tendit ses bras. Elle avait eu confiance en Batman, mais son père, lui, était toujours là, un des rares flics de la ville à résister à la corruption.
Et elle devait rester fidèle à cette droiture.
Sans avoir besoin de parler, dans les bras de l'un de l'autre, le père et la fille se pardonnaient leurs mots un peu forts avec un silence complice.
Non, James Gordon ne regrettait pas d'être père, car peut-être que sans Barbara, Gotham l'aurait corrompu lui aussi. En fait, il en était convaincu.
Le Joker dormait profondément.
Il ne plaisantait vraiment pas quand il avait dit à Batman qu'il lui accordait toute sa confiance… De son côté, Batman n'était pas sûr d'être capable de pouvoir s'endormir avec le clown réveillé près de lui.
En fait, il avait même redouté une nouvelle plaisanterie de mauvais goût en prenant une douche à son tour : il n'avait pas tiré le rideau pour garder un œil sur le revolver sur l'évier — oui, le barillet était plein, Batman avait vérifié —, la pression de l'eau n'avait pas été trop forte pour lui permettre d'entendre ce qui se passait dans la chambre… mais finalement, le calme s'était imposé dans leur chambre.
Laissant son armure au sol, Bruce avait décroché un des peignoirs blancs accrochés derrière la porte, laissés à disposition pour les clients. Il avait hésité à remettre son costume pour repartir vers le cinéma, puis il avait renoncé : pour le moment, il préférait rester près du Joker et en apprendre davantage sur lui.
La colère avait laissé place à la peine inspirée par l'histoire découverte chez Vicki Vale. Devait-il présenter ses excuses ? Avec une personne comme le Joker, Bruce n'en savait rien.
Les draps à moitié remontés sur lui, Joker avait étendu son bras gauche sur la place à côté de lui, tandis que le droit servait pour soutenir son oreiller. Dans ce sommeil, sa maigreur avait une autre allure : les tics nerveux ne faisaient plus frémir sa peau, les muscles devenaient discrets, presque inexistants.
En silence, Batman s'installa sur le rebord opposé et continua de l'observer, s'attendant à ce que le clown se réveille d'un coup pour lui faire peur. Mais rien ne se passa.
Une marque barrait le poignet du Joker et, avec délicatesse, Batman le saisit.
Cette articulation, il avait voulu la briser une bonne cinquantaine de fois — les dernières étaient encore récentes —, mais à cet instant, alors que son pouce se plaçait contre la veine qui se cachait dans la chair, elle n'éveilla plus aucune colère.
En fait, le pouls perçu battait avec un calme incroyable, un calme qu'il n'aurait jamais cru possible chez Joker.
Batman remarqua alors le bout des doigts rougis par le froid, la peau abîmée par l'acide et l'hiver.
Il sentit presque son cœur se serrer.
Le poignet remua, mais pas pour s'extirper de l'étreinte : il glissa pour laisser simplement la place à une main jalouse, à des doigts qui voulaient se replier sur ceux de Batman.
Même dans la pénombre, Batman sut que Joker le regardait, mais il ne desserra pas les lèvres. À quoi bon ? À la façon dont il avait refermé ses doigts sur les siens, le message était clair : Batman ne pouvait plus partir.
Doucement, Joker libéra l'oreiller où son bras avait reposé, laissant Batman y poser sa tête. Leurs mains étaient toujours jointes et les coudes pliées rappelaient vaguement un bras-de-fer. En réalité, leur position illustrait davantage un pacte qui venait de s'établir, occultant tout affrontement.
