Je roule. Je roule sans but, je roule encore et encore, plus vite, plus de risques, plus proche de la mort... Mon désespoir m'a emmenée à l'endroit où nous nous sommes rencontrés. Je m'arrête sur le bord de la falaise, je placarde une énième affiche sur le panneau qui prévient les passants du danger. Je regarde l'horizon et soupire. Deux mois de plus sans nouvelle de Lena. Cette fois, j'ai compris : je l'aime. On ne se connait pas, mais j'ai l'impression de l'avoir toujours connu. Je me fous de savoir si elle me repoussera, il faut déjà que je la retrouve. Pour le salut de mon âme.
Je me penche et regarde les rochers comme pour me remémorer cet instant. Il y a quelqu'un en bas. Une silhouette assise sur le même rocher. Trop familière. Mes yeux sortent de leurs orbites.
Lena ?
Une grosse vague s'écrase sur le flanc du rocher, emmenant la silhouette avec elle. Si j'avais pu sauter au dessus du gouffre pour l'attraper, je l'aurais fait. Comme un flash-back, je descends en trombe vers la crique. Personne. J'ai halluciné ou quoi ? Elle était là ! Mais j'ai peur que mon manque de sommeil me ne m'ait joué un tour. Alors que mes espoirs venaient une nouvelle fois de s'évanouir, un passant avec un chien cria vers moi : « Quelqu'un se noie ! A l'aide ! Je suis trop vieux pour nager ! Mademoiselle s'il vous plaît ! »
Oh putain...! C'est ma veine !
Je me déleste de ma combinaison et saute à l'eau. Le courant est fort avec ses grandes marées du mois d'octobre. Je me retourne vers le vieux en haletant, lui demandant des yeux où était le noyé. Purée, magnes toi ! La flotte est glacée...! Il va pas faire long feu ton gars !
Le papy me fait des signes vers la droite. Je plonge la tête sous l'eau. Mauvaise idée. L'eau est trouble et le sel me brûle les yeux. C'est alors que j'entends un cri. A 6 heures. Je fais volteface et vois des bras qui s'agitent hors de l'eau. Allez Yulia, deux coups de bras et tu l'as ! Les bras avaient coulé une dernière fois. Merde ! Je plonge et attrape le corps par tout ce que je trouve puis remonte à la surface. J'ai les yeux fermés mais je sens des cheveux collés à mon visage. J'ouvre un œil larmoyant de sel. Roux. Les cheveux sont roux. Sur la plage, le papy avait de l'eau jusqu'à la taille accompagné de son Labrador jappant joyeusement. Il lève les bras d'encouragement. Je hisse le corps inanimé sur le banc de sable. C'est Elle, cette fois j'en suis sûre. Mais elle ne respire plus. Je lance un regard perdue à mon compagnon de fortune. Il panique et fait des gestes.
-« Vous connaissez le bouche-à-bouche ? J'ai appris à le faire il y a plus de 30 ans, mais mes poumons de fumeur endurci ne seront pas d'une grande utilité. Mais je peux vous guider.» Me fait le vieux tout essoufflé comme s'il avait nagé avec moi dans cette eau à pas plus de 15°C.
Non je ne sais pas le bouche à bouche, mais pour Elle, je vais apprendre.
-« Alors, ouvrez-lui la bouche et pincez-lui le nez. Voilà. » Me dit le papy alors que je m'exécute. « C'est ça, soufflez trois fois puis faites un massage cardiaque. » Je lui jette un sale regard. « Ah, vous ne savez pas. Bon, vite, posez vos mains comme ça sur sa poitrine et appuyez sur le dos de votre main une dizaine de fois, puis répétez la procédure. »
Désolée Lena, j'aurais aimé que notre premier baiser se fasse dans d'autres circonstances...
Je masse le corps inanimé avec cœur et détermination. Reviens Lena me laisse pas… Reviens ! Au bout de 3 massages et 4 « baisers », le corps sans vie éructe au moins 2 litres d'eau en toussant. Je suis tellement soulagée que j'en tombe à la renverse. Le gentil labrador en profite pour me lécher la joue puis celle de Lena.
-« Oh...! Ça y est ! Elle revient parmi nous ! Mademoiselle vous allez bien ? Bon attendez je vais chercher mon véhicule, je l'emmène à l'hôpital central. Viens Sam. » Me dit mon instructeur alors que j'avais pris Lena dans mes bras. Celle-ci ouvrit les yeux. Je la contemplais avec un sourire plein de dents.
-« Yulia... je...» Elle essaye d'articuler quelque chose mais je la blottis un peu plus dans le creux de mon épaule pour la faire taire.
-« Plus tard... On parlera plus tard... »
Je suis maintenant à l'hôpital central et je fais les cent pas devant la chambre de Lena. Bon Dieu qu'est-ce qu'il foute...? Des policiers étaient venus la voir dans sa chambre. J'imagine que l'avis de recherche était encore d'actualité après tout. J'avais immédiatement appelé Tania après avoir laissé Lena aux médecins. Elle venait de me rejoindre dans le couloir.
-« C'est elle? Elle va bien ? Qu'est-ce qu'il s'est passé? » Elle me harcèle de question.
-« J'en sais pas plus que vous. Ils ne m'ont pas laissé la voir. Je ne suis pas de la famille... » Répondis-je un peu penaude.
C'est alors qu'une femme médecin sortit de la chambre.
-«Bonsoir mesdames, je suis le docteur Stevens, mademoiselle Katina a de nombreuses contusions et souffre de déshydratation... »
Le comble... pensais-je. Le médecin continue.
-« .. Mais rien d'alarmant. Elle devra rester avec nous cette nuit pour la garder en observation. Mais elle sera capable de rentrer chez elle dès demain. Laquelle d'entre vous est de sa famille ? »
-« C'est moi...» fit Tania en me lançant un regard désolé.
-« Très bien vous pouvez aller la voir. »
-« Je... est-ce qu'elle peut venir avec moi ? Elle l'a quand même sauvé de la noyade... » Elle ajoute au médecin qui hausse un sourcil.
-« Oui oui, si vous voulez, mais pas longtemps, elle a besoin de beaucoup de repos. »
Je joins mes mains, m'incline et mime un Merci à l'attention de Tania. Elle me sourit. Nous entrons dans la chambre alors que j'ai le cœur au bord des yeux. Lena a le visage calmement posé sur son oreiller et semble dormir.
-« Lena... ? C'est Tania, chérie. » Dit doucement la sœur en marchant à pas de loup vers son chevet.
Moi, mes jambes n'ont pas pu m'amener jusqu'à son chevet. Je reste là, sur le seuil, les bras ballants. Tétanisée. Allez, avances, dis-lui quelque chose ! Courage, courage, courage ! Je m'approche lentement du lit alors que Lena commence à ouvrir les yeux. Son regard se pose sur sa sœur en premier et se jette alors dans ses bras.
-« Tania...! Je suis désolée... » Dit-elle en pleurant.
-« C'est rien chérie, je suis là... Yulia est là aussi. » Dit-elle en se séparant de sa sœur. Ça y est, elle me regarde. Je m'approche un peu plus et m'accroupie près d'elle.
-« On se rencontrera jamais dans les bonnes circonstances toi et moi...! » J'essaye d'essuyer le plus vite possible des larmes qui coulent sans autorisation sur mes joues.
Mais Lena me fuit du regard, comme honteuse.
-« Hé, c'est rien, oublies ce que j'ai dit... Je suis une idiote... »
-« Où étais-tu Lena ? Je… Nous t'avons cherché des mois entiers ! » Interrogea sa sœur.
-« À Moscou.. » répondit Lena timidement.
Je savais que Lena était d'origine russe comme moi vu son nom de famille.
-« À Moscou ? Chez nous ? Mais pourquoi n'as-tu pas donné de nouvelles ? »
-« J'avais des comptes à régler… Je t'expliquerai plus tard Tania. »
Je ne savais plus vraiment où me mettre dans cette situation et pensa à fuir sur le moment. Même si ça me déchirait le cœur de partir sans avoir dit et exprimé tout mon trouble de ses derniers mois.
-« Bon, je vais vous laisser en famille. Tania connait mon adresse si tu as besoin de parler… » Dis-je en tournant les talons.
-« Non Yulia reste ! » Me dit Tania avec un sourire.
-« Non merci Tania, je vous laisse tranquille, j'ai besoin de repos moi aussi, ce sauvetage fut difficile. » Je plongeai mon regard dans celui de Lena, mais beaucoup trop de choses s'étaient passées apparemment. La jolie rousse esquissa un sourire et me fit un signe de tête en signe de compréhension.
-« Je comprends ! Tous les héros ont droit à leur repos après tout ! » Plaisanta Tania.
-« Yulia… » Dit Lena doucement à l'attention de sa sœur alors que j'avais déjà franchi la porte.
