J'ai eu mon premier retard de publication et j'ai bien failli en avoir un second, il y aura donc un mardi où il aura deux chapitres au lieu d'un ! En attendant, je vous laisse avec celui-ci, en espérant qu'il vous plaira~
(et promis, les dernières semaines ont été rudes, mais je réponds à tous vos messages demain~)
« C'est absurde. » Lâcha Harleen en écarquillant les yeux. « Pourquoi aurais-je appelé Frank à l'aide alors que je n'étais pas encore sur les lieux ?
— C'est ce dont il se souvient avant d'avoir été assommé. » Rappela le policier chargé d'interroger la psychiatre. Son collègue, plus âgé, se tenait en retrait, dos au mur, un carnet dans les mains.
Le garde Frank avait été retrouvé dans le couloir qui menait aux cellules, ses clés dans sa poche mais son détenu volatilisé. À part la pression exercée sur sa gorge qui avait provoqué son évanouissement, l'homme était sauf, ce qui avait surpris ses collègues qui avaient alors partagé la même conclusion : impossible que ce soit l'œuvre du Joker.
« Mais est-ce que la personne au téléphone a donné un nom ? S'est-elle présentée sous mon identité ?
— Non, euh… en fait, il n'a pas entendu grand chose, il a cru reconnaître votre voix. »
Ah, il a cru. Le jeune policier avait dit, au début de l'interrogatoire, que Frank avait entendu la voix du docteur Quinzel au téléphone. Maintenant, Frank croyait avoir reconnu le docteur.
C'était un premier succès.
« Avouez que c'est curieux !
— Docteur Quinzel, on cherche juste à retracer les faits.
— Que les faits soient justes, dans ce cas. »
À l'inverse de Batman, Harleen ne pouvait pas porter un masque et prétendre être quelqu'un d'autre, elle n'avait aucun subterfuge pour jouer son rôle d'innocente, mais elle puisait sa force ailleurs : elle imaginait que le Joker était là, dans son bureau qu'elle n'avait pas encore eu le temps de décorer. Cette pièce dans laquelle les deux policiers et la psychiatre se réduisait à un espace exigu, une cellule de gratte-papier, mais Harleen arrivait à se convaincre qu'une quatrième personne s'y trouvait pour l'observer et l'encourager de son sourire en croissant de lune.
Il serait fier d'elle en voyant le calme qu'elle parvenait à mimer, la candeur qui la faisait briller.
Toutefois, pour se débarrasser de ces fantômes de soupçons, Harleen ne comptait pas se reposer seulement sur le succès de cette comédie : elle savait que les appels téléphoniques seraient vérifiés, et alors son numéro de téléphone apparaîtrait à l'heure compromettante.
Dès qu'elle sortirait d'ici, Harleen préviendrait Batman et Joker dans l'espoir qu'ils puissent effacer ces données.
« Vous pensez que le Joker a imité une voix féminine au téléphone ? Ou bien a-t-il vraiment un complice qui m'a imitée ? »
Là, les deux policiers échangèrent un rire et l'officier Woods, le jeune, blagua :
« Sauf votre respect, docteur, on a déjà entendu la voix de Batman et il n'a rien de féminin. Même s'il essayait, ça s'entendrait tout de suite qu'il y a un homme à l'autre bout du fil.
— Batman ? »
Les deux gars avaient merdé. C'était souvent ce qui arrivait quand une jolie blonde prenait un air sérieux derrière ses lunettes : certains hommes avaient besoin d'asseoir une plus grande autorité.
Harleen le savait : son minois se voyait bien mieux que ses diplômes de psychologie criminelle — même si elle avait eu le temps de les accrocher aux murs, les officiers auraient pris un malin plaisir à se montrer plus renseignés.
« Attendez, qu'est-ce que Batman vient faire dans cette histoire ? Le mois dernier, ce n'était encore qu'une légende !
— Ouais, je sais, mais devinez quoi ? C'est pas le cas. » Informa le policer Cooper qui se tenait debout, derrière son collègue. Ils avaient vendu la mèche, ça ne servait à rien de se taire. « Avant l'apparition du Joker, on le voyait jamais en pleine journée, mais pour la première fois, on a des images assez claires de lui dans le Diamond District. Et il servait de béquille au Joker.
— Cela ne veut pas dire qu'on exclut la possibilité d'un second complice… peut-être même d'un troisième ou davantage. » Compléta l'autre d'un regard appuyé.
Ces deux gars avaient un sacré culot, songea Harleen, surtout si on comptait le nombre de flics corrompus au G.C.P.D. : suspecter ceux en uniforme blanc ?! Alors que ceux en uniforme bleu avaient déjà collaboré avec le Joker quand il prétendait être Black Mask ? Combien d'enquêtes avaient été classées sans suite pour des crimes pourtant commis par le Joker ?
Peut-être qu'ils étaient bien à la solde de Sionis, eux aussi ?
« Je comprends, oui. Seule l'enquête vous le dira. »
Malgré les rideaux tirés, ce jour blanc aimait à s'imposer, débordant par les espaces autour du rideau. Les ombres se barbouillaient de flou et de cauchemars gris, remplissant cette pièce si grande. Trop grande pour une seule personne. Quand Bruce ouvrit les yeux, il remarqua tout de suite que la place près de lui était vide.
« Joker ? »
Du dos de la main, il frôla le coussin qui était froid.
Depuis combien de temps Joker s'était levé ? Était-il encore dans la chambre ?
Bruce se redressa et sentit le peignoir bailler. La ceinture s'était un peu défaite dans son sommeil. Les coins du drap n'étaient plus coincés sous le matelas et le duvet devenait plus flottant qu'un nuage, libérant une jambe de Bruce quand il bougea.
Même encore aujourd'hui, Bruce s'attendait à se réveiller dans son lit au manoir et sentir l'odeur du café avant d'entendre Alfred toquer à sa porte.
Pourtant, ce quotidien s'éloignait un peu plus chaque matin.
Ici, dans cette chambre qui affichait plus de luxe que sa chambre, une autre surprise l'attendait : sur la table de nuit, Batman reconnut son masque où un sourire était dessiné avec du rouge à lèvres. Juste en-dessous, une note avait été cachée, se révélant quand Batman souleva le heaume :
« La prochaine fois que tu retires ton masque, ne sois pas chafouin,
Offre-moi ton plus beau sourire ou donne-moi les secrets du Pingouin. »
Impossible de savoir si le Joker plaisantait ou si l'échange proposé était authentique. Quand le Joker plaisantait ? Quand ne plaisantait-il pas ?
Les conseils qu'il avait glissés à Batman ce matin étaient une blague parmi tant d'autres, mais rien qui aurait pu décourager le justicier : il avait le sentiment qu'il pouvait comprendre le Joker, le convaincre d'être de son côté…
Conviction renforcée par le pacte que leurs mains avaient scellé, bien plus que son aide apportée pour le faire fuir de l'asile.
Alors que Batman, dans la salle de bains, essuyait la trace de rouge à lèvres avec une serviette imbibée d'eau, il entendit un bruit ronfler derrière la porte de la chambre.
Un aspirateur.
Cette respiration faisait partie du corps de l'hôtel, comme un gargouillis d'intestin, prouvant que ce géant de bâtiment vivait ; les employés étaient revenus en même temps que le Joker.
Si tôt ?
Comprenant que le fou avait récupéré son royaume, Bruce enfila son masque et sortit pour partir à sa recherche.
Le Royal Hotel était si vaste que Batman ignorait où chercher le clown, pourtant, même s'il s'agissait du Joker, le vengeur choisit de procéder à un raisonnement logique : les otages dans les cuisines devraient être la priorité.
Certains forains seraient dans la cuisine et peut-être qu'ils apprendraient la nouvelle que leur chef était de retour, si ce n'était pas déjà fait.
Batman traversa le couloir sans prêter attention à la femme qui passait l'aspirateur sur la moquette verte. En fait, elle non plus ne lui adressa pas un regard, peut-être par peur, peut-être par habitude. Sa carrière malheureuse au Royal avait marqué son visage de façon prématurée. Finalement, est-ce qu'un homme portant une armure de chauve-souris était si surprenant après tout ce qu'elle avait dû voir ici ?
En arrivant dans l'ascenseur, Batman reçut un message du docteur Quinzel : si la fuite du Joker avait été un succès, il fallait maintenant s'occuper de l'enquête qui allait suivre. Si les soupçons étaient encore légers, Harleen lui appris qu'elle faisait partie des complices potentiels et, dans la journée, la police retracerait le journal des appels.
Dès qu'ils verraient que Harleen Quinzel avait appelé le téléphone à l'entrée des cellules à 9 heures alors qu'elle était encore en route, ils sauraient qu'elle avait bien participé à l'évasion du Joker.
Batman promit de faire son possible pour l'aider, car il était hors de question d'abandonner le docteur à son sort. Elle avait répondu à la requête de Batman de bon cœur, oui, mais d'une certaine façon, le justicier se sentait responsable de la situation de cette jeune femme.
Et puis, même s'il ne voulait pas le reconnaître, Batman en était venu à éprouver une certaine sympathie — de la pitié ? — pour cette amoureuse bercée d'illusions…
Quand les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, donnant sur le couloir du sous-sol plongé dans la pénombre, Batman se demanda s'il n'était pas arrivé trop tard. Est-ce qu'ils étaient déjà tous partis ?
Finalement, en s'engageant, il reconnut la voix du Joker.
Puis il reconnut le son d'un coup de feu.
Une heure plus tôt, les portes s'étaient ouvertes sur la même pénombre.
Les odeurs de cuisine, passées et récentes, graissaient le carrelage blanc des murs. Joker ignorait encore combien d'otages étaient retenus dans le frigo, mais qu'ils soient deux, six, quinze ou trente, il aurait pu ordonner qu'ils soient tous enduis d'huile pour être ensuite grillés sur les planchas de la cuisine. La graisse des corps brûlés auraient hanté les cuisines pour des décennies, glissant sous les pas des chefs et des serveurs comme ils auraient foulé la terre d'un cimetière.
Il valait mieux s'attendre au plus horrible quand le Joker s'apprêtait à prendre une décision concernant des otages, même quand il affichait un sourire radieux en retrouvant certains de ses hommes. Surtout quand il affichait un tel sourire.
« Twist ! » Cria le Joker en tendant ses mains, faisant sursauter le clown. Twist laissa retomber son bras, ; la trompette fatale visait à présent le sol.
Deux autres clowns étaient là aussi, et sous les masques, les yeux s'écarquillaient. Près d'eux, il y avait également Anong, bouche bée.
« Patron ?! Vous êtes de retour ! Mais… depuis quand ?
— Hé, personne ne regarde les infos, ici ? Les ascenseurs ne fonctionnaient pas ? Ou vous n'avez pas le droit de remonter ? Allez prendre l'air, vous êtes blancs même sous vos masques ! »
Twist souleva la face de clown en plastique, révélant son visage cireux à cause du manque de sommeil et non pas à cause du manque du soleil.
Anong s'avança alors pour expliquer au Joker tout ce qui s'était passé en son absence : les otages traînés jusqu'ici, les conseils de Batman pour les intimider, l'attente tandis que le vengeur partait à sa recherche, ce qui les avait obligés à se relayer devant la porte du frigo dans l'attente d'une décision.
« Il vous a vraiment retrouvé alors… Mais personne d'autre ne sait que vous êtes revenu ?
— Et c'est tant mieux, Anong ! » Affirma Joker en ouvrant la porte de cette prison originale, luttant contre un rire qui aurait réveillé la douleur dans ses côtes. Lutte rendue plus difficile par les regards surpris des otages : pas un ne desserra les lèvres, et la colère remplaça vite la stupeur. « C'est dommage pour vous, je me souviens pas que votre chef m'ait demandé de vous embrasser de sa part… Oh, il a peut-être oublié… Il a peut-être oublié chacun de vous ! Promis, braves soldados, j'enverrai une de vos têtes devant sa porte pour lui rappeler qui vous étiez. »
Joker indiqua à Anong un couperet sur un support aimanté au mur.
En le décrochant, la jeune femme l'analysa en se demandant si le couteau serait assez affûté pour abattre le travail qui les attendait. Un corps, voire deux, pouvait être découpé avec assez de force et de volonté en quelques heures… mais une quinzaine ?
Allaient-ils devoir tous s'y mettre ?
Joker saisit le couteau sans un mot et, à la surprise d'Anong, il jeta l'arme au milieu des hommes.
« Servez-vous ! » Proposa le clown avec un large sourire, même si aucun des prisonniers n'était assez idiot pour se ruer sur le couperet, couperet assez affûté pour trancher au moins leurs liens.
La surprise — la blague — du Joker n'était pourtant pas terminée : de la poche intérieure de sa veste, il extirpa un revolver qu'il tendit à Anong, puis, il éteignit la lumière dans le frigo.
En se tenant dans l'encadrure de la porte, Anong et son patron bloquaient les lueurs des néons derrière eux, ainsi, le frigo ne ressemblait plus qu'à une grotte froide, un refuge d'animaux blessés et énervés.
« Tiens-toi prête, Anong, je crois que ça va aller très vite. »
Le clown étouffa un rire : dans la pénombre, les prisonniers pouvaient agir s'ils ne faisaient aucun bruit, mais dans ce silence soudain, le moindre bruissement, le moindre souffle les trahirait.
Sous le regard du Joker, Anong visa le centre de la pièce en espérant s'aligner avec le couperet à terre.
Une mèche de cheveux chatouillait sa joue, mais elle résista à l'envie de la chasser. La peur la rendait aussi nerveuse que les otages, à présent.
Le premier qui se jetterait sur le couteau serait abattu.
Du moins, elle l'espérait…
Le temps s'arrêta pour tous : le vrombissement dans les parois du frigo bourdonnait et tremblait, et ce son continu, régulier, terrifié, voletait près des tympans comme des mouches.
Les forains étaient aussi fatigués que les otages, et un autre point commun les unissait : avec le retour du Joker, ils ignoraient tous de quoi demain serait fait.
De toutes façons, certains ne verraient pas l'aube de la nouvelle année.
Dans la pénombre, le noir devenait gris, et Anong resserra son emprise sur la crosse. Elle s'imaginait distinguer les formes recroquevillées, mais à quel point imaginait-elle ?
Soudain, Joker donna un coup de pied derrière le genou d'Anong et la jambe de la femme se plia, lui faisant perdre l'équilibre — et son calme. Le bruissement dans l'ombre qu'Anong entendit était une alarme, un signal : le danger s'enflammait dans ce frigo et elle jura, se redressa et tira au hasard dans le noir.
Le coup de feu retentit alors que Joker applaudissait. Son rire puissant percuta un cri de douleur poussé par un des otages — était-il blessé ? avait-il peur ? avait-il assisté à la mort d'un des siens ? —, et les échos explosèrent en nuées.
Seule l'arrivée de Batman mit fin au carnage sonore, évitant le bain de sang imminent.
« Qu'est-ce qui se passe ? » Demanda la sentinelle. Malgré le masque, Anong sentit que ces yeux blancs étaient rivés sur elle, mais elle ne lâcha pas le revolver encore chaud pour autant.
« Batou ! Ne te fâche pas ! » S'exclama Joker. « Un des otages a tenté de se rebeller, Anong lui a fait comprendre que c'était peine perdue. »
Les clowns derrière lui reculèrent légèrement. Quand le Joker et Batman étaient face à face, l'atmosphère se réchauffait avec une violence étrange, car latente.
Finalement, le vengeur se contenta de croiser les bras :
« Je me doutais que tu essaierais de les tuer.
— C'est la loi de la jungle, tu devrais le savoir, espèce de grande chauve-souris.
— Nous les emmènerons au G.C.P.D. dès cette nuit.
— Quoi ?! » Le Joker cessa de sourire, son plaisir ruiné. « Pour qu'ils soient relâchés juste après ?! Et moi qui pensais que tu avais compris comment ça fonctionnait, ici ! Tu n'as vraiment rien appris, hein ?!
— Je sais comment ça fonctionne, Joker, et laisse-les : s'ils sont relâchés, ça éveillera la curiosité de Bane.
— Oh. Tu sais ce que je pense, Batman ? Je pense que tu espères que ces gars-là, une fois qu'ils sortiront du G.C.P.D. en boitant, trembleront à l'idée que tu sois quelque part, à les attendre… C'est pire que la mort, non ? Devoir vivre dans la peur.
— S'ils ont assez peur, ils reviendront dans le droit chemin.
— Ah ah ! Oui, ils n'auront pas le choix ! Autrement, tu leur casseras trois côtes, deux doigts et une rotule ! Entre les soins coûteux et le traumatisme ensuite… C'est un peu vicieux, Batou, tu es plus rapace que chiroptère ! »
Comme il était devenu plus vengeur que justicier, mais Batman sentait qu'il arrivait à convaincre le Joker qui adressa un signe aux trois clowns.
« Surveillez-les jusqu'à cette nuit. Le G.C.P.D. aura droit à un second Noël. »
Les mercenaires s'exécutèrent, et sous le regard statique d'Anong, Batman entraîna Joker dans le couloir, espérant lui faire rejoindre l'ascenseur.
« Joker, j'ai besoin de toi pour une autre affaire qui presse : est-ce que tu es en contact avec Julian Day ?
— Pourquoi je serais en contact avec lui ? Je ne sais même plus si nous sommes lundi ou mercredi…
— Quand tu te faisais passer pour Black Mask, tu l'as libéré de Blackgate juste avant Noël, vous ne vous êtes pas reparlés depuis ?
— J'ai fait ça ? Quel ingrat, il ne m'a toujours pas remercié… ! Mais qu'est-ce que tu veux savoir ? Qu'est-ce que tu as en tête ?
— Il a prévu quelque chose pour ce soir. Et je compte l'arrêter.
— Définitivement ? » Demanda le Joker en riant, tandis que les portes de l'ascenseur se refermèrent sur eux. « Il faudra que tu joues les détectives avant pour le retrouver, parce que je ne sais pas ce qu'il fait pour le Nouvel an. »
En atteignant le rez-de-chaussée, Batman expliqua au Joker comment la surprise de Julian Day avait bloqué Harleen et lui sur le chemin de l'asile.
Depuis cette découverte, les journalistes ne parlaient de rien de plus que de la peur qui grandissait à Gotham, peur alimentée par certains qui rappelaient les méfaits les plus meurtriers de Calendar Man, et chaque anecdote était un morceau de charbon jeté dans un feu nourri, gagnant en ardeur.
Une tactique qui fatiguait Batman qui aurait préféré un silence plus pudique pour laisser la police faire son travail.
« Tu n'es pas assez bête pour débouler dans chaque appartement de la ville pour lui mettre la main dessus, mais si tu n'as pas d'indice, tu n'auras pas d'autre choix pour pouvoir lui cogner chaque mois qu'il s'est gravé autour du crâne.
— Est-ce que tu peux vraiment m'aider ? »
Batman s'attendait à ce que le clown marchande, mais il aurait répliqué qu'il l'avait libéré d'Arkham et que c'était donc le Joker qui avait une dette, même si cet homme devait pas mal se moquer de ses obligations.
Pourtant, peut-être par sympathie, Joker avoua simplement :
« Le collaborateur à la cybercriminalité dont je t'ai déjà parlé devrait pouvoir te dire ce que ses collègues ont appris depuis ce matin.
— Celui qui a fourni les bandes où on voit Firefly ? Un jour, il faudra que tu me dises qui est cet informateur…
— Pourquoi ?
— Pour savoir si je peux lui faire confiance. Je n'aime pas travailler avec des personnes que je ne connais pas.
— Dit le justicier anonyme de Gotham. » Soupira Joker en levant les yeux au plafond. « De toutes façons, tu le connais déjà.
— Qui est-il ?
— Il a une voix désagréable, il aime le vert…
— Je ne suis pas d'humeur pour les devinettes, Joker.
— Dommage, lui est toujours d'humeur pour ça ! »
Batman sursauta : il venait de comprendre et la révélation lui fit l'effet d'une claque.
« Enigma ?!
— Agaçant, hein ? Mais il a du talent, Batou. Ceci dit, le jour où tu lui feras avaler ses touches de clavier, je te laisserai faire.
— Je n'imaginais pas que c'était encore ton associé.
— Employé. Disons qu'on a trouvé quelques compromis. »
Batman avait eu affaire à Enigma le soir de Noël : le génie avait répété les obstacles dans les enquêtes de la chauve-souris, s'imaginant travailler pour Black Mask.
Mais si cet homme était un informaticien hors pairs, c'était également un maître-chanteur efficace, riche de nombreux enregistrements compromettants.
« Tu devrais te méfier de lui, Joker.
— Batou, je ne sais pas si tes conseils me touchent ou me vexent.
— … Fais ce que tu veux.
— Si seulement ma mère m'avait dit ça plus souvent, je n'en serais pas là. »
Maintenant qu'il connaissait l'identité de cet expert de l'informatique, Batman renonça à l'impliquer dans le plan pour aider le docteur Quinzel. Cela lui prendrait plus de temps, mais il se chargerait lui-même de trafiquer les enregistrements téléphoniques.
Quant aux informations sur le plan de Calendar Man, il ne les accepterait qu'à contre-cœur, car le crime imminent ne lui laissait pas d'autres choix. Pourtant, Batman savait qu'il regretterait tôt ou tard qu'Enigma soit mêlé à leurs activités…
Peter Woods écrasa sous sa semelle le mégot brûlé jusqu'au morceau de coton. Il attendait son collègue devant une sorte de cybercafé bizarre depuis trente minutes déjà et sa patience arrivait vraiment à bout.
L'agent Peter n'avait que 24 ans et avait toujours grandi à Gotham, et aussi loin qu'il s'en souvienne, ce cybercafé ouvert dix ans auparavant n'était jamais fréquenté. À se demander comment la boutique existait encore.
Enfin, c'était une question qu'il s'était posé quand il était adolescent, mais depuis qu'il était flic, Peter savait que certaines pizzerias, certaines épiceries, certains bazars — et même une librairie — connaissaient une activité plus importante dans l'arrière-boutique. Et justement, ce cybercafé faisait partie de ces façades que le crime avait dressées depuis vingt ans, affichant des néons aveuglants pour mieux dissimuler la zone sombre derrière le comptoir gris.
Derrière le symbole d'un ordinateur devant deux éclairs croisés — un agencement similaire au crâne sur deux os de tibias en X chez les pirates, se rendit compte Peter —, la silhouette de Ben réapparut enfin.
Benjamin Cooper avait quinze ans de plus que son collègue, ce qui voulait dire une bonne décennie d'expérience supplémentaire par rapport à la bleusaille qu'était l'agent Woods. Il était également né à Gotham et connaissait les lieux et les tactiques qui payaient le plus.
« Alors ? » S'impatienta le policier qui hésitait à s'allumer une seconde cigarette — elle ne l'aurait pas plus réchauffé que la première de toutes manières.
Ils avaient passé des heures à l'asile d'Arkham, à interroger le personnel tout en redoutant que le fameux Mr. Freeze retrouve des forces et les tue dans une tempête de glace, alors maintenant, Peter n'avait qu'une hâte : rentrer, prendre une douche et attendre minuit avec sa copine pour fêter le Nouvel an.
« Alors jackpot ! Le gars a trouvé des informations intéressantes.
— Intéressantes ?
— Ouais. Mais écoute, Peter : t'as l'air d'en avoir plein le cul, alors si tu veux rentrer, je vais pas te retenir. Et pis, on est de repos ce soir, d'autres gars seront aux trousses de Calendar Man pendant qu'on sirotera de la bière devant la télé, hein ?
— À quoi tu joues, Ben ? Dis-moi ce que ce gars a trouvé ! Tu ne m'as pas fait poireauter là pour rien !
— Je pourrais te le dire. » Marmonna l'agent Cooper en frottant son menton, mimant un air faussement hésitant. « Mais faudrait que tu me suives… ou que tu meurs. »
Peter se figea, ne comprenant pas si c'était à nouveau une blague douteuse de son coéquipier. Les vacheries étaient la langue maternelle de Ben, mais l'aplomb de cette menace restait terrifiante.
« Tu plaisantes ?
— Nan. » Peter avait reculé sans s'en rendre compte, et le mur en briques lui rappela qu'il était acculé contre un boutique louche. Il regarda l'arme de service à la ceinture de Cooper, songeant qu'un coup de feu ne serait pas plus surprenant qu'un chant de mésange au fond de cette ruelle. « Regarde pas mon flingue comme ça, Peter, j'ai pas dit que j'allais te tuer.
— Mais tu… ?
— Peut-être que quelqu'un d'autre le fera. » Il baissa encore d'un ton et Peter se concentra pour comprendre. « Ce que le patron du cybercafé a trouvé, c'est que la petite Quinzel est bien la complice des deux dingues, et je compte bien vendre l'info' au plus offrant. »
