Batman n'avait pas perdu ce côté « héros modeste » : plutôt que d'entendre les remerciements de Jell-O et des autres, il s'était terré au Gotham Cinema, changeant même de salle de projection au cas où quelqu'un essaierait de toquer à la porte de la salle 2.
Il ne se demandait plus s'il avait bien agi en ramenant le Joker, il ressentait juste cette étrange satisfaction quand les choses rentrent dans l'ordre, comme si le Joker devait être à Gotham, autant que Batman devait s'y trouver.
Cette ville était à leur image : criminelle et sombre, animée et funeste.
En fait, logique et chaos ne cohabitaient pas aussi bien ailleurs qu'à Gotham.
Dans la salle de projection 4, Batman avait trouvé un état similaire au reste du cinéma : tout avait été laissé en plan, comme si les cinéastes et le public avaient quitté les lieux le matin-même. Une tasse remplie de lait reposait sur le bureau, bien que Batman n'arrivait pas à comprendre comment il n'avait pas encore tourné depuis le temps.
Au cas où il rencontrerait quelqu'un encore maintenant, Batman se pencha vers la fenêtre qui donnait sur la salle et observa les rangées de sièges rouges. Son épaule frôla la machine de projection et la bobine glissa derrière la lentille, pressée de raconter son histoire.
L'écran livide s'anima soudain : un homme au sourire large pleurait, consolé par une jeune femme au regard vitreux. [1]
Batman les reconnut en un instant : l'Homme qui rit, Gwynplaine, dans les bras de l'amoureuse aveugle, Déa.
Dans ces ombres maquillées, Conrad Veidt était à la fois terrifiant et attendrissant. Rejeté par les personnages du film, il était compris par les spectateurs qui comprenaient la tristesse de son rire.
Ce hasard, curieux mais frappant, fit sursauter Batman qui se redressa pour stopper la machine, malheureusement, c'était comme si le cinéma voulait lui parler également du retour du Joker, car quand Batman essaya d'ouvrir la machine, elle résista un moment.
Simple rouille ou volonté de relancer le sujet ?
Batman insista avant de remarquer, du coin de l'œil que l'écran était à nouveau blanc. Des taches tombaient comme de la neige sur la surface trouble, mêlant grains de poussière et usures de la pellicule. Le visage de l'Homme qui rit avait disparu.
Sans comprendre, Batman fixait l'écran qui s'obstinait à rester blanc. Puis, après une nouvelle tentative, la machine s'ouvrit.
Vide.
Venait-il de rêver ce qui s'était passé ? Ou l'avait-il halluciné ?
Bruce ferma les yeux un instant pour se ressaisir.
Il connaissait Gotham. Il avait appris à connaître son ossature en marbre et ses entrailles en pierre, il avait croisé chaque œil en verre de cette géante plus intimidante qu'Argus-aux-cent-yeux. Il savait là où l'eau avait percé ses chemins, là où les arbres étaient autorisés à pousser. Pourtant, des mystères le surprenaient encore, lui rappelant qu'il n'était qu'un homme sous l'armure et la cape.
Gotham accueillait la légende de Batman en offrant sa scène, mais elle resterait maîtresse de ce théâtre.
Tout en posant l'ordinateur portable sur le petit bureau où plusieurs outils de machinistes reposaient, Bruce se demanda si sa ville se montrait aussi secrète avec le Joker, lui qui ne portait pas de masque mais avait son costume à même la peau.
C'était ridicule : Bruce avait eu la certitude, en se couchant aux côtés du Joker plus tôt, que cet homme n'était pas une créature surnaturelle. Ni démon, ni vampire, ni esprit. Juste un homme avec sa légende collée à même sa peau de craie.
Même s'il n'y avait qu'à Gotham, visiblement, qu'un homme pouvait survivre à une chute dans un bain d'acide.
Si Gotham était douée de parole, elle se moquerait de toi et t'accuserait de jalousie. Comme un frère aîné qui ne supporte pas l'arrivée d'un autre enfant.
C'était faux. Il ne se laisserait pas berner, car sous la peau, Bruce avait trouvé un pouls bien vivant.
De toutes manières, il avait plus important à faire que d'imaginer des légendes urbaines, alors il lança le logiciel des communications pour sortir le docteur Quinzel de son mauvais pas. Avec les numéros du docteur Quinzel et du poste à l'asile d'Arkham, Batman ne devrait mettre que quelques minutes pour trouver la communication.
S'il y avait eu plusieurs appels, il aurait pu crypter les échanges, mais il n'y en avait que deux. Autant supprimer celui du docteur Quinzel.
Soudain, une enveloppe glissa sous la porte et heurta un des pieds du bureau. Elle était gonflée de documents.
N'entendant aucun rire derrière la porte, Batman se pencha avec prudence et ouvrit l'enveloppe.
Des programmes du cinéma avaient été pliés dans tous les sens, mais en les dépliant, Batman ne découvrit rien dedans — à part le fait que L'Homme qui rit n'était pas projeté en ce moment.
Avec un soupir, il ouvrit la porte.
« Joker.
— Comment as-tu su que c'était moi ? C'était peut-être le père Noël. » Se moqua le clown. « Aaah, j'oubliais que tu étais détective !
— Qu'est-ce que c'est ? » Batman lui tendit l'enveloppe mais Joker l'ignora, présentant ce qu'il cachait alors dans son dos — des photos cette fois, et non pas une arme :
« Voilà ce qui vous bloquait sur la route, Harley et toi, ce matin. »
Une quinzaine de photos, numérotées pour être recensées dans la base de données du G.C.P.D., montraient la mise-en-scène installée par Calendar Man : une table entourée de mannequins pour imiter une petite famille en plein réveillon, ou plutôt, qui s'apprêtait à passer à table, puisqu'un menu était le seul élément au centre de cette réunion. Il devait s'agir de la clé de l'énigme, car au lieu de la présentation écrite classique, le menu laissé par Calendar Man ne contenait que des photos de plats.
Pour mieux inspecter ces photos, Batman les étala sur le bureau dans le coin de la salle de projection et se pencha dessus.
Les assiettes avaient été remplies au point que les bords, serrés les uns aux autres, disparaissaient sous les toasts de foie gras, un rôti de bœuf, des salades, des desserts riches sur une nappe d'un bleu tirant sur le vert.
« Pathétique. Qu'est-ce qu'il espère en montrant ça ? Faire peur aux anorexiques et aux boulimiques ? » Lâcha Joker. « Qu'il envoie plutôt ça aux associations contre la faim en Afrique.
— Joker.
— Ce serait drôle !
— Tais-toi. »
Deux coupes de champagne se dressaient entre les plats, parallèles et dorées — fait curieux, elles étaient remplies à ras-bord. Plus loin, une salade frisée se tortillait sous une sauce noire.
Joker s'était penché à son tour, bien que Batman ignorait s'il se concentrait pour apporter une théorie ou s'il était à la recherche d'une nouvelle blague.
« C'est presque comique que tu t'attaches autant à Gotham, Batou, alors que tu as passé l'autre moitié de ta vie en Asie. C'était bien en Asie, pas vrai ? Tu as fait croire aux médias que tu étais parti faire tes études en Europe, mais ce n'est pas à Oxford ou à la Sorbonne que tu as appris ces arts martiaux. Tes parents ont été tués ici, le crime grimpe en flèche, mais tu restes à Gotham et tu en défends chaque petit lopin en…
— Joker, ce n'est pas le moment.
— Tu me fatigues. Ce n'est jamais le moment avec toi. Je pensais que le sujet te passionnait ! » Joker venait de se redresser, tandis que Batman comprit soudain : aucun restaurant ne servirait le champagne en remplissant les coupes à la limite du verre, mais ainsi, elles ressemblaient aux deux tours du Royal Hotel. Juste à côté, deux assiettes semblaient connectées par une langoustine noire décorée par des cure-dents qui dépassaient de son dos. Le Pioneers Bridge ?
« C'est une carte. » Murmura Batman en reconnaissant les toits voûtés des gares et des stations de métro dans les rôtis allongés. La pièce montée, de l'autre côté, devait être le musée d'histoire naturelle. Les salades, les rares terrains verts de la ville.
« Ahah ! Tu la vois aussi ? Je pensais que j'hallucinais !
— Je la vois, mais je n'exclus pas la possibilité que tu hallucines. »
Joker éclata de rire, ravi d'entendre Batman plaisanter. Il avait un faible pour ceux qui arrivaient à rester stoïque avec une si bonne répartie, même si, à son avis, la capacité de Batman à retrouver très vite son sérieux manquait de charme.
« Cette nuit, des milliers de famille seront en train de fêter la nouvelle année dans les restaurants de la ville. Day va frapper dans l'un d'entre eux. Il aime assister à ses crimes, être présent au moment où ses victimes succombent, ce qui écarte l'idée que plusieurs restaurants soient visés.
— Mais comment est-ce que tu vas trouver le restaurant qui va perdre toutes ses étoiles à minuit ? »
Aucun plat n'était mis en avant, aucune flèche n'indiquait le lieu où le drame aurait lieu. C'était dingue, mais Batman ne voyait qu'une possibilité : analyser les menus et établir un lien entre les plats photographiés et ceux qui font le succès d'un établissement, une recette vedette.
Et il ne devrait pas se limiter : restaurant, brasserie, et même les fast-food. Calendar Man viserait un endroit fréquenté, à la fois pour le nombre de victimes potentielles et à la fois pour la visibilité qu'il pourrait gagner.
Plus qu'un art, le crime était une fête.
Sur l'ordinateur installé sur le bureau, Batman notait les plats qu'il apercevait dans un logiciel qui croisait les informations — le logiciel dont Alfred se servait.
Ne restait plus qu'à espérer qu'un plat en particulier se démarquerait.
Y aura-t-il aussi un lien avec le lieu géographique ? Soucieux des détails, Calendar Man n'avait certainement pas posé ces mets au hasard.
« Au fait, as-tu tiré d'affaire notre petite amie ?
— Oui.
— Tu es sûr que tu ne veux pas qu'Enigma jette un œil ?
— Non.
— Il faudra qu'on joue au jeu du ni oui, ni non, un jour. Je me demande combien de temps tu tiendrais. »
Cette fois, Batman décida de ne pas répondre, choisissant de satisfaire plutôt sa curiosité :
« Est-ce que tu vas me raconter ce qui s'est passé au Royal le soir de ton enlèvement ?
— Je pourrais, mais avant, qu'est-ce que tu sais exactement ? Ça m'évitera de répéter des informations que tu connais déjà. Tu as su que j'étais à Arkham avant les médias, ce qui veut dire que tu n'as pas chômé pour me retrouver.
— Je l'ai appris grâce au Pingouin qui a su que ton enlèvement avait été organisé par Sionis et Bane. Il savait aussi que Sharp, offrant une grosse récompense pour ton enfermement, a réveillé les intérêts financiers de Sionis.
— Black Mask est tellement ruiné… Maintenant, il ne reste plus qu'une solution pour que Sionis puisse remonter la pente : la drogue. Le G.C.P.D. va être bien occupé dans les prochains mois. » Se moqua Joker. « Mais est-ce que tu sais que Bane n'était pas vraiment d'accord avec cette partie du plan ? Il n'était que le mercenaire dans cette histoire, mais il a protesté.
— Oui, je sais. Cobblepot m'a dit qu'il voulait t'utiliser comme appât pour m'attirer. »
Il prit soin d'omettre la raison des soupçons de Bane, et si Joker savait pourquoi de son côté, il se montra ambigu :
« Une idée curieuse, hein ? Je me demande encore pourquoi il pensait t'attraper grâce à moi. Mais hé, tu t'es fait de nouveaux copains pendant mon absence ! Un petit riche ! Cobblepot était un camarade de classe ? C'est pour ça qu'il t'a révélé autant d'infos ? Je croyais que vos familles étaient rivales.
— Cobblepot ignore qui j'étais.
— Hé hé, j'adore quand tu parles au passé. Mais allez, dis-moi comment tu as fait pour sympathiser avec ce bonhomme de gras ?
— Nous n'avons pas sympathisé. » Rétorqua Batman, même s'il devait reconnaître que leur une longue conversation sans violence était un exploit, et c'était grâce au calme remarquable dont Cobblepot et lui avaient fait preuve.
Dommage que ce n'était pas arrivé quand Batman voulait encore ramener l'ordre sans devenir un tueur à son tour…
« Très bien, Batou, garde tes petits secrets, je peux bien t'en laisser encore quelques uns… mais je suis quand même surpris. Enfin, flatté. Surpris aussi : tu as marchandé, de ce que je comprends, avec un gars à qui tu avais l'habitude de refaire le portrait y a pas si longtemps ! Des informations pour me retrouver et tu as dû les payer au prix fort !
— Ça n'a pas d'importance, le marché s'est fait entre Cobblepot et moi.
— Il y a sûrement de l'argent en jeu… tu veux qu'on élimine cet oiseau pour le récupérer ?
— Raconte-moi plutôt ce qui s'est passé, comme je te l'ai demandé. »
Le logiciel piochait des menus du moindre lieu de restauration, tissant des liens d'informations de quartier en quartier sur une carte en noir et blanc de Gotham, telle une araignée amatrice de gastronomie, alors pendant ce temps, Batman pouvait bien écouter ce que Joker accepta de lui raconter.
L'attaque l'avait surpris dans la chambre : l'explosion l'avait terrassé et, par le trou formé dans le mur, deux hommes étaient entrés pour le menotter. Joker se souvenait également d'une femme aux cheveux bleus coupés court.
« La petite Avespa dont je t'ai déjà parlée, je pensais qu'elle était du côté de Firefly, mais elle bosse pour Bane… et elle a l'air hilarante, Bats !
— Parce qu'elle t'a piégé avec les autres ?
— Nan, ça, c'était moins drôle. Mais elle mène les gars de Bane à la baguette et j'ai compris quelques jeux de mots en espagnol.
— Avant que tu sois tenté de me les répéter : non, ils ne m'intéressent pas.
— Dommage, de toutes façons, je les ai oubliés depuis. » D'un air désintéressé, Joker prit les ouvrages entreposés sur le bureau, les feuilletant sans les regarder, juste pour que les pages bruissent. « En fait, j'ai également oublié ce que Black Mask m'a dit juste après. Il est encore bien amoché depuis Noël et il avait du mal à parler. Tu n'étais pas obligé de le tabasser aussi fort après ce que je lui avais déjà fait, tu sais… en fait, non, tu as bien fait ! Il a encore tellement d'ecchymoses que j'ai cru qu'il portait encore son masque ! Et puis Bane est arrivé, revenant du Royal où il ne t'avait pas croisé.
— Et ensuite ?
— Ensuite, ils m'ont libéré pour me donner une chance dans un combat contre plusieurs de leurs hommes, le programme habituel, tu sais, ce que ferait le Pingouin pour amuser ses invités… sauf que j'ai été le seul à rire !
— Qu'est-ce que tu as fait ?
— J'ai égorgé deux gars avant de clouer la main de Bane à un troisième… Ne me regarde pas comme ça, Bats ! La prochaine fois, ils demanderont à celui qui se prenait pour un lanceur de poignards de se battre à mains nues ! » S'exclama Joker comme si Batman lui adressait un reproche muet — ce n'était pourtant que son visage habituel, lorsqu'il était concentré sur les faits. « Oh non, attends, ça ne sert à rien : c'est le premier que j'ai tué…
— J'imagine qu'ils t'ont immobilisé à nouveau après ça, et c'est là qu'ils t'ont torturé ?
— Oui, c'est arrivé après. Mais il n'y avait que Black Mask. Heureusement, d'ailleurs : Bane était tellement en colère qu'il aurait pu m'écraser le crâne dans sa paluche intacte. Tu serais arrivé bien trop tard.
— C'est à ce moment-là que Black Mask a décidé de la suite des événements ? Sans Bane, il pouvait te faire interner ?
— Ils ne m'ont pas annoncé mon programme dans l'hélico', Batou, ni après, alors je n'en sais rien !… Mais je pense qu'il avait prévu ça depuis un moment. Il fallait juste m'amocher assez pour mon transfert. »
Il semblait impossible au Joker de rester statique, encore moins quand il parlait, car il soutenait chaque mot avec de grands gestes, porté sur la mise-en-scène. Cette gestuelle animée laissait en évidence les ongles manquants, et même si Joker n'entra pas dans les détails, Batman était certain que le clown avait ri au moment où Black Mask ou un de ses hommes les lui avait arrachés.
Le rire devait être la seule réponse émotionnelle fournie par ce cerveau malade…
« … puis tu es arrivé à Arkham sans que je m'y attende. Maintenant, toute cette confrontation est de l'histoire ancienne !
— Tu parles de ta confrontation avec Bane et Sionis… ou de la nôtre ?
— C'est une excellente question, Batou ! » Joker laissa tomber les livres sur la pile du coin, amas d'oiseaux lourds en papier. « Tu feras tes valises. Les forains organisent une fête pour cette nuit, mais je ne resterai pas au penthouse, ce serait trop facile.
— Être raisonnable fait partie de tes nouvelles résolutions ?
— Pas du tout ! Je suis juste d'humeur changeante. Le Royal est amusant, mais ce n'est pas suffisant. »
Batman haussa un sourcil. Un hôtel luxueux de deux cents étages séparés en deux tours lumineuses, ce n'était pas suffisant ? Même si tout Gotham savait qu'il s'agissait du territoire du clown, ça restait un terrain idéal contre les adversaires, un point essentiel dans le réseau du crime, un symbole de richesse.
Voyant l'air perplexe de Batman, Joker se justifia :
« J'ai besoin de changer d'air !
— Tu reviens d'un séjour chez Sionis.
— Si c'est une blague, elle est pas mal, Batou ! Mais entraîne-toi, c'est un conseil d'ami. Quant au Royal, les forains garderont les lieux, les affaires se feront là-bas, mais on va bouger vers le quartier industriel.
— Un autre territoire de Black Mask… » Remarqua Batman, hésitant entre le soupir et le sourire, mais la seconde réaction aurait laissé entendre qu'il acceptait. Ce qui n'était pas le cas. « Mais je ne compte pas venir.
— Enfin, Batou, tu ne vas pas vivre ici jusqu'à la fin de tes jours ! Même si ta mort serait pour ce soir face à Calendar Man… »
Le logiciel venait de trier les informations, dressant une liste d'une cinquantaine de restaurants avec des spécialités qui figuraient à la carte de Day, et aucun ne coïncidait avec un point géographique.
Il s'était peut-être trompé quelque part ?
Calendar Man avait le goût du jeu et avait certainement laissé un indice ; lors de son procès, il s'en vanterait, pointant l'incompétence des policiers. « Votre Honneur, si le G.C.P.D. avait compris ma mise-en-scène, il n'y aurait eu aucune victime. » Le criminel avait déjà fait cette déclaration par le passé, étouffant le juge par tant d'audace.
Et puis, une cinquantaine de résultats… C'était beaucoup trop : Batman n'aurait que quelques minutes pour arrêter Julian Day à temps, il ne pouvait se remettre au hasard pour choisir le bon établissement.
Avec un grognement, il reprit les photos et analysa les plats à nouveau.
« Je peux rester ici, ça ne me dérange pas.
— Un cinéphile comme toi accepterait de lutter dans une salle de cinéma ou dans la réserve avec les bobines ? Tu n'as pas la chair de poule en imaginant les dégâts ? » Demanda Joker en survolant les avant-bras de Batman, faisant semblant de pianoter. « Pourquoi ne pas y mettre le feu directement ?!
— … Je ne prendrai pas le risque de t'accompagner et que tu tentes de me tuer.
— Si, tu as dit que tu acceptais de prendre le risque de m'épargner.
— Non, j'ai dit que j'acceptais de prendre le risque d'être ton associé pour Gotham, mais je sais aussi que tu as la gâchette facile même avec ceux de ton côté. » Peut-être que les alliés descendus par Joker avaient quelque chose à se reprocher, mais comment le savoir quand la seule justification d'une exécution était un éclat de rire hilare ? « Alors ne compte pas sur moi pour te faire confiance aveuglement et te suivre comme ton ombre. »
Joker se figea et, pendant un instant, Batman crut qu'il allait entrer dans une colère noire.
« Tu dormais bien, pourtant, ce matin. Je me demande pourquoi je n'ai pas cédé à l'envie de te flinguer ?
— Je me demande aussi. » Peut-être parce que les mots que le docteur Quinzel avait entendus étaient honnêtes et que, comme le suspectait Batman, elle s'était trompée sur la personne concernée. « … Comment as-tu réussi à provoquer une émeute à Blackgate ?
— Quand le tour de magie est expliqué, Batou, le charme est rompu. »
Au cas où le Joker aurait envie de se défiler, Batman lui saisit le poignet. Il ne lui broya pas l'os, mais serra suffisamment fort pour le retenir et exiger une réponse.
« Le "charme", oui, qui a fonctionné sur le docteur Quinzel. Qu'est-ce que tu lui as dit ?
— Oh, un peu de tout et de rien, comme pendant n'importe quelle psychanaly…
— Réponds !
— Pourquoi c'est si important ? Et le secret professionnel, Batou, qu'est-ce que tu en fais ?! Même moi, j'ai ce droit, ce que j'ai fait ne change…
— Tu lui as avoué quelque chose. » Coupa à nouveau Batman. « Tu lui as parlé d'une personne rencontrée la veille de Noël, une personne qui était devenue ton égal, une personne qui pouvait te comprendre et balayer ton sentiment de solitude.
— Ah ? » Le sourire du Joker s'affaissa un peu, mais il se ressaisit. « Aaaah oui ! Maintenant que tu le mentionnes, c'est vrai, j'ai peut-être dit ça ! Mais enfin, imagine la situation : j'étais attaché sur ce brancard, elle voulait être gentille, on avait eu une journée difficile, elle et moi… Tu vois la situation… je n'allais pas rater cette occasion pour m'échapper ! »
Joker tira sur son bras pour reculer, mais Batman, à nouveau, renforça sa prise.
« Tu l'as séduite avec un discours sentimental, mais tu ne parlais pas d'elle, Joker.
— Ah non ? » Il se mit à rire, presque de manière agressive. « Alors de qui je parlais, détective ? Hein ?
— Tu parlais de… »
La réponse terrifia soudain Batman : s'il la disait à voix haute, elle aurait un pouvoir sans mesure. Sur eux, et peut-être même sur Gotham.
Joker avait raison : Gotham les avait créés. Les pluies lugubres et les gerbes de sang quotidiennes avaient fait pousser deux plantes très différentes, et pourtant, produites par la même graine.
« De qui je parlais, Bats ? »
Bruce avait voulu s'aventurer sur ce terrain, sachant qu'il était glissant, alors qu'en réalité, il était miné. Les bombes reposaient là, plus nombreuses que des pâquerettes sur un parterre abandonné. Une explosion et le décor en serait totalement changé.
Finalement, sa main lâcha le poignet du Joker avec la même rapidité que s'il avait éloigné une allumette de la mèche d'un bâton de dynamite.
Peut-être que le clown était déçu par ce manque de bravoure, mais il ne laissa rien paraître, se remettant à rire de plus belle :
« Allez, retourne à ton enquête, Perry Batson ! Ma conversation avec Harley ne te mènera pas à Calendar Man !
— Tu as raison, ça ne me sera d'aucune utilité pour retrouver Day. »
Batman n'avait même pas relevé la tête quand il entendit la porte claquer, et le bruit résonnait sous son crâne assourdissant.
C'était insupportable.
Pour une fois, Batman suivit le conseil et essaya d'ignorer tout ce qui concernait le Joker. Pour oublier sourire et moquerie, il se concentra sur chaque plat, les analysant sous un angle nouveau. S'était-il trompé en confondant deux plats qui se ressemblaient ? Ça ne serait pas arrivé à Alfred.
Sans faire la moindre recherche, son majordome aurait pu donner une quinzaine de noms à partir d'une seule et même tranche de charcuterie. Bruce se souvenait avoir confondu du Lonzu avec de la Coppa une fois, et Alfred — « je me permets, maître Bruce, » — lui avait expliqué toutes les différences entre les deux mets.
Batman jeta la pile de photos au sol ; penser à Alfred n'était pas mieux.
Il devait se ressaisir.
Pour se calmer, il inspira et souffla avec lenteur, chassant tourments et chagrin. Puis, après quelques minutes, la tête plus légère, le détective se pencha et saisit la première image pour commencer à faire l'inventaire.
Au bout d'une heure, après avoir analysé des menus de restaurants et établi des liens avec les positions sur la carte, Batman trouva enfin : sur la quatrième photo, un gâteau au chocolat rectangulaire était bien distinct, et selon son emplacement par rapport aux autres plats, cette forme sombre et droite imitait le centre commercial à l'ouest de Founders' Island. Le chocolat noir évoquait la lourdeur du béton, un secteur que Bruce avait toujours trouvé laid et, s'il était encore vivant aux yeux de Gotham, il aurait soutenu ce prochain projet de reconstruction de ce centre commercial qui serait bientôt lancé.
Au rez-de-chaussée, un restaurant, Les Feux de la Rampe, avait cinq cents mètres de baies vitrées, donnant un aperçu sur leurs grandes salles dans un style Art Nouveau — l'architecte derrière l'Iceberg Lounge s'était occupé de la moitié des établissements de Gotham en réalité. Et depuis un an, un Ukrainien du nom de Nikolay Goncharenko récoltait les louages des critiques culinaires avec un dessert d'Europe de l'ouest : le lait d'oiseau, un gâteau qui se recouvrait de chocolat noir, mais son intérieur ne se composait que de meringue.
Et pour le menu de ce soir, le chef comptait resservir son succès.
Sur la carte, Calendar Man avait pris soin de laisser le dessert intact pour le faire ressembler à n'importe quel autre gâteau au chocolat, mais Batman en était sûr : il tenait sa rencontre avec Julian Day.
[1] Je me rends compte que L'homme qui rit n'est pas spécialement connu, mais au-delà des films cités que j'ai aimés, L'homme qui rit est en réalité une référence très précise au Joker, car sans L'homme qui rit, nous n'aurions jamais eu le Joker, toutes versions confondues, donc pour celles et ceux qui n'auraient pas lu le roman ou vu le film, je vous propose un petit résumé sans spoils ci-dessous pour mieux comprendre :
Dans L'homme qui rit, Victor Hugo y invente le mythe des Comprachicos qui achètent et mutilent des enfants pour les faire ressembler à des bêtes de foire (et les revendre à des cirques plus tard), et parmi leurs victimes se trouve un petit garçon, connu seulement sous le nom de Gwynplaine, qui se retrouve avec une sorte de sourire de Glasgow qui l'oblige à sourire continuellement, terrifiant les gens autour.
Gwynplaine échappe à ses tortionnaires et sauve une enfant, Déa, qui est aveugle. Les deux grandissent ensemble et tombent amoureux, liés par une relation assez unique : Déa ne comprend pas les cris d'épouvante qu'elle entend sur le passage de Gwynplaine car elle ne "voit" que sa gentillesse, et non sa difformité, tandis que Gwynplaine, sachant qu'il est repoussant et n'aura sa place que dans les cirques, ne trouve son bonheur que dans l'affection que lui porte Déa.
Contrairement au Joker, Gwynplaine n'a pas du tout un mauvais fond, au contraire, c'est un grand innocent qui voit le monde différemment. Il y a par exemple toute une réflexion sur le fait d'amuser les plus riches avec les souffrances qui lui ont été infligées. Il y a des formules très fortes dans le roman, comme "permission de souffrir, obligation d'amuser" qui serait sûrement approuvée par le Joker...
En 1928, il y a eu une adaptation américaine avec, dans le rôle principal, Conrad Veidt, un rôle qui a marqué sa carrière. Apparemment, au moment de la création du Joker, les auteurs étaient en total désaccord sur l'apparence du personnage, excepté concernant ce sourire immense et emprunté à Veidt, c'est pour ça que, sans cet acteur, sans ce film et sans ce roman, Batman aurait peut-être eu un autre Némésis ?
