Chapitre 6 : Not gonna get us
« Starting from here, let's make a promise, you and me, let's just be honest, we're gonna run, nothing can stop us, even the night that falls all around us"
-« Qu'est-ce que tu fais là ? »
C'était ma rouquine. Elle se tenait à l'encadrement de la porte, et visiblement, elle avait oublié la réponse à ma question. Je vois la belle rouquine tituber et lâche un soupir:
-« Je pense qu'il est temps qu'on rentre. T'es sûre que tout va bien ?»
L'œil luisant et l'air pale de Lena me confortent dans l'idée qu'elle est trop éméchée pour répondre clairement à quoi que ce soit. Je mets son bras autour de mon épaule et l'emmène à l'extérieur.
On se mit à marcher dans les rues de la cité des anges. L'air était frais et me redonnait toutes mes facultés mentales. Lena, toujours bien agrippées à mon épaule, semblait dans un état second. Elle frissonne. Je décide alors de lui déposer sur ses épaules pas très couvertes ma veste en cuir. A cette heure tardive, il était hors de question que nous marchions jusqu'à son hôtel. Je lui demande l'adresse de son pied à terre et nous prenons un taxi. Lors de notre trajet, je remarque qu'elle ne loge pas très loin de chez moi. Lena prononce alors quelques mots presque inaudibles tout en s'écroulant sur mon épaule. Je l'étreins et ose une caresse sur son visage brûlant de cette soirée trop arrosée. Alors qu'une fine larme descend lentement sur sa joue, elle chuchote :
-« Nas ne dogonyat… Bratva… »
Le chauffeur de taxi me regarde par le rétroviseur intérieur avec un sourcil relevé. Je le toise en retour lui intimant de se mêler de ce qui le regarde. Lena avait parlé en russe, mais étant née aux Etats-Unis et de père américain, je maitrise mal ma langue « maternelle » et je n'en comprends que quelques mots. Ces trois mots : « Nas Ne Dogonyat ». « Nous ne serons pas attrapés ». Ces trois mots sont un mystère pour moi et j'ai peur de mal les interpréter. Et ce dernier mot. « Bratva ». Il me semble l'avoir lu ou vu quelque part dans un journal, c'est le nom de la mafia russe. Je n'ose pas imaginer ce qu'ils avaient pu faire endurer à cette jeune fille. J'en parlerai à Lena demain, ce n'est pas le moment.
Alors que notre transport nous amène vers son hôtel, je regarde par la fenêtre défiler les innombrables enseignes lumineuses, toute cette agitation, même à cette heure avancée, me donne le tournis. Je ferme les yeux et resserre mon étreinte sur l'épaule de ma protégée. Je sens que ma vie ne sera plus jamais la même. Que Lena y est entrée par la grande porte et que je ne pourrai plus jamais la laisser partir. Mon cœur se met à battre plus fort rien qu'en repensant à ses jours et ses mois d'absence et le vide qu'elle a laissé dans ma vie quelques temps auparavant. La plaie béante de mon cœur commençait à se refermer à son contact. Un sentiment de sérénité m'envahissait à chaque instant passé auprès d'elle et m'encourageait dans l'idée que je sombrais dans les méandres de l'amour. Sombres et lancinants. Si proche et si loin en même temps. Car après tout, je ne connais presque rien d'elle. Mais je sais que nos destins sont liés. Je veux l'aider à sortir la tête de l'eau. Moralement maintenant. Je me sens aveugle et faible de ne pouvoir combattre cet attachement. J'ai peur et en même temps sa présence me rassure. Comme un enfant qui joue avec le feu, Lena rayonne pour moi d'une chaleur douillette et pourtant si dangereuse si l'on s'en approche de trop près. Ses secrets sont enfermés au plus profond d'elle, je le sens. J'ai envie de les découvrir, de tout découvrir d'elle. De l'aimer sans détour et même sans retour. A mes tristes dépends. Au diable la douleur, elle n'est que la preuve que je suis encore en vie. Que l'ange de la mort ne m'aura pas. Ils ne m'attraperont pas.
Ce matin de début d'automne était ensoleillé, les rayons raz du soleil remplissait mon salon de sa lueur pale et envoutante. Je sais qu'il est encore tôt alors je me rallonge dans le canapé, les bras croisés derrière la tête et fixe le plafond. La lumière de la pièce me laisse songeuse. Dormir dans le canapé commençait à devenir une habitude depuis que Lena est partie. Mais maintenant qu'elle est de retour, et ce, depuis qu'elle est partie, je n'ai pas trouvé le courage de me réapproprier « sa » chambre. J'avais couché Lena dans sa chambre d'hôtel, non sans remords de la laisser seule, mais j'avais besoin de réfléchir. J'avais passé une bonne partie de la nuit à repenser à toute cette histoire. Me renseignant sur la mafia russe sur internet, histoire d'en savoir plus si elle venait à m'en parler. J'espère seulement que cette affaire n'allait pas la suivre jusqu'ici. Mes sentiments pour elle continuait à me hanter. L'avoir sentie si proche de moi la nuit dernière me troublait au plus au point. Comment pouvait-elle paraître si joyeuse après ce qu'elle a traversé ? En y repensant, j'ai supposé qu'elle avait besoin de se défouler et d'évacuer toutes les émotions qu'elle avait dû traverser. Cette rencontre plutôt surréaliste était entrain de me changer sans mon accord préalable. Tous ses mois de recherches avaient finalement pris fin, mais après ce combat pour la retrouver, j'avais maintenant un autre combat à mener. Celui de mes sentiments intérieurs.
Au moment où je me sentais repartir dans les bras si tendres de Morphée, j'entends que l'on frappe assez lourdement à ma porte.
- « Police ! Ouvrez ! »
Je me lève d'un bon et après avoir enfilé un peignoir, je me dirige un peu essouflée vers la porte d'entrée. J'entrouvre la porte et vois deux policiers l'air sévères.
-« Oui ? »
-« Mademoiselle Volkova ? Yulia Volkova ? » L'un des deux inspecteurs me dit.
-« En personne, c'est à quel sujet ? »
-« Police de Los Angeles, Je suis l'inspecteur O'connor et voici mon coéquipier Inspecteur Savaliev. Nous voudrions vous poser quelques questions, pouvons nous entrer ? » Me dit le premier tout en me montrant rapidement sa plaque.
-« Bien sûr Messieurs. »
J'ouvre la porte aux deux hommes et ne peut m'empêcher de les détailler lorsqu'ils franchissent le seuil. Tous deux portent un costume noir et une cravate rouge, à croire qu'ils ont fait leur shopping ensemble. J'ai le sentiment que quelque chose cloche. Pourtant, je leur montre le salon et m'assoie sur le canapé.
- « Qu'est-ce que je peux faire pour vous Messieurs ? »
- « Connaissez-vous une certaine Lena Katina ? » Me dit l'inspecteur Savaliev avec un fort accent russe.
On peut dire qu'ils sont direct eux… Et puis c'est quoi cet accent ?
Je me racle la gorge et sens un malaise m'envahir. Pourquoi la police voulait-elle m'interroger au sujet de Lena ? L'avis de recherche a pris fin et tout est rentré dans l'ordre. Alors pourquoi ? Au moment où je vais ouvrir la bouche, je note que l'inspecteur d'origine russe se gratte l'encolure du cou, il ne semble pas à son aise dans cette chemise trop serrée pour lui. Je plisse les yeux et remarque que chacune de ses phalanges sont tatouées.
Ils sont mois strictes que je le pensais dans la police… Ca ne colle pas. Et si… ?
-« Oui, c'est la jeune fille que j'ai sauvé de la noyade, et alors ? » dis-je nonchalamment.
Être évasive, ils doivent en savoir le moins possible.
-« Elle est impliquée dans une sale histoire. Et je pense que vous en savez plus que ce que vous essayez de me dire, mademoiselle Volkova. Dites nous ce que vous savez ! » Réplique O'connor.
-« Pardonnez moi inspecteur, mais ne pouvez vous pas demander plutôt à l'intéressée ? Je l'ai secouru mais ça s'arrête là. »
-« Vous foutez pas de nous ! » hurle le russe en frappant ma table basse.
J'avais sursauté et par la même occasion trahi ma nonchalance. Il fallait que j'essaye de retrouver mon aplomb. Ce manque clair de contrôle est entrain de me convaincre qu'ils ne sont pas dans le bon camp. Je me lève et me dirige dans ma cuisine ouverte sur le salon. S'ils veulent jouer à ça, ils vont être servis. Je ne trahirai pas Lena. Depuis ce qui s'est passé dans cette crique, je me sens liée à elle, je veux la protéger. Rien ni personne ne pourra ébranler la confiance et la servitude que j'ai pour elle. Je me servis un café et repris :
-« Ecoutez, je n'aime pas ce ton, je vous ai gentiment ouvert la porte de chez moi et répondu à vos questions. Je ne sais rien de plus sur cette femme. Maintenant je vous prierais de partir. J'ai un commerce qui m'attend. Si vous n'avez ni mandat, ni l'intention de m'arrêter. Merci de me laisser me préparer Messieurs. »
-« Bien. Mais assurez-vous que nous n'allons pas en rester mademoiselle Volkova. »
Les deux supposés policiers se toisent mutuellement et se dirigent vers la porte d'entrée. Je les raccompagne mais l'un deux bloque l'ouverture de la porte.
-« On se reverra… » Lance le russe d'un ton agressif qui ne me plaisait guère.
-« Oui c'est ça ! Allez ! Do svidaniya ! » Dis-je en ouvrant la porte qu'il avait finalement concédé à me laisser ouvrir.
L'expression « au revoir » en russe n'était que les quelques restes que ma défunte mère m'avait laissé en héritage. Je referme la porte et ne peut m'empêcher de soupirer de soulagement. Ils sont partis. Mais je sais qu'ils ne vont pas me lâcher comme ça.
Je file sous la douche et accueille ce moment de détente avec délectation. Une fois douchée, je décide d'aller rendre visite à Lena à son hôtel. Un détour à la boulangerie et au Starbuck du coin plus tard, j'arpente Sunset boulevard en direction de sa chambre d'hôtel située au quatrième étage. Le soleil commence à réchauffer les rues et je lève la tête pour en saluer ses bienfaits. L'enseigne du motel le "super 8", certainement en hommage à la cité du cinéma, m'apparait bientôt et, au moment où j'allais traverser, un camion de pompier manqua de me renverser. Puis deux, puis trois me passent devant toutes sirènes hurlantes. Puis la police qui les suit de près. Je lâche un juron en voyant ma pitance m'échapper des mains et les regarde filer. Je plisse les yeux et vois de la fumée provenant de l'hôtel. Mon sang ne fait qu'un tour, et mes pensées aussi. Pompiers. Fumée. Feu. Lena.
Mais qu'est-ce qu'il se passe bordel ?
Je cours. Vers l'hôtel. Je cours aveuglément vers Lena. Je bouscule un passant. Pas le temps de m'arrêter. J'accélère. Plus vite. « Lena ! » Je ne la perdrais pas encore une fois. J'arrive à l'hôtel et alors que j'allais rentrer, un pompier me barre la route.
-« Laissez-moi passer ! Lena est à l'intérieur ! »
-« Mademoiselle, une intervention est en cours pour éteindre le feu qui s'est déclaré au quatrième étage. » Me répond le pompier.
-« Le quatrième ? Mais c'est son étage ! Je dois la sortir de là ! » Je crie. Les larmes me montent aux yeux malgré moi. Je repousse mes larmes du dos de la main, mais le pompier me prend par les épaules pour me bloquer l'accès.
-« Laissez faire mes collègues mademoiselle. Ils sont entrain de sécuriser l'étage. Il y a eu beaucoup de blessés. C'est un peu la pagaille là dedans. L'explosion a été très violente vous savez. »
-« Comment ça une explosion ? » Je porte les mains à ma bouche, interdite, je ne comprends pas.
-« Oui il y a eu un attentat. Une bombe artisanale de manufacture russe a explosé au quatrième. Mais je ne peux pas vous en dire plus. Je vous tiens au courant pour votre amie. Pouvez-vous m'en dire plus sur elle ? A quoi ressemble-t-elle ? Quel âge a-t-elle ? »
-« Euh, elle a les cheveux roux, taille moyenne, 24 ans, les yeux verts, superbe… » Dis-je alors que je réalisais que le dernier adjectif était particulièrement inutile.
Le pompier eut un petit rictus et hocha la tête.
-« Très bien, restez là, je vous donne des nouvelles dès que j'en ai. Que Dieu vous protège. »
-« Merci monsieur. Vous aussi. » Je lui renvoie bien qu'étant athée.
Une fois de plus, je lève la tête vers le ciel cette fois emplie de fumée et refais cette promesse qui devenait un leitmotiv : « Ca va aller, faites que ça aille… ».
