Bientôt, le centre commercial du Founders' Island ne proposerait plus ces guirlandes d'étoiles et de décorations lumineuses. Il en allait de même pour toute cette neige en spray collée sur les devantures : flocons, bonhommes de neige et vents du nord seraient effacés par un coup de chiffon humide un matin de janvier, ne laissant que les souvenirs.

Dans le premier hall du centre commercial, alors qu'elle attendait avec sa mère que son père trouve enfin une place dans le parking du sous-sol, Barbara regardait avec intérêt ces décorations festives.

« Encore une idée géniale de ton père… On aurait dû arriver plus tôt au lieu de réserver une table pour 22 heures 30… »

Barbara hocha la tête en souriant.

En fait, ni l'une, ni l'autre n'en voulaient à Jim qui avait voulu marquer l'occasion de fêter le Nouvel an — le premier depuis quatre ans où il n'était pas service ! — aux Feux de la Rampe : au moment où minuit sonnerait, ils seraient en train de boire le café, repus, tranquilles… et surtout, réunis.

Depuis le coin du hall, juste devant une parfumeries, les deux femmes attendaient donc, regardant passer les autres familles qui arrivaient ou partaient.

Contrairement aux restaurants, les magasins aux alentours étaient fermés, bien entendu, mais pour contribuer à l'atmosphère d'enchantement, les lumières resteraient allumées toute la nuit.

La vitrine de la parfumerie capta soudain l'attention de Barbara : un meuble avec plusieurs petits compartiments offrait un bel aperçu sur des bouteilles de plusieurs formes et de plusieurs couleurs, et au-dessus, un ange en polystyrène était suspendu.

Le blanc de ce corps abstrait attirait les rayons d'or qui l'entouraient, mais l'effet en contre-bas restait le plus intriguant : l'ombre, formée uniquement par les deux ailes, se dessinait sur les parfums, paraissant gigantesque.

Une illusion d'optique. La même dont Barbara avait été victime avec Batman : le justicier avait étendu son ombre incroyable, trompant les sens sur sa vraie nature d'homme imparfait.

Barbara croisa les bras, luttant contre le courant d'air qui soufflait sur son jean noir et s'infiltrait sous sa doudoune. Pour ce soir, elle avait enfilé le pull violet avec un col bateau offert par sa mère à Noël, mais il fallait bien reconnaître qu'il était plus beau que chaud…

« Voilà ton père ! » Déclara avec soulagement sa mère en apercevant la tête rousse de Jim parmi les visiteurs.


Les Feux de la Rampe était un nom qui n'avait rien à voir avec la gastronomie. En fait, l'établissement tenait son nom du film qui mettait en scène Charlie Chaplin et Claire Bloom ; le premier propriétaire avait voulu installer une estrade au fond de la salle principale pour accueillir des musiciens, des artistes ou des magiciens, faisant référence à l'œuvre.

À cause de complications que cela engendrait dans les frais et l'organisation, le propriétaire avait dû finalement se contenter d'allusions dans la décoration : entre chaque table se dressait des paravents surmontés d'une plaque en verre où étaient gravés les visages des acteurs principaux. Ainsi, les traits épurés de la triste Thereza se figeaient aux côtés de l'air rêveur — ou plutôt insaisissable — de Calvero le clown. Sur d'autres, l'artiste était accompagné de ses compères augustes ou encore en duo avec la belle danseuse, elle, sa ligne parfaite marquée dans la transparence du verre.

Au bar, derrière le comptoir situé juste en face de l'entrée, des cadres épais et noirs enfermaient des photographies du film, montrant les moments clés de ce drame sensible.

À l'entrée, ultime référence, se trouvait un panneau où étaient affichés des programmes de cirque, de théâtre ou des spectacles proposés à Gotham : ce patchwork se divisait entre des animaux exotiques, des clowns ou encore des acrobates, tous hauts en couleurs et promettant, avec des sourires heureux, des merveilles.

Tout rappelait Les Feux de la Rampe, mais tout de même, cela ne justifiait pas le choix de cette référence pour un restaurant : Barbara trouvait que cette romance était bien trop triste pour ouvrir l'appétit…

« … attends, tu ne l'avais pas vu ?! Mais je pensais ! Sinon je ne t'aurais pas raconté la fin, papa !

— Euh, en fait, à part Le Kid et Les Temps Modernes, je ne connais pas les autres Charlie Chaplin. » Confessa Jim en haussant les épaules.

Sa femme demanda alors ce que Barbara s'apprêtait à savoir :

« Et pourquoi ce restaurant-là en particulier, Jim ?

— Oh, j'ai entendu certains collègues en parler… »

Son épouse et sa fille savaient parfaitement qu'il était plus proche des personnes qui faisaient le ménage au G.C.P.D. que des autres policiers, mais il aurait été moins facile de dire qu'il avait tout simplement ce nom plusieurs fois en passant près de la machine à café, puis qu'il avait lu des avis dans les journaux.

Au moins, elles évitèrent de laisser durer ce silence incrédule et se mirent à faire remarquer ici ou là des détails du restaurant qui leur plaisaient, prouvant qu'elles approuvaient l'idée de Jim qui les écoutait avec un sourire reconnaissant.

James Gordon aimait sa femme et sa fille ; il avait même ce luxe de se sentir heureux chaque fois qu'il rentrait chez lui. Leur foyer ne connaissait pas un bonheur immaculé, des tempêtes explosaient sous leur toit parfois, mais ils survivaient ensemble et s'accordaient une confiance sans limite.

Ce soir, leur dîner aux Feux de la Rampe les éloignait loin des crimes de Gotham. Une pause dans leur quotidien.

L'esprit et le cœur légers, Jim reposa son verre de vin terminé et aperçut au loin un serveur avec trois assiettes se diriger vers leur table.

« Ah, le dessert du chef arrive ! »


Les chauves-souris ne prennent leur envol que lorsque le soleil décline, et à l'heure grise, ces mammifères virevoltent entre jour et nuit, entre or et argent.

La plus imposante de Gotham, toutefois, se complaisait surtout à se hisser au-dessus des astres, car quand les lampadaires, les néons et les devantures éclairent les trottoirs, aussi lumineux que des soleils, personne ne levait jamais le nez vers les toits invisibles, vers cette cachette parfaite.

La neige sur le toit noir du centre commercial avait fondu, comme pour s'adapter à l'indice imaginé par Calendar Man ; la silhouette de Batman s'accordait alors parfaitement à ce perchoir, mais il ne restait qu'une demi-heure avant minuit et il était temps qu'il quitte son poste d'observation.

Julian Day, depuis qu'il avait installé la table au Pioneers Bridge, s'était certainement rendu aux alentours du centre commercial afin de connaître les lieux et peaufiner son plan. Batman n'avait pas pu profiter du même avantage pour découvrir la présence d'un piège, et à présent, il ne pouvait s'en remettre qu'à sa vigilance : il avait donc longtemps surveillé les alentours, mais parmi tous les passants aperçus, il n'avait pas reconnu Julian Day.

Ce qui pouvait dire que le criminel arriverait au dernier moment pour accomplir son œuvre sordide dans le restaurant.

Ne pouvant utiliser les conduits trop étroits, Batman choisit d'exploiter les espaces entre les plafonds et les sols ; là, il ne rencontrerait que des tuyaux et des câbles, peut-être des rongeurs morts, mais il trouverait surtout une planque parfaite au-dessus du restaurant et, à quelques minutes de minuit, s'il apercevait Julian Day, il lui bondirait dessus. Ensuite…

Ensuite ?

Batman ignorait encore ce qu'il ferait : le tuerait-il comme il aurait dû faire depuis le 4 juillet dernier ou encore Pâques avant ? Ou l'assommerait-il en espérant que la police s'occuperait de lui jusqu'à la condamnation à mort qui avait été décidée par le juge ?

Autrefois, Batman aurait parlé en tant que Bruce Wayne en rappelant que Julian Day avait besoin d'aide et que l'asile d'Arkham — projet qu'il aurait soutenu de bon cœur — était l'alternative parfaite à l'injection létale. Les opinions du milliardaire concernant la peine de mort étaient connues de tous, bien que même les convictions les plus fermes pouvaient être renversées…

Par les interstices entre les plaques qui composaient le plafond et que Batman déplaçait doucement, le justicier surveillait les clients et les serveurs.

Dans son exploration, il aperçut une table qu'il ne pouvait pas ignorer : James Gordon était à table, accompagné de sa femme et de sa fille. Ils avaient devant eux des assiettes vides, quoique Madame Gordon n'avait visiblement pas apprécié ou n'avait plus de place pour le lait d'oiseau car elle n'avait qu'entamé sa part.

Ils semblaient ravis, coupés du reste de la salle autour de cette table ronde.

Bien qu'il voulait se détacher de ce sentiment de compassion, Batman se promit d'arrêter Calendar Man — comme à l'ancienne ou non — pour que ces instants heureux ne soient pas leurs derniers.

Les années ne transiteraient pas sur un crime, pas cette fois.

Pris entre les deux étages, Batman avança sur le ventre pour observer les autres tables, mais aucune n'avait qu'un seul visiteur. Et même si Julian Day avait kidnappé des victimes pour leur imposer une comédie éphémère, aucun homme dans la salle ne ressemblait au criminel : Calendar Man était un colosse, un homme avec des mains aussi larges que celles d'un boucher et sa caractéristique principale était les mois qu'il s'était gravés autour du crâne.

Il pouvait toujours dissimuler ces scarifications sous un chapeau ou une perruque, mais le calme avec lequel il s'était infligé ces marques restait ancré sur ses traits, de la même façon qu'une cicatrice.

Dans le restaurant, tous les visages exprimaient de la joie, de l'ennui, de l'impatience… mais personne n'était impassible.

Vers l'entrée, Batman remarqua une affiche parmi les autres : les Flying Graysons. Dans un style qui imitait celui de Mucha, le couple et leur fils étaient représentés comme des oiseaux à forme humaine, survolant des anneaux végétaux et des brises dentelées.

Sans le Joker, cette affiche serait certainement barrée d'un « ANNULÉ » en majuscules terrifiantes.

Le début de dispute qu'ils avaient eu dans la salle de projection lui revint en mémoire avec une telle violence que son torse se crispa. Ce Joker l'énervait autant qu'il le hantait… Peut-être parce que c'était le premier à lui faire comprendre ce qu'un inconnu anonyme pouvait soulever comme animosité et agacement.

Ça et bien d'autres raisons auxquelles Batman ne voulait pas penser.

Il aurait pu interroger cet homme sur cette première rencontre qu'il avait oubliée, mais il manquait de courage, comme lors de leur dernier échange.

Oh oui, ce Joker l'agaçait avec ses mystères et ses blagues, mais également à cause des émotions qu'il arrivait à soulever en faisant si peu.

« Mesdames et messieurs ! » Appela un serveur juste en-dessous. « Dans cinq minutes, il sera minuit, le service sera interrompu pour deux minutes le temps de se souhaiter une bonne année, nous écoutons vos dernières commandes pour… »

Cinq minutes.

Peut-être que c'était encore tôt pour Calendar Man, mais Batman fixait la double-porte, guettant les nouveaux clients qui pourraient entrer.

À mesure que l'heure approchait, le vengeur craignait de s'être trompé. Ou bien Calendar Man savait qu'il était traqué et qu'il avait décidé de changer ses plans ?

Non, ce criminel avait le goût du challenge — en plus d'être un peu psychorigide. Batman était sûr que le criminel comptait frapper aux Feux de la Rampe, alors il serait là sous peu.

Les serveurs circulaient activement entre les tables, amenant les derniers cocktails, les dernières tasses de café ou de thé, les additions. Au bar, deux serveuses remplissaient en cadence les shots et verres qu'on leur tendait.

« Entrez, monsieur, entrez vite si vous voulez être servi pour minuit ! » Lança l'une d'elles au client qui venait de refermer la porte d'entrée derrière lui.

Son visage était caché par un fedora brun et Batman ne voulait pas croire qu'il s'agissait d'un hasard : cet inconnu était grand et large d'épaules, une stature proche de celle de Julian Day.

Le nouveau prit place sur la dernière chaise haute disponible et échangea quelques mots avec la serveuse qui l'avait invité à entrer. Elle se retourna vers la galerie de bouteilles d'alcool et tendit la main vers un whiskey aux teintes caramel.

Une minute trente avant la nouvelle année.

Batman ne pouvait pas attaquer tant qu'il n'était pas sûr de l'identité de celui qui venait de s'installer. Les soupçons ne suffisaient pas.

En attendant, l'homme n'avait pas retiré son chapeau, frottant ses mains gantées, mimant une attitude comme s'il avait encore froid.

Une minute.

La serveuse posa le verre où le fond de whiskey tournoya, fluide.

« Et une bonne année ! »

L'homme avala son whiskey sans même régler. Il y avait une telle cohue que la serveuse ne réclama rien.

Trente secondes.

Il fouilla dans son manteau et porta sa main droite à son visage toujours caché, tandis que la gauche lança un objet cylindrique vers la salle principale.

Quelques clients, le visage rouge de rire, se levèrent pour clamer en chœur :

« Bonne année ! Bonne année ! »

Au même instant, un nuage cramoisi explosa aux pieds des clients, se soulevant, aussi épais qu'un rideau de théâtre qui chercherait à affronter la gravité.

Dans le sursaut général, des chaises basculèrent en arrière, des nappes furent tirées, renversant des verres et des assiettes.

Les clients du bar étaient les plus proches de la sortie, alors les plus vifs bondirent de leur place, se ruant vers l'accès mais le visiteur anonyme avait sorti un revolver.

Avant qu'il ne vise, une ombre noire fonça sur lui, le plaquant au sol, mais Calendar Man tendit le bras et tira au hasard, espérant obtenir satisfaction. Une première balle trancha un tendon d'Achille, une seconde s'enfonça dans le creux tendre derrière un genou, une troisième, par chance, se perdit dans la porte en verre et la violence de l'impact tissa une toile à la surface.

Effrayés par cette lutte, les clients dans la salle principale du restaurant cherchèrent une autre issue tout en toussant et crachant, leurs poumons réclamant de l'air pur. Ils devait fuir, et vite.

Quatre ou cinq désespérés se jetèrent contre la baie vitrée dans l'espoir de la briser, mais sans succès ; de l'autre côté, les passants hurlaient de peur en voyant ces fous surgir de ce nuage rouge pour cogner de tout leur poids contre les fenêtres.

Barbara avait tiré sur le col de son pull pour le plaquer contre son nez et sa bouche. Sa mère avait eu le même réflexe, mais des plaques rouges avaient commencé à apparaître sur ses mains et son front, provoquées par le nuage toxique.

Jim Gordon, lui, avait sacrifié sa protection pour saisir sa fille et sa femme par leurs épaules, prêt à les entraîner avec lui dès qu'il verrait une possibilité de fuir. Il y avait les accès vers les cuisines ? Le gaz tarderait peut-être à atteindre cette partie ?

Il resserra son étreinte quand une quinte de toux étouffa Barbara, mais elle s'efforça de cracher uniquement et de ne ravaler son souffle que lorsque la couche de laine se trouvait sur son visage. Si elle avait aperçu Batman dans cette confusion, elle l'aurait montré à son père, peut-être par surprise, peut-être par fierté, mais dans la panique, elle ne songea pas que l'ombre qui venait de la frôler était la sentinelle en qui elle voulait croire.

Capable de résister au gaz grâce à son masque, Batman se rua vers la baie vitrée ; inutile de prévenir les clients que la porte d'entrée n'était pas verrouillée, la peur ne les faisait voir qu'une seule issue, alors autant la leur donner.

Il écarta avec son bras l'homme qui s'apprêtait à donner à nouveau l'assaut et étala une matière explosive qui lui permettrait de provoquer une explosion contrôlée.

La dénotation résonna en même temps que les crachats et quintes de toux à répétition, mais ceux qui se tenaient près de Batman virent avec bonheur la fissure qui lézardait leur cage transparente. Sans attendre, le justicier saisit une table et, appréciant son poids, la lança vers la baie vitrée qui se fractura définitivement.

Malgré l'étroitesse de l'ouverture pour toute la clientèle, les rescapés se ruèrent dans l'interstice, se moquant des potentielles coupures. Jim poussa sa femme et sa fille devant lui, essayant de crier des menaces contre quiconque essaierait de leur marcher sur les pieds.

À travers les larmes, il chercha du regard Batman, mais la silhouette avait disparu : si les victimes étaient épargnées, il avait encore un criminel en fuite à pourchasser.