J'ai relu ce chapitre 30 fois, j'ai déplacé des morceaux entre celui-ci et le suivant, j'ai réécrit une centaine de fois les dialogues dans ma tête (au boulot, dans le tram, en voiture, à table, sous la douche, aux toilettes) et j'en avais bien marre :^) mais voilà, tout commence à se mettre doucement en place.

Petite note : en discutant avec ReiPan, je me suis rendue compte que L'homme qui rit n'était pas une œuvre spécialement connue, j'ai donc ajouté une petite note à la fin du chapitre 22 pour vous permettre de comprendre et que les prochaines références (il y en aura une ou deux) soient plus parlantes, je vous invite donc à y faire un petit saut.

En tout cas, dès qu'une référence cinématographique/littéraire semble un peu (ou beaucoup) obscure, n'hésitez surtout pas à demander, tant que c'est fait poliment (pas comme certains commentaires, je pense que la lectrice que je vise se reconnaîtra, hein), je serais ravie de rajouter une note, quelque chose pour expliquer ce choix.


Julian Day jeta son masque par-dessus son épaule. Il avait emprunté la double porte d'entrée du restaurant et se trouvait maintenant dans le premier hall du centre commercial où l'air n'était vicié que par les Gothamites qui allaient et venaient. Ce qui était peut-être pire qu'un gaz à base de brome…

Tant pis : il se passait de masque à gaz depuis trente-trois ans, il pouvait bien affronter une nouvelle fois le monde.

Sa masse de muscle lui permit de se frayer un passage dans la foule, blessant à coups d'épaule ou de coude. Quelques personnes tombèrent, alertant les autres plus en amont pour qu'ils s'écartent à temps.

Seulement quelques uns reconnurent Calendar Man, et ceux-là fuirent alors dans l'autre sens, quittant le centre commercial. Quant à Julian Day, il n'avait pas l'intention de quitter les lieux tout de suite, ç'aurait été irréfléchi : il y avait une autre entrée qui donnait sur l'avenue opposée, une sortie évidente où l'attendraient ceux qui voulaient l'arrêter, que ce soit le G.C.P.D. ou Batman, alors que ce centre commercial était un vrai dédale… Les magasins s'alignaient avec rigueur, dessinant des couloirs droits mais qui se multipliaient, tandis que la foule, elle, remuait sans cesse, plus intransigeante et moins régulière que le cours d'une rivière.

Alors, prêt à faire de nombreux détours pour semer son prédateur, Calendar Man se rua vers un des escalators, ses semelles martelant les marches en métal. Les gens devant lui tentaient de grimper les marches plus vite, tandis que d'autres s'arrêtaient, plus tétanisés à l'idée de frôler ce fou que d'être poussés par-dessus la rambarde.

À l'étage supérieur, un sapin marquait le point central où se croisaient plusieurs guirlandes. Ces longs bras de gui factice et de houx artificiel traversaient l'espace de boutique en boutique, obstruant la vue vers les poutres en métal et les haut-parleurs qui animaient les lieux avec des sonates au piano. Tout devait rester féerique pour encore quelques nuits. Plus loin, une allée servait de passerelle vers la partie nord de l'étage ; c'était un couloir suspendu dans le vide et ses bords dentelés offraient de petits balcons avec bancs pour permettre aux familles et aux couples de s'arrêter et d'admirer la vue.

Ou pour laisser un criminel en fuite surveiller ce qui se passait en-dessous.

Une poigne d'acier noir s'accrocha soudain à la rambarde et Batman surgit, mi-ange, mi-démon, pour bondir sur Julian Day. Il usa de toute sa force pour pouvoir faire perdre l'équilibre à un homme aussi costaud que le criminel, et il y parvint presque, mais Calendar Man était aussi incroyablement leste pour son gabarit et, avec un habile tour, il éjecta Batman vers un banc.

« Je te connais depuis trop longtemps, Batman, et tes entrées sont devenues prévisibles. »

À travers la vitre qui formait la rambarde, Batman voyait les visages horrifiés juste en-dessous. Impossible de savoir si les Gothamites avaient reculé contre les devantures au cas où un des deux opposants tomberait ou si c'était pour avoir une meilleure vue sur leur affrontement.

Après avoir pris assez de distance, Calendar Man ralentit et tira sur son prédateur : les balles qu'il avait réservées pour ses victimes serviraient finalement pour percer cette armure.

Pour se protéger et éviter les effets de ricochet, Batman souleva sa cape à temps, ne se préoccupant pas de la trouer tant qu'elle ralentissait les balles. Puis, pour décourager Calendar Man, il fit exploser un fumigène et disparut dans le brouillard opaque.


La dispute que Barbara et son père auraient plus tard serait la plus terrible qu'ils aient jamais eue, elle le savait, pourtant, alors qu'il était occupé à appeler des renforts, Barbara avait profité du choc général pour retourner dans le restaurant.

Oh oui, la dispute allait être phénoménale, mais peut-être que ça vaudrait le coup…

Peut-être qu'elle aurait enfin des réponses.

Le restaurant était désormais vide : criminel et justicier avaient quitté les lieux aussi vite que les victimes.

Sans même s'en rendre compte, Barbara se retint de respirer quand elle passa près de la table où elle avait mangé — et failli mourir. Sa peau la démangeait encore et chaque goulée d'air ressemblait à une gorgée d'eau coupée au vinaigre, mais au moins, elle vivait.

L'adolescente ne s'intéressa pas de savoir où se trouvaient ses affaires, mais elle saisit, sur une des tables encore dressées, une fourchette aux dents longues et pointues ; ce serait mieux que rien pour se défendre.

Les cris provenant de l'allée centrale du centre commercial confirmèrent que l'agitation s'était déplacée, alors Barbara réunit ses forces et sortit hors du restaurant, courant après le danger.

Son père serait en colère, oui, mais Barbara avait besoin de comprendre, car si Batman avait interrompu l'attaque de Calendar Man, cela voulait dire qu'il restait bien la sentinelle de Gotham.


C'était peut-être la sixième fois que Batman affrontait Julian Day au corps-à-corps, mais la force de ce dément le surprenait encore, de même que sa rapidité.

Avant que les voitures de police n'arrivent et bloquent les deux entrées, Julian Day avait décidé de profiter de son avance sur Batman et de s'enfuir une bonne fois pour toutes. C'était peut-être le pire Nouvel An qu'il ait passé — il n'était même pas sûr que les blessés soient dans un état grave —, mais il gardait espoir : il y aurait l'Épiphanie, la Chandeleur, la Saint Valentin et d'autres encore… Il y avait tant de fêtes, tant d'occasions dans une seule et même année.

Un batarang siffla et entailla la manche de son manteau, mordant un peu sa peau, mais il s'engageait déjà dans l'escalator qui le ramenait à l'étage inférieur.

La chauve-souris se servit alors de la rambarde de l'étage au-dessus pour s'accrocher avec la batgriffe et prendre de l'élan, puis, il se projeta en avant, déployant des ailes abîmées mais capables de le porter durant cette piquée.

Cette fois, il réussit à renverser sa proie.

À seulement quelques mètres de la sortie, les deux hommes se mirent à se battre avec une rage terrible. Bien qu'il avait d'abord le dessus sur Calendar Man, Batman reçut un violent coup à la mâchoire et le criminel profita de ce moment de surprise pour enrouler son bras épais autour de la gorge du justicier et commença à le frapper à la tête.

Le masque couvrait peut-être le visage entier, il ne protégeait pas des coups de poings assénés qui se répercutaient contre le visage de Bruce en-dessous.

À genoux au beau milieu de ce hall, assommé par ces airs de piano qui continuaient avec le même entêtement que ce poing qui frappait, Batman tenta de se dégager, mais la prise qui pesait sur ses épaules l'écrasait vers le sol.

Avec un grognement de colère, il se saisit alors d'un batarang et, au lieu de le planter dans le mollet de Calendar Man comme il l'aurait fait autrefois, l'aile en acier se planta d'un coup sec sous le bras levé du criminel, se frayant un chemin entre les côtes.

Sans ses gants, Batman aurait senti sur le dos de sa main la gerbe de sang chaud, puis l'écoulement plus paresseux d'une blessure profonde. Mais il n'y aurait pas prêté plus d'attention, trop heureux de sentir le bras quitter sa gorge.

Batman arracha le batarang pour mieux se replanter dans l'épaule de Calendar Man qui, sans même crier, tenta de se protéger en levant les mains.

Julian Day ne ressentait aucune peur, pas plus que lorsque sa mère le battait quand il était encore gamin. L'habitude lui dictait les même gestes pour se protéger, tout comme cette patience en attendant la fin… Quelle fin ? Oh, ça n'avait pas d'importance.

Il n'avait jamais douté que s'il ne l'avait pas poignardée pour sa dernière fête des mères, madame Day aurait fini par tuer son fils.

Et il savait que Batman avait changé ses méthodes.

Presque avec docilité, le corps épais de Julian Day se recroquevillait, rendant les points sensibles moins accessibles, mais Batman continuait d'utiliser le batarang comme une dague.

Ce monstre pouvait bien y passer.

Des pensées vives et brûlantes s'entrecroisèrent, mêlant l'affiche intacte des Grayson et les visages souriants de la famille Gordon à table.

Ce monstre avait failli tuer trois personnes qui comptaient parmi les rares citoyens honnêtes de Gotham.

Alors il pouvait bien y passer.

Il n'y avait personne dans ce hall du centre commercial : la vingtaine de passants qui osait rester se tenait en retrait, de l'autre côté des portes, effarés par ce spectacle.

Et ils le furent encore plus en voyant un objet argenté rebondir sur une des épaules de Batman.

« Arrêtez ! »

Quand la fourchette retomba sur le sol, un tintement clair résonna.

Reprenant son souffle, Batman se retourna et fut surpris de voir Barbara Gordon, les joues encore rougies par les démangeaisons provoquées par le gaz toxique.

« Vous allez le tuer ! » Clama-t-elle comme si cette raison justifiait qu'elle tente de détourner son attention avec une fourchette pour projectile.

« Où est votre père ?

— Dehors. Il a appelé des renforts qui ne tarderont plus. » Le poing de Batman tenait toujours le batarang sanglant, alors Barbara enchaîna : « Calendar Man n'ira nulle part avant qu'ils n'arrivent, alors vous n'avez pas besoin de vous acharner !

— Je ne m'acharne pas. Je fais ce qui est nécessaire. »

Puisqu'il était conscient, immobile sous la chauve-souris, Julian Day écoutait avec un grand intérêt.

Depuis ses premières manifestations, le criminel avait toujours éprouvé beaucoup de sympathie pour ce détective en armure : lui au moins donnait un peu plus de fil à retordre que les policiers déjà corrompus du G.C.P.D.

Mieux encore : avec ce costume original, ce dingue avait ouvert une sorte de bal, peut-être même un carnaval, où les fous inspirés par son imaginaire étaient conviés. L'apparition du Joker en était la preuve.

Julian Day, derrière ses silences jugés idiots par certains experts, était en réalité d'une intelligence redoutable, car lui savait observer et raisonner, ce qui lui avait permis de comprendre, dès Noël, le lien en miroir entre Batman et Joker.

Alors il écoutait, et même si la mort ne l'effrayait pas, Julian Day espérait vivre pour assister à l'évolution de Gotham. Il le savait : un vent nouveau avait commencé à souffler.

« Nécessaire ?! Comme votre association avec le Joker ? »

Exactement.

Inutile de protester. Batman se contenta de fixer la jeune fille.

Il pouvait au moins admirer cette impartialité : alors qu'il tenait celui qui avait failli la tuer moins de cinq minutes auparavant, Barbara tentait de raisonner le vengeur pour que Julian Day soit remis aux autorités.

« J'avais vraiment confiance en vous, vous savez…

— Ça reviendra. » Répondit Batman en relâchant Calendar Man. Barbara ignorait le sens exact de sa réponse : parce qu'il renonçait à tuer ce soir ? Parce qu'il était si sûr de l'efficacité de ses nouvelles méthodes ?

Peut-être un peu les deux.

Quand les sirènes se mirent à chanter dehors, Batman jugea qu'il était temps de fuir. Le temps manquait pour ligoter correctement Calendar Man, alors il compta sur la rapidité de la police, mais mieux valait que Barbara fasse demi-tour maintenant.

« Vous devriez rejoindre votre père. »

Sans rajouter quoique ce soit, Batman poussa la porte et sortit, passa devant son public curieux. L'artiste comptait quitter la scène comme il l'avait toujours fait : la batgriffe se serait accrochée au rebord d'un toit et lui aurait permis de s'envoler très loin… mais avant qu'il ne dégaine son accessoire de spectacle, une voiture arrêtée au milieu de la route se mit à klaxonner et la portière du côté passager s'ouvrit vers Batman.

« Monte, Batou ! »

Est-ce qu'il allait vraiment… ?

Les lumières rouges et bleues commençaient à se refléter sur les façades de l'avenue et Batman n'hésita plus : il accepta l'invitation du Joker et disparut dans la voiture, claquant la portière sous la surprise générale — la sienne incluse.

La voiture démarra en trombe avant que la police n'arrive sur les lieux.

« Tu es là depuis longtemps ?

— Je suis arrivé en retard pour le spectacle et j'étais trop loin pour voir la scène… » Se plaignit Joker. « Les ciné-parcs, ce n'est vraiment plus ce que c'était. »

Au carrefour où ils arrivaient, le feu tricolore suspendu au-dessus passa au rouge et Joker s'arrêta.

« Tu peux tuer une dizaine d'hommes en une nuit, mais griller un feu, c'est au-dessus de tes forces ? » Grogna Batman en se retournant pour regarder par la lunette arrière pour surveiller si un véhicule de la police les suivait.

« Non : priver le G.C.P.D. d'une chance de nous rattraper, ça, c'est au-dessus de mes forces !

— … Pour une fois que tu respectes la loi, je ne vais pas te le reprocher. »

Sur la banquette arrière, Batman aperçut deux sacs. L'un des deux était le sien.

Quand la voiture redémarra, Batman se réinstalla et, masque ou pas, il fusilla Joker du regard :

« Tu as pris mes affaires.

— Aaah ! Je me disais bien que ces chemises étaient trop grandes pour moi ! Je suis navré, Bats, j'ai confondu ! Je sais, ça semble tout à fait incroyable, mais on a les mêmes chaussettes…

— Ça ne me fait pas rire, Joker.

— Non, toi, ce qui te fait rire, c'est une bombe à eau gelée qui atterrit sur la tête d'un clown. » Se moqua Joker. Une de ses mains quitta le volant pour tapoter l'épaule de son passager. « Je veux pas qu'il y ait de malentendu entre nous, Batou, alors maintenant que tu t'es occupé de Party Man, on va pouvoir discuter. D'ailleurs, habile, le choix de l'épargner ! Un coup du tues, un coup tu épargnes, tu as raison de garder un peu de suspens et te tous les tenir en haleine ! »

Batman le laissa divaguer : il n'avait pas spécialement envie de revenir sur ce qui s'était dit au cinéma.

« Calendar Man allait tuer toute une vingtaine de personnes avec une bombe à base de brome… Si tu ne l'avais pas libéré le soir de Noël, le soir de son exécution, il…

— Tss-tss, je n'accepte aucun reproche pour Calendar Man, Batou : si son évasion t'embêtait vraiment, tu n'avais qu'à finir le travail. Enfin, nous faisons tous des erreurs… mais tu dépasses souvent ton quota, toi. Hé hé, je sais quelle tête tu es en train de faire sous ton masque, mais ne t'en fais pas, maintenant que nous bossons ensemble, ça n'arrivera plus. Ou de moins en moins. Je t'aiderais, tu m'aideras… Mon invitation tient toujours, tu sais !

— Tu me forces la main. » Lui fit remarquer Batman en jetant un regard derrière lui, sur la banquette arrière.

« C'est ce que tu crois ? Ouvre le sac.

— Tu es en train de conduire.

— Vas-y ! »

Avec méfiance, Batman s'appuya sur le siège conducteur et tendit le bras vers son sac.

Qu'est-ce que Joker avait ajouté dans ses vêtements ? Un serpent pouvait y être coincé, tout comme des fleurs ; les surprises du clown ne se devinaient jamais d'avance.

La fermeture éclair fut tirée le long des dents argents et, au lieu de vêtements et d'objets de toilette, Batman aperçut des bouteilles d'alcool et des boîtes de feux d'artifice.

« … Où est-ce que tu as mis mes affaires ?!

— Ah ah ah ! Elles sont restées au cinéma, dans ton sac ! Celui que j'ai aperçu la dernière fois que je suis passé. Pour plaisanter, j'ai décidé d'acheter le même pour te faire croire que c'était le tien. »

Batman reprit sa place en fixant le clown.

Tout n'était donc qu'illusions avec le Joker ? Un pistolet qui tire des confettis, un sac qui ressemble à celui d'un autre… à quoi aura-t-il droit la prochaine fois ?

« À cause de tes goûts de luxe, cette plaisanterie m'a coûté cher, mais enfin, quand on aime, on ne compte pas ! »

Quand on aime les blagues ou… ?

« Cette fois, c'est une invitation pour quoi ?

— Le Nouvel An au Royal. Enfin, nous ratons le début de la fête : mes hommes avaient déjà acheté ce qui fallait et je les ai autorisés de commencer sans nous, parce que je savais que j'allais être coincé dans cette voiture à minuit, à t'attendre devant le centre commercial, alors j'ai fait un détour à la supérette juste avant. »

Joker adoptait parfois cette attitude qu'avaient les chats qui fixaient leur objet d'intérêt avec un air de contentement.

« Regarde la route.

— Tu n'as toujours pas confiance, hein ? »

Contrairement à ce que Batman avait imaginé, Joker ne conduisait pas à une allure folle. En fait, il préférait prendre son temps pour agacer : dès qu'il pouvait énerver des véhicules derrière lui, les coinçant à une faible allure dans une ruelle où le dépassement était impossible, il le faisait ; dès qu'il pouvait zigzaguer sur une route plus large, effrayant les conducteurs qui venaient d'en face, il le faisait… et Batman ne montrait plus son mécontentement ; ça ne faisait que redoubler le rire du clown. Au moins, il ne regrettait pas que la ceinture ne soit pas ce harnais de sécurité qu'il y aurait à bord du véhicule roulant sur lequel Fox travaillait.

À droite, les immeubles défilaient, mêlant leurs lumières, tandis qu'à gauche, un bras d'océan les séparait de l'autre rive éclairée, inspirant un sentiment de gouffre.

« Je me demande… » Commença Joker en regardant les fenêtres des bâtiments. « Je me demande combien d'enfants sont en train de pleurer pendant que papa et maman se tapent dessus parce qu'ils ont bu plus que d'habitude. Non pas que ce soit l'effet Nouvel An, hein, beaucoup vivent ça tous les soirs, mais hé, de quoi ils se plaignent ? Ils sont toujours plus heureux que ceux qui se font visiter tous les soirs par tonton ou le voisin qui a payé son tour, pas vrai ? » Si sa voix était calme, son sourire était immense. « Ça ne te rend pas dingue, Batou ? De te dire que tu ne sauveras jamais ces victimes cachées ? Que tu ne seras jamais leur héros parce que tu cours seulement après les truands des rues ? Parcourir Gotham, cette vilaine ville, doit te faire ressentir ce qu'un hypocondriaque vit quand il pense à tous les microbes qui l'entourent. Si ça ne te fait pas perdre les pédales, je t'admire !

— … C'est parce que tu imagines toutes ces personnes que tu ne peux pas sauver que tu es devenu le Joker ? » Rétorqua Batman avec amertume.

« On parle de toi, Bats, pas de moi. Mais tu n'as pas besoin d'avouer : je sais que tu enrages, que tu passes tes nerfs sur le moindre petit voleur à la tire en imaginant frapper tous ceux qui t'échappent. Tu t'es lancé dans un travail de fourmi, trop lent pour avoir un réel impact… ou alors, peut-être que tu verras des résultats dans vingt ans, avec un peu de chance ! Oh, ce serait drôle ! Ce papa qui aurait violé sa fille pendant tout ce temps serait enfin terrifié à l'idée que le Grand Méchant Batman vienne le corriger alors que tu serais en arrêt maladie pour… je sais pas, un lumbago, une tendinite, peut-être même de l'arthrose, ça peut commencer tôt !

— Et toi, ta méthode, c'est de détruire des immeubles à la dynamite pour éliminer tout le monde.

— Ce n'est pas comparable, Batou ! Je ne cherche à sauver personne. » Fit remarquer Joker. « … sauf peut-être toi.

— J'ai du mal à te croire. Depuis quand tu as abandonné l'idée de me tuer, exactement ?

— Exactement-exactement ? Depuis… mmmh… depuis que tu as bondi du toit pour me rattraper. »

Batman aurait menti en affirmant que cet acte, qui avait tout renversé, n'était rien — qu'il aurait fait ça pour n'importe qui —, mais il s'était jeté dans le vide immédiatement, sans peur.

Il m'a dit qu'il se sentait comme en chute libre, sans attache, sans contrainte, mais qu'il ne ressentait aucune peur, parce qu'il n'était pas seul.

Et si son corps s'était tout simplement souvenu de leur première rencontre à Ace Chemicals ? S'il avait tenté de réparer ce qu'il avait fait ? Comme attiré ?

Batman s'en rendait compte : il s'était jeté dans un délire dangereux — ou un danger délirant, il ne savait plus —, comme lorsqu'il avait fui de Blackgate avec le Joker, emporté par ce besoin de sensations fortes, ce pour quoi Alfred l'avait mis en garde.

La voiture bordait toujours l'océan et, à quelques mètres plus loin, il y avait un accès vers la plage vide où le sable dormait sous la neige.

« Il y a un parking au bout, arrête-toi là.

— Celui de la plage ? Tu te baigneras tout seul, Bats.

— J'aimerais qu'on parle là-bas. Au Royal, ça ne sera pas possible.

— Tout est possible, au Royal ! » S'exclama le Joker, mais il abdiqua et donna un coup de volant sec pour s'engager dans le chemin étroit ; cette route formée par un vieux goudron épuisé par deux décennies n'avait pas été empruntée depuis des semaines, et elle resterait tranquille jusqu'à l'été prochain, alors le parking était vide. Joker ne prit même pas la peine de se garer correctement, coupant juste le contact au beau milieu de l'endroit désert.

Les barrières en rondins qui dépassaient à peine des congères se devinaient tout juste avec le manque de lumière, tout comme ces étendues de neige et de sable qui flirtaient dans un contraste de saisons curieux.

Il n'y avait personne aux alentours ; même l'océan, sans le rugissement continu des vagues, se serait fait passer pour absent.

« Tu sors vraiment ? » Demanda Joker en voyant Batman ouvrir la portière. « Et si je t'abandonne ici ?

— Je rentrerais seul au Gotham Cinema, alors. »

Le clown fronça les sourcils, pris à son propre jeu. À son tour, il quitta la voiture et suivit le justicier qui s'approchait de l'escalier qui descendait vers la plage.

À cause de la réputation de Gotham, la baie n'était plus un aussi bel endroit qu'autrefois : les gens n'osaient plus se prélasser sous le soleil et, quand les beaux jours revenaient, seuls les jeunes se donnaient rendez-vous ici pour boire des bières ou fumer des joints, face au vent marin.

« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as peur d'être sur écoute ? » Demanda Joker en le rattrapant, car il s'agissait aussi du meilleur point quand les criminels pensaient avoir affaire à des mouchards : le rythme inlassable des vagues ruinait n'importe quel enregistrement.

« Peut-être. » Lâcha Batman qui, en réalité, espérait que ce bruit de fond faciliterait la discussion qu'ils devaient avoir. Ici, ils n'étaient pas non plus exposés par la lumière crue de la salle de projection. Et ici, il gardait son masque.

« J'ai fait quelques recherches pendant que tu étais transféré à Arkham.

— Ah ?

— Sur ce qui s'est passé à Ace Chemicals… J'ai commis une grave erreur… » Il n'était pas un héros : l'existence-même du Joker le prouvait. « … Je tenais à te demander pardon. »

Joker se tenait en retrait, derrière, ce qui obligea Batman à se retourner pour comprendre ce silence.

Pourvu qu'il ait entendu, ça lui coûterait de répéter ses excuses…

« Tu me fais sortir en plein froid pour ça ?

— Joker, je sais que ça ne change rien à la situation, mais je tenais…

— Mais je ne t'en veux pas, Bats ! » S'esclaffa le clown. « Si, je t'en veux de me traîner jusqu'ici pour me dire ça, tu n'arrives à demander pardon que lorsque la température est inférieure à zéro ? Je t'en veux de ne toujours pas avoir compris que je n'étais pas en colère, mais rien ne rentre dans ton gros crâne en métal, hein ? Tu penses vraiment que j'ai lancé une vendetta contre toi à Noël comme tu l'aurais fait avec Party Man si sa petite attaque avait réussi ? Ne sois pas aussi dramatique ! »

L'hilarité le faisait trembler, mais le vent provenant de l'océan devait y jouer aussi. Batman s'approcha de lui pour devenir un rempart.

« Tu penses encore que j'ai envie de te tuer après toutes les occasions qui sont passées ?! Je ne mentais pas, dans la voiture ! On fait vraiment équipe !

— Je ne sais même pas qui tu es, Joker. Je ne peux pas m'allier à quelqu'un que je connais pas. Je ne sais même pas comment t'appeler autrement que "Joker"…

— Et tu ne sauras pas, Batou.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas me souvenir. Et comme je n'ai pas envie de te mentir, je ne vais pas t'inventer un nom. Ah, ne fais pas cette tête ! » Batman portait toujours son masque, mais il décida de ne pas relever. « Le détective de Gotham est vexé parce que j'ai trouvé son identité avant qu'il ne trouve la mienne ? C'est ça ? Depuis le jour où j'ai commencé à me faire passer pour Sionis jusqu'à cette nuit, Batman, je me moque de qui tu es en-dessous ! »

Joker aurait pu essayer de le faire chanter avec ce secret découvert, il aurait pu tenter de lui extorquer de l'argent en sachant qu'il avait à ses côtés un des hommes les plus riches de Gotham, il aurait pu… Mais non, il n'avait jamais rien fait concernant Bruce Wayne.

Avec un sourire plus doux, Joker s'avança pour proposer, à voix basse :

« Devenons plutôt ce que nous avons toujours voulu être, Bats. Restons Batman et Joker. Restons la chauve-souris et le clown de Gotham.

— … Restons ce dont la ville a besoin ?

— Exactement. »