Chapitre 8 : Dangerous and moving.

« Obstacle and sign, perilous and looming, dangerous and moving, dangerous and moving. »

Première journée de recherches et surtout d'enquête dans la ville moscovite. C'est en sortant de ma chambre d'hôtel que je remarque que j'aurai dû emmener plus de pulls. Ce n'est pas encore l'hiver mais il fait déjà très froid par rapport à mes vingt degrés de moyenne à Los Angeles.

Alors que je déambulai dans les rues à la recherche d'une enseigne familière où je pourrais prendre un café et un petit déjeuner digne de ce nom, je passe devant une boutique de vêtements et tombe amoureuse d'une veste au col fourré d'un animal inconnu. En grande défenseuse de la nature mais amatrice de mode malgré tout, je demande à la vendeuse si c'est de la fourrure animale ou une imitation. Cette dernière par chance me répond dans un anglais pitoyable que c'est du synthétique et que les lois pour la défense des animaux vont bon train dans le pays. Soulagée, j'achète la veste à manches amovibles en cuir avec un col fourré, et en remonte le col jusqu'à mes oreilles, remerciant la personne qui inventa la fourrure synthétique. Je pose aussi mon dévolu sur un bonnet classique et une écharpe tout ce qu'il y avait de plus occidentaux et souffle de soulagement à l'idée que je ne vais pas devoir me déguiser en poupée russe pendant toute la durée de mon séjour.

Installée à une terrasse de café, j'ai la mauvaise impression d'être perdue sur une autre planète. Par où commencer ? Un grand sentiment d'impuissance m'envahit. Si seulement quelqu'un pouvait m'envoyer un signe de l'endroit où se trouve Lena. Je dépose quelques roubles sur la table pour payer, et alors que j'allais quitter le café, je remarque un homme blond qui se dirige vers moi. J'ai la vague impression d'avoir affiché l'étiquette de touriste sur le visage car l'homme vient m'aborder en anglais plutôt correct, et s'installe sans invitation à ma table.

-« Hello mademoiselle ! Je m'appelle Serguei. Vous êtes en vacances ici ? » Me dit il avec un sourire faussement charmeur et une main tendue.

-« Euh enchantée, je suis Julia. Oui, je viens découvrir la beauté de ce pays. » Je lui mens. Lui révéler les origines russes de mon prénom ne me semble pas à mon avantage.

-« Cherchez-vous un guide par hasard ? Je serai ravi de faire visiter la ville à une belle femme comme vous ! » Me propose t-il. Après quelques secondes de réflexion, je me dis que je ne suis pas en mesure de refuser une proposition de visite, même intéressée. J'accepte et nous commençons à marcher en direction du Kremlin.

-« Alors dites moi tout Julia, vous venez d'où ? Amérique ? Angleterre ? Vous êtes seule ? Je veux dire, vous voyagez seule ? »

Je voyais bien que c'était une façon détournée de me demander si j'étais célibataire, amusée, je rentre dans son jeu et je lui réponds.

-« Oui, je suis une américaine seule et esseulée dans un grand pays. Heureusement que vous êtes arrivé car je me suis un peu perdue.»

Serguei rit et je sens bien qu'il a compris l'ironie de ma phrase. Il se gratte nerveusement la tête et me rend un sourire malicieux.

-« Ha ha, vous êtes très drôle Julia ! Je me sens un peu bête de vous avoir cru si naïve maintenant ! » Me dit-il alors que je vois ses joues s'empourprer.

-« Euh… à vrai dire, je suis à la recherche de quelqu'un qui pourrait m'en apprendre plus sur la Bratva… »

Le russe blond s'arrêta et changea de couleur.

-« Euh… pourquoi la Bratva ? Que leur voulez-vous ? » Me dit il nerveusement.

-« Rien de méchant, je suis romancière et je viens me renseigner sur les us et coutumes de la belle Russie. J'osais espérer qu'en parlant avec les gens d'ici, j'en apprendrai plus. » Lui dis-je un peu penaude.

-« Ah oui ? Vous êtes écrivaine ? Comme J.K Rowling ? Quels genres de livres écrivez-vous ? Attendez, laissez-moi deviner ! »

Il marque une pause et me répond avec un sourire dragueur :

-« Je sais ! Vous écrivez des romans d'amour ! Vous avez l'air de quelqu'un très romantique, j'en suis sûr ! »

Je ris jaune et mes pensées défilent à toute vitesse. Je n'avais pas pensé à ça…

-« Oui c'est exactement ça Serguei ! J'écris des romans d'amour. D'ailleurs dans mon prochain livre, l'action se déroule à Moscou, où une pieuse jeune fille va trouver l'amour dans les bras d'un très beau jeune homme qui fait partie de la mafia russe. D'où ma présence ici et mes questions cher ami. »

Ouf… Tirée d'affaires. Mes talents d'actrice m'étonnent !

-« Ecoutez, ici, la Bratva c'est un peu tabou. J'en parle librement avec vous car nous parlons anglais, mais ce ne sont pas des questions à poser en pleine rue. Par contre si vous voulez vous immerger dans le milieu, je vous conseille de vous rendre au Club Propaganda dans le centre pas loin du métro Lubyanka. C'est là bas que tous les mafieux de Moscou font la fête. Nous pourrons nous y rendre ce soir si vous voulez ? Disons, rendez-vous vingt deux heures trente à la sortie du métro ? En plus, il y a une grosse soirée ce soir et surtout beaucoup de monde à qui vous pourrez poser des questions. »

Son élan de sympathie me confortait dans l'idée qu'il avait certainement quelque chose derrière la tête. Mais je mis ma méfiance de côté et finalement, j'acceptais. Après tout, je ne pouvais pas rater cette occasion en or de me fondre dans le milieu de la mafia russe. Surtout que l'alcool aidant, je supposais que les langues pourraient se délier plus facilement et qu'alors, je pourrais glaner des informations sur Lena. Ce plan me convenait. Rectification : c'était surtout le seul qui s'offrait à moi.

A la pensée de Lena, mon cœur se serra. Cette rencontre particulière avec Serguei m'avait presque fait oublier à quel point elle me manquait. J'espérai qu'elle aille bien et qu'elle ne perdrait pas trop espoir. Nous continuons alors notre visite, et c'est comme ça que j'en appris plus sur Serguei. Il était en fait étudiant ukrainien en affaires internationales et se vouait à être trader en bourse en Russie. Il habitait depuis 3 ans ici à Moscou et s'était vanté de dire qu'il connaissait la ville comme sa poche. Une chance pour moi.

Après une visite en règle de la place Rouge et du Kremlin en bonne touriste qui se respecte, j'avais quitté Serguei en fin d'après midi, prétextant vouloir me reposer pour profiter de la soirée au club. En fait, j'avais surtout besoin d'élaborer mon plan pour aborder la mafia russe. Sur le chemin vers mon hôtel, je m'étais arrêtée faire un peu de shopping pour être raccord avec le cadre de cette boîte de nuit de luxe. Une heure plus tard, j'étais de retour à l'hôtel pour me préparer cette soirée qui promettait d'être enrichissante.

22h30 heure locale : Métro Lubyanka, devant les portes du club.

Piquée à attendre la venue de Serguei à notre point de rendez-vous, j'observais dans le reflet d'un abribus la composition de ma tenue, somme toute à l'opposé de mes convictions les plus profondes. J'avais surtout l'objectif de pouvoir me fondre dans la masse et en cas de force majeure, usée de mes charmes. Ma tenue était en effet composée d'une jupe courte kaki, bottines, petit haut décolleté à paillettes qui découvrait mon nombril percé, ma veste fourrée sans manches et un borsalino vissé sur la tête. J'observai les alentours dans l'espoir d'y voir un visage familier au lieu de passer pour la prostituée du coin. Les alentours du club étaient bruyants et animés, et une grande file de personnes faisait la queue devant les portes. Sur les murs du Propaganda s'étalaient des affiches descriptives de la soirée. Le propriétaire du club, un certain Shapovalov, était fier de présenter sa toute nouvelle salle réservée aux strip-teaseuses.

Pour être raccord… on ne peut faire mieux Volkova…

Après dix minutes d'attente, je commençais à me faire à l'idée que Serguei ne viendrait pas. Et c'est au moment où j'allais rebrousser chemin que j'entendis mon « nom ».

-« Julia ! Julia ! Je suis ici ! »

Je fis un tour sur moi même pour voir d'où provenait l'appel. C'était Serguei qui m'appelait depuis les portes du club en secouant ses bras tel un gosse à une surprise party. J'approchai de lui et après un regard approbateur du videur, j'entrai en compagnie de mon cavalier dans le club.

L'entrée du club donnait sur une rambarde dominant l'ensemble du club et s'étalait en longue coursive faisant le tour de la piste de danse, surplombant les corps dénudés qui dansaient sans retenu au son du DJ local. Les lumières étaient tamisées et des petites lampes trônaient sur des petites tables basses entourées de petits sièges individuels en cuir rouge sang. L'ambiance « lounge » était également accentuée par de la musique électro plutôt douce et inconnue à mes oreilles. Parmi le bruit assourdissant de ce son techno russe, je déchiffrai quelques mots de Serguei.

-« Je suis rentré en premier pour être sûr que l'on ait une table ! Je ne vous avais presque pas reconnu avec votre chapeau ! Vous êtes resplendissante ! »

Je lui réponds d'un sourire et il enchaine :

-« Je viens régulièrement ici, c'est LA boite de nuit tendance de Moscou ! "The place to be" comme on dit chez vous! Tout le monde vient ici, hétéros, homos, milliardaires, fils à papa, mais l'important c'est qu'on ne s'y sent pas jugé ! C'est formidable ! »

Je hoche la tête et lui répondit par un sourire charmeur et ravie d'y trouver un peu ma place. Il me tendit alors son bras et m'emmena vers le coin du club où étaient disposés les fauteuils confortables et les tables basses, toujours en hauteur par rapport à la piste de danse. En bon gentleman, Serguei me montra un siège et me demanda s'il pouvait m'offrir un verre. Consciente que ce garçon faisait son possible pour attirer mes faveurs, je lui répondis accompagnant mes mots à un rire godiche :

-« Surprenez-moi Serguei ! Tant que vous ne me droguez pas, tout verre avec de l'alcool dedans m'ira très bien merci ! Vous êtes adorable ! Ha ha ha !» En prononçant cette phrase qui ne me correspondait absolument pas, je prenais conscience que je commençai à bien rentrer dans mon personnage.

J'aurais peut être dû me lancer dans une carrière finalement… ! Pensais-je sans grande conviction.

Laissée seule sur mon petit siège en cuir, je scanne la salle des yeux dans l'espoir d'y trouver des réponses. J'ajuste mon borsalino pour masquer mon regard et observe dans les cages quelques femmes en très petite tenue, consciente que malgré mon cœur pris par Lena, mes hormones n'en sont pas en reste. Serguei revient avec deux verres à cocktails aux couleurs arc-en-ciel. J'esquisse un sourire songeur et boit une grande lampée du nectar. C'est alors que Serguei se lança dans une plaidoirie sur les bienfaits des cocktails à base de vodka sur son mental de gagneur, alors que je l'écoutai distraitement tout en reposant mon dévolu sur une petite blonde platine à frange qui se trémoussait dans la cage quelques mètres de nous.

La déesse dégage une sensualité à faire pâlir n'importe quelle danseuse du Crazy Horse. Un peu hypnotisée, je me surprends à la détailler un peu plus son corps qui se balance voluptueuse au rythme de la musique. Bien que ses mouvements soient légers et charnel, la danseuse blonde ne semble pas à son aise perchée sur ses talons hauts. Mon regard s'égare de bas en haut de sa peau laiteuse à peine dissimulée sous des bas de soie et un minishort tout ce qu'il y a de plus affriolant. Mes yeux essayent de distinguer son visage mais les mèches de son carré blond et sa frange m'empêchent de le voir complètement. Soudain, on entend la voix du dj dans les enceintes souhaitant un joyeux anniversaire au fils du maire de Moscou. Le sus nommé, passablement éméché, se lève de son siège et siffle à la ronde en levant les bras. J'ai un rictus et me retourne vers la blondinette qui croise mon regard avec un sourire figé.

C'est… Len…Lena ? Mais qu'est-ce qu'il se passe bordel ?