Entre Resident Evil 8, des petites vacances et beaucoup de fatigue, j'ai pris beaucoup de retard pour la suite de la publication : je m'y remets doucement ! J'ai bien la suite du scénario et je n'ai pas de complications, c'est vraiment la rédaction. Je rattraperai le retard un de ces quatre.
Bonne lecture.


L'échec cuisant concernant l'évasion du Joker était déjà une blessure dont Quincy Sharp doutait pouvoir se remettre un jour, mais devoir l'annoncer aux médias ? Ça tenait de la torture.

Durant le réveillon, à table, pendant que les verres et les couverts tintaient, il avait imaginé des formules de son discours repoussé grâce au jour férié, mais les regards fuyants de sa famille n'avaient pas facilité sa préparation.

Au moins, son père était décédé ; c'était une remontrance de moins à subir.

Quincy Sharp allait se raccrocher à deux points : la fuite du Joker impliquait l'aide de Batman, ce qui confirmait ce qu'il avait toujours clamé haut et fort : cet homme masqué était un danger que le G.C.P.D. n'avait encore jamais attrapé et il était temps qu'ils y parviennent ; ensuite, le directeur compenserait l'échec de la sécurité — il n'oublierait pas de préciser que ce serait la première et dernière fois — avec un succès : il féliciterait le docteur Quinzel pour avoir réussi à discuter avec Victor Fries et à le maintenir. Ce serait une occasion pour rappeler que l'asile d'Arkham était un lieu où les meilleurs professionnels mettaient tout en œuvre pour faire perdurer le projet d'Amadeus Arkham.

Pour réussir à dévier l'attention, la présence du docteur Quinzel était essentielle — obligatoire, il lui avait bien fait comprendre —, ce qui expliquait pourquoi elle se tenait à ses côtés, au lendemain des fêtes, encore bouffie de sommeil.

Au moins, sa fatigue émoussait sa nervosité. Dire qu'elle avait passé la nuit du Nouvel An au Royal, dansant et chantant avec des clowns… si le directeur l'apprenait, il la licencierait sur le champs, ou alors il la ferait enfermer pour trahison comme s'il s'agissait d'un trouble psychiatrique…

Pourtant, elle était là, à ses côtés, écoutant ses éloges.

Sous les compliments de Quincy Sharp, Harleen souriait de toutes ses dents à en avoir mal aux joues ; si seulement il pouvait faire quelques boutades, comme font tous les patrons, elle aurait pu rire une ou deux fois et relâcher la pression, mais cet homme était d'un ennui mortel…

En réalité, le plus dur, c'était de lutter contre les larmes qui remontaient parfois dans sa gorge. Quelque chose n'allait pas depuis cette fête : cette réunion de marginaux l'avait comblée, ils avaient tous réussi à la faire rire, à l'émerveiller, mais le lendemain, comme lors d'une gueule de bois, Harleen s'était sentie… vidée et triste. Presque nauséeuse.

Ce n'était pas à cause des deux verres de vin qu'elle avait bus, mais le sentiment d'avoir été exclue au moment où Batman était arrivé.

Quand Harleen avait pu revoir Joker, il l'avait félicitée pour son travail d'équipe avec l'ex-justicier, car après tout, si la chauve-souris avait été dans le vif de l'action, la fuite ne se serait pas aussi bien déroulée sans l'aide de la psychiatre, et pourtant, au même titre que les autres sous-fifres, elle avait été congédiée de l'Overlook bar. Mise à la porte.

à cet ordre brutal, tous les forains avaient été surpris, peut-être même que certains avaient été déçus, mais ils s'en étaient vite remis en emportant les verres et les pétards ailleurs, poursuivant les festivités, tandis que Harleen avait préféré rentrer, la tête chargée par des émotions bien lourdes.

« Docteur Quinzel. » Quincy Sharp la regarda bizarrement, ayant remarqué son air d'absence. « Vous êtes avec nous ?

— Oui, bien sûr, monsieur le directeur.

— Des journalistes vont vouloir vous interroger, vous accepterez : expliquez votre méthode, expliquez tout ce que vous pouvez sur Fries pour qu'ils oublient ce fiasco avec l'autre psychopathe. Je compte sur vous.

— Mais… J'ai un rendez-vous avec Fries dans une heure, je ne peux pas répondre aux journalis…

— Oubliez votre séance. » Répliqua Sharp avec un mouvement de la main. Réduisait-il vraiment les thérapies à des choses futiles ?! « Fries ne voit que des médecins aujourd'hui.

— Vous voulez dire des médecins somaticiens ? » Demanda Harleen, un peu vexée. C'était une blessure de plus qui s'ajoutait.

« Oui. Les deux précédents n'ont strictement rien compris à comment ce patient fonctionnait et ils ont besoin d'avis supplémentaires sur son métabolisme bizarre.

— Quand pourrais-je m'entretenir avec mon patient ? » Insista la psychiatre.

« Je ne sais pas, voyez avec Annabel. »

Ah oui, Annabel, la secrétaire qui avait pris deux jours supplémentaires pour les fêtes et qui ne reviendrait donc pas avant la fin de la semaine…

Si Harleen ne répondit rien, elle n'abdiquait pas pour autant : dès qu'elle le pourrait, elle se rendrait dans les cellules et s'entretiendrait avec Victor Fries, pour deux minutes ou un quart d'heure, peu importait.

Elle avait besoin de se sentir utile, d'accomplir son travail.


Bruce se réveilla en ignorant s'il avait dormi une heure ou douze. Son dos était endolori par la rigidité du matelas, mais il se sentait reposé.

Juste avant l'aube, Joker avait quitté le Royal pour son nouveau refuge, un lieu encore secret puisque Bruce avait refusé de lui demander où il se trouvait, prétendant être trop fier pour céder à la curiosité. En réalité, c'était la crainte qui l'en avait dissuadé : Bruce avait imaginé — deviné ? — les issues possibles en raccompagnant le Joker, ce qui aurait pu se passer entre eux… alors il avait renoncé.

Une folie avait suffit pour ce soir.

À nouveau seul dans son « batcinema », Bruce avait été incapable de trouver le sommeil dans l'immédiat malgré la fatigue : cette tranquillité qu'il ressentait pour la première fois depuis longtemps avait été trop agréable et il avait voulu la savourer. Allongé sur le matelas dur, il n'avait redouté ni les rêves, ni les cauchemars, constatant que l'angoisse qu'il portait depuis la mort d'Alfred se dissipait enfin.

Cette idée qu'il avait trouvé quelqu'un capable de le comprendre — de déceler ce qu'il cachait aurait été plus juste — remettait de l'ordre et, comme un médaillon qu'on garde près du cœur, elle était capable de repousser les soucis.

Au bout d'une heure, le sommeil l'avait surpris, sans pour autant l'entraîner sur le terrain des cauchemars. En fait, Bruce ne se souvenait même plus de quoi il avait rêvé, jugeant que cela n'avait pas d'importance : seul comptait cette paix.

Ce n'était pas tout à fait nouveau, contrairement à ce qu'il pouvait croire, car cette paix, il l'avait aussi ressentie le lendemain de sa première nuit en tant que Batman : l'accomplissement d'être ce qu'il devait être, de s'ancrer dans ce large dessein d'ombres que Gotham concevait depuis qu'il était né… et comme pour le premier matin de sa renaissance, Bruce resta allongé, profitant du calme.

Si le Joker avait laissé une nouvelle surprise dans le Gotham Cinema, au moins, elle lui laissait du répit et un peu de silence.

Mais en réalité, le clown n'avait rien laissé, pas même une carte de vœu ou un message vocal sur le gantelet. Un silence radio inhabituel, mais qui n'inquiéta pas Batman : si le Joker avait disparu à nouveau, les forains l'auraient déjà prévenu. Et ce n'était pas de la timidité non plus.

C'était de la provocation.

Ou plus précisément un jeu, incitant Batman à essayer de le contacter et de le chercher en premier… Et bien Bruce comptait le priver de ce plaisir pour l'instant, sa fierté restant toujours aussi solide que son armure qu'il avait revêtue pour explorer le cinéma. Bien sûr, jamais il n'avouerait au Joker qu'il avait vérifié s'il n'avait pas manqué un indice.

Depuis le couloir principal, alors qu'il observait les affiches sans trouver le moindre graffiti, Batman entendit la porte du hall se refermer sur une brise sifflante.

Est-ce que son partenaire avait abandonné ce jeu du silence ? Si vite ? Batman n'y croyait pas un instant.

Profitant de la pénombre que lui conférait cette entrée abandonnée, la chauve-souris prit appui sur le rebord de la terrasse qui dominait les guichets pour observer la silhouette de l'homme qui venait d'entrer. Le visage caché par un fedora noir ne lui permettait pas de l'identifier, mais à en juger par l'épaisseur sous sa doudoune, l'intrus n'était pas un simple visiteur ou un employé du cinéma qui revenait.

Avec cette agilité que ses ennemis ne lui suspectaient jamais, Batman s'aida des câbles et des moulures en plâtre pour survoler celui qui hésitait à avancer. Quand il arriva sur rebord en bois qui servait de décoration au-dessus de l'entrée, le vengeur observa quelques instants l'intrus, s'assurant qu'il ne l'avait pas entendu approcher.

De là, Batman était sûr : ce n'était pas le Joker.

« C'est un peu tôt, pour les séances. »

L'homme sursauta avec un cri et fit volte-face, cherchant devant lui avant de lever la tête en comprenant que Batman se trouvait au-dessus.

Dans la pénombre, il était difficile de distinguer cette gargouille.

« Dis-moi ce que tu fais ici. Et ne me mens pas : je le saurais et te le ferais payer.

— Attends ! » S'exclama Harry en levant les mains pour montrer qu'il n'était pas armé ; tout ce qu'il tenait, c'était un morceau de feuille. « Mon boss voulait que je te retrouve et que je te remette son message ! Rien d'autre ! »

En regardant de plus près, Batman remarqua qu'il s'agissait d'une enveloppe. Un O et un C d'une calligraphie élégante — quoique très pompeuse — marquaient le dos.

La frayeur faisait battre le sang aux tempes de Harry, rappelant le bruissement monotone d'une pellicule dans un projecteur. Il avait un frère aîné qu'il avait perdu de vue depuis qu'il était au service du Pingouin, et c'était sans regret : cet aîné avait onze ans de plus et s'était amusé à le terrifier toute son enfance avec les Universal Monsters. Dracula, L'Homme Invisible, le Loup-Garou, la créature de Frankenstein ou celle, tout aussi étrange, du lac noir… ce frère avait porté tous les costumes, les sortant même en dehors d'Halloween dans le seul but de terrifier son petit frère. Harry avait plus d'une fois perdu le contrôle de sa vessie.

En faisant face au Batman, Harry contractait son périnée, réflexe devenu automatique. Ce timbré avait sa place parmi les monstres du cinéma.

« Les gars disaient que tu rôdais près du cinoch', je me disais que j'allais déposer le message là, et puis…

— Qu'est-ce que le Pingouin me veut ?

— Je sais pas ! J'ai pas lu ! Je dois juste te donner ça… Je vais poser le courrier sur ce guichet, ok ? »

Pour seule réponse, l'homme obtint un silence qu'il était libre d'interpréter comme il l'entendait. Mais enfin, tant que la gargouille ne déployait pas ses ailes, il s'en contenterait.

Tout en s'approchant doucement du guichet — il n'aurait pas montré plus de précautions s'il s'était retrouvé face à Agnes, la tigresse de Jell-O —, Harry se souvint qu'un collègue faisait toujours de la rééducation pour son genou, brisé par Batman. L'an dernier.

C'était pire, maintenant que la rumeur disait que Batman tuer sans scrupule…

Une fois l'enveloppe déposée sur les tickets et la poussière, le visiteur déglutit : que faire, maintenant ? Pour sortir, il devait passer par la porte qui était juste sous la sentinelle, mais s'il restait ici encore deux minutes de plus, ses testicules allaient finir par remonter jusqu'à sa gorge… à la place, ce fut un cri, presque strident, quand la sentinelle se laissa tomber au sol avec cette agilité de rapace.

« Pars. »

Sur ce conseil, Harry se rua vers l'extérieur, la peur au ventre, tandis que le vengeur éprouvait de la satisfaction avant de saisir l'enveloppe.

Avec une lettre envoyée par un messager, Oswald Cobblepot ne dérogeait pas à sa réputation d'aristocrate suranné. C'était une chance que le Pingouin ignore qui était Batman, car s'il pensait l'impressionner avec du papier de soie, qu'aurait-il fait pour impressionner Bruce Wayne ?

Peut-être qu'il aurait pris un ton plus condescendant.

Au moins, la lettre adoptait un ton poli — un contraste qui faisait presque sourire quand on savait que Cobblepot parlait en réalité comme un charretier — pour exprimer des reproches.

« Batman,

Reçois mes félicitations pour avoir réussi à libérer ton associé bariolé, tu sais apparemment te servir d'informations. Informations que j'ai communiquées uniquement parce que je jugeais le marché équitable, or, ton succès me prive d'un associé avec lequel j'avais des affaires en cours. »

À nouveau, Batman trouva difficile d'éprouver du regret quant à sa décision de n'avoir pas pris la défense de Ferris Boyle : s'il l'avait secouru, le philanthrope aurait certainement continué ses activités dans l'empire du Pingouin.

Mais Batman n'était pas le coupable dans ce crime et Cobblepot savait qu'il ne pouvait pas le lui reprocher. Cependant, il pouvait lui demander de l'aide. Gentiment.

« Maintenant que tu es définitivement passé de l'autre côté de la barrière, il serait judicieux d'entretenir des relations professionnelles saines : tu sauras que je traite correctement ceux qui me rendent service et que mes alliés seront toujours bienvenus à l'Iceberg Lounge. À l'inverse, ceux qui commettent des erreurs (lisez font des conneries, songea Batman) ne deviennent rien de plus que de la friandise pour requins.

Pour l'instant, tu es admis dans mon établissement, Batman : j'ose espérer que tu passeras avant la semaine prochaine pour parler de cette affaire, sinon, je saurais interpréter ton silence.

Oswald Chesterfield Cobblepot »

Le vengeur savait que le respect, quand il venait des plus grands pontes du crime, se teintait toujours de crainte : Cobblepot ne voulait pas en faire un allié, pas réellement, mais il ne souhaitait pas non plus le compter comme ennemi. Tout ce qui important, c'était qu'ils arrivent à négocier pour que le Pingouin récupère l'arme conçue par Fries.

Batman ignorait encore s'il se rendrait à l'Iceberg Lounge, mais l'enveloppe toujours en main, il comprit qu'il tenait une excuse pour contacter le Joker le premier.


« Pourquoi on va voir Bane, exactement ? Pourquoi pas un autre comme le Pingouin, par exemple ?

— Pour que mes années d'espagnol servent enfin à quelque chose. » Répliqua Cooper en crachant vers la chaussée. Les odeurs d'égout dans ce quartier émanaient comme celles à l'arrière d'un restaurant, et elles étaient si denses qu'on avait l'impression de les avaler.

Sur les murs, des messages tagués clamaient, insultaient, injuriaient, gardaient des secrets ; des symboles soulignés par des coulures de peinture donnaient dans l'ésotérisme urbain, incompréhensibles pour les néophytes.

Suivi par son collègue Woods, Benjamin Cooper descendait l'escalier en béton avec précaution, veillant à ne pas glisser sur une couche de verglas. La veille, il avait contacté un homme de Bane pour obtenir un rendez-vous et avait reçu des instructions pour arriver au lieu de rencontre, leur épargnant le scénario du kidnapping dans la voiture et du sac sur la tête.

Mais Cooper ne serait pas étonné si, en plus d'être inconnu, ce terrain était également piégé.

Devant son collègue plus jeune, il affichait une attitude confiante, à peine belliqueuse, comme un nouveau loup retrousserait les babines sur le territoire d'un autre. En vérité, Benjamin Cooper avait peur : il n'avait jamais rencontré Bane en personne, et si les collègues avaient tendance à extrapoler, les archives du G.C.P.D. ne pouvaient pas exagérer la taille ou la violence du colosse.

Cooper se rappelait encore de la surprise ressentie quand il avait vu, en bas de la fiche de Bane, les empreintes digitales qui débordaient des cadres de délimitation. Certes, ces cadres avaient toujours été trop petits, mais l'espace avait semblé franchement ridicule sous les doigts de Bane.

Dire qu'il mesurait presque 2 mètres 30…

Killer Croc est plus grand, mais cet animal mesurerait moitié moins qu'il serait toujours un monstre avec ses dents et ses yeux d'alligator.

Le sort que ce reptile réservait à ses victimes n'était pas enviable, car peau d'écailles ou non, Waylon Jones s'adonnait au cannibalisme en consommant la chair de ses proies… mais imaginer que le colosse de Santa Prisca pouvait broyer des crânes à mains nues, c'était tout aussi…

C'est pas le moment d'imaginer.

Se sermonner n'était pas efficace, car Benjamin Cooper ne ressentit vraiment un semblant d'espoir qu'en arrivant dans le hangar où les attendait, installée sur des barils en métal, une femme fluette. Sous sa capuche, des cheveux bleus dépassaient. Une tresse d'un orange vif, coincée derrière son oreille, contrastait, attirant le regard comme un bijou ostentatoire.

Avespa avait des goûts psychédéliques concernant ses teintures.

« Hola. » Lança-t-elle en pianotant sur un téléphone. Cinq hommes, armés pour elle apparemment, se tenaient en retrait, s'alignant comme une barrière. Par bonheur, il n'y avait aucune trace de Bane.

Woods garda les lèvres scellés tout en insistant du regard pour que son supérieur parle le premier. Il voulait pratiquer son espagnol, hein ? Alors qu'il le fasse.

« Euh… Hola… quiero habla con tu… boss?

… Aaaah, sí, ¿ quieres mamársela a nuestros conejos rojos? »

Les gars derrière se mirent à pouffer sans que les deux visiteurs comprennent. Pas entièrement, en tout cas : Cooper haussa les épaules en regardant Woods :

« Elle m'a parlé de trucs rouges.

— Vous inquiétez pas, je parle votre langue. » Dit la jeune femme en claquant des doigts pour ramener leur attention à elle.

Inutile de s'amuser plus longtemps : ce flic ne savait même pas comment dire « patron » en espagnol, alors il ne risquait pas de comprendre qu'elle venait de lui demander s'il voulait tailler des pipes à des lapins rouges.

« Qu'est-ce que vous voulez à Bane ?

— On a des informations qui pourraient l'intéresser.

— Dîtes toujours : ce qui m'intéresse intéressera Bane, ce qui m'ennuiera l'ennuiera. »

L'idée que Bane souhaitait prendre des précautions en recevant des policiers prêts à jouer sur deux tableaux était peu probable. Non, cette rencontre avec un substitut était claire : Bane avait mieux à faire que de négocier avec eux.

« C'est à propos de l'évasion du Joker.

— J'espère bien ! Si c'était pour partager la recette du crumble de ta grand-mère, tu aurais déjà ma semelle imprimée sur ton cul. » Avespa leva sa jambe, leste malgré le poids des rangers. Les authentiques bottes militaires, pas les contrefaçons qu'on trouvait dans les magasins de vêtements.

Les deux policiers ne comptaient pas se laisser intimider, mais les ricanements qui provenaient du mur humain avaient quelque chose de blessant.

« Tout le monde sait que Batman a participé à l'évasion, mais il manquait un complice, et on l'a trouvé : il s'agit du docteur Harleen Quinzel. Elle bosse à Arkham, et elle a détourné l'attention des gardes pour que Batman atteigne la cellule du clown et l'aide à fuir. »

Avespa les regarda tour à tour, puis elle haussa les épaules :

« C'est tout ? »

Cooper et Woods s'attendaient à plus d'enthousiasme et, très vite, la déception laissa place aux craintes : est-ce qu'ils pourraient repartir d'ici entiers si les informations qu'ils offraient ne valaient vraiment pas le coup ?

« Attendez, on a la preuve ! On a récupéré le journal des appels, et le portable de Quinzel figure bien… »

Avespa leva les yeux au ciel, las : bien sûr que Bane savait que le docteur Quinzel était impliquée. Elle était impliquée depuis que le Joker et lui avaient bossé ensemble, une dernière fois, à Blackgate pour piéger Batman. Juste avant que le clown ne décide de changer de camp, en fait.

« T'as raté des épisodes, mon grand, ta preuve vaut que dalle ! » Elle fit mine de se lever. « Réflexion faite, une recette de grand-mère pourra peut-être vous sauver… à condition que l'un de vous en ait une. »

Les dos des policiers se tendirent en même temps, les épaules se contractèrent sous l'impulsion de reculer vers la sortie. Par chance, ils ne commirent pas cette bavure : ils auraient été abattus avant d'arriver aux portes.

« Allez ! Faîtes pas ces têtes ! Tant que les flingues ne sont pas pointés vers vous, pas la peine de paniquer. Et pis, on apprécie que vous soyez venus nous voir d'abord. C'est vrai : à votre place, j'aurais été faire chanter le clown et la chauve-souris avec cette preuve, mais ça, c'est parce que contrairement à vous deux, je sais que je suis protégée. » Par dessus son épaule, Avespa désigna du pouce les mercenaires. « Mais vous n'avez pas cet appui, hein ?… J'attends une réponse, alors répondez.

— … Non, on a pas cet appui…

— Si c'est pas triste : vous avez des salaires de merde et vos collègues couvriraient même pas vos arrières dans une situation comme celle-là… Nan, ne proteste pas, j'attendais pas de réponse, donc tu peux fermer ta gueule. » Avertit Avespa en voyant le jeune derrière ouvrir la bouche. « Mais admettons que ce détail change. Admettons que Bane vous fasse confiance, vous iriez voir le clown et la chauve-souris en leur avouant ce que vous savez ? »

Les policiers ignoraient s'ils avaient retrouvé le droit de parler, alors par précaution, ils firent un signe de tête… en se contredisant : Woods secoua timidement la tête tandis que Cooper la hocha avec vigueur.

« Ah ah ah ! Maquillez-vous et refaites ça devant le clown, je suis sûre qu'il vous engagera tout de suite !

— Attendez, vous voulez qu'on rejoigne le Joker ?

— En tant que taupes. On se moque pas mal de la Quinzel pour l'instant, ce qui intéresse Bane, c'est comment le Joker et Batman bossent ensemble. Surveillez ce que vous pouvez, apprenez des tours de magicien ou des jeux de cartes, on s'en fout, c'est pas notre problème, mais approchez-les. »

L'infiltration faisait partie des méthodes habituelles du G.C.P.D., au point que certains finissaient par intégrer le cercle criminel en oubliant de faire semblant. Il y avait tant de flics corrompus, que deux s'ajoutent au phénomène n'aurait rien de surprenant…

Cependant, aucun uniforme n'avait encore rejoint le Joker ; Cooper et Woods espéraient que le dingue ne leur réserverait pas un accueil explosif.

De toutes façons, avaient-ils le choix ? Devant eux, la jeune femme gardait un sourcil brun haussé, les trompant avec une patience de reptile : au moindre signe de refus, la situation deviendrait compliquée.

« ¿Comprende? Carlos vous retrouvera demain à 21 heures, derrière le stade de basket à l'ouest de Park Row. Il vous expliquera comment nous contacter et ce qu'on attend de vous. Je vous conseille de pas rater le rendez-vous, même avec un mot du médecin. »

Avespa se leva d'un bond, heureuse de quitter ce baril qui lui meurtrissait le fessier depuis une demi-heure, et pour pas grand-chose.

Cet échange n'avait réservé aucune surprise : les policiers, pour le boulot qu'ils faisaient, étaient payés une misère, et beaucoup partaient donc tenter leur chance de l'autre côté de la barrière, à la façon des chercheurs de pépites, mais cette ruée vers l'or réservait autant de désillusions que la celle dans les rivières au siècle dernier.

C'était d'ailleurs curieux : aucun policier ne s'était vraiment enrichi en jouant sur les deux tableaux, ces succès n'étaient réservés qu'aux plus hauts gradés… et pourtant, il en venait sans arrêt.

En grimpant sur sa moto, Avespa plaça son casque avec une grimace : Bane se moquerait d'avoir à sa solde deux policiers anonymes. Depuis que Sionis n'en avait fait qu'à sa tête concernant le sort du clown, ce qui avait conduit à une débâcle — comme souvent, quand l'appât du gain devient plus fort que la logique —, Bane était de sale humeur.

Il ne le montrait pas, mais la façon appuyée qu'il avait de masser sa main blessée par le Joker et son silence plus tenace signifiaient une mise en garde pour ceux qui le connaissaient.

Assourdie par son casque et les trémolos de son moteur, Avespa se mit à ignorer les véhicules. Elle en dépassa un de façon un sèche et le conducteur, choqué par cette queue-de-poisson, accéléra pour la rattraper.

Il aurait été trop difficile de doubler une telle guêpe, mais la voiture tenta et, comprenant l'intention, Avespa lui fit un doigt. Le moteur sous le capot se mit à vrombir et le conducteur refusa d'abandonner, la rattrapant jusqu'à un feu rouge — pas le choix, Avespa s'était arrêtée à ce carrefour où les véhicules traversaient sa voie, passant en remous mécaniques.

« C'est quoi ton problème ?! » Appela le conducteur en ouvrant sa portière, mais la jeune femme ne lui répondit pas. Il ouvrit sa portière et se précipita vers elle. Pour une fois, la lenteur d'un feu rouge l'arrangeait.

Il l'attrapa par le bras, craignant peut-être qu'elle tente de s'enfuir bien qu'Avespa n'en avait pas l'intention.

« Je t'ai demandé c'est quoi ton…

— J'suis pas sourde, trou du cul bouffi ! J'avais pas envie de te répondre ! »

Le conducteur n'en revenait pas et il fut tenter de la gifler, mais le casque de moto aurait rendu le geste ridicule — et douloureux uniquement pour lui.

« Bon, à moins que tu cherches un rencard, retourne dans ta caisse ! »

Le bras, au moins, n'était pas protégé par autre chose qu'une veste d'aviateur, alors le conducteur ferma son poing, prêt à viser, ignorant qui était exactement son opposante.

Et Avespa n'avait pas l'intention de révéler qu'elle était une criminelle appartenant au clan de Bane.

C'était ce que les fugitifs de Santa Prisca appréciaient le plus chez cette fille : loin de la princesse entourée de chevaliers servants, Avespa injuriait et encaissait les coups qu'elle attirait, toutefois, elle savait les rendre et elle cognait. Ou tranchait.

D'un mouvement rapide, elle extirpa un couteau.

« À quoi tu joues, gueule de foin ?! »

L'éclat de la lame calma l'homme sur l'instant et, puisque le feu était repassé au vert — personne n'avait klaxonné, préférant contourner l'altercation —, Avespa redémarra.

« Que je te retrouve pas, baiseur de mouches, ou je te plante vraiment ! »

Volant à nouveau sur les routes, assourdie par son casque, Avespa se mit à crier de nouvelles insanités pour se défouler.

Elle méprisait ceux qui rougissaient en entendant son langage : si les grossièretés étaient vraiment inutiles et qu'elles ne l'aidaient pas à décompresser, Avespa se serait mise à parler comme une comtesse depuis longtemps. Or, elle n'avait pas trouvé plus libérateur que d'injurier tout ce qui bougeait autour d'elle, et cette thérapie toute personnelle s'avéra aussi efficace que d'habitude : quand sa moto se gara devant une boutique de bricolage abandonnée, Avespa reprenait son souffle, revigorée et calmée.

Elle déverrouilla la porte d'entrée et entra doucement, à l'affût des bruits, mais elle n'entendit rien. Ce silence total l'obligea à prendre plus de précautions.

Non pas que Bane ou les autres ne supportaient pas le boucan qu'il lui arrivait de faire, mais quand le patron faisait parler un ennemi par la torture, tout le monde se faisait aussi discret que lors d'un office religieux.

Plus silencieuse qu'une nonne, Avespa atteignit l'atelier situé dans le sous-sol de la boutique. Bane était installé sur un tabouret près du bureau où étaient alignés des tournevis, des scies, des pinces et autres outils que le précédent gérant vendait.

En face de lui, un mercenaire nettoyait les plaies de la victime évanouie : trois doigts avaient été coupés, phalange par phalange, et les morceaux reposaient en évidence sur une petite table de dentiste. Il s'agissait de lui faire voir ce qu'il avait perdu…

« Patron. » Chuchota Avespa en s'approchant. Bane lui adressa un regard. « J'ai reçu les deux rigolos, je vous fais un résumé dès que vous avez fini ici. »

Le colosse reporta son attention sur la scène alors que sa complice prit place sur le rebord du bureau. Même installée en hauteur, elle n'arrivait pas à dépasser son chef.

Des pièces et un billet de cinq dollars reposaient près d'un paquet de cigarettes et d'un passeport. Un passeport écossais. Amusée, Avespa l'ouvrit et vit que l'homme s'appelait John Patrick et qu'il était né à Glasgow vingt-sept ans auparavant. La photo d'identité montrait que la commissure de ses lèvres était prolongée par des cicatrices épaisses, dessinant un sourire tordu.

« Qu'est-ce que vous avez appris pendant mon absence ?

— Rien d'utile. Il était surnommé Twist et il répète que ce n'est pas son patron qui l'a envoyé ici, mais j'ai appris à me méfier de tout quand il s'agit du payaso… »


J'avoue que je ne parle que très peu espagnol, donc la phrase d'Avespa est peut-être incorrecte ! Si quelqu'un veut m'apporter une meilleure tournure, je suis toute ouïe.