Chapitre 9 : Burn

"Maybe there's a reason why I'd rather be lonely with you, than lonely alone..."

Elle était là, devant moi. J'en étais sûre. Nos regards étaient littéralement vissés l'un dans l'autre. Les battements de mon cœur résonnaient dans mes oreilles assourdissant tout le reste. Son regard d'émeraude planté dans le saphir du mien parcourait maintenant l'ensemble de mon corps. Comme pour se persuader que j'étais bien réelle. Je frissonnai. Ses yeux posés sur moi brulaient chaque centimètre de ma peau. Mon corps lui, ne me répondait plus. Je me levai de mon siège et m'avançai vers elle comme attirée par un aimant. Ma bouche s'ouvrit mais aucun mot ne semblait vouloir sortir. Lena semblait l'avoir compris et parla en première :

-« Yu... Yulia ? Que fais-tu ici ? »

-« Lena ? C'est bien toi ? » Articulais-je.

-« Oui, comment m'as-tu retrouvé ? »

-« Peu importe, il faut qu'on te sorte d'ici. » Joignant l'acte à la parole, je lui prends le bras et commence à avancer en direction de la porte. Pourtant, après quelques pas, je sens une résistance. Je me retourne vers elle en lui lançant un regard d'incompréhension.

-« Je ne peux pas partir comme ça Yulia. Je suis retenue ici. »

Ma mâchoire se contracte automatiquement. J'aurais du m'en douter, la sortir d'ici n'allait pas être une partie de plaisir.

-« Shapovalov ? » Je l'interroge.

Lena se contente de hocher la tête et parcoure les alentours des yeux rapidement.

-« Invites moi. »

-« Quoi? »

-« Invites moi à ta table, nous paraitrons moins louches. »

Je m'exécute et lui montre un siège. Sergei lui, a le sourire jusqu'aux oreilles et se frotte les mains. S'il croit que c'est pour lui, il se goure. D'un geste de la main, je lui intime de nous laisser seules. Mon cavalier hoche la tête et ricane comme un adolescent en quittant les lieux. Je lâche un soupir et lève les yeux au ciel. Quand est-ce que les hommes grandiront ?

-« Vas-y installes toi. Tu as le droit? »

-« Oui les clients m'offrent parfois des verres, ça fait partie de mon…métier. »

-« Comment ça ton métier ? Racontes moi Lena, je t'ai cherché partout. Qu'est-ce qu'il se passe? J'étais tellement inquiète... Et Tania aussi. Quand l'hôtel a brûlé, l'attentat, quand tu as disparu une nouvelle fois... »

Ma respiration s'entrecoupe. Les souvenirs sont frais et la retrouver dans cet endroit était tellement inespéré. J'inspire profondément pour reprendre de la contenance.

-« Ecoutes, je t'expliquerai plus tard. Tu as un plan ? » Me dit-elle avec une lueur espoir dans les yeux. Qu'elle est belle…

Je la dévisage sans trouver quoi lui répondre. Evidemment que je n'avais pas de plan ! J'étais surtout très loin de m'imaginer tomber sur elle dès ma première soirée moscovite. Il fallait trouver quelque chose, et rapidement. Je doutai fort que la direction de ce club me laisse repartir avec une danseuse main dans la main sans rien dire.

-« Dis m'en plus sur ceux qui te retiennent ici Lena. J'ai besoin de connaitre à qui j'ai à faire, s'il te plait. » Je la supplie des yeux.

Lena se penche alors vers moi, posant une main sur ma cuisse pour me parler à l'oreille. Tous mes sens sont en alerte.

-« Bratva Yulia. La Bratva. Shapovalov est un des barons de la mafia ici. Il me force à travailler de force pour lui. A faire des choses en privé dans ses petits salons VIP que tu vois là -bas avec ses clients les plus importants. Tout ça en représailles de ce que j'ai fait... »

Sur ces derniers mots, je sens sa voix qui se brise. N'écoutant que mon cœur battant trop fort dans ma poitrine, je lui prends la main et sens mon épiderme qui s'embrase. Je retire mon chapeau pour plonger mes yeux métallisés dans l'océan des siens.

-« Lena, écoutes, je vais te sortir de là. Ca va aller, pas vrai ? » Je lui souris doucement.

Sentant mon assurance se morceler à son contact, je baisse mon regard et commence à jouer avec mon vieux borsalino :

Mais si, j'ai un plan… !

Lena me dévisage un instant et je lui décoche un clin d'œil.

-« Je vais te sortir de là, viens avec moi. »

Interdite, Lena me tend sa main, alors que je l'embarquai dans un salon VIP à l'abri des regards.

Quelques minutes plus tard, après avoir expliqué mon plan, nous rejoignons le siège de la table dans la boite et la cage où ma déesse Lena dansait quelques minutes avant. Serguei avait rejoint la table qu'il nous avait commandée, il est saoul et demande à boire un dernier verre chez lui. Après un hochement de têtes entendu, les « cavaliers d'un soir » quittent le club. Je lance un dernier regard vers Lena pleine d'espoir et lui chuchote de loin le sourire aux lèvres :

-« A très vite ma belle. On se retrouve très bientôt, je te le promets. »

01h17 : A une centaine de mètres du métro Lubyanka. Immeuble de Serguei.

-« Bien, nous sommes arrivés. Toujours d'accord pour monter chez moi ? » Dit Serguei en s'adossant au mur de son immeuble.

Enlevant le borsalino, Serguei découvre une jeune femme secouant ses cheveux flamboyants, les libérant au gré du vent d'automne. Un air incompréhension traverse alors le visage de Serguei alors que Lena sourit à pleines dents.

-« Que… » Balbutie Serguei.

Lena baisse la tête pour contenir un fou rire, alors que des bruits de talons parviennent à ses oreilles. Lena se retourne les yeux remplis d'hystérie et court vers une blonde qui affiche un sourire béat.

« Ca a marché Lena ! Je te l'avais dit ! Ca a marché ! » Dis-je en ôtant la perruque blonde empruntée à Lena.

Et oui, le fameux plan était le suivant : Echanger nos vêtements, prendre sa place dans la cage et sortir du club. A l'abri des oreilles dans un petit salon privé du club caché derrière des épais rideaux rouges, j'expliquai mon idée à Lena avec un petit sourire suffisant :

-« Ecoutes Lena, j'ai un plan. »

-« Je n'aime pas ce sourire Yulia, expliques moi. »

-« Nous allons échanger nos vêtements. »

-« Quoi ? »

-« Oui, tu as bien entendu. Tu cacheras tes cheveux et ton visage avec mon chapeau. Je prends ta place dans la cage, toi tu pars avec Serguei et je vous rejoins après !»

Lena me lançait un regard incrédule. Pour appuyer ma foi dans ce plan improvisé, je lui pris les mains et la regarde droit dans les yeux.

-« Tu me fais confiance ? » demandais-je convaincue.

Quelques secondes s'écoulèrent, suspendues à ses lèvres, j'attendais sa réponse avec anxiété. Et si je n'avais pas sa confiance ? Et si tout s'écroulait ici ? Lena ferma les yeux et prit une grande inspiration. Les secondes défilent, à croire qu'elle prenait la plus grande décision de sa vie.

-« Je te fais confiance Yulia. On n'y va. » Elle me répond dans un souffle.

Nous nous changeons et réapparaissons dans le club, métamorphosées. Lena rejoint Serguei qui n'y voit que du feu. Au bout de quelques minutes de danses dans la cage, je m'étais dirigée vers la sortie. Arrivée aux portes, un vigil m'agrippa par le bras. Je le dévisageai faignant la bimbo offusquée.

-« Où vas-tu ? » Lance t-il.

-« Et bien, je m'en vais, elle est naze cette boite ! » Je réponds complètement désinvolte.

Le vigil me fixe d'un air profondément idiot et lâche prise. Je lui décoche mon plus beau sourire et tourne les talons vers la sortie. En sortant du club libre et libérée, je faillis courir un sprint jusqu'à Lena. J'aperçus ma belle rousse de loin qui enlevait mon borsalino.

-« On a réussi ! » Me dit Lena en sautillant vers moi.

Je lui souris comme une enfant qui a fait un mauvais tour à ses parents. Et le plus naturellement possible, nous nous étreignons. La sensation était fraiche, douce et sécurisante. J'étais bien dans ses bras. Nous nous séparons et Lena garde sa main dans la mienne, comme si nous faisions ça tous les jours. Je sens mes joues devenir rouges et je lance un regard vers Serguei.

-« Excuses moi pour cette mascarade Serguei, mais il ne fallait pas que tu sois au courant pour que ça marche. » Je me justifiai.

-« Mais qu'est-ce qu'il y a marché ? Je comprends rien Yulia ! » Me répond t-il avec un hoquet.

-« Ce n'est pas grave, merci d'avoir participé et rentre te coucher, tu en as besoin. Tes fameux cocktails ont l'air d'avoir eu raison de toi ! » Je souris à Serguei en notant qu'il commençait à changer de couleur.

Mon jeune ami russe tourne alors les talons et secoue sa main en signe d'au revoir, puis s'engouffre dans son immeuble chic. Lena et moi restons silencieuses quelques instants, se remémorant certainement les évènements précédents. Je venais de lui sauver une nouvelle fois la mise. Gratuitement, sans aucune arrière-pensée, seulement pour satisfaire mon addiction d'être auprès d'elle. La partie de moi qui m'avait tellement manqué était de nouveau complète, et cette fois-ci, je n'allais plus la laisser partir. J'inspire l'air frais de la nuit et me rend compte que ma main est toujours dans la sienne. Sentant encore le malaise m'envahir, je lui lâche la main et essaye de dire quelque chose :

-« Bon… Si nous rentions chez nous ? »

Lena se tourne vers moi, replace mon chapeau sur ses cheveux et acquiesce silencieusement. Nous commençons à marcher vers la bouche de métro sans prononcer un mot. Après quelques pas dans les couloirs bondés en ce samedi, je m'étais perdue. Impossible de m'y retrouver. Lena a un petit rire et, en me prenant la main, elle me chuchota :

-« Attends, je connais un raccourci. »

Pendant qu'elle m'entraine à travers les boyaux du métro moscovite, je sens que ma vie n'a jamais été aussi belle que maintenant. Ma main dans la sienne, mes yeux dans les siens, le son de sa voix lorsqu'elle sourit, tout. Tout est plus clair maintenant. Mon destin est lié à elle. Alors que je manque de bousculer quelques passants, je lâche sa main et ressens un vide presque instantanément. Des jeunes passablement éméchés et joviaux me bouchent la vue me contrariant à perdre Lena des yeux.

Moment de panique. Je tourne au premier couloir que je vois en continuant de la chercher des yeux. Une impasse vers une porte de service. Mince ! J'allais me rebrousser chemin quand soudain, je sens une main qui agrippe mon bras et me plaque contre le mur de céramique froid. C'est Elle. Lena se tient devant moi, les coudes pliés et ses deux mains en appui autour de mon visage, un léger sourire aux lèvres. Son regard pénètre en moi comme un poison incurable, une lueur inconnue traverse ses yeux ombragés par mon borsalino.

-« Te voilà… ! Je te ne perdrai plus… Et ceci, je n'en ai plus besoin.» Me dit-elle doucement tout en jetant mon chapeau un peu plus loin.

Moi, j'ai le souffle court et je me surprends à fixer ses lèvres rosées par le froid. Je baisse les yeux vers son cou un peu honteuse et sens mes joues se rembrunir. Une inspiration plus tard, je sens ses lèvres se presser doucement sur les miennes, une de ses mains capturant ma nuque. Heureusement que je suis fermement adossée contre le mur car je sens mes jambes se transformer en guimauves. Je réponds à son baiser d'une douceur exquise et place une de mes mains dans son dos pour reprendre appui tandis que l'autre se perdait dans les boucles de ses cheveux de feu. Approfondissant le baiser que j'attendais depuis trop longtemps, Lena gémit doucement. C'est maintenant une évidence : je ne vais plus jamais pouvoir me passer d'elle. Les secondes défilent, prisonnières du sablier du temps qui s'écoule pour moi au ralenti, toutes les deux suspendues hors du temps et de l'espace, nos souffles se calent à l'unisson. Forçant doucement l'entrée de sa bouche, c'est à mon tour de gémir sous l'incandescence du contact de sa langue avec la mienne, se sentant tomber dans les flammes du doux enfer qui s'ouvrait sous mes pieds.

Quelques instants plus tard, Lena rompit le baiser à bout de souffle et je me sentis en proie à un frisson à la fois glacial et brûlant me parcourant l'échine. Lena ria doucement, alors que je me rendais compte que j'avais gardé les yeux fermés. Je les ouvris pour découvrir ma belle rousse qui me souriait divinement.

-« Je ne compte plus te perdre non plus… » Lui répondis-je finalement.

Ma vie pouvait enfin commencée, l'ange de la mort ne m'emporterait jamais tant que je serai avec elle.