« Un souci, batenaire ? »
Au moins, Joker avait répondu dès le premier appel, évitant ces courses-poursuites où les impasses menaient aux répondeurs.
« Je ne crois pas : je viens de recevoir la visite d'un messager de la part Pingouin.
— Et ce n'est pas un souci ? Oh, attends, j'ai compris : c'était une invitation pour la réunion des anciens élèves d'Oxford parce que vous étiez cam… ?
— Tu as déjà fait cette blague.
— Vraiment ? Oh, ces antalgiques, ils me détraquent la tête…
— Continue quand même de les prendre, je suis à peu près sûr qu'ils n'ont rien à voir avec ta tête… » Soupira Batman. « Pour en revenir au Pingouin, il travaillait avec Ferris Boyle qui possédait les plans d'Arkham, mais après avoir pris ces plans pour organiser ton évasion, j'ai laissé Victor Fries le tuer. Maintenant, Cobblepot espère que je vais accepter de récupérer l'arme cryogénique et lui rappor… »
Un violent coup de marteau lui coupa la parole.
« Joker ? Est-ce que ça va ?
— Excuse-moi, j'écoutais pas. Tu disais ?
— Si tu es occupé… » lâcha Batman sur un ton amer, comprenant soudain que le Joker avait laissé le téléphone en haut-parleur, lui parlant de loin.
« Je suis plutôt occupé, oui ! Et bien ? Tu vas raccrocher et bouder ? Tu ne préfères pas venir pour qu'on en discute tous les deux ? Ce n'est pas comme si on ne vivait pas dans la même ville.
— Tu ne m'as pas dit où tu as "déménagé".
— Je n'ai pas bougé de Gotham ! »
Les coups de marteau reprirent, et Bruce eut la sensation que des clous se plantaient dans ses tempes : la nonchalance du clown l'agaçait.
Mais il l'enviait également.
« Tu vas me demander où tu peux me retrouver ou tu vas rester sombre, et mystérieux, et silencieux, et buté encore deux ans ?
— … Où je peux te retrouver ?
— Zone industrielle. La fenêtre du salon donne sur le parc Sionis. Je pense que tu la reconnaîtras facilement ! Bye-bye, Bats ! »
Bien sûr, il raccrocha sans laisser plus d'indications.
Le parc Sionis ne ressemblait plus à un parc depuis bien longtemps : l'écorce sur les trois derniers arbres qui perduraient ressemblait à du métal brûlé, rugueux et noirci. Sur cette terre stérile, plus dure que le béton, l'herbe ne poussait plus depuis longtemps.
Des bancs avec des supports en fer forgé servaient de lits à des sans-abris frigorifiés, rendant le luxe des feuilles et branches en spirales noires ridicule. Sur chaque dossier en bois, un médaillon gravé avec le nom de Jacob Sionis, le grand-père de Roman Sionis et fondateur du parc, rendait hommage à la façon d'une pierre tombale.
Le gravier qui marquait autrefois les chemins s'étaient dispersés, alors quand Batman passa, ses pas ne firent aucun bruit, ne réveillant pas les endormis autour de lui.
Avec l'hiver qui laissait la végétation totalement nue, il n'avait qu'à lever la tête pour observer les fenêtres. La plupart des gothamites étaient rentrés, et à cette heure, ils mangeaient dans leur salon ou cuisine. Les pièces allumées, visibles depuis le parc, multipliaient les possibilités d'accès.
Des sommets étoilés de sapins solitaires s'apercevaient pour bon nombre d'entre elles, d'autres s'obstruaient plutôt avec des silhouettes de Père Noël faites en neige artificielle. Des guirlandes électriques clignotaient, mais au rez-de-chaussée, Batman aperçut à une fenêtre une chandelle, respectant une tradition plus ancestrale.
Cependant, aucune des fenêtres n'avait de signe vraiment distinctif qui aurait pu faire penser au clown…
Batman activa la vision nocturne de son heaume pour scruter celles plongées dans l'ombre, et enfin, il remarqua la fenêtre qu'il cherchait, située au septième étage, juste au-dessus d'un arbre tordu : sur la vitre, un message écrit au marqueur noir indiquait « entrée des artistes ». Le message s'entourait de chauve-souris maigres et tordues, balayant le moindre doute.
Grâce à la batgriffe, le rebord du toit servit de point d'appui au vengeur qui se laissa porter, en douceur, jusqu'à l'étage.
Les lumières étaient éteintes et Batman n'entendit aucun bruit. Que le Joker soit sorti alors qu'il attendait sa visite ne l'aurait pas surpris… mais « l'invité » penchait plutôt pour une illusion d'absence.
Toujours accroché au grappin, Batman appuya ses pieds contre la façade pour se stabiliser et regarder l'intérieur de l'appartement plus attentivement.
Soudain, il vit dans un coin une série de chiffres en rouge, brillant en évidence.
Trois 0 et un 2.
Une bombe ? Encore ?!
Batman appuya sur ses jambes pour prendre son élan, prêt à faire voler en éclats la fenêtre. Il espérait qu'il lui restait deux minutes et non pas deux secondes, mais alors qu'il entrait, au lieu d'une explosion de verres, le justicier frappa le vide : la vitre remonta au bon moment pour le laisser passer et, surpris, Batman crut qu'il allait tomber au sol avant de sentir une main empoigner sa cape, un pan à la base de son cou, pour ralentir sa chute.
Dans le noir, Batman se raccrocha avec difficultés à son sauveur, sentant sous sa paume une épaule maigre.
Un rire moqueur le salua dans cette position de fin de tango :
« Je t'ai épargné une entrée bien ridicule, hein, Bats ? »
Batman renforça son emprise sur l'épaule, se cramponnant.
À l'aide d'un interrupteur qu'il ne parvenait pas à voir, Joker alluma une série de guirlandes qui avait poussé dans l'appartement : elles envahissaient les murs comme le lierre et tissaient plus d'émerveillement que celles qui se décrochaient, au fur et à mesure, dans Gotham.
Gotham. La ville courrait un nouveau danger !
« La bombe ! » S'exclama Batman en se redressa pour regarder en direction des chiffres rouges . La série affichait trois 0 et un 3.
« Quelle bombe ? Aaah ! Ça ? C'est un réveil, détective. Bon, qui n'est pas à l'heure, je te l'accorde, mais c'est la décision du vrai locataire de cet appart', pas la mienne ! »
Joker s'était relevé, tenant le poignet de son invité pour le redresser.
Les ampoules composaient une mosaïque de lumières, éclairant tout et rien à la fois. Autour, Batman devina plus qu'il ne vit la forme des meubles. Il situait un canapé devant une télévision, plus loin, une bibliothèque de disques et de vinyles, près de la porte d'entrée, d'un placard entrouvert où dépassait le tuyau d'un aspirateur…
« Où est le vrai locataire ?
— Si tu sous-entends que je l'ai éliminé, tu me vexes : il est à Blackgate depuis deux semaines. »
Le clown ferma la fenêtre et alluma le plafonnier, révélant que la fenêtre était celle de la cuisine, un coin épargné par les toiles d'araignée lumineuses.
Un masque de clown reposait sur la table.
« Je connais ce masque… » Murmura Batman et Joker confirma d'un signe de tête.
« C'était celui de Twist, oui… Il est venu déposer sa démission.
— Sa démission ?
— Notre mode de vie l'a un peu… secoué, je crois. Depuis que tu lui as fait surveiller les prisonniers dans le frigo. Il pensait peut-être qu'il en ressortirait des bonhommes de neige et il était déçu. »
Batman resta sceptique :
« Et tu l'as laissé partir ?
— Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Que je l'exécute ?! Il a fait un stage chez nous et s'est rendu compte que ce n'était pas la vie rêvée, voilà tout, pas de quoi être rancunier, Bats. Il faut vraiment qu'on se penche sur ton amour-propre ! »
Pour toute réponse, Batman croisa les bras. Joker serait bien le premier leader à laisser un de ses sbires changer de carrière si soudainement… toutefois, son originalité rendait aussi la réaction crédible.
D'une pichenette, Joker éjecta le masque de la table, l'envoyant au sol.
« De toutes façons, je n'ai pas envie d'en parler : ce bougre me manque déjà… Tu veux un café ? Quelque chose ? Le propriétaire avait fait des courses pas longtemps avant d'être coffré et rien n'a eu le temps de périmer. Mets-toi à l'aise, Bats, épargne-moi le numéro du "je suis en métal et je n'ai pas de cœur, ni d'estomac", je l'ai vu trente fois… et je n'y crois plus depuis notre dernière rencontre. »
Il lui avait adressé un haussement en sourcils avant de ricaner.
Batman accepta finalement de retirer son heaume : révéler son visage était sans risque ici, dans un appartement aussi étroit et transpercé par différentes sources de lumière, sans compter que la fenêtre de la cuisiné était la seule dépourvue de rideaux.
Alors même que l'invité n'avait pas répondu concernant ce qu'il souhaitait boire, Joker commença à préparer la machine à café. Batman décida pourtant de revenir au motif de sa visite en posant la lettre sur la table :
« Tu me diras ce que tu en penses.
— De quoi ?
— De la lettre.
— Tu voulais vraiment mon avis ? Je pensais que c'était une excuse pour venir. »
Sentant sa gorge se contracter, Batman se détourna, prétextant qu'il souhaitait explorer les lieux.
Il n'y avait pas de photos, ni de portraits aux murs, juste deux vieilles affiches de concert de jazz. Batman ignorait s'il s'était déjà battu avec le vrai locataire ou s'il l'avait déjà poursuivi, mais quand bien même, il ignorait souvent l'identité et les vies des délinquants en bas de l'échelle et n'aurait donc pas fait le lien.
Il connaissait leur casier judiciaire, pas leurs passions ou leurs occupations.
Cette intrusion le déstabilisait en l'obligeant à découvrir que ces hommes et ces femmes qui menaçaient, dealaient, torturaient et tuaient avaient également leur « normalité ». Bien sûr, Bruce avait tout à fait conscience que ceux qu'il tentait de remettre sur le droit chemin avaient une histoire personnelle, mais imaginer et assister à l'évidence étaient deux expériences totalement différentes.
« Installe-toi. » Proposa Joker en posant une tasse de café sur la petite table du salon et, luttant contre l'impression d'intrusion, Batman prit place sur un des accoudoirs du canapé, comme pour refuser de se mettre à l'aise.
Une réaction qui fit sourire le Joker :
« Je suis d'accord, Bats, on est un peu dans l'illégalité…
— "Un peu" ?!
— … mais qui va à la chasse, perd sa place ! Quand tu te lances dans une carrière criminelle, la case prison est à éviter à tout prix ! Moi, j'ai le droit, j'ai un Batman pour me sortir de ma cage. D'ailleurs, s'il t'arrivait la même chose, si tu étais embarqué à Arkham ou à Blackgate, je ferais sauter le bâtiment avant même que les autorités ne connaissent ton identité. » Il posa une main sur son cœur et leva l'autre en geste solennel, promettant un carnage. « Je risque de te tuer dans l'action, mais ce serait pour la bonne cause. Tu comprendrais, hein ? Ne me regarde pas comme ça, on dirait que tu doutes de moi !
— Non, justement, je te sais tout à fait capable de tenir ta promesse. Je me disais juste qu'il fallait que je redouble d'efforts pour ne pas être capturé.
— Hé, tu imagines ? » Demanda Joker en riant, prenant place sur le canapé pour s'approcher. « Tu imagines si ça arrivait ? Tu ferais les unes pendant des semaines, peut-être même des mois ! »
Batman fut reconnaissant que Joker ne donne pas d'exemples de titres, car il les imaginait déjà bien assez : au-delà du choc de découvrir Bruce Wayne vivant, il y aurait la surprise de découvrir sa double vie. Sans oublier son association avec le Joker, voire leur… relation.
Combien de journalistes s'en donneraient à cœur joie ? Ils pourraient détruire l'image de Bruce Wayne en déclarant qu'il était en fait une sentinelle violente et préférait les criminels du même sexe.
Alors que Joker saisit la lettre de Cobblepot pour la lire enfin, Bruce détourna le regard, songeur.
Dire qu'il n'avait jamais eu de relation avec un homme serait faux, mais ce n'était pas tout à fait vrai non plus : durant son pèlerinage de l'est vers l'ouest en Asie centrale, Bruce avait partagé la route de soldats fatigués, de mercenaires en herbe, de combattants qui se rêvaient assassins… Dans le nord du Vietnam, dans la province de Yên Bái, à quelques kilomètres d'un de ces taudis encerclés par la jungle, Bruce était resté en compagnie d'un groupe de sept fugitifs : ils n'avaient pas voulu donner leurs noms, donnant tout juste des surnoms, mais ils avaient partagé leurs connaissances en arts martiaux, le comptant pour quelques jours comme participant pour des entraînements.
Parmi eux, il y avait un Laotien — Bruce avait reconnu l'accent du Laos en tout cas, mais il aurait très bien pu être mimé —, à peine plus âgé que lui. Ils avaient dormi ensemble deux nuits, et la seconde, la dernière avant que Bruce ne reprenne sa route, l'homme s'était approché doucement sous les couvertures.
Il avait demandé l'autorisation juste par les mains, laissant sa paume remonter le bras, puis l'épaule, et Bruce avait accepté qu'il le touche.
Il n'y avait eu aucune tendresse, car, chez l'un comme chez l'autre, ça n'avait rien été de plus qu'une pulsion à assouvir. Ils s'étaient masturbés mutuellement sans même s'embrasser, rendant leur échange très succinct, sans aucune conséquence.
Bruce n'avait jamais compté cette nuit comme une véritable découverte, et pour être honnête, il l'avait presque oubliée jusqu'à récemment. C'était comme si ce souvenir avait resurgi pour l'inciter à se questionner, à comparer, mais il savait que la situation serait bien différente avec quelqu'un d'aussi tactile que le Joker…
Ce serait incomparable.
« Tu as l'air bien songeur, Bats. » Lança le clown qui avait fini de lire le message depuis quelques minutes déjà. « C'est Le Pingouin qui te laisse aussi pensif ?
— Je réfléchissais aux conséquences des réponses possibles. » Mentit Batman en s'efforçant de garder un air neutre.
Incapable de soutenir le regard du Joker, Batman baissa les yeux vers les lèvres rouges, puis il descendit vers la gorge et sa base que le col de la chemise autorisait à voir.
« C'est assez simple, Batou : on dit non, on rentre en guerre avec Pingu', on dit oui, on doit s'engager à lui ramener cette arme dont tu me parlais… Et pour ça, si elle se trouve encore à Arkham, il suffit de demander à Harley de…
— Non. On ne demandera rien au docteur Quinzel.
— Pourquoi ? Tu as peur que je lui "mente" encore ?
— Harleen est encore suspectée d'avoir joué un rôle dans ta fuite, elle doit faire profil bas pour l'instant. » Trancha Batman.
« Je n'arrive pas à me décider si tu me fais une crise de jalousie ou non.
— Je veux que tu laisses Harleen tranquille, Joker.
— D'accord ! D'accord !… Ton attachement est mignon, ça me donnerait presque des envies de relations à trois. » Batman leva les yeux au ciel avec un grognement. « Excuse-moi, Batou, mais il faut bien que je te fasse réagir ou tu vas continuer à prétendre que rien n'est arrivé ! Ou bien prétendre que tu es en colère contre moi, alors qu'en fait, tu es en colère contre toi parce que tu as…
— Joker. » Coupa Batman, agacé. « Je n'essaie pas de faire semblant et je ne suis pas en colère, j'aimerais que tu…
— Tient, écoute comment tu grognes ! Comme à chaque fois que tu t'agresses à moi ! » Blagua le clown. Il posa la pointe de son index contre le larynx de Batman, mais ce dernier lui fit baisser sa main. « Je sens un vrai moteur de rage, là-dessous !
— Tu te fais des idées et tu me provoques pour les voir se réaliser.
— Je ne peux pas m'en empêcher : je suis passionné par les bombes ! »
Batman gardait toujours son emprise sur la main du Joker.
« Je ne suis pas en colère, Joker. Si tu t'attends à ce que j'explose et que je me mette à fulminer, tu te trompes. J'ai juste besoin d'un peu de t…
— Tu sais ce que je me dis ? Je pense qu'il faut qu'on aille voir le Pingouin. » Lâcha Joker en regardant la lettre sur ses genoux : ce changement de sujet brutal laissa Batman perplexe. Pour autant, il ne chercha pas à revenir à leur discussion précédente : il avait voulu changer de sujet et le Joker l'avait fait, alors inutile d'insister.
« … Très bien. Pour répondre à sa requête ou pour l'attaquer sur son propre territoire ?
— Les deux sont incompatibles ? »
Batman soupira mais en s'autorisant enfin un sourire en coin : dès qu'ils ne se concentraient plus uniquement sur ce qui s'était passé à l'Overlook Bar, l'agitation qu'il ressentait se diluait.
Il n'était pas d'un naturel timide, certainement pas avec la multitude de relations qu'il avait vécues en tant que Bruce Wayne, mais cet homme improbable était quelque chose de nouveau, d'inconnu… et, il le reconnaissait, de séduisant, loin des flirts qu'il connaissait déjà.
« Cette lettre est une invitation, mais sur place, il faudra négocier, Bats, comprendre ce qu'il cherche exactement : il se dit peut-être que c'est l'occasion qu'on devienne amis ? On verra ! Pour l'instant, la priorité reste Firefly. » Rappela Joker en posant un coude sur le genou de son invité, réduisant les distances entre eux avec naturel. « La nuit prochaine doit être la bonne, Bats. »
Sans le repousser, Batman acquiesça, souriant cette fois plus franchement.
