En cette fin de journée, le docteur Quinzel avait remis son manteau et ses gants pour se rendre à la cellule aménagée pour Victor Fries.
Au lieu d'être le voisin des deux patients qui s'étaient ajoutés, transférés depuis Blackgate — le troisième transféré devrait être Julian Day —, l'interné était traité comme un cadavre, enfermé à la morgue, seul lieu assez froid pour son métabolisme étrange.
Déjà mort sur le plan biologique, bientôt sur le plan social.
Dans le coin de l'atelier, entre les tiroirs et les éviers en inox, Victor Fries restait immobile sur une chaise. Enchaîné aux mains et aux pieds, le patient ne portait qu'un simple t-shirt et un pantalon en coton fin : une tenue légère qui ne lui faisait emmagasiner aucune chaleur mortelle.
Un pied à perfusion se dressait près de lui, et deux poches y étaient suspendues, remplies d'un liquide transparent qui circulait à travers des tuyaux pour atteindre les veines froides du patient.
Harleen s'était renseignée : Victor Fries ne pouvait plus se nourrir et les médecins avaient trouvé ce système pour apporter des compléments alimentaires au peu d'humanité qu'il lui restait.
« Bonjour, Victor. » Salua-t-elle. À la fin de leur première séance, elle lui avait demandé si elle pouvait l'appeler par son prénom, craignant que le nom de Fries ne se confonde avec Freeze et ne lui rappelle la vision que Gotham avait de lui.
« Bonjour, docteur. Je pensais que notre séance était reportée ?
— C'est vrai. Mais je reste votre médecin et je jugeais le délai trop long, c'est donc une entrevue non-officielle. Bien sûr, si vous pensez que le moment est mal choisi, je peux repasser plus tard ? J'ignore quand, mais…
— Maintenant ou plus tard, quelle importance ? » C'était plus une remarque qu'une question, et Harleen s'autorisa à avancer. Elle prit place sur un tabouret. Le coussin rembourré était glacé, au point qu'il céda difficilement sous son poids et elle eut l'impression d'être assise sur un morceau de banquise.
« Comment vous sentez-vous ?
— Je suis dans un état de fatigue permanent, piégé dans un paradoxe. J'ai beaucoup réfléchi à propos de l'absurdité de ma situation, docteur Quinzel. Voyez-vous, j'étais un grand consommateur de café. Nora s'alarmait de la quantité que je pouvais boire dans une seule et même journée, et à raison : j'étais capable de le boire brûlant, ce qui me permettait d'enchaîner les tasses sans y penser… Aujourd'hui, si je cédais à l'envie de boire la moindre tasse, même du meilleur café au monde, la première goutte ferait fondre mon organisme et me tuerait. »
Harleen ignorait quoi répondre : son métier lui dictait de mettre un terme aux troubles alimentaires de ses patients, mais quand la nourriture et la boisson pouvaient tuer l'un d'eux, que devait-elle faire ?
De son côté, le froid de la morgue était si mordant qu'elle aurait donné cher même pour un gobelet du plus mauvais café du pays.
« J'imagine que la tentation est insoutenable… Qu'avez-vous conclu d'autre, sur votre situation ?
— Que je vivrai aussi longtemps qu'un bonhomme de neige. » Confia Victor Fries avec l'ombre d'un sourire. « Que se passera-t-il quand l'hiver se terminera ? Qu'adviendra-t-il de moi ? Je sais ce que vous vous dîtes : que nous vivons dans une région humide où il fait rarement chaud, même en août, mais alors que vous grelottez avec votre manteau et vos gants, j'attends la nuit avec impatience. Après minuit, la morgue perd dix degrés.
— Nous ne sommes qu'au début du mois de janvier, peut-être que d'ici le printemps, votre combinaison sera adaptée de façon à vous protéger sans représenter de danger pour les autres ?
— Je n'exprimais pas une crainte, docteur Quinzel, j'exprimais une hypothèse. »
Le scientifique à la réflexion froide.
Sauf qu'il s'agissait là de la réalité et non d'une métaphore.
« Ne cherchez pas de raison pour me faire changer d'avis, docteur Quinzel. J'imagine que vous allez me dire que Nora sera peut-être guérie un jour, mais comment ne pas lui faire peur avec cette nouvelle condition ?
— Est-ce que la possibilité qu'elle vous soutienne dans cette… maladie, » Harleen n'avait pas d'autre mot, « est à exclure ? Vous avez été présent pour elle et vous m'avez décrit une relation très forte entre vous. Vous pensez qu'elle partirait ?
— Nora et moi savions ce que la plupart des gens pensaient : qu'elle était beaucoup trop jeune pour moi et qu'elle gâchait sa vie en restant à mes côtés… et pour la première fois, je serais d'accord avec eux. »
Harleen garda le silence, laissant ce patient qui, de façon surprenante, devenait bavard au fil de leurs rencontres : le choc de sa transformation passé, Victor Fries avait besoin de partager ses réflexions. Mais chaque heure passée dans ce corps d'hiver lui faisait comprendre à quelle point sa situation était devenue contre-nature : si personne n'avait pu sauver Nora, qui pourrait le sauver lui ?
« Vous ne devriez pas baisser les bras, Victor, pas avant d'avoir entendu les avis des médecins qui vous ont ausculté… Ils ne peuvent pas être pessimistes aussi vite, si ?
— Ils ne peuvent pas vraiment être optimistes non plus, docteur Quinzel. »
Lors de ses premiers stages, Harleen avait été confronté à des patients atteints de mélancolie : le travail d'écoute avait alors été une tâche difficile, car nouvelle à Gotham, son manque de repères avait failli la rendre vulnérable. Ce soir, avec le cœur écorché et la fatigue qui suivait la fin des fêtes, la psychiatre redoublait d'efforts pour rester professionnelle devant Victor Fries.
Oui, sa situation était exceptionnelle, même unique, mais elle restait neuve, alors Harleen, à l'instar de ses collègues somaticiens — la psychiatre y tenait, depuis la remarque méprisante de son directeur —, réfléchissait aux possibilités en observant l'évolution de son patient. Une thérapie pouvait prendre plusieurs années et celle de Victor Fries ne se résoudrait pas en quelques séances.
Elle le savait, oui. Pourtant, ses tensions personnelles la rendaient impatiente, voire irritable.
« Votre enthousiasme est un rêve qui n'a pas sa place dans la réalité, docteur Quinzel : je sais que vous voulez m'aider en me faisant imaginant un avenir, mais le directeur Sharp ne semble pas vouloir laisser repartir ses "patients". Selon lui, je dois payer pour la mort de Ferris Boyle.
— Si Ferris Boyle est responsable de votre situation actuelle et que des preuves sont apportées au tribunal, elles joueront en votre faveur. Votre incarcération deviendra alors une hospitalisation, et plus vite nous progresserons, plus courte elle sera. Les espoirs ne sont pas encore perdus, Victor, ni pour vous, ni pour Nora.
— Lorsque vous étiez enfant, est-ce que vous vous amusiez à retirer les pétales des pâquerettes en chantant "il m'aime, un peu, beaucoup" ? Au début de ma relation avec Nora, ce crescendo jouait en boucle dans ma tête : je doutais qu'elle m'aimait autant que je l'aimais. Le jour où elle m'a demandé en mariage, car c'est elle qui a fait sa demande, j'ai compris que l'amour ne se mesurait pas, que les expressions comme "un peu", "passionnément" ou "à la folie" étaient trop limitées pour ce sentiment. La seule chose nécessaire, sur le plan métaphorique et le plan biologique, c'est un sang chaud, cette chose qui vous semble si naturelle et si banale, mais que je n'ai plus. » Victor regarda les tiroirs de congélation sur sa gauche. Préparation au tombeau pour certains, lit parfait pour lui. « Ce doit être si facile pour vous d'aimer, de chérir ou d'adorer, docteur Quinzel, mais moi, je resterai loin de ma Nora même si je pouvais encore la prendre dans mes bras à nouveau. »
Bien trop égoïste dans sa propre souffrance, Victor Fries ne remarqua pas l'air sombre qui voila le visage de celle qui essayait pourtant d'être avenante.
À quelques jours de la reprise des cours, Barbara avait profité de son temps libre pour aller au cinéma, voir un film qui l'intéressait elle-seule.
Une technique pour que ses parents ne l'accompagnent pas, mais puisqu'ils ne manqueraient pas de lui demander si elle avait passé un bon moment, elle se rendait vraiment à sa séance… avec deux heures d'avance pour pouvoir faire un crochet vers le Gotham Cinema à l'est de Diamond District juste avant.
Tout d'abord déterminée à braver ce quartier plus ou moins en quarantaine, Barbara sentait ses jambes devenir fébriles à mesure qu'elle arrivait à sa destination.
D'ordinaire, le matin était une période tranquille où la majorité de criminels récupéraient de leur nuit de travail, mais près du Royal Hotel, Barbara se doutait que les hommes du Joker se relayaient.
Elle n'était qu'à trois rues du Gotham Cinema où elle savait qu'elle pourrait rencontrer Batman et lui parler en face-à-face. Malgré ses nouveaux doutes concernant celui qui avait été un héros à ses yeux, Barbara ne l'imaginait pas laisser le Joker lui faire du mal. Pas après l'avoir sauvée de Calendar Man.
Mais à quel point pouvait-elle être sûre d'être saine et sauve grâce à la sentinelle ?
L'adolescente s'apprêta à dépasser une épicerie quand son téléphone se mit à vibrer, affichant un numéro inconnu.
Batman ?
Il l'observait peut-être depuis un toit et voulait la mettre en garde de ne plus avancer ?
Inquiète, Barbara profita de la présence d'une station de bus pour s'arrêter, faisant mine d'attendre le bus, et décrocha :
« Allô ?
— Bonjour. Vous êtes la fille du capitaine James Gordon, n'est-ce pas ? »
C'était un homme avec une voix tranquille, à peine grave, dans laquelle ne flottait aucune menace.
Par précaution, Barbara retira quand même son sac à dos et le plaça devant elle : dans la petite poche à l'avant, il y avait un taser que son père lui avait donné quelques années auparavant.
Si son interlocuteur l'observait et essayait de la surprendre, il serait bien accueilli.
« Ne vous inquiétez pas, je ne vous veux pas de mal : vous avez attiré mon attention en étant capable de pirater les systèmes de communication sécurisés dont je suis pourtant le créateur.
— … Pardon ? Qui êtes-vous ?
— Je m'appelle Lucius Fox, même si je pense que mon nom n'évoquera pas grand-chose. »
Pendant un instant, ce nom n'éveilla rien, en effet, puis, Barbara se souvint dans un sursaut :
« Vous travaillez pour la Wayne Entreprise !
— Oh ! Je suis flatté que mon nom ne vous soit pas étranger !
— J'ai lu quelques articles sur vos travaux informatiques l'an dernier, j'étais impressionnée… Mais pourquoi vous me contactez ? Vous avez parlé de… systèmes de communication sécurisés ?
— Tout à fait. Je vais être franc avec vous, mademoiselle Gordon : je travaille avec Batman. »
À nouveau, Barbara resta silencieuse, surprise — choquée — par ce qu'elle venait d'entendre.
S'agissait-il du vrai Lucius Fox ? Ce génie que Thomas Wayne avait engagé alors même qu'il n'avait pas retiré son chapeau de diplômé ?
Après tout, ce devait être vrai : pourquoi se faire passer pour une personne aussi discrète, dont le nom était familier uniquement parce que Barbara était une passionnée de technologie ?
Quant à la dernière révélation, s'il travaillait vraiment avec Batman, l'adolescente comprenait mieux l'efficacité des gadgets du vengeur… mais s'il était un allié de Batman, était-il du côté du Joker aussi ?
« J'ai retracé assez facilement la source de vos appels. Le premier venait du G.C.P.D. et j'ai cru qu'il s'agissait d'un policier féru d'informatique, mais les suivants venaient de votre téléphone. Sans vouloir vous offenser, j'ai cru que le véritable pirate m'avait mené sur une fausse piste.
— Parce que je suis une ado', hein ?
— Oui. Et parce que vous êtes la fille de James Gordon : sa réputation auprès de ses collègues est malheureusement connue, alors une personne mal intentionnée aurait pu essayer d'attirer l'attention sur vous. J'ai retracé une nouvelle fois les appels pour finalement me rendre à l'évidence. » Elle l'entendit rire, plus à ses dépens à lui que des siens.« Je ne suis pas fier, mais ensuite, j'ai écouté vos discussions. Je suis vraiment navré mais je vais vous expliquer pourquoi : malgré ma collaboration étroite avec Batman depuis des années, je n'ai plus aucun contact avec lui depuis Noël. J'ai cherché la moindre piste pour comprendre ce changement, espérant apprendre quelque chose avec vos appels.
— Oh… » Ça la rassurait presque, mais dans une certaine mesure seulement. « Est-ce que cela veut dire que… vous ne connaissez pas le Joker ?
— Non, et j'aimerais comprendre quel rôle il a dans ces changements…
— Moi aussi… »
En écoutant Barbara Gordon, Lucius Fox avait été touché par la ténacité de cette fille qui croyait en leur projet, cependant, c'était ses talents en informatique qui l'avaient convaincu à la contacter.
Si elle était aussi sérieuse et fiable que son père, Lucius Fox savait qu'il pouvait accorder sa confiance. Tout en conservant les secrets de Bruce Wayne, bien sûr.
Barbara entendit un moteur s'approcher, mais au lieu du bus, ce fut une voiture noire aux vitres teintées qui s'arrêta devant l'abri, et à la surprise de la jeune fille, la fenêtre côté passager descendit. Le conducteur, un homme noir d'une quarantaine d'années avec des lunettes aux verres épais, signe d'une myopie précoce pour son âge, lui sourit.
« Dans ce cas, je pense que nous pourrions mettre en commun ce que nous avons trouvé. » Proposa Lucius, sa voix résonnant à la fois dans le téléphone et depuis le véhicule.
