Je suis à peine en retard et comme je ne suis pas encore couchée, on va dire qu'on est encore mardi~ J'aurais aimé rallonger ce chapitre, mais c'était reporter encore la publication, donc non.
Pssst, ne lisez pas la fin du chapitre dans un lieu trop public. õuõ
Et ne me faîtes pas le coup de "bon, ils ont consommé, j'arrête ma lecture", je vous réserve encore 40 chapitres !
« C'est comme ça que nous voulions jouer : majestueux et chaotiques. »
Anthony Kiedis, chanteur des Red Hot Chili Peppers
"Oh, baby let the bad times roll
Oh, baby let the bad times roll
We're gonna hang 'em high
We're gonna shoot straight up in the air
This eye is for an eye
Don't need to ask and don't need to care
But don't be thinking we're crazy
When you see all the hell that we're raising
Don't be thinking we're crazy
Cause the truth is what we're erasing
And so I
I'm doing it all for you
I'm doing it all for you"
Let the bad times roll — The Offspring [1]
Après avoir écouté les conversations captées depuis la BMW — Barbara savait quelle était la meilleure voiture du G.C.P.D. : celle que son père ne pouvait jamais emprunter —, Lucius et Barbara arrivèrent à la conclusion rassurante que le capitaine Gordon n'était pas en danger. Ou au moins, celle que Peter Woods et Benjamin Cooper n'organisaient rien contre lui : ils passaient simplement de l'autre côté de la barrière en devenant des taupes pour le compte de Bane.
Sauf que ça ne devrait être ni rassurant, ni banal : il s'agissait de deux représentants de la loi ! Deux hommes sensés faire régner l'ordre et aider les victimes.
Mais si même Batman songeait qu'il n'y avait pas d'autres solutions que de rejoindre le camp adverse…
Pendant que Lucius réécoutait un extrait des enregistrements, Barbara cala son menton dans ses paumes, la mine contrariée. La déception la rendait même insensible à la beauté de la salle du café où ils étaient. L'établissement, assez luxueux, était proche du quartier de la tour Wayne, mais en même temps assez éloigné pour qu'aucun collègue de Fox n'y soit en train de boire son expresso.
Si les deux génies de l'informatique avaient décidé de travailler ensemble tout en étant discrets, trouver un lieu de rencontre restait un problème à chaque fois : pour que leur association reste secrète, Barbara ne pouvait pas se rendre au bureau de Lucius Fox, car leurs activités auraient attiré des soupçons. Hors de question également que Lucius se rendre chez les Gordon, même durant les absences de James et de sa femme : un voisin ou un passant aurait pu voir cet étranger entrer dans la demeure du policier.
Pour cette fin d'après-midi, Lucius Fox avait donc opté un lieu neutre et en principe sans danger : le Golden Café, un établissement peu fréquenté, à part par les amateurs de jazz et les rats de bibliothèque. La salle principale était souterraine, offrant une acoustique parfaite pour le trombone ou le piano. Elle offrait aussi assez d'espace pour que les clients puissent discuter sans être entendus des voisins.
Restait la rencontre entre un homme adulte et une adolescente qui pouvait attirer les regards. Avec des couleurs de peau différentes, impossible de faire croire à un lien de famille… mais celui de professeur et d'élève fonctionnait à merveille ! Pour l'illusion, Barbara avait été jusqu'à imprimer quelques devoirs que Lucius feuilletait de temps en temps, mimant un correcteur bénévole.
L'ordinateur portable posé contre le mur renforçait l'image académique de leur réunion et personne ne regardait donc dans leur direction.
« Vous pensez que… votre employeur serait en colère s'il apprenait que vous m'aidez ?
— Mon employeur a changé. » Reconnut Lucius sur un ton laconique. Barbara ignorait que Batman était Bruce Wayne, le véritable employeur de Fox, mais ils utilisaient ce terme pour le vengeur afin de ne pas parler clairement de Batman dans un lieu public. « Mais je ne pense pas qu'il ait changé à ce point.
— Vous avez encore confiance en lui ?
— Et vous ?
— Je ne sais pas… »
En hochant la tête, Lucius montrait qu'il comprenait cette incertitude. En fait, il la partageait.
Profitant de cette oreille attentive, Barbara confia :
« J'aimerais lui demander de protéger mon père mais… Non, ce n'est pas de votre employeur dont j'ai peur, plutôt de son nouvel associé… Je réfléchissais dans le bus, et je me disais… peut-être que votre employeur s'est senti abandonné ? »
À nouveau, l'informaticien se contenta d'un signe de tête : il avait une idée plutôt claire de cet abandon dont Barbara parlait, mais ç'aurait été révélé le deuil que portait Bruce Wayne, et Lucius refusait d'en dire davantage. Trahir l'identité de Bruce ne faisait pas partie de ses projets.
« Ou alors je l'associe trop à mon père…
— Je pensais que votre père était proche de vous ?
— Nous sommes une famille soudée, oui, mais notre soutien ne suffit pas vraiment quand tous ses collègues le voient comme une balance. Tous les jours, j'ai peur qu'il craque et qu'il finisse par se laisser corrompre… comme ces deux-là. » Ajouta Barbara en montrant l'écran d'ordinateur. « Parce que c'est trop pour un seul homme. On connaît tous le mythe de David et Goliath, mais quand David est un seul homme et que Goliath est une ville qui détient le record de criminalité depuis des années, comment l'histoire se termine ?
— Vous voulez en faire plus. » Comprit Lucius. Encore une fois, il partageait ce sentiment. « C'est ironique : en aidant mon employeur, j'avais l'impression d'armer David pour mettre toutes les chances de son côté, mais aujourd'hui, je redoute qu'il utilise les avantages que j'ai conçus pour… enfin, j'ai peur qu'il ne soit en train de se transformer en Goliath.
— Je ne crois pas que la transformation soit définitive : il nous a sauvé la vie au Nouvel An, à mes parents et moi. Il a juste besoin… d'alliés.
— Barbara, » dit Lucius en posant la pile de feuilles, soudain grave, « ôtez-moi d'un doute : vous ne comptez pas mener le même combat ? Aller dans la rue et surprendre les délinquants ?
— Non ! Pas du tout ! » Répondit Barbara presque en riant. Pour un rat de bibliothèque, elle était fière d'avoir ne serait-ce que la moyenne en sports, mais elle savait que c'était loin d'être suffisant pour être du niveau de Batman. « Et j'imagine mal mon père en armure… Non, je songeais plutôt à une sorte de… cyberjusticier ? »
Lucius Fox non plus n'avait pas la condition physique de Batman : plus à l'aise à son atelier, il n'avait jamais cherché à devenir un héros en parcourant la ville dans un costume — oh, bien sûr, il pourrait se créer une armure pour lui-même par simple caprice, mais il choisirait un symbole plus sobre, moins sombre. Lucius refusait pourtant de croire qu'il était lâche : même depuis un bureau de la tour Wayne, ses communications avec Bruce pouvaient être interceptées par un homme du Pingouin ou de Falcone, et ces criminels, malgré quelques variations, réservaient habituellement le même sort aux alliés de leurs ennemis. Lucius, depuis deux ans, s'exposait à ces risques.
Il s'apprêta à demander à Barbara si elle avait bien conscience du danger, que ce soit sur le terrain ou derrière un écran d'ordinateur, mais sa question aurait été ridicule : elle était la fille de James Gordon, le seul flic qui agaçait réellement les organisations criminelles, elle représentait donc une cible de choix pour une demande de rançon ou pour des représailles.
Bien sûr qu'elle connaissait les risques.
Toutefois, sa protection était primordiale.
« Si vous voulez soutenir votre père, vous ne ferez rien en dehors de la Tour Wayne.
— Promis !
— Je vous indiquerai l'accès au laboratoire où les communications sont protégées. Bien mieux que celles de mon employeur. » Expliqua Lucius avec un sourire en coin : tout était brouillé à la tour Wayne pour que le réseau de Batman ne soit jamais lié à la Tour Wayne. « Et l'anonymat sera notre meilleur bouclier.
— Bien sûr, ou alors mon propre père sera mon premier ennemi. » Plaisanta Barbara, imaginant James Gordon se rendre jusqu'à la Tour Wayne pour la ramener de force à la maison. « J'avais un nom en tête, puisque nous parlions de mythologie…
— Je vous écoute ?
— Oracle. »
Cela ne faisait que depuis quelques jours que Garfield Lynns pouvait marcher à nouveau.
Sa première nuit avec sa cheville fracturée avait été un enfer : la douleur pulsant depuis son pied comme un phare qui ne cesse de briller malgré la morphine qui faisait l'effet d'une brume, voilant à peine l'horizon de son mal.
Les infirmières exagéraient les doses pour le rendre docile et inconscient la plupart du temps, mais même durant ses quelques moments de lucidité, Firefly ne ressentait aucune colère contre elles, attendant juste l'instant où il pourrait se rendormir.
La béquille octroyée pour sa rééducation l'accompagnerait pendant au moins huit mois, lui avait dit le médecin. Il lui avait aussi assuré une cellule tranquille à Blackgate. Une cellule tranquille et froide, sans feu.
Lynns n'avait pas hâte…
D'autant que sa jambe lui paraissait encore un peu lourde à traîner, ne pouvait-il vraiment pas rester encore quelques jours ?
Mais cette nuit, dans ce sommeil qui s'estompait, malgré la confusion provoquée par les médicaments, le poids que le pyromane sentait se situait sur l'autre jambe.
Avec un gémissement, Firefly se réveilla, ouvrant les yeux lentement pour fixer ce qui l'observait à l'autre bout du lit d'hôpital : un visage qu'il n'avait pas aperçu souvent mais qui l'avait suffisamment marqué.
« Joker ?
— Debout, Crème-brûlée. » Lui lança le clown avec un sourire immense : il était assis en tailleur, incube sans sensualité, ne puisant son plaisir que dans le carnage. « Quelqu'un aimerait te parler. »
Il désigna derrière lui un homme immense, portant un simple pull noir et un jean similaire. La silhouette aurait pu être une ombre, mais un masque de clown en plastique luisait sous les néons livides de la chambre.
« Oh, pardon, Firefly ! J'ai l'impression que tu ne reconnais pas notre ami commun, je me trompe ? Retire ton masque, Bats. »
Garfield Lynns sentait sa bouche s'assécher.
Si seulement elle s'était asséchée comme lors de ses attaques flamboyantes, sensible à la chaleur soudaine, se contractant de bonheur… mais là. Là, c'était de la peur, car si le convalescent ne crut pas le Joker tout de suite, l'homme qui retira le masque de clown était bien Batman.
Ou plutôt, Bruce Wayne.
Une barbe avait commencé à pousser le long de la mâchoire, dissimulant déjà le menton et noircissant la zone au-dessus de la lèvre supérieure. Malgré ça, Lynns notait des joues plus creuses et la présence de cernes. Le milliardaire était bien plus pâle que sur les photos de magazines.
Si tous ces changements n'avaient pas réussi à lever les doutes, il aurait suffi à Lynns de croiser ce regard plein de colère. Plein de haine.
« Bonsoir, Lynns.
— A-Attends ! » Le pyromane tenta de pointer son index en direction du Joker, mais ses poignets menottés l'en empêchèrent. « Ce n'est pas normal !
— Tu me vexes, Firefly ! Il y a beaucoup de choses anormales en ce bas-monde, j'ai autant le droit d'exister qu'elles.
— Pourquoi tu es là ?! » Cracha-t-il au clown, les yeux exorbités. « Avec Bruce Wayne ?!
— Chut, Firefly, ne t'énerve pas comme ça. » Lui conseilla Joker en lui saisissant la cheville, la secouant légèrement. « Tu savais que ça allait arriver un jour : que tu allais finir par énerver la mauvaise personne, qu'elle te retrouverait, qu'elle…
— Wayne ! » Croassa Firefly en se concentrant uniquement sur la sentinelle. Batman n'avait vu le visage brûlé de Garfield Lynns qu'en photo, dans les dossiers du G.C.P.D. : l'arcade sourcilière droite tombait légèrement, figée dans un amas de peau rose, et juste en-dessous, la paupière semblait plus fine que du papier à cigarette. Celui qu'on appelait Firefly n'avait plus de lèvres, plus de nez, plus de cheveux. La grimace de peur le rendait encore plus détestable. « Il faut m'écouter…
— J'ai vu ta collaboration avec Bane, Lynns, inutile de nier.
— Je ne nie pas, Batman, je ne nie pas ! Mais lui, ce dingue, il a participé au plan !
— Chut, Firefly, si tu n'arrêtes pas de crier, il va falloir qu'on te retire cette possibilité…
— Si tu me tues, Wayne, il faut que tu le tues lui aussi !
— Hé ! Je vous ai juste engagés pour que vous éliminiez Batman, pas pour que vous saccagiez son batlabo et son batmajordome ! » Se défendit Joker en bondissant sur le lit, dressant son poing pour menacer le patient avec… une bombe aérosol. Le pyromane crut un instant qu'elle servirait de lance-flammes avec un briquet, mais le clown appuya simplement sur la douille d'où s'échappa un serpentin en mousse vert pastel. « Mais votre attaque, là, par derrière, ça ne faisait pas partie de mon plan ! »
Firefly essaya de protester, mais Joker lui coupa la parole avec un « ouuuh » joyeux, continuant de vider la bombe pour faire danser les serpentins en l'air.
Il y avait pourtant un flic qui veillait devant sa chambre ! Où était-il ?! Payé ? Assommé ?!
Les fils restèrent accrochés sur le torse de Firefly, les couvertures, les machines autour du lit… L'odeur chimique se déploya dans la chambre, surpassant celles des pommades sous les bandages et du gel hydroalcoolique utilisé à répétition.
« C'est faux, Joker !
— Inutile d'essayer de m'embarquer là-dedans, Crème brûlée, Batou a vu les vidéos. »
Une fois la bombe vide, Joker se leva et en extirpa une nouvelle pour libérer, cette fois, des serpentins d'un bleu pâle, les dispersant également dans la chambre.
Batman saisit la mâchoire lisse du pyromane, la serrant pour l'obliger à le regarder. Il portait de simples gants noirs, mais Firefly reconnaissait cette poigne, la même qui lui avait cassé trois côtes, la rotule et la cheville.
« J'ai tout vu, Lynns : c'est toi qui t'es rendu à la batcave. J'ignore si c'est toi qui as fait exploser le semtex ou si c'est Bane, mais tu t'es rendu là-bas, et par conséquent, tu es responsable du meurtre d'Alfred. »
À la peur s'ajoutait l'incompréhension et Firefly, malgré son menton bloqué, essaya de dire :
« … Il a… participé…
— C'est vrai. » Concéda Batman. « Mais Joker ne s'en est jamais pris à Alfred. »
Les doigts forcèrent la bouche à s'ouvrir et des serpentins parme envahirent le palais, gonflant contre les dents, collant contre la langue devenue sèche. Lynns tenta de recracher, alarmé par le goût puissant et toxique, mais la main du Joker se plaqua contre sa gorge, aidant Batman.
Inutile d'appeler à l'aide maintenant que ce nuage festif l'étouffait.
Bruce ne ressentit aucune pitié, se disant qu'Alfred lui-même avait hoqueté dans le sang et la poussière, incapable de l'appeler pour qu'il arrive plus tôt et ait une chance de le sauver. Voir un des coupables suffoquer n'était qu'un retour logique.
Joker avait raison : la vengeance, quand elle était exécutée avec justesse, apportait une certaine allégresse.
Les serpentins formaient des amas oranges, bleus, violets ou jaunes, tous dans des tons clairs, autour du pyromane. Joker faisait cracher une autre bombe, précisant à Firefly :
« Habituellement, la matière des serpentins est déjà toxique, Lylynns… mais j'ai modifié la composition chimique de celles-ci, et pour ton plus grand bonheur, elles sont hautement inflammables ! »
Le pyromane remua les bras le plus possible : le cliquetis des menottes sur les barreaux était le seul son qu'il pouvait produire, alors autant faire du raffuts !
À sa ceinture qu'il avait placée par-dessus le simple jean, Batman saisit la tyrolienne : une fois qu'ils auraient mis le feu, ils devraient vite s'échapper d'ici en accédant au bâtiment d'en face, un laboratoire situé à une cinquantaine de mètres, avec une terrasse fermée pour l'hiver. Même avec toutes les chaises enchaînées aux tables à l'extérieur, Batman et Joker auraient la place d'atterrir.
Avant de replacer son masque de clown, Batman accorda un regard à Firefly :
« Si j'avais fait ça dès notre première rencontre, Lynns, Alfred serait encore en vie. »
Joker, de son côté, avait sorti un paquet d'allumettes et venait d'en tendre une à son partenaire. Il grilla d'abord la sienne et alluma celle de Batman. Le soufre crachota des étincelles en bouquet.
« Mais tu n'es que le premier. Maintenant, il est temps que je m'occupe de tes complices. »
Les yeux du pyromane étaient sombres, mais curieusement, ils n'étaient pas rivés sur Batman : ils fixaient le Joker.
Et Batman aurait juré que la grimace de dégoût ne provenait pas seulement des serpentins qui dépassaient de ses lèvres.
« Bye-bye, Crème brûlée ! » Salua Joker en s'inclinant assez bas pour permettre à l'allumette d'atterrir sur le tas inflammable tout en restant allumée. Sans attendre, Batman jeta également sa flamme et se détourna pour viser avec la tyrolienne.
Les cotillons en mousse s'embrasèrent dans un rugissement, mais le grappin trouva sa prise immédiatement et Batman saisit son partenaire par la taille : il riait tellement que sans la chauve-souris, Joker serait peut-être resté jusqu'à l'instant fatal.
Les flammes grimpèrent jusqu'au plafond, trop grandes pour une pièce aussi étroite, chauffant les vitres au point de les faire exploser. Quelques éclats essayèrent de toucher les deux complices en fuite, mais le grappin sur la corde les emportait à une vitesse surprenante, le Joker étant très léger et la tyrolienne ne supportant pas le poids de l'armure habituelle.
La corde sifflait plus qu'elle ne grinçait, et le feulement se transforma en claquement quand l'accroche, du côté de l'hôpital, céda à cause de la chaleur intense. Par chance, Joker et Batman avaient déjà atteint la terrasse et, au lieu d'une chute d'une cinquantaine de mètres, ils tombèrent sur un sol humide, couvert de feuilles moisies et froides.
La terrasse restait dans l'ombre, opposée à l'intensité des flammes depuis la chambre d'hôpital : ce point d'horizon aveuglait les deux rescapés encore au sol. Fascinés, ils admiraient le résultat.
Impossible de savoir si le cri entendu était réel ou imaginaire, de même, il aurait pu provenir d'une infirmière ou de Firefly-même.
L'idée que le policier à l'entrée était à l'abri dans une salle à l'autre bout du couloir réconforta Batman.
Non, c'était faux. C'était l'idée que cette flambée marquait la fin de Garfield Lynns qui était la plus réconfortante.
Du pyromane qui avait terrifié la ville, il ne resterait qu'un corps calciné.
Bruce souleva son masque, inspirant l'air glacé qui sentait pourtant le brûlé, formant un parfum étrange et surréaliste. Un parfum de Gotham.
« C'est toi qui avais raison. » Murmura-t-il, sentant l'excitation s'opposer au froid qui régnait. Quand il saisit le poignet du Joker pour l'amener contre lui, il aurait juré, malgré les gants et les vêtements, sentir la même chaleur émaner.
Le balcon abandonné où l'humus urbain se formait s'oubliait, la tristesse du cadre s'effaçait pendant qu'ils s'embrassaient, concentrant la fureur de leur crime entre leurs lèvres.
Batman commença à basculer sur le Joker ; il le dominait, et pourtant, ses gestes s'accrochaient aux épaules, aux mains, aux hanches… cherchant sa présence, son soutien.
Il ne s'était jamais senti aussi proche de quelqu'un, mais il savait que d'autres contacts pouvaient les réunir un peu plus. Rien qu'en glissant une main sur sa chemise, luttant contre la rigidité du veston par-dessus, il pouvait…
Tout en retenant un rire, le Joker passa ses bras autour de la taille solide, renforçant sa capture.
Une explosion dans la rue fit sursauter Batman et Joker, la bouche libérée, éclata de rire.
« Qu'est-ce que c'était ?
— La voiture !
— Tu… » Après un soupir, Batman secoua la tête. « Tu as fait exploser la voiture. »
Ce n'était pas une question, plutôt un constat, mais Joker confirma d'un signe de tête, hilare.
« Sur le chemin de l'hôpital, tu m'as dit que le moteur faisait un drôle de bruit !
— Je te l'ai fait remarqué pour que tu y jettes un œil plus tard.
— Même plus besoin !
— Et si c'était tes explosifs qui avaient provoqué ce bruit que j'ai entendu ?
— Oooh, c'est intéressant comme théorie… mais invérifiable ! »
Un caprice sans raison, une lubie sans but. Batman commençait à être habitué. Il resta allongé sur son partenaire, tenant ses mains pour le contenir.
« Je n'appellerai pas la batwing, Joker.
— Et je ne veux pas que tu l'appelles ! » Répliqua le clown qui essaya de se dégager par jeu. « On va se mêler à la ville, disperser ce vive le vent de panique, Bats ! Puis tu retourneras à ton QG de cinéphile et moi, dans mon repaire ! »
En sentant son bassin contre celui du Joker qui remuait sans cesse, Batman reconnut qu'il n'avait plus l'intention de revenir au Gotham Cinema.
Deux clowns fuyaient dans les rues de Gotham : le premier portait un masque, le second semblait porter du maquillage. Celui-ci, d'ailleurs, riait pour deux, hurlant sa joie et terrifiant les gens autour.
Vive le vent de panique.
Si Batman n'avait pas ses ailes, il se sentait pourtant porté par un sentiment de liberté délirant.
Lui qui pensait connaître sa ville, il se rendait compte qu'il n'avait fait que la survoler : grâce au Joker, il plongeait maintenant dans les veines de Gotham, là où tout semblait plus huileux, plus vif, comme un sang authentique qui circulerait à un rythme rapide.
Batman redécouvrait aussi un nouvel horizon moins sombre : contrairement à la noirceur dans laquelle il avait pris l'habitude de se cacher, celle des sommets d'immeubles ou des pentes escarpées des toits, les artères de Gotham s'illuminaient d'or, de vert et de rouge… la nuit promettait bien plus de couleurs qu'il ne l'avait cru.
Dans une avenue où des voitures étaient garées en file indienne, trois types essayaient de voler un des véhicules : ils n'essayaient même pas d'être discrets, mais les fenêtres enfoncées dans la façade au-dessus restaient noires, fermées.
Sur un coup de tête, Joker bondit sur le dos de l'un d'eux et frappa le sommet de son crâne avec son coude, tandis que Batman saisit les poignets d'un autre et envoya un coup de genou dans son ventre. Ils frappaient avec une violence presque surhumaine, se défoulant sur ces délinquants anonymes. Une offrande de la ville, peut-être, afin de sceller leur complicité.
Sentant qu'il n'aurait pas le dessus, le troisième essaya de s'enfuir, mais Joker utilisa une bombe vide qu'il avait gardé et la lança derrière la tête du fuyard ; le projectile rebondit alors que la victime trébucha, arrachant un ricanement à Batman.
« Toi, tu as vraiment un faible pour le gag du projectile sur la tête !
— Ne la recycle pas trop, je pourrais m'en lasser. »
Peu convaincu, Joker répondit par un rire et tira sur la manche du manteau noir, encourageant Batman à se remettre à courir.
Plus loin, Bruce reconnut l'accès vers une station de métro. Une musique cubaine se faisait entendre, résonnant de façon distordue depuis le bas de l'escalier.
L'enfer semblait en fête : musique et lumière livide s'entrechoquaient.
Ils dévalèrent l'escalier et quand Batman et Joker passèrent devant le groupe, les instruments s'étranglèrent, mais le clown se retourna pour crier :
« Continuez de jouer ! Allez ! »
Les musiciens reprirent l'air avec une rapidité surprenante, les accompagnant tout le long du tunnel gris.
Les stations du Gotham Cinema et du parc Sionis étaient sur des lignes différentes, alors le carrefour de boyaux urbains aurait dû marquer leur séparation, mais Batman ne s'arrêta pas et suivit son partenaire, empruntant le même couloir.
Joker ne le taquina pas, comme s'il savait déjà qu'ils rentreraient ensemble.
L'heure tardive ne rendait pas le métro vide pour autant, et tout le monde s'écartait sur le passage des deux clowns. Certains riaient ou applaudissaient comme s'il s'agissait d'un vrai spectacle, et Joker les saluaient avec de grands gestes comblés, paraissant plus sympathique que son compère masqué.
En réalité, Batman surveillait les gestes du clown, s'assurant qu'il ne menacerait ni ne tuerait aucun innocent.
Au bout du couloir, un métro venait d'arriver et ses portes encore ouvertes leur permit de ne pas ralentir leur course, les laissant s'engouffrer dans le dernier wagon. Les passagers sursautèrent à la vue de ces deux clowns essoufflés : une aura électrique se dégageait d'eux, mais seul un petit nombre songea à ce nouveau criminel appelé Joker sans même connaître son visage.
Avant que les portes ne se referment, Joker dégaina, mais au lieu de viser les voyageurs, il pointa son arme vers le plafond et tira dans les lignes de lumière au plafond, faisant le noir complet. Batman, par sécurité, l'avait entouré de ses bras, prêt à l'entraver s'il essayait de viser les passagers, mais ces derniers fuyaient déjà le wagon en criant, se ruant vers l'avant du métro.
Quand ils se retrouvèrent seuls, Batman saisit le poignet du Joker et l'obligea à baisser son arme.
Le métro continuait son chemin, traversant les tunnels obscurs sous Gotham, et le wagon se retrouvait plongé dans le noir, trop rapide pour que les lanternes de repère, dehors, éclairent vraiment. Le sol métallique tressautait, riant au rythme du clown hilare, faisant trembler la prise qui se transformait en étreinte.
« Pas de détour, Joker. On rentre. »
Batman sentit que le Joker faisait basculer son masque vers le haut, le débarrassant de cette façade. Ses mains sentaient les produits inflammables, une odeur toxique et entêtante — un peu à son image, finalement. Capables du pire, elles semblaient aussi capables du meilleur quand elles glissaient avec tendresse le long de la mâchoire rugueuse.
Le rythme du wagon donnait une sensation de flottement, surréaliste.
« D'accord, Bats. On rentre. »
Rassuré, Batman se laissa aller à sourire.
Est-ce qu'il souffrait d'avoir tué le pyromane le plus redoutable de Gotham ? Pas plus qu'un père qui punit son fils. Pas plus qu'un professeur qui sanctionne un étudiant qui a mal travaillé. Garfield Lynns avait eu plusieurs chances, mais il les avait perdues en s'attaquant à l'homme qui avait voulu l'aider.
Toutefois, Bruce était soulagé d'avoir récupéré le masque de Twist et de n'être pas apparu en tant que Batman. Comme si ce visage de folie l'aidait à déculpabiliser, servant sa catharsis.
Le sourire fier du Joker qu'il apercevait sous la lumière rapide l'aidait également.
Batman s'accrocha aux épaules du Joker et chuchota :
« Reste avec moi. »
Qu'il reste et qu'il chasse ce qu'il avait promis de chasser : la douleur, le chagrin, la tristesse… la solitude.
Joker ne plaisanta, ni ne rit, mais en enroulant ses bras autour du cou de Batman, il apporta la réponse que son complice souhaitait : bien sûr qu'il resterait. Il serait plus présent qu'une ombre, qu'un esprit… qu'un démon.
« Même quand tu ne voudras plus de moi, Bats. »
Le plan avait l'air simple : ils devaient faire comme s'ils avaient contacté Joker en premier et, face à lui, ils menaceraient de révéler que le docteur Quinzel faisait partie du plan d'évasion si le criminel refusait d'écouter leur proposition.
« Non, Ben ! On ne "menacera" pas ! » Peter, sur le siège passager, venait de sursauter en attendant ce mot. « On ne menace pas un gars comme ça !
— Les clowns, tu veux dire ?
— Ceux qui utilisent de la dynamite plutôt qu'une tarte à la crème quand ils veulent te lancer un truc dans la face.
— J'essayais de détendre l'atmosphère, Peter. Calme-toi ! Enfin, regarde-toi, on dirait que tu es prêt à te chier dessus à la moindre porte qui claque ! »
L'officier Woods ne trouva rien à répondre : son collègue n'était pas loin de la vérité. Durant tout l'entretien avec Pablo qui n'avait duré que dix minutes — dix minutes qui avaient ressemblé à dix années pour Peter —, le plus jeune policier n'avait pas bronché, plus par frayeur que par politesse.
Pas sûr que l'homme de Bane aurait apprécié voir une des taupes se mettre à vomir… Il l'aurait jugé trop tendre pour une telle mission et l'aurait abattu juste sous les yeux de Benjamin Cooper. Propre et rapide.
« Peter. Ça va bien se passer. Il y a des tas de flics qui font ça tout en restant dans droits dans leurs bottes : on file des infos sur le Joker à Bane, quand le Joker nous demande de faire sauter des amendes ou de faire disparaître des dossiers, on le fait… on part pas en guerre. »
Peter écarquilla les yeux en regardant le conducteur : ignorait-il vraiment les dangers de leur petite entreprise ou était-il juste très doué pour se mentir à lui-même ?
« Tu penses vraiment que le Joker va…
— Je pense rien du tout, d'accord ? Le Joker est un malade, on peut s'attendre à tout, mais il est jeune et ne saura pas encore quoi faire de deux flics comme nous. Et puis, y a Batman : il a jamais tué aucun de nos gars, pas vrai ? » Son collègue ne répondit rien. « Bon, tu commences à me gonfler : plus tu vas faire cette tête et moins le Joker marchera avec nous. On sait rien sur ce gars à part ça : il aime rire, alors tu vas me faire plaisir et tu vas commencer à sourire, putain. »
Il donna un brusque coup de volant et la voiture grimpa sur un trottoir.
« Si tu veux aller te dégourdir les jambes et souffler, vas-y, on arrive au Royal dans cinq minutes. »
Peter refusa la proposition d'un signe de tête. Par précaution, Benjamin attendit quelques secondes, puis il abaissa le frein à main, prêt à repartir.
« Et si t'as encore besoin d'être rassuré, souviens-toi que je connais personne qui s'est fait descendre ou qui a disparu après avoir servi de taupe. Les criminels préfèrent s'attaquer entre eux quand ils découvrent ce genre de magouille. »
Bah bien sûr. Bientôt, Benjamin lui dirait qu'aider un parrain de la pègre était récompensé comme un acte héroïque ou que cela faisait partie de la Constitution des États-Unis.
Autant renoncer : ils n'arriveraient pas à se mettre d'accord sur les risques.
Quand la voiture déboula dans l'avenue du Royal, les deux policiers étaient comme seuls au monde : des véhicules semblaient abandonnés le long de la chaussée, couverts de neige qui n'arrivait pas à fondre. Au-dessus, des enseignes étaient éteintes et la plupart des volets étaient fermés.
Par sécurité, Benjamin se mit à ralentir et ne roula qu'au pas, surveillant les lieux malgré leur beauté apocalyptique. Les portes du Royal brillaient, féeriques, mais même s'ils attendirent quelques minutes, personne ne vint les accueillir.
« Bon. On va pas passer la nuit ici. » Déclara Benjamin en ouvrant sa portière.
Il avait conduit sa propre voiture et ils ne portaient pas leur uniforme. Autrement, leur apparence aurait soulevé quelques hostilités. Sous les vêtements, ils portaient pourtant des protections et ils avaient leur arme de service, mais rien ne plus, pas même des micros : les hommes de Bane avaient jugé préférable de les laisser s'infiltrer sans matériel de surveillance. Une fois invités à rejoindre le Joker, il serait plus facile de porter ce genre d'accessoire pour l'espionnage à distance.
En entrant dans le hall, Peter et Benjamin se figèrent : ils n'avaient pas du tout l'impression d'être dans un hôtel. Ni l'un, ni l'autre n'avait déjà mis les pieds au Royal, mais cette entrée était celle d'un cirque, d'une fête foraine et d'un parc d'attractions à la fois, à moitié montée et démontée, brouillant les limites entre ce qui était déjà installé ou devait l'être.
« Quel bordel… » Souffla Benjamin en réajustant son gilet pare-balles.
Ils tendirent l'oreille au cas où quelqu'un serait en chemin, mais ils n'entendirent rien. Ne leur restait plus qu'à explorer les alentours jusqu'à tomber sur un homme du Joker. Ou peut-être le clown lui-même ?
Au bout d'un corridor où des loups et des cotillons traînaient au sol — Peter avait lu Shining deux mois auparavant et cette scène fit naître un frisson dans son dos —, deux ascenseurs leur faisaient face.
Les cordes dans les murs se mirent à bouger et les étages figurant au-dessus des portes s'allumèrent un à un. Surpris, Peter et Benjamin se tenaient en retrait mais ne cherchèrent pas à se cacher.
Les portes dorées s'ouvrirent sur trois personnes : un homme immense couvert de tatouages, une naine et un drag-queen qui braquait sur eux un revolver.
« Qui êtes-vous ? »
Les deux autres compagnons de cirque étaient également armés, prêts à tirer au premier geste brusque, alors les deux policiers incognitos levèrent les mains, prouvant leur visite pacifique.
« Je suis Benjamin Cooper, et voici mon collègue, Peter Woods. Nous sommes de la police. »
Si on faisait abstraction des armes braquées, rien n'inspirait la crainte dans ce décor. Les deux policiers avaient entendu dire que Cobblepot avait déjà convié des alliés à un repas où un traite était resté trois heures pendu au plafond, la tête à l'envers. Sionis, lui, encadrait des scènes de crime comme s'il s'agissait de photos de famille au-dessus de son bureau et chaque invité, assis devant lui, n'avait qu'à lever les yeux pour savoir quel sort il pourrait subir au moindre faux-pas.
Tous les criminels de Gotham aimaient faire croire que l'assassinat s'exécutait comme un art délicat, requérant un savoir-faire presque noble. Riche, sobre, distingué… et surtout dangereux.
Ces traditions qu'ils avaient instaurées, le Joker s'en foutait royalement : lui préférait le burlesque, empruntant des éléments du carnaval, du cabaret, de la fête foraine et du cirque pour un mélange rococo très coloré.
Alors avant de comprendre le danger que représentait cette troupe, Peter et Benjamin pressentaient la folie.
« Bel endroit. Et malgré la taille du bâtiment, ça semble bien chauffé. » Lâcha Cooper en espérant faire rire, mais le drag-queen baissa simplement son arme en faisant mine de viser ses testicules.
« Si vous voulez nous dégager d'ici, vous n'êtes pas assez nombreux.
— Non, on n'est pas là pour vous coffrer, » assura Benjamin, « on souhaite juste s'entretenir avec votre boss. »
Le drag-queen plissa ses paupières, faisant briller les paillettes bleues et vertes. Son silence obligea Cooper à poursuivre :
« On a quelques informations concernant son évasion d'Arkham et… on veut bien se taire et garder ça pour nous, mais contre quelque chose, quoi. Je suis sûr qu'on peut trouver un arrangement pour qu'on garde le silence ! »
Les trois forains n'avoueraient rien, mais en réalité, l'évasion de leur chef restait aussi mystérieux qu'un tour de magie : aucun ne savait ce qui s'était vraiment passé, et face à ces policiers, ils se sentirent démunis.
Certes, ils se doutaient que le Joker était de retour grâce à Batman, mais tous ignoraient l'implication du docteur Quinzel et ils ne pouvaient mesurer l'importance de ces informations.
Myshtsa s'avança doucement et se pencha vers son collègue pour chuchoter :
« Mel, on peut pas décider ça, on doit en parler au patron. Je vais le chercher. »
Le dénommé Mel, diminutif pour Melusine, fit un signe pour que les policiers le suivent : il allait tenter de gagner du temps avec Petite Pomme pendant que Myshtsa irait chercher le Joker.
Alors que l'artiste bodybuildé restait dans l'ascenseur pour se rendre dans le garage au sous-sol, Mel et Petite Pomme ramenèrent les policiers vers l'entrée. Ils s'installeraient dans un des salons jusqu'à l'arrivée de leur chef.
« Qu'est-ce que vous attendez du Joker exactement ?
— Ça dépend ce qu'il peut offrir. Il pourrait avoir besoin de deux flics, non ?
— Dans ce cas, la vraie question, c'est qu'est-ce que vous avez à offrir ? » Se moqua Petite Pomme, donnant une tape sur les fesses de Peter pour le faire avancer plus vite. « C'est curieux, je connais ni vos noms, ni vos têtes, vous avez du grade au moins ?
— C'est si important ? Être vers le bas de l'échelle au niveau des grades permet d'être plus discret.
— Ah ah ! ça, c'est ce que disent les types sans ambitions pour se donner de l'importance ! »
Laissant la naine se moquer, Mel poussa la porte vers un salon qui avait été entièrement redécoré. Des chevaux de carrousel, percés d'un trou où se trouvait autrefois la barre pour le manège, étaient entassés au fond. Leur gueule ouverte par des mors luisants exposaient des dents blanches énormes. La peinture mal exécutée au niveau de leurs yeux leur donnait des regards exorbités, identiques à ceux d'animaux atteints par la rage.
Petite Pomme grimpa sur un pouf couleur lavande, tandis que Mel prit place sur un canapé. En étendant ses jambes, il empêchait les policiers de profiter des meilleures places de la pièce. Ne restait qu'un sofa, en face, qui avait été éventré par de nombreux coups de lame. Deux dagues étaient d'ailleurs encore plantées dans le dossier.
Peter et Benjamin se laissèrent tomber sur la mousse grasse qui avait émergé des coussins, évitant de regarder trop autour d'eux.
« En attendant le patron, vous allez nous expliquer ce qui vous a amenés à vouloir collaborer plutôt qu'à le dénoncer. »
Avec Pablo, les deux policiers avaient convenu d'une version simple, donc réaliste, et pendant qu'ils parlaient des avantages à s'allier avec un criminel, Myshtsa remontait la pente pour sortir du parking du Royal.
Le chauffage de la voiture ronflait avec force et le conducteur fut obligé d'augmenter le volume de la radio pour mieux comprendre les informations : un incendie s'était déclaré dans une chambre de l'Elliot Memorial Hospital et les secours ignoraient le nombre de victimes pour le moment.
Myshtsa soupira, comprenant que même en se ralliant au Joker, il ne pourrait lutter contre ce sentiment de peur à force de vivre à Gotham.
Peut-être qu'il avait fait une erreur en pensant qu'un criminel les protégerait ? Peut-être qu'Anong se trompait ?
Peut-être que Batman se trompait ?
Si le justicier avait fait une réelle différence avec sa précédente croisade, Myshtsa aurait peut-être retrouvé une vie normale…
Mais s'il était en liberté aujourd'hui, c'était uniquement grâce à l'émeute du Joker. Rien ne prouve que Batman l'aurait fait sortir pour vice de procédure.
Décidément, il n'y avait qu'à Gotham que le bien et le mal pouvaient être aussi étroitement liés.
La voiture s'inséra dans une ruelle qui bordait le parc Sionis, obligeant Myshtsa à ralentir. Un homme dormait à même le sol, enroulé dans un plaid élimé. Ses jambes dépassaient sur la route et le forain décida de couper le contact ici ; au moins, le véhicule protégeait le sans-abri des autres voitures qui pourraient passer.
Luttant contre le froid, Myshtsa longea le grillage du parc pour atteindre l'entrée de l'immeuble, mais au moment de dépasser le tournant, le forain s'arrêta : il avait reconnu cet éclat de rire réjoui.
Quand le musclé dépassa l'angle, il aperçut le Joker qui n'était pas seul : un homme très grand, habillé entièrement en noir, l'accompagnait. Myshtsa sursauta en reconnaissant le masque de Twist. Ce n'était pas normal : l'Écossais avait quitté la troupe récemment, sans laisser un mot, mais il n'était pas aussi grand que cet homme qui venait de passer son bras autour du torse du clown pour le soulever.
Qui était-il ?
Comprenant qu'il ne devait pas être là, encore moins assister à ce moment, Myshtsa recula d'un pas. Juste à temps, car bien malgré lui, il entendit le Joker rire et appeler son partenaire « Bats ».
Batman ?!
Soutenu dans les bras du vengeur, Joker souleva le masque. La rue mal éclairée ne révéla qu'un profil trouble qui disparut contre celui du Joker pour l'embrasser, un profil que Myshtsa ne reconnut pas mais qu'il craignait par son mystère : le voir, c'était mourir.
Avec des pas mesurés, le forain recula dans la ruelle. Il trouverait un moyen pour prévenir son patron qu'ils avaient besoin de lui, puis il attendrait dans la voiture.
Tout plutôt que se risquer à déranger les deux amants.
Même si Bruce s'était toujours isolé, même avant de devenir Batman, l'aventure à Yên Bái, à cause de sa fadeur, avait presque été oubliée, enterrée par des expériences plus agréables.
Avant de porter son masque, il avait connu une autre contraire que celui du poids des secrets : la célébrité. Les femmes qui l'approchaient étaient souvent nerveuses, craignant de passer pour des créatures vénales ou superficielles.
Bruce se souvenait d'une jeune actrice asiatique qui n'avait eu que des rôles de figurantes, et le jour où elle avait été photographiée alors qu'elle quittait le manoir Wayne aux aurores, les propositions de premiers rôles avaient afflué en même temps que les demandes d'interview. La pauvre femme avait culpabilisé et juré à Bruce qu'elle n'avait jamais imaginé les conséquences de cette unique nuit, et il l'avait crue.
D'autres conquêtes, bien sûr, avaient été moins raisonnables, tirant profit de leur situation…
Mais ici, dans cet appartement anonyme décoré comme un stand de fête foraine, avec cet amant qui menait la danse et l'incitait à le suivre jusqu'à la chambre, Bruce se sentait hors de ces cadres trop contraignants. Ici, il n'était ni milliardaire, ni vengeur masqué : Joker connaissait la plupart de ses secrets sans y prêter plus d'attention.
Confiant, Batman retira son pull et le t-shirt juste en-dessous, exposant les cicatrices et les muscles qui trahissaient ses activités nocturnes. Le masque de clown tomba au sol avec un bruit creux, ignoré derrière le vengeur qui était dirigé par le Joker vers le lit.
Combien d'étreintes avait supporté ce matelas ? D'après les rumeurs, l'amour était devenu un phénomène rare à Gotham, mais le sexe, ça, était toujours commun, alors, comme habitué, le matelas se résigna avec docilité, sans même grincer, sans même craquer, quand Batman s'allongea.
Il fut surpris par la légèreté du Joker qui s'installa sur lui. Les légendes sur les démons qui prenaient place sur le ventre de leurs victimes mentionnaient toujours un sentiment d'asphyxie, mais celui-ci devait être plus habile, dominant sa proie déjà charmée.
Si l'histoire du bain d'acide pouvait rendre sceptique, l'état du torse du Joker que Batman toucha balayait tous les doutes : sous ses doigts, il sentait une peau maladivement lisse, corrodée. L'absence quasi-totale de pilosité rappelait les cicatrices des brûlés, quand le derme est trop abîmé pour produire quoique ce soit. Sans les vêtements, il aurait mieux vu la mosaïque de teintes, cette nuance de craie qui avait remplacé celle qui était beige, plus saine.
Trompé par la maigreur fragile, Batman passa une main contre les reins et sentit les muscles noueux, presque nerveux. Avait-il vraiment oublié que cet homme pouvait rivaliser avec les policiers de Gotham, pourtant rodés au combat ? Avec les malfrats les plus violents ? Il ne pouvait pas oublier que Joker avait mis à terre Roman Sionis avec une facilité incroyable !
C'était peut-être ce qui l'excitait le plus.
Batman chercha à retirer le veston violet, mais le Joker se mit à rire, lui saisissant la main pour la plaquer vers un coin du lit.
« Oh non, je préfère que tu me laisses faire.
— Je te fais peur ? » Demanda Batman, sentant son cœur se gonfler d'excitation. Non, il se trompait : l'excitation affluait bien sous sa ceinture, mais dans son torse, c'était de l'angoisse. Une angoisse heureuse. La même qui a précédé sa première nuit en tant que Batman. La même qui précède…
« Peur ?! La joie ne m'a jamais fait peur, Bats ! » Se moqua Joker en agrippant une guirlande enroulée au sol comme un serpent. Il la déroula d'un geste sec et, avec la même fermeté, il passa le cordon autour du premier poignet, l'immobilisant en enroulant cette corde de fortune au pied du lit. « Toi, par contre, tu commences à avoir des palpitations, non ? »
Batman ne protesta pas : pour l'attacher, Joker avait dû s'asseoir sur sa poitrine et il sentait sûrement les battements violents sous son bassin.
« Tu ne vas pas me faire croire que c'est nouveau pour toi ? Ou alors tes conquêtes sortaient d'un couvent ? Ah ! Je n'y croirais pas non plus !
— Non, mais d'habitude, on me laisse diriger… comme si je devais être celui qui décide, comme si… comme si mes partenaires ne voulaient pas me déplaire.
— Comme si tu leur faisais peur. »
Quand il hocha la tête, Batman sentit son second bras s'étirer vers l'autre coin du lit, piégé également par ce cordon en réglisse. Les ampoules tièdes s'enfonçaient dans sa chair comme des épines en verre, réchauffant sans brûler.
Les lumières perçaient la nuit en halos contenus, divisant la chambre en vitrail de carnaval. Trop faibles, elles laissaient toutefois la peau du Joker intacte, en papier blanc, mais dans son regard… Il y avait aussi ce sourire, ce sourire qui n'était doux que lorsqu'ils étaient seul à seul.
Batman se redressa pour essayer de l'embrasser, mais Joker s'écarta en se moquant.
Par jeu, il s'allongea et posa sa tête dans le creux de l'épaule pour rester inaccessible. Du bout des doigts, il compta les marques et cicatrices, ravi de constater que, sous l'armure, cette peau était presque chatouilleuse : en alternant entre caresses et griffures, les muscles tressautaient.
Oh, Joker n'était pas surpris : il savait que l'armure n'était qu'une carapace et que le vengeur était facilement excitable, que ce soit sur le plan mental ou physique.
À mesure que les gestes descendaient, Batman sentait son sang affluer vers le bas, comme s'il voulait indiquer une direction. Sentir que le Joker était encore habillé le contrariait et il tira sur les cordons tressés, sans vraiment forcer.
La situation ne lui déplaisait pas, car pour la première fois, il était adoré pour ce qu'il était réellement.
Les battements de son cœur s'accélérèrent quand une main quitta sa hanche pour s'approcher de son bas-ventre, mais Batman avait décidé de se laisser faire. Joker tira sur la ceinture, effleurant volontairement le renflement qui se trouvait juste en-dessous. Même lorsque l'érection fut débarrassée des derniers vêtements, les doigts du Joker ne parcoururent que la peau autour, flattant les cuisses, le ventre, les hanches.
Batman réprima un grognement et essaya de donner un coup de genou dans les côtes du Joker.
« Tu sais qu'il y a assez de guirlandes pour que je te ligote les jambes aussi ? » Rit le clown, posant un coude contre le ventre solide comme pour entamer une conversation.
« Ce n'est pas ce que j'attends. Les bras suffisent. » Répliqua Batman avec un rictus. Même avec seulement son pantalon au niveau des genoux, il n'avait pas froid : depuis l'incendie, sa peau bouillonnait de joie.
Il ferma les yeux en sentant les lèvres se poser à nouveau contre ce qui brûlait tant, et il fut frappé soudain par sa situation : il était au lit avec un homme qui, dix jours auparavant, avait promis 5 000 000 de dollars à celui qui aurait été capable de tuer la chauve-souris. Au matin de Noël, les deux ennemis avaient commencé par s'associer, faisant naître des rumeurs.
Depuis le rendez-vous sur le parking du My Alibi, Bane pensait qu'ils étaient amants !
Batman ne put retenir un ricanement.
« Qu'est-ce qui fait rire l'Homme rit rarement ?
— Je viens de me rendre compte que Bane avait raison à propos de nous. En pensant que nous étions amants. »
Joker s'esclaffa à son tour, mais pour une toute autre raison : celle que le détective avait été le seul à être resté dans le déni jusqu'à récemment. Inutile de le lui faire remarquer.
Joker se contenta de revenir à la hauteur de Batman en posant son index sur ses lèvres :
« Il y a un mot qui m'a toujours fait rire : gaudriole.
— C'est… opportun.
— Exactement. Maintenant, laisse-moi faire. »
Batman se tendit en sentant les doigts glisser de son nombril à…
Enfin.
Pour embrasser le Joker, il n'avait besoin que de se redresser à peine, et le soulagement qu'il ressentait déferla dans chaque veine. Ce goût de rouge-à-lèvres se différenciait de ceux qu'il connaissait déjà : moins parfumé que chimique, plus violent que sensuel.
Entre ses jambes, les gestes du Joker étaient à la fois plus marqués et plus tendres que ceux du Laotien, provoquant de légers sursauts le long de son ventre.
Après s'être assuré qu'il n'entendrait que des soupirs ou des gémissements, Joker recommença sa descente en marquant à nouveau le torse de nouveaux baisers, rétablissant son emprise. Ses dents frottèrent le creux que formait la pointe du sternum, comme une bête prête à dévorer un cœur, mais l'animal s'en détourna finalement, continuant son incursion vers le bas.
Mais Batman n'éprouvait aucune crainte : même quand les baisers se transformaient en morsures plus ou moins marquées, il savait que le Joker ne représentait aucun danger — du moins, pour lui.
Il y avait des caresses qui pouvaient rendre fou, alors d'un geste inconscient, Batman se cambra et tourna la tête, sentant son crâne s'enfoncer dans l'oreiller pour retenir le peu de lucidité qui y restait.
La main qui avait caressé le sexe dressé glissa vers les testicules, passant en-dessous, pour laisser place aux lèvres. Le bout des doigts s'enfonçaient dans la peau pour faire sentir la morsure des ongles, mais la langue, plus chaude, bougeait avec plus de douceur.
Au fond, Batman redoutait que Joker se redresse soudain avec un éclat de rire et le laisse là, ligoté avec des guirlandes dans la chambre d'un inconnu coincé à Blackgate. Il n'aurait pas été compliqué de se libérer de ces cordes tressées, mais sa colère aurait été redoutable…
Mais les craintes s'évanouissaient à mesure que la bouche exerçait ses va-et-vient, des mouvements simples et pourtant capables de réduire en morceaux ce cœur qui se voulait en pierre.
Les paumes du Joker glissèrent sur le ventre qui avaient reçu déjà tant de blessures, mais Batman ne ressentait aucun malaise, aucune crainte ; c'était à croire que cet amant était le seul autorisé à les toucher. Le seul autorisé à connaître ses secrets.
À l'extérieur, un vent furieux mugissait et faisait trembler les fenêtres. Sa rage, bien qu'évidente, n'était entendue par personne : sous celui qui lui avait promis de chasser son chagrin, Batman se sentait comme protégé.
Il relâcha ses muscles, se laissant consumer par ce bouquet de sensations, et même lorsqu'elles gagnèrent en intensité, promettant la conflagration, il profita de cet instant d'adoration sans se soucier de rien.
La pointe de la langue se collait contre la base du sexe, flattant les veines qui réagissaient comme sous des décharges électriques. Sentant venir l'éjaculation, Batman se redressa pour prévenir le Joker, mais ce dernier lui donna une tape au-dessus du nombril pour le faire taire. Au cas où cela ne suffirait pas, les deux doigts encore pourvus d'ongles griffèrent la peau avec plus de force cette fois, arrachant un grognement.
Reposant sa tête sur l'oreiller, les yeux levés vers un de ses poignets auréolé de lumières, Batman céda à cette chaleur.
Souriant intérieurement, le Joker fit mine de se redresser, mais sa bouche resta à l'extrémité du membre. Sur sa langue, le sperme émergea avec un goût de mer brûlante, peu agréable, mais qui serait bientôt recraché.
Une sueur fine avait commencé à apparaître sur le corps encore ligoté, amenant une première impression de froid, prolongeant les frissons que Batman jugeait agréables : elles lui rappelaient presque la chute du Royal quand il avait rattrapé son ennemi à temps.
Au bout du lit, le matelas grinça quand Joker se leva pour quitter la chambre. Surpris, Batman se redressa du mieux qu'il put, attentif. Est-ce qu'il allait vraiment le laisser là ? Par chance, il finit par entendre un bruit d'eau provenir peut-être de la cuisine. Maintenant rassuré, Batman se serait rallongé, mais il remarqua les traces de rouge-à-lèvres qui le couvraient de ses épaules jusqu'à ses genoux. Un anneau brouillé marquait la base de son sexe.
Il laissa retomber sa tête avec un rictus.
De façon surprenante, le vent avait cessé de mugir et les volets se tenaient immobiles, formant une barrière entre Gotham et eux. La nuit serait bientôt terminée alors qu'une torpeur saisissait Batman qui songeait à partager le lit au lieu d'occuper le canapé comme il l'avait fait la veille.
« Bonne nouvelle, Bats : ton ADN a disparu dans l'évier. » Ricana le clown qui s'accouda contre le chambranle de la porte, restant dans l'ombre.
« Je suis ravi. Et je pensais à une chose…
— Oui ?
— Est-ce que tu as encore ce costume de Sionis ? Le blanc rayé de noir.
— Oh, tu aimerais me revoir avec ? Ce n'est pas pour imaginer Sionis à ma place, hein ? Bah, pas de kink shamming entre nous, Bats, je vais réfléchir à la question.
— Est-ce que tu comptes me détacher maintenant ?
— Pourquoi faire ?
— Je me disais qu'on pourrait inverser les rôles. »
Joker s'esclaffa sans répondre et s'approcha d'un petit miroir accroché au-dessus d'une commode. Batman le regarda sortir un tube de rouge-à-lèvres et commencer à l'appliquer.
« Tu te remaquilles ?
— On sort. » Le clown jeta sur son ventre un étrange journal, ou plutôt un catalogue de publicités, le genre de chiffons laissé dans un hall d'immeuble à l'attention des habitants, mais que personne ne prenait. « Myshtsa avait glissé ça sous la porte d'entrée. Apparemment, deux flics veulent me voir pour me vendre des informations. »
Soudain, Batman ressentit un besoin pressant d'être détaché et, en croisant son regard chargé de reproches, Joker abdiqua.
« D'accord, je te libère ! Pas la peine de prendre cet air. »
Une fois ses poignets libérés, Batman saisit le catalogue où le forain avait griffonné au stylo bille son message dans une marge, mais il n'apprit rien de plus.
« Bien sûr, tu m'accompagnes, Bats. » Il se laissa tomber sur le lit juste à côté et, caressant ses cheveux, il confia : « et puis, ce costume blanc que tu veux revoir est resté au Royal, ça me fera l'occasion de le récupérer. »
[1] J'écoute le nouvel album de Offspring en boucle et deux/trois chansons ont été particulièrement inspirantes pour ce chapitre. Pour le reste de la fic en fait ! Quelque chose me dit que Let the bad times roll plairait au Joker d'ailleurs.
