J'ai eu quelques difficultés à écrire ce chapitre qui "ouvre" une nouvelle intrigue, mais tout commence à s'imbriquer et j'espère pouvoir proposer plusieurs chapitres pour le prochain mardi !
Sur ce, ayant fini ma relecture à temps, je poste ce 32ème chapitre (bientôt la moitié de la fic !) et file à ma séance de Kaamelott~


L'incendie qui avait consumé le pyromane Lynns laissait une foule de questions en suspens, dont une principale : pourquoi est-ce que le Joker s'était retourné contre son ancien allié ?

Même si certains connaissaient l'association entre le Joker et Batman, ils ignoraient le grief personnel que la chauve-souris avait nourri contre Firefly, et son absence — déduite à tort à cause de son masque de clown — écartait ce partenaire dont les gens commençaient à se méfier.

Mais dans tout Gotham, une personne savait avec certitude qui avait porté ce masque coloré.

Les yeux fixés sur l'écran de télévision, Bane ne réagit pas quand le médecin inséra l'aiguille sous sa peau pour un prélèvement sanguin. Cette sensation de ponction était devenue familière, puisque le docteur Ramírez le voyait toutes les trois semaines pour faire un bilan de santé. Un rendez-vous primordial en raison de sa consommation excessive de venin…

Cette visite était peut-être le seul élément monotone dans le quotidien du fugitif, un moment où toutes les étapes se suivaient sans heurt et sans surprise : les questions sur sa santé, les pressions du stéthoscope, l'étreinte du tensiomètre, les gestes… même le médecin, qui était en train de tirer le piston de la seringue, avait fini par ne plus se tourmenter avec des questions.

Carla Maria Ramírez venait du Mexique. Elle était arrivée aux États-Unis quelques mois avant que Bane et d'autres fugitifs ne s'échappent de Santa Pisca, mais à l'époque, le nom du colosse n'évoquait encore rien pour elle : elle s'était installée avec les meilleures intentions à Gotham, portant dans ses valises le modeste projet d'accueillir des familles et de traiter des bronchites, des grippes, des angines et autres…

Malheureusement, ses origines avaient soulevé chez certains Gothamites une méfiance née de préjugés, entraînant un début difficile pour sa nouvelle carrière en Amérique. Un bon médecin le sait : les patients ne sont pas des clients, pourtant, leur absence provoque la même morosité financière qu'un magasin sans clientèle.

Un cabinet décoré mais vide, des magazines dans la salle d'attente renouvelés pour personne, des feuilles d'ordonnance qui jaunissaient, des flacons de médicaments qui dépassaient la date de péremption avant même d'être ouverts… Un quotidien trop calme qui avait pris fin, une nuit d'avril, quand quatre hommes d'Amérique du Sud avaient fait irruption chez elle.

L'un d'eux avait une balle logée dans l'épaule. Une blessure sans grande gravité, mais problématique à soigner d'un point de vue administratif.

Puisque les intrus parlaient encore mal américain, ils avaient compté sur un nom hispanique pour se faire comprendre dans leur langue maternelle.

Alors, une heure avant l'aube, dans la pénombre de sa confusion, le docteur Ramírez avait enfilé une blouse par-dessus sa nuisette. Aider était une vocation, c'était son métier. Elle aimait croire que même si elle avait travaillé plus que de raison, elle les aurait accueillis sans poser de question dans l'immédiat. Mais il fallait bien reconnaître que les deux pistolets qui avaient été pointés sur son ventre auraient été un argument de poids en cas de refus.

La fatigue et la peur jetées au fond de sa gorge, le médecin s'était concentré pour manier une pince stérilisée et retirer un premier extrait de balle, supportant les regards des collègues de son patient. Les scénaristes de séries d'action affectionnaient ce genre de scène pesante ; la vie aussi, visiblement.

Puis, comme dans un conte de fées, la menace de plomb s'était changée en récompense dorée : mille dollars en cash pour avoir sauvé la vie d'un tueur à la solde d'un certain Bane. Un bien beau trésor que le médecin n'avait pas pu déposer sur son compte en une fois, au risque d'éveiller les soupçons, la condamnant à être riche sans l'être.

Divisée en petites sommes, cette faveur affluait vers sa banque peu à peu et Ramírez aurait fini sa manœuvre en quelques mois si les hommes de Bane n'étaient pas revenus, requérant ses services à chaque fois qu'un des leurs était blessé.

Et à chaque fois qu'ils partaient, le médecin fixait la nappe sur la table qui semblait avoir servi à un boucher plutôt qu'à un chirurgien. Ainsi, elle pouvait ignorer l'enveloppe gonflée de pièces et de billets près d'elle.

En attendant d'être transférées en petites coupures, les sommes réelles et palpables s'entassaient dans un placard qui devenait, à mesure qu'il se remplissait, terrifiant pour Carla Ramírez.

La solution ? Angel Vallelungua, dit Bird, un des membres les plus influents du gang de Bane, l'avait proposée : laver lui-même cet argent et le rendre propre aux yeux des banquiers pour qu'il puisse être stocké plus rapidement sur son compte.

Désormais, le docteur recevait des montants morcelés provenant de compagnies pharmaceutiques, de casinos — alors qu'elle n'y mettait jamais les pieds ! —, de laboratoires, d'anonymes…

Ses journées comptaient autant de consultations qu'autrefois, mais au moins, les fins de mois ne la tracassaient plus.

Encore belle, et même désirable pour son âge, le docteur Ramírez était pourtant loin d'être maternelle, encore moins avenante : la méfiance de Gotham avait durci ses mains brunes, piquées de taches de soleil même au cœur de l'hiver. Avec des gestes secs, elle changeait à nouveau le pansement autour de la main percée du colosse, consciente qu'elle ne provoquerait aucune douleur même si elle essayait : en quinze ans, cet homme ne s'était jamais plaint.

Tout vaporisant du désinfectant sur la plaie, elle remarqua qu'une éclaboussure de sang barrait le treillis gris de son patient, juste au-dessus de son genou.

« C'est votre sang ?

— Docteur, est-ce que vous voyez une nouvelle plaie ? » Avec lenteur, elle secoua la tête. « Alors ne vous en occupez pas. »

Bane avait raison : elle avait déjà bien à faire avec cette main au bout d'un bras déjà impatient de frapper ses ennemis.

« Vous n'avez pas réduit votre consommation de venin. » Fit-elle remarquer sur un ton acerbe, trouvant ce prétexte pour le rabrouer à son tour. « Je croyais que vous n'en aviez besoin que lorsque vous étiez… "sur le terrain".

— Ce n'est ni une protection, ni une aide. C'est une addiction, docteur. » Corrigea Bane bien qu'elle le savait déjà.

Ceux qui imaginaient que les carrures comme la sienne étaient prémunies contre les faiblesses se trompaient : Bane tentait de lutter depuis trop longtemps contre cette consommation. Cette emprise, cette nouvelle prison.

Un avantage ? Une souffrance, surtout.

« Votre consommation va retarder la cicatrisation. »

Bane ne réagit pas, fixant les informations qui passaient en boucle à l'écran.

Carla Ramírez ignorait s'il était impliqué dans l'affaire de Firefly et elle espérait que non : extraire une balle, recoudre une plaie ou remettre une articulation disloquée étaient déjà bien compliqués, mais s'occuper de grands brûlés ? Comment ferait-elle une greffe de peau chez elle ? Dans sa cuisine avec des tranches de jambon en parodiant le docteur David H. Sachs et ses transplantations ? La bonne blague.

Elle savait qu'elle n'avait pas le droit de demander, alors elle se concentra sur ses soins en silence.

Sur la main épaisse, cette plaie en forme de sourire étiré se refermait doucement, mais il faudrait encore plusieurs semaines avant que Bane ne puisse se passer de bandages. Tout en essuyant le désinfectant avec un morceau de gaze, le docteur Ramírez murmura :

« Celui que vous nommez payaso a beaucoup de force.

— Tous les déments ont une force surprenante. » Répondit son patient. À la télévision, ils diffusaient l'extrait d'une caméra de surveillance où deux silhouettes avaient été aperçues, le soir de l'incendie.

Si Bane parlait de Bruce Wayne et Joker, il n'avait pas honte de s'inclure également : avec sa propre histoire, il avait compris que seules les personnes qui avaient souffert étaient capables d'une force incommensurable — et la vie ne lui avait encore jamais prouvé l'inverse —, car ils avaient tous cette force démente qu'ont les personnes qui se noient, acharnées à vivre même dans les situations les plus affreuses… Et comme lors d'un naufrage qui regroupe plusieurs condamnés, ils s'utilisaient les uns et les autres pour survivre, quitte à s'entre-tuer.

Pourtant, ces deux-là, ce Batman et ce Joker donnaient plutôt dans le phénomène de folie à deux.

C'était intriguant. Et dangereux pour les affaires.

« Je ne suis pas psychiatre, il faudra engager un autre médecin.

— C'est dommage, docteur. Beaucoup trop de vos collègues dénigrent cette branche de la médecine parce qu'elle est trop littéraire… »

… alors qu'elle est essentielle pour comprendre ses alliés et ses ennemis.

Si Sionis avait accepté d'attendre un petit peu lorsqu'ils tenaient le Joker, ce clown et son partenaire seraient peut-être déjà enterrés dans un terrain vague ou jetés à l'océan… Mais non, il avait fallu que Black Mask songe surtout à la somme qu'il récupérerait en livrant son usurpateur à Arkham, sans se douter un seul instant que le Joker se libérerait et pourrait lui faire payer sa cupidité plus tard.

De l'observation et de la patience, voilà ce qui faisait défaut aux collègues de Bane également. Avaient-ils tous oublié que les échecs s'inspiraient de la guerre ? La réalité se montrait simplement plus souple concernant les règles, tandis que les pièces étaient en nombre inégal et à valeurs variées… mais autrement…

Bane entendit le téléphone vibrer contre la table et, sans se préoccuper du docteur Ramírez, le saisit pour voir qu'il s'agissait de Carlos.

Bane avait justement deux nouveaux pions dont il devait évaluer la force et les aptitudes…

« Je dois prendre cet appel.

— Allez-y. Je vous enverrai les résultats de la prise de sang comme d'habitude. »

Bane se leva et quitta le bureau pour décrocher ; même s'ils parlaient en espagnol, le docteur Ramírez les comprendrait.

Malgré le froid, il s'isola dans la ruelle derrière et là, il écouta ce que les deux officiers avaient appris du Joker.


« J'aurais dû m'en douter ! » Souffla Barbara avant de se mettre à pianoter à toute allure sur le clavier. « Ils comptent affaiblir Bane ! »

Quand ses notes furent écrites, elle leva le regard au plafond un instant, reposant ses yeux, et s'adossa contre le dossier du fauteuil. Ici, dans le bureau que Lucius avait installé exprès dans les soul-sols de la tour Wayne, elle pouvait réfléchir à voix haute.

Vue de l'intérieur, cette tour se révélait être une véritable forteresse : les lumières éclatantes et les grandes terraces s'oubliaient, car ici, il n'y avait que des murs en béton et les rares fenêtres ne formaient que des interstices à la limite du plafond. Les structures en fer prétendaient que c'était du vitrail, mais cela ressemblait juste à une forme de grillage artistique.

Un lieu de secrets qui échappaient encore à Barbara, mais elle pouvait avoir confiance pour y conserver le sien : ici, dans ce sanctuaire pudique, elle devenait Oracle.

Au lieu de réviser à la bibliothèque comme elle le prétendait, la nouvelle justicière surveillait les réseaux installés ou piratés avec l'aide de Lucius, voyant depuis les caméras du G.C.P.D. jusqu'à celles des quelques points emblématiques pour les criminels.

L'ingénieur avait, en réalité, tout simplement « prêté » ce qu'il avait déjà conçu avec Bruce Wayne, heureux que ses travaux soient à nouveau utilisés par une personne avec un sens aigu de la justice.

La double-identité de son patron resterait bien sûr préservée, mais quant au reste, Lucius estimait qu'il pouvait prendre quelques libertés pour le bien de Gotham.

L'ingénieur devait présenter des plans d'un prochain projet à des acheteurs potentiels, partenaires de la compagnie de Wayne ; malgré la disparition de l'héritier, les affaires devaient tourner. The show must go on.

Barbara avait essayé de parler de Wayne à son nouvel associé, de lui poser des questions, mais Lucius avait montré un certain malaise pour que la jeune fille sente l'inquiétude, la tristesse, la peine. Bruce Wayne était donc devenu un sujet tabou.

Oh, si Barbara pouvait retrouver Wayne et l'aider… le secourir, faire sa connaissance et garder sa place au sein de l'entreprise ! Devenir l'alliée de l'ingénieur et du directeur, rester Oracle comme celui qui était devenu Batman !

Ce serait fantastique…

Non, elle ne devait pas espérer autant alors qu'il restait la possibilité, horrible, que Bruce Wayne soit bien mort…

Les communications des officiers Cooper et Woods, elles, étaient actuelles et devaient capter toute son attention. En les écoutant, Oracle avait pu découvrir leur double jeu entre les camps adverses, lui permettant de comprendre, par la même occasion, ce que le Joker — et peut-être Batman également — avait l'intention de faire après le meurtre de Lynns.

Ce n'était pas surprenant que le Joker s'intéresse désormais au trafic de drogue, marché très actif et partagé entre plusieurs barons, mais en visant un client de longue date, Bane, Oracle imaginait qu'un plan sinueux se faisait : la consommation régulière de venin de Bane l'obligeait à consulter un médecin, même durant ses courts séjours en prison, et Joker avait demandé aux policiers de trouver les noms des professionnels qui avaient été en contact avec le colosse.

Seulement éclairée par l'écran d'ordinateur, Oracle recommença à pianoter sur le clavier, écrivant à mesure que tout s'accordait : les derniers alliés du Joker lors de la nuit de Noël se trouvaient être Bane, Firefly et l'Electrocutioner. Ce dernier avait été tué de façon expéditive au Royal. Firefly venait de flamber à l'Elliot Memorial Hospital. Ne restait que Bane.

Il serait le prochain et dernier sur cette liste, puis, le Joker frapperait aléatoirement des ennemis. Allait-il revenir à Black Mask ? Allait-il tué Batman, son allié le plus récent ?

Restait à savoir si l'homme au masque de clown était le même que celui qui portait d'ordinaire l'armure de Batman. Oracle n'avait aucune preuve pour le moment, mais elle aurait parié son nouveau secret que c'était bien la même personne.

Encore une heure avant qu'elle ne doive rentrer… Elle espérait trouver les informations avant : une fois les noms des médecins découverts, elle alerterait anonymement son père en demandant leur protection, suspectant une attaque du Joker et — ça lui faisait mal au cœur de le supposer — de Batman.