Comme je m'y attendais, Castiel arriva une demi-heure en retard. Et comme je l'avais prévu, celui-ci fit directement comme s'il était chez lui une fois entré. J'avais préparé du café et des biscuits dans la cuisine et il n'hésita pas à me faire remarquer que ça faisait très grand-mère et qu'il ne me manquait plus que le tricot et le chat … Evidemment, c'est le moment que choisit Suki pour sortir de sa cachette et venir se frotter à mes jambes. Castiel se mit à rire d'une telle force que je ne résistais pas à l'envie de lui mettre une claque derrière la tête. Il reprit quelque peu son sérieux et s'installa face à moi.

Je lui demandais comment son voyage en Angleterre s'était déroulé mais il n'y répondit que très brièvement par un simple « Pluvieux, anglais et lourd » Il se mit cependant à me parler de cette fille qu'il avait croisée sur le Ferry en revenant. Il me décrivit un peu la situation et comment il avait réussi à avoir son numéro. Et là, j'entendis gronder dans ma tête « Friendzone ! » D'accord, ça éviterait au moins les mal-entendus, je n'étais pour Castiel qu'une vieille amie qu'il venait juste de retrouver.

Il évita soigneusement de me parler de sa vie ces 6 dernières années, mais me dit quand même qu'il travaillait pour ses parents à présent. Alors qu'eux continuaient de voyager pour le travail, Castiel restait ici et s'occupait des affaires que ses parents ne prenaient pas le temps de terminer. Tout comme lui, je passais sous silence les évènements de ces 6 dernières années, mais je lui dis simplement que j'étais institutrice et que dernièrement je m'occupais des répétitions pour la scène de théâtre que j'avais moi-même écrite pour les élèves.

- Ne me dis pas que tu es une de ces personnes qui passe son temps à bouquiner et écrire en étant persuadé que ce qu'elles font est merveilleux. J'en connais des comme ça et il n'y a rien de plus agaçant …

Cette phrase fit mouche, je savais que Castiel n'aimait pas du tout lire mais il n'avait pas à me catégoriser parce que moi j'aimais ça.

- Peut-être que tu n'aimes pas lire, mais ne te sens pas obligé de rabaisser les personnes à qui ça plait. Et puis, ce n'est pas parce que j'ai écrit une pièce pour enfant de 6 à 10 ans que je me crois la meilleure.

Castiel voulu répliquer mais on entendit frapper à la porte. J'allais ouvrir et découvris Mme Plackard, la concierge de mon immeuble, qui venait m'apporter mon courrier. Je devinais directement que ce n'était pas par acte de charité, puisqu'elle ne connaissait pas ce mot, mais plutôt par curiosité.

- Hé bien, hé bien, chuchota-telle, j'ai vu un bien beau jeune homme entrer chez vous mademoiselle. Ca ne vous ressemble pas tellement …

- Un beau jeune homme ? dis-je en attrapant mon courrier. Non, je ne crois pas. Ici, tout ce qu'il y a c'est un imbécile.

Sur ce, je lui claquais la porte au nez et me retournais pour trouver Castiel qui inspectait mon salon.

- Tu as trouvé quelque chose d'intéressant ? lui demandais-je en m'approchant.

- Sincèrement, je pensais juste trouver un tricot mais CA c'est bien mieux qu'un tricot.

Je me penchais vers lui et constatais que le « CA » en question était mon album de Winged Skull que j'avais eu la soudaine envie d'écouter à peine quelques jours plus tôt.

- Ah oui, tu avais un tshirt avec leur logo à l'époque il me semble.

- Oui, dit-il en mettant le cd en route. Je l'ai tellement mis que ma mère n'ose plus s'en approcher.

Le son rock n'roll se mit en route et Castiel se mit à chanter les paroles. Puis il se tourna vers moi pour me déclarer :

- Cet album est grandiose, mais ils en ont sortis d'autre depuis. Il n'y a rien à faire, un bon groupe ça ne se démode pas.

- Tu trouves ? Moi je n'écoute que leurs anciens albums, je pense qu'ils essaient de se trouver une place dans la musique d'aujourd'hui mais ça ne leur réussit pas.

Je crus apercevoir une lueur de colère dans ses yeux et je compris que j'aurais mieux fait de me taire.

- Rien à voir. Ce n'est pas parce qu'ils ont un peu changé de style que cela veut directement dire qu'ils tentent de se mettre à la page.

- Avoue quand même que ce qu'ils font aujourd'hui par rapport à il y a une dizaine d'année, ça ne vaut pas grand chose.

- Directement, on change de registre donc c'est mauvais.

- Je n'ai pas dit ça. C'est juste que pour eux ça n'a pas marché.

- J'y crois pas qu'une fan d'Edward et compagnie soit en train de me dire ça. Je pense que tu devrais rester dans ton domaine au lieu de critiquer celui des autres.

- Quoi ? Ne mélange pas tout. De la musique on en entend à chaque coin de rue et toujours les mêmes morceaux, tout le monde peut facilement donner son avis. Alors qu'un livre, il faut croire que ces derniers temps ce n'est pas donné à tout le monde de pouvoir en finir au moins un. La littérature est plus complexe, c'est pourquoi tu ne dois pas savoir que tous les lecteurs n'aiment pas Twilight.

- Je rêve ou tu es bien en train de me traiter d'imbécile ?

- Tu m'as bien prise pour une prétentieuse il y a quelques instants !

Je savais que je n'aurais pas dû lui parler de cette manière, j'avais été trop loin. Mais son air insolent m'avait forcé à répliquer. Son gsm bippa et il consulta son message.

- Je dois partir, dit-il dans un grognement.

- Quel dommage, je suis contente qu'on se soit vu, lui répondis-je sans aucune conviction dans la voix.

- Ouai, c'était génial …

Je n'arrivais pas à croire que j'avais pu oublier à quel point le caractère de Castiel était désagréable.

Le lundi qui suivit, Lenaka me fit remarquer que j'étais d'une humeur désastreuse et tentait de savoir ce qui avait bien pu se passer pendant mon week-end. Ne lui ayant pas dit avoir eu des nouvelles de Castiel, je lui répondis simplement que c'était l'approche de mes règles qui me mettait autant en colère.

Les jours passèrent et ma colère s'estompa jusqu'à en oublier complètement Castiel. Je me concentrais sur mes élèves et les répétitions de la pièce. La directrice m'avait demandé dans son bureau afin que je modifie 2 ou 3 répliques, histoire de dire qu'elle avait lu le scénario mais qu'elle n'aimait vraiment pas Shrek. Peut-être était-elle chlorophobe ou que la tête du héros ne lui revenait pas. Ou encore qu'elle était tout simplement Disneymaniac et que les autres dessins animés la révulsait. Lenaka, quant à elle, s'était mis en tête de me présenter aux amis de son mari et m'invitait régulièrement chez elle pour « manger un bout » En temps normal, je me serais mise en colère qu'on essaie de me faire un coup pareil. Mais pas avec Lenaka, j'avais bien trop d'amitié et de respect envers elle pour me facher. Aussi, je subissais ces rendez-vous improvisés et m'amusais à effrayer les moins timides d'entre eux. Il faut dire que faute de parler à de véritables crétins, c'était assez distrayant de voir leur visage se décomposer au fur et à mesure que je leur sortais des atrocités.

Alors que je faisais les poussières dans mon appartement, l'air de « Boring » chanté par Pink résonna dans la cuisine. Je me précipitais sur mon gsm et y vis le nom de Rosalya apparaître.

«- Allo, Rosa ?

- Salut Maloubah, j'espère que je ne te dérange pas.

- Non, pas du tout. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Leigh aimerait avoir ton avis sur deux sortes de bonnets différents. Tu aurais le temps de passer au magasin ?

- Oui, bien sur. Je ne fais rien de spécial, j'arrive.

- D'accord à tout de suite »

Je regardais l'heure et fut stupéfaite de constater que même un vendredi à 19h00 Leigh continuait de travailler. En arrivant sur place, je trouvais Leigh et lui demanda de me montrer les bonnets pendant que Rosa apparaissait dans son dos.

- Quels bonnets ? me demanda-t-il en fronçant les sourcils.

- Je ne sais pas, Rosa m'a dit que tu hésitais entre deux genres.

- Oui, mais finalement j'ai choisi moi-même il y a bien une semaine de celui qui allait le mieux avec le reste du costume.

- Oh, vraiment ? fit Rosa d'un air innocent. Je n'étais pas au courant donc j'ai demandé à Maloubah de venir pour qu'on soit sur.

- Désolé de t'avoir fait venir pour rien Maloubah.

- Oui c'est embêtant, continua Rosa. Mais comme tu m'as dit que tu ne faisais rien, tu pourrais rester manger ici, j'ai fait dix fois trop pour ce soir.

Un léger sourire apparut sur son visage et je compris que je m'étais complètement fait manipuler. Alors j'acceptais pour ne pas la décevoir. Et aussi parce que je préférais ça plutôt que de rester seule chez moi à manger une salade devant la tv.

- Tiens, Lysandre n'est pas là, constatais-je.

- Il me semble qu'il a dit qu'il répétait aujourd'hui, mais il ne devrait pas tarder, me répondit Leigh.

Je rejoignis Rosa dans la cuisine qui finit par m'envoyer patienter dans le salon car elle ne supportait pas que je lui donne des conseils sur sa façon de cuisiner. Alors je discutais avec Leigh en attendant que Lysandre rentre et que l'on passe à table.

Le bruit de la porte nous indiqua que Lysandre était rentré mêlé à d'autre bruit, comme si on percutait les murs. Mais je n'aurais jamais imaginé qu'il puisse être aussi bruyant une fois chez lui. Ca ne lui ressemblait pas du tout de faire un tel boucan, il était plutôt calme et réservé comme garçon. Quand la porte du salon s'ouvrit, je compris immédiatement pourquoi toute cette histoire de bonnets m'avait semblé étrange.

Leigh se leva et alla dans la cuisine en parlant aux nouveaux arrivants :

- Bien, je vais prévenir Rosa que vous êtes rentrés. Au fait, Rosa s'est arrangé pour que Maloubah mange avec nous ce soir.

Lysandre s'approcha vers moi pour me saluer. Castiel, lui, se contenta de me dire « Salut. » de la porte.

Le dîner se passa dans l'inconfort le plus total, l'humeur de Castiel après m'avoir vu n'aidant en rien. Leigh m'expliqua tout bas que Rosa avait appris ce qui s'était passé avec Castiel et visiblement ça ne lui avait pas plu puisqu'elle s'était arrangée pour nous inviter tous les deux sans rien dire à l'autre. Rosa me faisait la conversation et tentait de faire participer Castiel sans succès. Malgré le côté embarrassant de la scène, tout cela ne me faisait ni chaud ni froid. J'avais eu le temps d'apprendre à ignorer une présence gênante avec les soupers de Lenaka. Apparemment, Lysandre et Leigh n'étaient pas plus gênés de la situation que moi puisqu'ils continuaient de dîner comme s'ils étaient habitués à ce genre de spectacle. Une fois le dîner fini, j'aidais Leigh à débarrasser la table.

- Désolé pour la situation, mais il ne faut pas trop en vouloir à Rosa, tu sais. Elle t'aime beaucoup.

- Non, je ne lui en veux pas du tout. Ca me fait plaisir d'être ici, je pense simplement qu'elle se donne du mal pour rien.

Leigh sourit à ma remarque et continua.

- Castiel vient souvent dîner à la maison. Ce qui fait que Rosalya est la seule fille entre trois garçons. Elle ne s'est jamais plainte de la situation, mais je sais qu'une amie lui manque. Même si les copines de Lysandre ou Castiel se joignent à nous de temps en temps quand ils en ont une, elle n'arrive jamais à se lier d'amitié avec elles.

J'observais Leigh me demandant où est-ce qu'il voulait en venir.

- Depuis que nous sommes allés boire un verre et que tu es venue passer ta commande ici, elle n'arrête pas de parler de toi. Déjà au lycée elle t'appréciait beaucoup et je pense que le fait de ne pas avoir été toute seule la dernière fois au café lui a donné envie de retrouver une vraie amie. Et t'ayant retrouvé, elle pensait te demander de te joindre à nous plus souvent. Alors quand elle a demandé à Castiel comment ça s'était passé avec toi et qu'il n'a rien répondu, elle a tout de suite compris.

- Je vois. Et maintenant elle essaie de réparer les pots cassés.

- Exactement.

- Elle n'a pas à se donner cette peine.

Leigh resta silencieux un moment et je repris :

- Castiel ou pas Castiel, embrouille ou pas. Si elle veut m'inviter, il n'est pas nécessaire de me piéger. Je suis toujours contente de vous voir et je ne refuse pas une sortie.

Ce que j'avais dit à Leigh n'avait visiblement pas atterri dans l'oreille d'un sourd car le lendemain je fus à nouveau invité pour une sortie au cinéma. Et évidemment, tout le monde, y compris Castiel, était là. Je me dirigeais donc vers la salle avec Castiel et Lysandre, Rosa et Leigh étant parti chercher de quoi grignoter. Nous nous installâmes sur les banquettes libres dans le haut de la salle, Lysandre me séparant de Castiel. Au fond, la situation me faisait plus rire qu'autre chose. Et j'étais certaine que je n'étais pas la seule à la trouver plus que ridicule. Et comme pour nous narguer, Lysandre s'excusa prétextant avoir une envie pressante. Je restais immobile me demandant comment je devais réagir face à grincheux pour ne pas empirer la situation. Finalement, ce fut lui qui réagit le premier. Il prit la place de Lysandre pour se rapprocher de moi et me dit :

- Très bien, j'ai compris.

- Je te demande pardon ? demandais-je innocemment.

- Je suis certain qu'il s'agit d'un autre piège de Rosa pour nous mettre mal à l'aise.

- Vraiment …

- Soit. Je m'excuse d'avoir réagit comme un abruti l'autre jour et j'aimerais qu'il n'y ait pas de malaise entre nous.

- Un Castiel qui présente ses excuses. Mmh … c'est tellement inhabituel que je les accepte.

Je vis que le visage de mon interlocuteur prenait une jolie teinte rouge de colère alors je préférais continuer ma phrase.

- On a juste réagi tous les deux comme des imbéciles. Je m'excuse aussi. Je sais pourtant bien qu'il ne faut pas te lancer sur la musique.

- Donc tu plaides coupable, me dit Castiel en affichant un sourire taquin.

Tout le monde arriva et le film commença. Le film parlait d'une rencontre entre homme noir et un homme tétraplégique dont il s'occupait. A la fin, on en entendit les habituels commentaires allant de « Magnifique ! » à « J'ai pas compris … » et en passant par « Purée, je dois trop pisser ! »