Djidane… Comment cela avait-il commencé ? Frank ne s'en rappelait plus. Ce n'était pas ça l'important. L'important, c'était que ça c'était passé. C'était la relation que les deux gosses avaient construite dès l'arrivée de Djidane au sein des Tantalas. C'était toutes ces preuves de fidélité et d'amitié qui avaient jalonné leur quotidien. C'était les fous-rires débiles devant un Bach énervé par une mission foirée. L'important, c'était que ce sale gamin avait réussi à remplacer à lui seul toute la famille que Frank n'avait jamais connue. C'était son petit frère, qui lui donnait des leçons mieux qu'un père, et qui savait l'aimer comme sa mère n'avait jamais pu le faire.
Et puis, le petit frère a grandi. Le petit frère a perdu ses grosses joues remplies pour des traits fins et délicats, l'entraînement lui a appris l'agilité et a développé ses muscles. Quand il baladait sa frimousse blonde, les filles se retournaient sur son passage. Ses yeux n'étaient plus rieurs, ils étaient coquins. Frank était fier de lui, fier aussi d'y être un peu pour quelque chose. Et puis, un jour, tout bascule. La fierté se transforme en jalousie. Jaloux des demoiselles qui lui jettent des œillades, jaloux de celle qui le fait si bien bouger les hanches quand il danse avec elle. Quand il danse, il vole, il ensorcelle la piste. Tous les regards convergent vers lui. Frank le regardait, et le trouvait beau. Quand Djidane le regardait, il ne pouvait soutenir le regard, ça lui faisait mal… Comment on appelle ça ?
Du désir pour d'autres hommes, Frank en avait déjà éprouvé. Mais ce n'était pas la même chose. Comment comparer une aventure d'un soir avec ce sentiment indéfinissable, certainement malsain, qui commençait à couler dans les veines de Frank ? L'amitié, c'est sacré, on ne couche pas. Alors on ferme les yeux. On ne veut pas dire. On ne comprend pas. Djidane ne comprenait pas. Djidane ne savait pas pourquoi son ami ne voulait plus venir se baigner dans le fleuve d'Alexandrie le dimanche après-midi. Djidane ne savait pas pourquoi toutes leurs conversations tournaient court. Djidane avait un doute.
A l'évocation du doute, Frank s'enfonça un peu plus sur la chaise de bois et sourit… Le doute… Djidane avait quinze ans, et son regard vert cachait des préoccupations bien traumatisantes.
- Frank… J'ai un doute…
- Oui ?
- Bah…
Le bois qui craque sous les pas, reproche éclaté de la forêt dérangée. Djidane marchait depuis une quinzaine de minutes. Ses compagnons étaient partis au devant, sans doutes pressés de sortir de cet enfer noir. Djidane n'avait pas peur pour ses amis Tantalas, ils trouveraient bien un moyen de réparer le vaisseau et quitter cette maudite forêt. Mais… Comment avait-il pu tout laisser tomber ? Comment oublier ces sept ans passés auprès de ses compagnons ? Comment oublier Frank ? Il ne savait pas comment, mais il était parti, à cause de l'urgence de la situation. Il savait qu'il avait fait un choix qui se justifierait toujours. Mais dans sa tête il y aurait toujours le sentiment que sa vie aurait pu être autrement s'il était resté dans les bras de Frank.
- Frank… J'ai un doute…
- Oui ?
- Bah… Comment t'expliquer… Depuis un moment tu m'évites et… peut-être que je me fais des idées mais de toutes façons ça mérite réflexion…
- Dji… Vas droit au but.
- D'accord. (Inspiration). Esquetasenviedemoi ?
- Pardon ?
- Est-ce que je te plais ?
- Pourquoi tu me demandes ça ?
- Bah tu m'évites…
- J'aurai une drôle de manière de te le montrer, alors !
- Nan, mais, Frank… Tu sais bien que tu préfères les garçons…
- Et quand un garçon me plaît, je le lui dis. Je ne t'ai jamais dis que tu me plaisais, alors tu peux dormir tranquille. Je ne vais pas te sauter dessus.
- Ah… Mais alors pourquoi tu m'évites ?
- J'ai d'autres problèmes en tête, je suis désolé si je t'ai semblé froid.
Djidane sourit au souvenir de cette scène. Il était tellement apeuré ! Heureusement la tournure de la conversation avait tout pour le soulager. Et bien non, Djidane n'était pas soulagé. Djidane était déçu. Déçu de quoi ? De ne pas provoquer une passion douloureuse chez son meilleur ami ? Non, Djidane n'aime pas le pathétique.
Tout devient clair. Le problème, ce n'est pas que Frank est un garçon. Le problème c'est que c'est son meilleur ami. Djidane comprit à ce moment-là que Frank avait toujours été la personne qui le complétait le mieux. Depuis leur rencontre, leur entente était une évidence. Chacun avait trouvé dans l'autre un ami à qui confier son cœur. Il n'y avait rien à réfléchir. Ce n'était juste pas évident de réaliser que l'on aime son meilleur ami. Que l'on aime une personne, et non un homme. Que cette personne nous rend heureux par sa seule présence, que chaque seconde passée à ses côtés a plus de valeur que n'importe quelle éternité. Le plus difficile pour Djidane fût d'accepter tout cela. J'aime Frank, je le veux. Mais il lui avait fait comprendre qu'il n'éprouvait rien pour lui. Même s'il était un voleur émérite, Djidane n'avait jamais aimé le mensonge, il n'avait jamais su se faire violence. Que Frank le veuille ou non, Djidane irait au devant de ses envies ; il ne vivrait pas dans la frustration.
