Alors que j'étais motivée pour pondre deux ou trois chapitres, je suis tombée malade et j'ai traîné un fioutu rhume pendant une semaine... En principe, je suis de nouveau d'attaque et je compte bien avancer !
Surtout que je vois de plus en plus de lecteurs passer par ici (vous ne commentez que rarement, mais vous savez, je vous surveille avec les stats (ô w ô) ), donc j'espère que l'histoire vous plaît toujours.
Bonne lecture !
Officiellement, Bruce Wayne n'avait jamais mis les pieds au Royal Hotel.
Mais officiellement encore, Bruce Wayne était porté disparu depuis Noël, certainement blessé — voire mort — à en juger par le sang retrouvé au manoir.
Et dire que rien n'était vrai là-dedans… Une comédie. Une farce.
Réflexion faite, son identité publique ne ressemblait qu'à une vaste blague.
Au moins, elle était bonne.
Accaparé par son emploi du temps de play-boy multimillionaire, Bruce Wayne n'aurait jamais rencontré le comédien le plus macabre de Gotham. Il aurait encore moins passé plusieurs nuits avec lui…
Après la visite suspecte des deux policiers, Batman avait, comme promis, écouté les plans du Joker.
Dans la chambre à coucher du penthouse, le clown, assis en tailleur sur le lit, lui avait expliqué ce qu'il avait prévu : pour détruire Bane, il fallait tout d'abord l'affaiblir en le privant de sa drogue — « tu aurais pu y penser avant, Batou, au lieu de foncer comme un buffle les fois précédentes ! » —, et pour y parvenir, il fallait réduire les ressources des laboratoires qui fabriquaient ce venin. Sans oublier qu'ils devront empêcher les médecins de Bane de l'aider.
Un plan que Batman, accoudé sur son oreiller, approuvait en silence : sevré brutalement, un corps voyait sa santé dégringoler. Même Bane serait dans une position de faiblesse.
Quant à Sionis et ses réseaux de drogue, Joker le laisserait tranquille pour le moment, autrement, tout Gotham penserait que le clown en faisait une affaire personnelle.
« Alors que ce n'est pas vrai, Bats : pas de favoritisme entre mes victimes, je m'efforce d'être impartial… ! quoique… » Il s'était brusquement allongé, se rapprochant de son partenaire. « Si, en fait ! Il me rappelle quelqu'un que je détestais !
— "Détestais" au passé ?
— Ça remonte à loin, quand j'étais ado'… ma très chère mère voulait que je sois dans la comptabilité et j'avais beau refuser, elle m'a fait faire un stage chez un ami à elle. "Tu verras, grâce à cette expérience, tu sauras que c'est un bon métier au lieu de devenir comédien" et tout le pataquès. Ah, c'était d'un ennui mortel, Bats : des factures, des fiches de salaire, des chiffres sur du papier blanc au format standard… Et justement, ce type-là ressemblait à Black Mask ! Sans son masque, je veux dire. La tronche en-dessous.
— Maintenant que tu le mentionnes, Sionis a une tête de comptable. » Avait reconnu Batman avec un sourire. « Mais de là à le détester pour ça…
— Nan, il y a eu autre chose : ça faisait deux jours que j'apprenais, contre mon gré, ce métier assommant quand ce comptable, tout d'un coup, s'est mis à pleurer. Entre deux coups de trompette dans un mouchoir, il me révèle qu'il est amoureux de ma mère depuis des années ! Et que s'il a accepté de m'accueillir en stage, c'était seulement pour se rapprocher d'elle !
— Ton père était absent ?
— À cette époque, je ne le connaissais pas encore. » Joker avait tapoté la hanche de Batman pour le recentrer sur le sujet : son récit ne concernait pas son père, mais le comptable amoureux pour l'instant. Qu'il écoute, bon sang ! Il lui avait demandé de suivre ! « Bref, ce pauvre Pierrot se lamentait : et pourquoi ma mère ne répondait pas à ses invitations, et pourquoi elle ne l'invitait jamais à dîner, et pourquoi je ne voulais pas de lui en tant que père, et pourquoi il avait l'impression que je ne l'aimais pas, et pourquoi il était encore seul à son âge…
— Comment est-ce que tu as réagi ? » D'ordinaire, Batman gardait le silence lorsque les gens se confiaient, mais sa curiosité sur le passé de son partenaire avait été piquée, et s'il voulait arriver au bout de l'histoire en évitant les monologues, il fallait endiguer ce flot avec des questions.
« Hm. Après un instant, j'ai éclaté de rire.
— Ce n'est pas une habitude récente, alors… »
Joker avait confirmé par un gloussement guttural, presque austère…
Avait-il tué ce comptable ?
Mais non, enfin ! Pour qui le prenait-il ?
« Et avec quoi, Bats ? Tu penses que je l'ai égorgé avec le tranchant d'une feuille de salaire ?!
— Sur un bureau de comptable, les armes ne doivent pas manquer : un stylo plume dans l'œil, une paire de ciseaux dans le cœur…
— Hé hé, continue de parler comme ça, grand fou ! Tu me donnes des idées ! »
La main sur sa hanche avait remonté sur ses côtes.
« Je suppose juste ce qui pourrait être ton style.
— Peut-être aujourd'hui, mais je manquais encore d'imagination à l'époque. »
Sur cette dernière confidence, le calme était revenu et Batman avait attendu, pensant que le Joker enchaînerait sur le sujet de son père, ou bien qu'il confierait une autre histoire. Ou peut-être qu'il se rapprocherait davantage pour…
Mais le silence s'était installé, à peine perturbé par les bruits de circulation trop lointains. L'aube approchait, marquant le moment où les chauves-souris se réfugient dans les granges et les bâtiments abandonnés. Les chouettes rangeaient leurs ailes de façon à se glisser dans des troncs troués ou d'autres antres d'ombres.
Batman avait ramené la couverture jusqu'à son épaule ; le chauffage baissé permettrait au froid de s'établir à nouveau dans la chambre, mais cela n'avait aucune importance : sous les draps, avec les corps, la chaleur bientôt établie résisterait à n'importe quel assaut glacial.
« Tu as réussi à convaincre ta mère que le métier de comptable n'était pas pour toi ?
— Elle n'a rien voulu savoir, la vieille sorcière… Pour la convaincre, il faudrait qu'elle voie mon succès aujourd'hui en tant que comédien…
— Mh. Je ne suis pas sûr qu'elle serait ravie. »
Dans la pénombre, Batman sentit le Joker remuer vers lui, ricanant.
« Les parents ont toujours des surprises concernant leurs enfants. Regarde ton cas, par exemple ! Tu penses que maman et papa imaginaient leur fiston déguisé en chauve-souris, arpentant Gotham la nuit, en quête de sensations fortes ? Non, ils imaginaient sûrement leur fiston en une sorte de monsieur Darcy. »
Batman garda le silence.
Il refusait de discuter de ça au point du jour : comme tous sujets tabous abordés lors de nuits blanches, la conversation aurait été trop douloureuse.
Bruce ne niait pas que la naissance de Batman provenait de la mort de ses parents : son costume était une conséquence, son avatar une réaction.
Mais non, il n'en parlerait pas.
Après un silence, il desserra les lèvres pour changer de sujet :
« Il faudrait donc que ta mère te voie… Est-ce que ça veut dire qu'elle est encore vivante ? »
Une question qui en impliquait une autre : si elle était bien vivante, était-elle menacée ? Comptait-il lui rendre une visite fatale ?
Cette fois, ce fut au vengeur de se heurter à un silence. Renonçant à répéter sa question, il se rapprocha, prêt à écouter la réponse la plus murmurée s'il le fallait. Mais ce qu'il avait pris pour de la pudeur était juste de la fatigue : au moment où son torse se pressa contre le bras noueux du clown, Batman l'entendit ronfler.
Il resta quelques instants au-dessus du Joker, suspectant une ruse.
Sous les draps, sa jambe glissa doucement entre celles de son partenaire, cherchant une réaction, mais l'endormi ne tressauta même pas…
Toujours soupçonneux, Batman s'attarda sur son ventre, remontant sur ses côtes.
Rien.
Si le Joker ne dormait pas, son jeu d'acteur était troublant.
S'avouant vaincu, Batman s'arrêta pour s'allonger sur le côté. Personne à part lui n'entendit ce rire dépité qui lui échappa.
« Tu es infernal. »
Même sans ses blagues explosives, même sans ses cartes coupantes, le Joker restait un véritable démon, prêt à s'insérer dans les pages d'un livre qui n'aimait pas être ouvert.
Mais il apprenait, acceptant ce lecteur qui connaissait déjà l'intrigue des identités opposées.
Restait à savoir si Batman pouvait connaître le Joker comme il le souhaitait.
Après avoir pris une position plus confortable, prêt à s'accorder quelques heures de sommeil, Batman se demandait si cette histoire de comptable amoureux était vraie.
Mais à quoi bon inventer ce mensonge ? Pour entretenir un semblant de complicité ? Par amour de la sournoiserie ? Pour se moquer plus tard ?
Tant de possibilités lui donnaient mal à la tête, faisant pulser une douleur lancinante au niveau des yeux.
À moins que ce ne soit la fatigue…
Épuisé, Bruce se mit à espérer que le matelas allait l'engloutir, le retenant ici, protégé. Il avait placé la main du Joker contre son épaule, la gardant pour lui rappeler sa présence… et probablement que Bruce ne changea pas de position durant ce sommeil sans rêve, car c'était justement quand le Joker se dégagea de l'étreinte qu'il se réveilla.
« Désolé, Bats. » Murmura Joker. « Je ne voulais pas te réveiller. Rendors-toi pendant que je règle quelques affaires. »
Pendant un instant, Batman fut tenté de lui saisir le bras pour le convaincre de revenir sous les draps, mais la lumière qui brillait par la porte entrouverte, provenant de la terrasse, lui faisait perdre ses repères. Depuis quand dormait-il ? Six heures ? Plus ?
Quelles affaires ?
Cette ligne ardente dans l'entrebâillement rappelait une fenêtre qui donnerait sur un crépuscule haut en lumières.
« Quelle heure est-il ?
— À peine 17 heures 30.
— J'imagine qu'il est trop tard pour la grasse matinée. »
Le clown confirma d'un ricanement tout en s'éloignant davantage.
Ils vivaient dans un monde à l'envers : quand les amants se préparaient à l'aube, eux s'éveillaient à la tombée de la nuit, comme appelés par minuit.
« J'ai trop de choses qui tournent dans mon crâne pour rester allongé, mais toi, tu peux rester là, Bats.
— Qu'est-ce qui tourne au point de t'arracher du lit ? De quelles affaires tu parlais ?
— Un restau'. Un ciné. Un plan contre Bane. »
Tournant le dos au sourire déconcerté de Batman, Joker s'assit sur le rebord du lit et commença à s'étirer, faisant craquer ses doigts, ses cervicales. Les os en lame de couteau remuaient sous la peau, s'articulant malgré les marbrures au niveau des côtes qui indiquaient le lent rétablissement.
« Tes côtes te font encore mal ?
— Ça fait mal seulement quand je ris. » Répondit vaguement Joker en saisissant un des peignoirs au bout du lit.
Conscient que les plaisanteries du Joker se dispensaient toujours d'explications, Batman n'en demanda aucune.
Avant que le Joker ne se lève, il lui effleura les reins, sentant la force de ce dos, de ce bassin… Le contact raviva les souvenirs de la veille, quand il était attaché par des guirlandes, et concrétisa son érection nocturne.
Dommage, son partenaire s'était déjà levé.
Après avoir placé le peignoir sur ses épaules, Joker tira les rideaux. De façon surprenante, il ne restait plus aucune trace de la tempête de neige qui avait gâché les fêtes : les nuages se retiraient en dessinant de longs filets de laine grise. Le calme revenait.
Dans son orgueil, Batman ne pouvait pas s'empêcher d'y voir un reflet de sa propre sérénité.
Joker était en train de réunir des vêtements quand il s'exclama :
« Oh, maintenant que nous nous sommes occupés de Crème-brûlée, on peut aller voir l'ornithologue au long nez ! »
Au moment où Batman se débarrassa de la couverture, il nota avec une grimace la différence de température entre le lit et la chambre. La clarté chaude et dorée du jour était trompeuse.
« Allons-y en début de soirée, oui. Cobblepot a assez attendu. » Approuva-t-il, heureux de sentir le tapis sous ses pieds et non pas le carrelage glacé. « D'ici ce soir, nous aurons le temps de réfléchir aux négociations.
— Tu vas vraiment accepter sa requête ou tu comptes le rembarrer de vive voix ? »
Si Batman regrettait presque que rien d'autre ne se soit passé entre eux, il nota tout de même avec plaisir comment Joker le détaillait, un sourcil haussé, quand il saisit une robe de chambre à son tour.
« Inutile de provoquer Cobblepot, surtout pas maintenant que nous préparons une attaque contre Bane… mais ça ne veut pas dire que je vais accepter sa proposition sans faire de difficultés. »
L'air enchanté, Joker ouvrit le premier tiroir de la table de nuit, révélant plusieurs bâtons de dynamite.
« Est-ce que tu auras besoin de ça ?
— Non, rien d'aussi extrême.
— Oh ? Tu me brises le cœur !
— Et si tu m'écoutais, plutôt ? » Proposa Batman en le détournant de ce tiroir — il nota dans un coin de tête qu'il devrait faire l'inventaire du meuble pour être sûr que rien n'était prêt à exploser juste à côté du lit. « Pas d'arme, pas de violence, sauf si la situation l'exige. Pas de blague non plus, Cobblepot n'a pas ton sens de l'humour.
— Erf, donc une soirée assommante en perspective… j'espère au moins que tu tenteras réellement de m'assommer en mettant du G.H.B. dans mon verre. »
Batman réprima un sursaut, surpris par cette blague osée.
« Je crois qu'un de mes hommes en a !
— Non, Joker. Ni pour toi, ni pour moi. » L'avertit Batman, cherchant encore la limite entre l'humour et le sérieux. Le rire tonitruant qu'il entendait ne confirmait rien…
Entre les filets des nuages, Blue pouvait apercevoir la myriade d'étoiles au-dessus de Gotham.
Il n'y avait qu'au port qu'elles étaient aussi visibles, car quand on tentait de les admirer depuis les rues au creux de la ville, les néons éclatants et les enseignes aveuglantes rendaient le ciel aussi sombre qu'un plafond de prison, dissimulant sa vraie beauté.
Autre chose surprenait Blue sur ce parapet au bord de l'océan : la force du vent.
Ici, près des quais barbus de bernacles, les rafales fouettaient avec une puissance habituellement entamée par les hauts bâtiments en ville. Les rugissements du vent courraient dans les cheveux, refroidissaient les tempes, gelaient les tympans.
Malheureusement, Blue ne devenait pas sourd…
« C'est toi qui as la clé ! » Insista Jumbo, un forain aussi grand et musclé que Myshtsa, mais beaucoup plus agressif. « Je ne vois pas pourquoi ça serait moi ! »
Cela faisait plusieurs minutes qu'il se disputait avec Rudy, un collègue, mais contraints d'être discrets, ils sifflaient plus qu'ils ne parlaient.
Pour se défendre, Rudy rétorqua avec un feulement :
« Le boss a dit que ce serait toi !
— Non ! Le boss a dit que ce serait toi ! »
Sentant la fatigue le gagner, Blue gardait les yeux levés vers le ciel.
Sur les ordres du Joker, le groupe composé de quatre forains s'était rendu au port le plus au sud de Gotham, là où se trouvait un conteneur où avait été fraîchement stocké du Paullinia veniama, une plante proche du guarana qui servait à la production de venin.
À l'aide de flammes, les forains devaient s'assurer qu'il ne resterait plus rien de cette réserve.
Une mission simple !
Sans compter que le Joker, plein de ressources, avait réussi à obtenir la clé et le code du conteneur pour faire gagner du temps.
Mais encore faudrait-il retrouver cette maudite clé !
Jumbo déclarait que la clé avait été remise à Rudy, et Rudy affirmait qu'elle avait été remise à Jumbo. Le pire était qu'ils se défendaient avec le même argument.
« Moi, j'ai eu l'info' que ce serait toi qui aurait la clé.
— Et qui t'a dit ça ?
— Mais le Joker lui-même !
— N'importe quoi ! Il m'a dit qu'il te remettrait la clé ! »
Sans clé, les briquets et les deux bidons d'essence qu'ils avaient apportés n'arriveraient pas à bout des parois en métal de l'énorme conteneur.
Les vagues continuaient de percuter le béton, corps de Gotham inépuisable, et le choc soulevait des gouttes salées. Si Blue avait été seul, il aurait fait flamber n'importe quel tas de palettes pour se réchauffer.
Il s'apprêta à soumettre l'idée quand ils entendirent un bruit de moteur au loin.
« Vos masques ! » Rappela Rudy alors que tous avaient déjà remis en place leur figure austère. Pour cette nuit, pas de masques de clown : toutes les faces avaient été peintes en noir pour faire croire à la présence d'hommes de Black Mask. Un autre détail imaginé par le Joker.
Le plastique, assombri à coups de bombe de peinture, dégageait une odeur puissante qu'ils supportaient tous avec difficulté. Ils redoublaient d'efforts pour rester concentrés, aux aguets…
Mais le ronronnement du moteur s'était évanoui, ne laissant qu'un silence douteux, assez intimidant pour dissuader Rudy et Jimbo de reprendre leur querelle.
Que devaient-ils faire, maintenant ? Partir en expliquant à leur chef qu'un témoin aurait pu les voir ? Les masques noirs servaient justement à détourner les doutes d'eux ! Arrêter les possibles intrus en les tuant et en les balançant dans les remous ? Cela ne faisait pas partie du plan, mais le Joker ne leur en aurait pas voulu pour si peu !
Devaient-ils s'inquiéter alors que ce n'était peut-être qu'un pégu du coin qui cherchait son chemin ? Les bruits de circulation, portés par le vent, témoignaient juste de l'activité sur les artères de Gotham…
Rien d'inhabituel !
Les hommes hésitaient toujours concernant la suite du plan quand un nouveau rugissement se mit à résonner, se gonflant rapidement de puissance. Le bruit laissait imaginer des poumons en acier brûlant, appartenant à quelque bête mécanique encore invisible.
Et au lieu de perdre en intensité, le bruit s'imposait à mesure qu'il s'approchait.
Au bout de l'allée formée par les autres conteneurs, une lumière apparut, perçant l'obscurité, et une fois face aux saboteurs, elle se divisa en deux globes aveuglants, ardents.
Placée sous ce regard d'illuminé, une sorte de versoir pointait vers l'avant, imitant un bec rigide.
L'étrange chasse-neige fonçait à grande vitesse sur les quatre forains, poussant son cri rauque tout en suivant une trajectoire parfaite et précise pour les percuter de plein fouet, aussi implacable qu'une boule de bowling jetée sur ses victimes.
La scène en était presque comique quand ils volèrent ; comme des lapins hypnotisés par la mort, pas un seul n'avait eu le réflexe de bondir sur le côté.
La piste enfin dégagée, le véhicule termina sa course dans le conteneur derrière, son nez en métal s'enfonçant dans le flanc de la caisse avec une telle violence qu'il l'éventra d'un coup sec avec un bruit de tonnerre.
Puis, ce fut le calme total.
Les bruits du vent, des vagues et de la ville reprenaient leurs droits, berçant ce coin de port. Les phares du camion encore allumés se blottissaient maintenant à l'intérieur du conteneur ouvert, ramenant la nuit à sa juste place.
Un premier forain, mort à cause du choc, avait été expulsé du quai pour sombrer dans les flots ; un second s'était retrouvé pris dans la violence de l'acier, ses os et sa chair ne résistant pas aux tranchants des corps froids ; un troisième avait disparu sous les roues, se désarticulant sous l'impact.
Blue, lui, avait été projeté sur plusieurs mètres. L'accident avait réussi à le tordre dans des angles pourtant impossibles. Son corps avait à peine touché le sol que son cerveau avait tout déconnecté pour mieux ignorer la douleur qui allait et venait de sa gorge à ses chevilles.
Allongé sur son dos brisé, son visage tourné vers les étoiles, le garçon admirait une dernière fois la beauté nocturne.
Le froid qui engourdissait peu à peu ses joues, son nez, ses lèvres ne venait plus seulement de l'hiver…
Dans la camionnette à moitié insérée dans le conteneur, des éclats de rires explosèrent : Anong et Petite Pomme, survoltées, topèrent leur victoire à plusieurs reprises. Secouant les poings, elles poussèrent des cris de louves.
Jamais elles n'avaient ressenti une telle fierté !
Joker les avait averties que des hommes de Black Mask seraient sur place avant elles et que, si elles n'employaient pas la manière forte, ils tenteraient de les empêcher d'atteindre le conteneur.
La suite du plan était d'une simplicité enfantine.
« Tu sais ce que j'aime chez le Joker ? » Demanda la Petite Pomme en détachant sa ceinture, prête à glisser à l'arrière du véhicule pour récupérer un premier bidon d'essence. « C'est que c'est p'têt le seul gars dans tout Gotham à confier ce genre de boulot à deux nanas.
— Tu veux dire un boulot où on n'a pas besoin de montrer notre cul. » Ajouta Anong, coupant le contact avant de suivre sa collègue.
« Ouais ! Que ça serve de leçon à Black Mask et les autres mous du gland. »
Leur boss était peut-être un clown, il savait les prendre au sérieux.
En fin d'après-midi, il avait demandé à les voir pour leur confier une importante mission : réduire à néant le stock de Paullinia veniama qui se trouvait sur le port le plus au sud de Gotham, dans un conteneur bien gardé. Joker n'avait rien révélé concernant les raisons de ce plan et elles n'avaient pas cherché à en savoir plus : la requête était simple et elles appartenaient à sa troupe.
Débarrassées des ennemis, les deux foraines sortirent les jerricanes du fond de la camionnette. Sans vérifier l'identité de leurs victimes, elles enjambèrent les dégâts. Pour l'occasion, Anong portait à nouveau le justaucorps blanc et rouge lors de l'attaque du Royal : la violence la rendait coquette. Petite Pomme, elle, n'avait pas voulu s'encombrer d'une tenue de spectacle, mais elle s'était couverte pour affronter le froid.
Quoique, la brise pouvait bien souffler : elles seraient bientôt réchauffées par un incendie.
Sur un autre quai, la première voiture qui s'était faite entendre était plongée dans le noir, immobile. Toujours installé derrière son volant, des jumelles devant les yeux, le conducteur sentait son cœur batte à tout rompre : quand il avait reçu un appel anonyme avec une voix trafiquée qui lui avait supplié d'envoyer des patrouilles dans tous les ports de la ville, James Gordon avait tout de suite suspecté un canular.
Seule la curiosité l'avait mené jusqu'ici, et au cas où un collègue ou un criminel essaierait de lui tendre un piège pour l'éliminer, il portait un gilet pare-balles et son arme de service reposait sur le siège passager.
Sauf qu'il venait d'assister à quatre décès sans avoir rien pu faire.
Comme il regrettait de s'être montré si méfiant…
Il serra ses jumelles en se raisonnant : même s'il y avait cru, Gordon n'aurait rien plus faire.
À cause de l'hostilité de ses supérieurs corrompus, il n'aurait pas pu mobiliser assez de troupes sur un simple appel anonyme. Il n'avait, parmi ses collègues, ni ami, ni allié, aucun renfort pour l'accompagner. Et enfin, il n'aurait pas pu se rendre sur tous les quais à la fois en étant seul…
Non, même s'il avait pris l'avertissement au sérieux, Gordon n'aurait rien pu faire.
Mais ces réflexions lui venaient bien après son premier ressenti : en vérité, Gordon s'était immédiatement braqué quand il avait entendu la voix robotique, songeant à l'apparition d'un remplaçant de Batman.
Quand la ville cesserait de régurgiter des apprentis justiciers ?!
Quand la police ferait enfin son boulot…
Est-ce qu'il parviendrait à recontacter la personne — il jurerait que c'était une femme — et à la localiser afin de comprendre qui elle était ?
Edward Nashton, au service cybercriminalité, en serait capable, lui, mais ce gars-là était plus sournois qu'un reptile. Dieu sait dans quel pacte Gordon s'embarquerait s'il demandait un service à ce génie de l'informatique.
Luttant contre l'envie d'allumer le chauffage dans la voiture, Gordon resta à sa place dans la voiture, choisissant la discrétion plutôt que la bravoure. Pour garantir sa couverture, il avait même retiré la clé : démarrer maintenant, c'était signaler sa présence à coup sûr.
Soudain, il aperçut les lueurs d'un feu de joie dans le conteneur, cette boîte mystère géante, et il se décida à appeler les pompiers — c'était le moins qu'il pouvait faire.
Bien sûr, les renforts ne seraient d'aucune aide pour les hommes de Black Mask — des masques noirs, c'était bien ce qu'il avait aperçus avant l'arrivée du chasse-neige improvisé, non ? —, mais au moins, les corps ne disparaîtraient pas dans les flammes.
