En se remémorant cette nuit où tout avait changé, Djidane aurait sûrement eu les larmes aux yeux s'il avait su que Frank y pensait en même temps, et qu'il était dans la pièce où tout s'était passé. Affalé sur sa chaise, les bras croisés, Frank avait la même posture que ce fameux soir où Bach les avait envoyé ranger le local. Ils ne s'étaient plus parlé depuis le doute de Djidane, si ce n'est le bonjour du matin et la bonne nuit du soir. Frank était fâché, officiellement d'être de corvée de rangement. En réalité, Frank avait peur. Peur de se retrouver seul avec Djidane. Rien n'était possible entre lui et le gamin, Frank s'en était bien rendu compte. Djidane était jeune, respirait la joie de vivre. Rien à voir avec le torturé qui avait fait la bêtise de tomber amoureux de son meilleur ami.
- Frank ?
Non, ne me parle pas. Laisse-moi seul dans le désespoir de ma tête…
- Tu sais… Je crois que tu as raison. Quand on aime quelqu'un, il faut le lui dire.
- Ça dépend. Des fois c'est mieux de le cacher. Surtout entre deux amis.
- Moi, je préfère la vérité au mensonge.
- Même si la vérité doit briser l'amitié ?
- Je prends le risque…
Frank ne comprit pas. Djidane s'assit en face de lui, sur ses genoux, enlaçant ses épaules. Il tremblait comme une feuille chavirée par le souffle de l'hiver, juste avant de se détacher de la branche de l'arbre. Djidane ne savait plus continuer. Alors Frank sourit, et alla cueillir le baiser qui se trémoussait à l'entrée des lèvres de Djidane.
- Frank ! Qu'est-ce que tu fous !
- J'arrive Bach.
Le temps de la rêverie était bien fini. Frank soupira. Les douces étreintes, les murmures feutrés, les caresses coquines, les baisers passionnés, les matins ensoleillés… Tout cela appartenait bien au passé. Djidane était une surprise du destin, aujourd'hui Frank devait rendre la monnaie de sa pièce, en rendant Djidane à lui-même. Je t'aime.
Frank sortit du vaisseau brisé. Markus avait allumé un feu.
- Dis-voir, le vaisseau ne va pas se réparer tout seul. On a besoin de toi.
- Oui, Markus. Je viens vous aider.
- Pour l'instant tu t'assieds, intervint Bach qui tenait à la main une boîte de conserve. J'ai retrouvé quelque chose qui va te faire plaisir.
- Cette vieille boîte ?
- Cette vieille boîte, bien que cabossée et légèrement cramée, contient des grains de café de première qualité. Je te prierai de remercier ton chef adoré qui vient de te sauver la vie !
- C'est surtout la vie des Tantalas que tu sauves ! Plaisanta Markus. Frank sans son café, je ne sais pas si on arrive à le retenir !
- C'est intelligent, tout ça, siffla Frank en arrachant la conserve des mains de Bach. Je vais chauffer de l'eau.
Après que Cina s'était encore énervé sur la machine à café qui par miracle avait survécu à l'accident, le groupe s'assit en rond autour du feu.
- Djidane est parti ? Demanda Cina qui comme d'habitude avait manqué un épisode.
- Oui, le gosse est parti, répondit Bach.
- Il va me manquer.
- Moi aussi, ajouta Markus. Il était chouette. C'est le dernier qui est arrivé, mais il a tout de suite su se faire une place. Et puis faut dire qu'il était attachant… Vous vous rappelez, quand il est arrivé ?
Les yeux baissés et la bouche serrée de Frank n'échappèrent pas à Bach. Il se demandait pourquoi Frank se montrait si sombre face à l'évocation de ce jour qui avait allumé le feu de sa vie. Bach avait toujours deviné le profond attachement qui unissait ses deux gamins. Mais pourquoi Frank montrait tant de difficultés à parler de son ami ?
- En tous cas, c'est très courageux, ce qu'il a fait. Partir comme ça, pour sauver la princesse d'Alexandrie…
- Pfff… C'était prévisible. Les femmes ont toujours été la faiblesse de Djidane.
Frank n'avait pas réussi à dissimuler l'amertume de son ton. Mais seul Bach y fut attentif. La jalousie, bien sûr… Pauvre petit chose.
- Quant au courage… Lâcher ses amis pour des minauderies, ce n'est pas le courage que m'ont enseigné les Tantalas.
- Comme tu l'as dit, Djidane a fait preuve de faiblesse. J'ai peur pour lui, il s'est jeté au devant du danger sans réfléchir. J'aimerai mieux que l'un de nous aille l'aider.
- Arrête Bach ! Il a quitté les Tantalas, il ne mérite plus notre protection ! Quand on déserte, on sait ce que l'on fait, et l'on en paye les conséquences ! Maintenant, Djidane peut bien crever, ça ne regarde plus les Tantalas !
Frank se leva violemment et rentra dans la carcasse de bois. Ses compagnons étaient surpris de sa réaction, mais ne demandèrent pas d'explications. Ils devinaient tous la douleur qu'avait Frank de perdre son meilleur ami. Bach se souvint avec émotion de la première nuit où Djidane avait fait un cauchemar, et qu'on l'avait retrouvé le lendemain dans les bras de Frank. Leur relation était si claire, limpide. Simplement belle. Les Tantalas finirent leur tasse en silence, quand un souffle criard résonna dans toute la forêt.
- Blambourine… murmura Bach.
- S'ils l'ont rencontrée, je ne donne pas cher de leur peau, commenta Markus.
- Il faut y aller, décida Bach. Prenez vos affaires, je vais chercher Frank.
Les deux autres se précipitèrent à l'intérieur, se marchant sur les pieds et s'insultant à qui mieux-mieux. Bach soupira et monta à la chambre de Frank. Il n'était pas là. Sa dague non plus, ne restait que les crochets au mur. Des fioles de toutes sortes traînaient par terre, sûrement tombée de l'étagère médicale où il manquait quelques produits. Les tiroirs du bureau dévoilaient tous leurs secrets, la hâte ayant oublié de les refermer.
Bach ressortit. Un rictus se dessina sur son visage quand il devina dans l'herbe les pas fuyants de Frank. Djidane, Frank… Entre eux il n'y avait pas de place pour l'ambiguïté.
- On est prêt, Chef !
- On reste ici, les gars…
- Mais pourquoi ?!
- Cette histoire ne regarde pas les Tantalas. Frank a raison.
- On ne l'a pas trouvé, Frank !
- Il est déjà parti…
Fin
