« Sortez. »

Sans un mot, sans un regard, les hommes de Bane quittèrent le sous-sol. Plus que de la crainte : c'était du respect.

Si le lion était le roi de la jungle et l'ours celui de la forêt, les rumeurs s'accordaient à dire que Bane était celui de Gotham. La fortune ou l'étendue du territoire n'avaient aucune importance pour ce titre de noblesse, car de la même façon que les loups, seul ou en meute, fuient les ours, les autres criminels de la ville évitaient d'être en conflit avec Bane.

Sous un néon blafard, au débit lumineux maladif, le colosse saisit une chaise et s'installa face à John Patrick, dit Twist. Ligoté, nu sur le béton froid, le détenu se tenait recroquevillé afin de retenir le peu de chaleur qu'il pouvait concentrer.

Les outils tranchants ou lourds avaient été sans effet. De toutes façons, ces panoplies gores ne servaient habituellement qu'à impressionner, faisant parler les plus lâches. Pour les plus butés, comme ce clown au sourire cicatrisé, il fallait autre chose : manque de sommeil, humiliation, supplices… tout ce que son patron hilare aurait dû subir si Sionis ne l'avait pas envoyé à l'asile d'Arkham.

« Est-ce que tu m'entends ? » La voix grave de Bane n'était ni agressive, ni menaçante.

Le regard de Twist se leva vers lui, puis s'en détourna. Déshydraté et fatigué, l'otage devait faire de gros efforts de concentration pour fixer un même point.

« Mes hommes m'ont dit que tu avais enfin révélé la raison pour laquelle ton patron t'avait envoyé ici. J'aimerais que tu répètes ce que tu as avoué. »

Twist sentait poindre un mal de crâne terrible : la douleur tapait et chauffait derrière ses yeux, autour, à ses tempes.

« … Jo-Joker m-m'a… enve-envoyé ici… » Le froid le faisait claquer des dents. La migraine devenait alors martèlement. Au moins, Bane le laissait prendre son temps. « Il pe-pe-pense que vous… t-travaillez avec… Ba-Baaatman. »

C'était bien ce que ses hommes lui avaient répété.

Le soir où Avespa avait rencontré les deux policiers qui souhaitaient vendre les informations obtenues sur le docteur Quinzel, des hommes de Bane avaient surpris la présence d'un inconnu qui les espionnait depuis quelques heures. À cause de son manque d'expérience, Twist avait manqué de discrétion et il avait été traîné dans les sous-sols d'une boutique de bricolage.

Malgré les nombreux passages à tabac, le clown n'avait rien dit de plus à part qu'il travaillait pour le Joker.

Maintenant, Bane connaissait la mission de ce soldat abîmé.

Le colosse retira son blouson pour recouvrir l'homme. Le cuir encore gorgé de chaleur s'apparentait à une caresse. À une bénédiction.

Twist se recroquevilla un peu plus, comme dans un terrier. Peut-être par peur aussi que Bane se mette à le frapper. Le blouson serait une maigre barrière, mais… ce serait mieux que rien.

La boule au ventre, Twist leva les yeux vers le géant. Sous son blouson, Bane ne portait qu'un débardeur qui laissait visibles la masse de muscles et les tuyaux de venin implantés dans la chair. Le néon qui brillait au plafond assombrissait son visage caché dans son masque de catch.

« Il pe-pe-pens… pensait… que Ba-Batman… allait le-le… piéger. »

Vraiment ? Bane n'y croyait pas une seconde.

Toutefois, il ne confirma, ni n'infirma.

Sur une petite table, il saisit un gobelet d'eau avant de s'agenouiller près du détenu. Aucune drogue. Juste de l'eau minérale, de l'eau simple, mais qui était un nouveau réconfort pour Twist qui parvint à boire sans avaler de travers.

« Est-ce qu'il t'a dit d'où venaient ses soupçons ?

— Je… je ne sais pe-plus… non. Ou… ou a-alors… il m'a dit que Batman… voulait vous tuer, mais… qu'il ne l'avait pas encore fait… » Jusque là, tout était vrai : Bane lui-même avait été surpris que Batman aide le Joker à s'enfuir d'Arkham au lieu d'essayer de l'affronter. Ce choix, cette priorité avait confirmé ses doutes depuis la rencontre du My Alibi. « … il a affronté Calendar… Man avant… Joker trouvait ça… suspect. Il voulait juste être sûr… que Batman était son… allié. »

C'était donc ça ? Le clown avait été pris d'une crise de paranoïa et la partie d'échecs ne se jouait donc plus entre deux armées, mais trois ?

La collaboration entre Sionis et Bane s'était soldée par un échec, et ensuite quoi ? Bane se serait allié à Batman pour qu'il récupère le Joker afin que les deux le piègent à la sortie d'Arkham ?

À d'autres.

Le Joker ne se méfiait absolument pas de Batman. Et ce dernier ne se méfiait pas assez du Joker.

« Je suis désolé. » Murmura le colosse sans que l'otage ne comprenne tout de suite pourquoi. « Désolé parce que ton patron t'a sacrifié. Pour quoi ? Je ne le sais pas encore, mais il t'a envoyé ici alors qu'il savait déjà que Batman est toujours mon ennemi et qu'il est toujours son allié. » Bane joignit ses mains, pressant celle encore engourdie par sa blessure dans l'espoir de sentir autre chose que ce fourmillement. « Car même si j'avais voulu m'allier à Batman, ça n'aurait pas été possible.

— … Alors pourquoi… Batman vous laisse… en vie ?

— Parce que malgré ses nouveaux projets, il n'est pas un criminel. Il a fait passer d'autres priorités avant un meurtre. Bien sûr, je ne m'attends pas à ce que tu me croies sur parole. La vérité ne te ferait douter qu'un peu plus…

— C'est votre méthode… ? Devenir compatissant… et honnête… pour me faire… regretter d'avoir rejoint… le Joker ? »

Bane ne répondit pas tout de suite. Il reprit sa place sur le siège et, soudain songeur, releva son visage, observant les murs couverts de carrelage blanc. Ces tuiles donnaient à cette cave des allures médicales. Des allures de morgue.

« Non : tes regrets ne m'apporteraient rien. » Bane sembla hésiter un instant avant d'enchaîner : « un autre regrettera bien plus que toi. » Celui qui ne se méfiait pas assez. Bane reporta alors son attention sur Twist. « J'imagine que le Joker ne t'a jamais révélé l'identité de Batman, autrement, il t'aurait tué juste après… mais est-ce que tu as essayé de voir par toi-même ?

— Non… un seul a essayé, le lendemain… de Noël… Le boss l'a tué et son corps… a été jeté d'un étage…

— Connaître ce secret, c'est mourir. C'est ce qui est arrivé à Firefly, c'est ce qui pourrait m'arriver bientôt. Mais de façon surprenante, ton boss ne craint rien… Du moins, tant que Batman ignore que ton patron n'est pas plus innocent que nous à propos de la mort d'Alfred Pennyworth. » À cause de la fatigue, Twist ne situa pas tout de suite ce nom, alors il écoutait sans comprendre. « Lorsqu'il se faisait encore passer pour Black Mask, Joker a mis au défi les meilleurs tueurs de Gotham d'éliminer la chauve-souris, mais ils ont tous échoué, les uns après les autres… Le Joker a compris qu'il fallait employer une autre méthode et il a réuni les derniers concurrents : Firefly, l'Electrocutioner et moi. Il s'est débarrassé de l'Electrocutioner en sachant qu'il n'apporterait rien dans cette alliance. Seuls Firefly et moi étions nécessaires pour tuer le majordome de Bruce Wayne, pour qu'il soit enfin déstabilisé… avant que le Joker ne décide de s'associer à lui et d'en faire son partenaire.

— Quoi ?… Vous… vous voulez dire que Batman est… Bruce Wayne ? »

Twist essaya de rire, imaginant une plaisanterie, tandis que Bane se murait dans le silence. Mais pourquoi Bane inventerait une chose pareille ?

Pouvait-il vraiment croire l'ennemi de son patron ?

Perdu dans ses souvenirs, Bane ne chercha pas à le convaincre.

Au moment de la réunion au Royal Hotel, Firefly, Joker et lui connaissaient déjà l'identité de Batman ; seul l'Electrocutioner ignorait ce point faible qu'ils avaient décidé d'exploiter — une idée du Joker lui-même. Désavantagé par cette lacune, il avait été éjecté par le Joker avant qu'ils n'abordent, à trois seulement, ce projet.

« J'ai tué le majordome de Bruce Wayne. C'est pourquoi il préférerait me tuer des pires façons plutôt que de collaborer avec moi. Ton boss le sait, ce qui veut dire qu'il t'a envoyé ici pour une autre raison. »

Bane se pencha et ce ne fut que lorsque sa silhouette fit obstacle au néon au-dessus que Twist recommença à avoir peur.

« Si Bat… Wayne ne le sait pas… il faut lui dire…

— Il ne me croira pas sur parole et je n'ai aucune preuve.

— Je pourrais… confronter le Joker… ! Je…

— Seulement si je te relâche. Ce qui n'arrivera pas. »

Peut-être que c'était ce que le Joker voulait ? Peut-être était-ce la raison pour laquelle il avait envoyé un de ses hommes mourir ? Bane l'espérait presque.

De sa main valide, Bane empoigna la gorge de John Patrick, la serrant sans le moindre effort. La victime implorait son assassin du regard, en vain, car le roi de Gotham ne flancha pas.

La trachée se mit à lutter avec des soubresauts contre la paume solide, mais l'emprise se resserra et finit par broyer la gorge.

Au bout de longues secondes d'asphyxie, Twist mourut.


La voiture se gara sur le parking de l'Iceberg Lounge sans le moindre de coup de volant meurtrier : sous l'œil attentif de Batman, Joker s'était montré sage. Ne lui restait plus qu'à faire preuve de la même docilité face au Pingouin.

Avant de sortir, Batman replaça son masque — les vitres teintées lui rendaient un grand service — sous le regard réprobateur du Joker.

« Tu sais, Bats, si on va au restaurant un de ces quatre, tu ne pourras pas y aller comme ça.

— Nous n'irons pas au restaurant, Joker.

— Ah non ? Et qu'est-ce qui te fait dire ça ? »

Batman le fixa.

Ça se passait d'explication, pourtant.

Et puis, Joker donnait aussi dans l'originalité : avec son veston jaune et son costume d'un violet sombre, il se démarquerait des invités du nightclub avant même de se mettre à rire aux éclats. L'effet serait identique dans un restaurant !

« Tu veux vraiment savoir ?

— Bien sûr que je veux vraiment savoir !

— Premièrement, ce serait trop risqué que je révèle mon visage, je ressemble encore trop à… qui j'étais. Deuxièmement, tu es également recherché. Troisièmement, ce serait… nous sommes des criminels, c'est inimaginable d'entrer et de s'installer à une table comme si de rien n'était, Joker. Cette vie est seulement accessible aux gens normaux.

— Mh. D'accord, ça fait beaucoup de raisons, mais aucune venant vraiment de toi : tu ne refuses pas que je t'invite au restaurant.

— Est-ce vraiment important puisque nous n'irons pas ?

— Oui, c'est important ! » S'exclama Joker. « Je ne peux pas te forcer si tu ne veux pas, Batou, mais je peux forcer le monde si c'est la seule contrainte.

— Joker. Je refuse que tu tues des innocents juste pour une soirée en tête-à-tête.

— Je ne tuerai personne. Je peux te le promettre ! » Affirma-t-il en tendant sa main, proposant un pacte. Tout en secouant lentement la tête, Batman s'en détourna et ouvrit la portière. Autant oublier ces projets, car il n'y croyait pas un seul instant. Les dîners, les sorties, les galas, les soirées… tout ça remontait à son ancienne vie qui, de toutes façons, avait essentiellement servi de façade.

S'ils devaient se rendre dans un restaurant, ce serait uniquement pour y rencontrer un parrain de la pègre comme ce soir.

Contrairement à la fois précédente, Batman n'eut pas besoin d'assommer les vigiles postés devant la porte irisée. Dans le verre, les couleurs frottaient des vapeurs de vert, de bleu, de jaune, de parme… mais si quelqu'un s'était penché pour mieux analyser la beauté de l'ouvrage, il aurait remarqué des taches de sang séchées.

Malgré les ordres de Cobblepot, les vigiles furent surpris d'apercevoir la silhouette sombre accompagnée du clown austère, eux qui avaient toujours eu l'ordre d'abattre Batman dès que l'occasion se présenterait. Les habitudes changées, l'un des deux hommes se ressaisit et souhaita rapidement la bienvenue aux invités.

Autorisés à entrer, Joker devança Batman, plus enthousiaste qu'un comédien qui monterait pour la première fois sur scène. Le vengeur ne lui en tint pas rigueur, bien au contraire : redoutés ou non, il préférait que leur relation ne paraisse pas trop évidente aux yeux des autres criminels.

Et puis, c'était ainsi que leur duo fonctionnait le mieux : le clown exubérant sur le devant de la scène, l'ombre imposante derrière.

Figés par la surprise, les invités suspendirent leur verre à quelques centimètres de leur bouche, observant les nouveaux arrivants. Si l'orchestre de jazz s'était arrêté de jouer, on aurait presque pu entendre les bulles du champagne heurter la paroi interne des flûtes.

Finalement, les accords languissants du piano finirent par convaincre les convives à reprendre leurs conversations dans le calme le plus neutre. La valse des plateaux reprit : les serveurs apportaient des apéritifs à chaque table, remplissant des assiettes d'argent aux dimensions de dinette. Des invités se levaient, se saluant d'un groupe à un autre, interrompant les dégustations.

Mais personne n'approchait du fond de la salle, vers la table qui s'isolait des autres. Même les serveurs attendaient une autorisation pour la servir.

Alors que l'animal avec lequel on le comparait était d'un naturel social, Oswald Cobblepot restait, comme chaque soir, dans ce recoin, parfois seul, parfois accompagné de deux femmes comme ce soir.

Ce point était parfait pour avoir une vue complète sur son club, de l'orchestre jusqu'au bar de l'autre côté. Seules les alcôves, enfoncées dans les galeries, arrivaient à se soustraire à sa surveillance.

Du moins, en apparence : ces alcôves où étaient placées des tables rondes n'étaient ouvertes qu'avec l'autorisation du Pingouin, et lorsqu'une réunion s'y déroulait, les conversations étaient enregistrées et conservées par cet oiseau de mauvaise augure. Malheureusement, il devrait trouver d'autres moyens pour avoir ses oreilles partout, car les demandes pour ces alcôves se faisaient de plus en plus rares… Quelqu'un se doutait de ses manigances ou bien il avait été trahi par un de ses espions…

Il réfléchissait à ce problème quand il aperçut Batman.

Oswald Cobblepot se leva, se servant de son parapluie comme d'une canne. Pour autant, il ne prit pas la peine de s'avancer : ce seraient à eux de venir jusqu'à lui.

C'était la première fois que Cobblepot voyait ce mariole dégingandé qui répondait au nom de Joker : il était aussi grand que Batman mais quatre fois plus fin, pas le genre de corpulence qui éveille le désir chez une femme ou qui attise la jalousie d'un homme comme Cobblepot. Encore moins quand le maigrichon en question portait du rouge-à-lèvres.

Un guignol mal accordé à la sentinelle, jugea le propriétaire du club en silence.

À l'approche du clown, le Pingouin fit tout de même l'effort de tendre sa main pour serrer celle du Joker. Ce dernier, cordial, alla jusqu'à se pencher très bas.

« Inutile de faire la révérence.

— Mais ce n'était pas une révérence : je ne sais jamais comment m'adresser aux personnes qui font la moitié de ma taille. Il paraît que c'est plus poli de se mettre à votre niveau, c'est vrai ? »

Le Pingouin suffoqua de colère tandis que les deux femmes toujours à table plaquèrent leurs mains sur leur bouche. Ni l'une, ni l'autre n'avaient envie de rire, connaissant déjà les conséquences, mais elles n'avaient rien pu faire contre le hoquet de surprise qui leur avait échappé.

Gardant toujours la main du Joker dans la sienne, le Pingouin grommela :

« Je peux t'enterrer jusqu'au cou dans un terrain vague, ça réglera tes incertitudes. »

Alors que le Joker s'esclaffa, Batman lui saisit le bras pour l'éloigner, s'interposant entre les deux criminels.

« Bonsoir, Cobblepot. »

Le Pingouin le toisa avant de se rasseoir entre les deux femmes, une top-modèle rousse et une hôtesse de l'air blonde,

Elles portaient toutes les deux des robes très courtes, mais le peu de tissu était dissimulé par la quantité de plumes qui recouvraient leur décolleté, leurs épaules et leurs cuisses. Sensibles à l'air, au bruit, aux émotions, ce duvet d'oiseau remuait sans cesse. La robe de l'hôtesse de l'air la couvrait de plumes blanches et noires, contraste élégant, tandis que celle du mannequin était dans les tons verts et orange, s'accordant à sa chevelure auburn.

Pendant que Batman et son complice s'installaient de façon à leur faire face, Cobblepot réclama d'un signe une cigarette. La sirène rousse ouvrit un sac à main noir posé contre sa hanche et sortit un paquet neuf.

« Je t'avais pourtant conseillé de tenir ton chien enragé en laisse, Batman. » Rappela le Pingouin pendant que le top-modèle grattait une allumette pour allumer la cigarette. Ses ongles longs rappelaient des serres, renforçant son allure d'oiseau. « Au moins, tu as été assez raisonnable pour répondre à mon invitation.

— Je voulais voir jusqu'où notre collaboration pouvait aller.

— Tout dépendra de vous deux. »

Avec l'approbation du Pingouin, un serveur en complet vintage s'approcha de la table et prit les commandes. Une vodka glacée pour le propriétaire du club, du champagne pour les dames, et pour le Joker…

« Un daïquiri. Vous faîtes des doggy bags pour les cocktails ? Mon batenaire refuse d'enlever son masque en public, il pourra le boire plus tard. »

Au cas où, Batman précisa au serveur que ce ne serait pas nécessaire et qu'il ne prendrait rien. Puis, une fois les boissons commandées, la sentinelle rentra dans le vif du sujet :

« Je ne t'imaginais pas investir dans la cryotechnologie, Cobblepot. Le commerce des pierres précieuses et des œuvres d'art doit bien rapporter.

— Le monde serait plus beau si on pouvait égorger ses ennemis avec le tranchant des diamants, Batman, mais il faut voir la réalité en face : c'est un monde de merde et faut composer avec. J'ai donc trouvé un équivalent avec la glace, et le résultat de mon investissement devait arriver durant les premiers jours de janvier, tant que l'hiver est à la mode, tu comprends ? » Le ton ironique du Pingouin aurait pu être drôle, mais seul Joker se permettait de sourire. « Je devais justement rencontrer mon associé pour voir la marchandise hier matin, sauf qu'aux dernières nouvelles, tu l'as laissé crever et l'arme s'est envolée ! Maintenant, il va falloir que je me montre patient avant de récupérer ce pour quoi j'ai payé.

— Mais la patience n'est pas ton fort.

— Content de voir que t'es resté vif. » Le serveur revint et déposa les verres. « Non, la patience n'est pas mon fort et je veux récupérer ce pourquoi j'ai tant investi le plus tôt possible. La glace est une arme puissante, tu as vu les dégâts en direct : hommes, véhicules, armures, rien ne lui résiste, et je comptais en faire bon usage avant le retour des beaux jours. »

La voisine blonde du Pingouin s'écarta légèrement, prenant ses aises pour boire sa coupe. Au-dessus du rebord en cristal, elle jetait des regards à Batman qui l'ignorait. Si Cobblepot se servait d'elles comme des assistantes de magicien pour troubler le public, ça ne fonctionnerait pas : Bruce avait l'habitude des belles femmes, et il doutait qu'elles aient un quelconque effet sur le Joker.

« L'arme cryogénisante est toujours à Arkham, Cobblepot. Entre l'enquête en cours sur Victor Fries et les expertises médicales, les autorités ignorent quoi en faire, mais je ne doute pas qu'elle sera bientôt remise au G.C.P.D.

— C'est ça, ta suggestion ? On attend que les avocats, les magistrats et les médecins aient fini de se bouffer le bec concernant cette arme et il me suffira d'aller toquer à la porte du capitaine ?!

— Laisse-moi finir. » Conseilla Batman qui nota du coin de l'œil que l'autre voisine proposait une cigarette au Joker. Un simple geste courtois ou bien… ? « L'associé que tu avais ne faisait que superviser ce projet et il est mort. Le concepteur, le créateur, lui, en revanche, est vivant.

— Seulement sur le papier, parce que sur le plan biologique… » Ricana Joker en tendant la main, mais au lieu de saisir la cigarette, il passa ses doigts autour du poignet du mannequin. Il lui adressa un clin d'œil, soudain amical, mais la femme ne comprit pas la plaisanterie et s'efforça de sourire pour lui faire plaisir.

Ce n'était peut-être pas suffisant, car il ne la relâcha pas.

Batman le surveillait du coin de l'œil en poursuivant :

« Est-ce que tu connais l'histoire de Victor Fries, Cobblepot ? Sa femme est gravement malade et a été cryogénisée avec la technologie de GothCorp, pour retarder l'évolution de la maladie.

— Qu'est-ce que ça peut bien me foutre ?!

— Fries a uniquement travaillé sur l'arme parce que Boyle lui avait promis de trouver un traitement pour sa femme. J'aimerais que tu tiennes la promesse de Boyle n'a pas tenu, Cobblepot. »

Avec un sourire, Joker remarqua combien le visage du Pingouin s'empourpra : il s'était attendu à cette réaction quand Batman lui avait expliqué, dans la journée, le marché qu'il comptait proposer… et à présent, il se délectait de cet air outré !

Mais au-delà de l'amusement, l'idée de convaincre Cobblepot de s'allier à Fries avait séduit Joker, notamment parce que cette idée prouvait que Batman, sous son armure, avait encore une certaine sensibilité.

Peut-être aussi une part de romantisme…

Sous la table, à l'abri des regards, sa cheville toucha celle du vengeur, remontant à peine le long de la jambe.

Le Pingouin écrasa sa cigarette dans le cendrier au centre, articulant :

« Je crois que t'as pas saisi le but de notre rencontre, Batman : en venant ici, tu acceptais d'aller chercher l'arme et de me la rapporter. Par tous les moyens nécessaires.

— Et mon moyen, le voici : engage Fries pour qu'il poursuive ses recherches, offre-lui une place stable pour qu'il travaille et utilise l'argent que cela rapportera pour trouver les meilleurs médecins qui pourront guérir Nora Fries. »

En mûrissant ce projet, Bruce avait déjà prévu de déplacer davantage d'actions sur le projet de Clear — marché qui appartenait désormais à Cobblepot — pour convaincre le criminel que les dépenses le permettraient. Une façon d'aider Fries indirectement, même s'il ne l'aurait jamais avoué, même pas à lui-même…

Restait à savoir si Batman faisait un cadeau empoisonné à Fries, ou bien s'il le plaçait sur un chemin semé d'embûches vers sa femme.

Il s'agissait d'une carrière criminelle, mais c'était aussi l'unique voie qui lui permettrait peut-être de sauver Nora. Et puis, avec un patron aussi influent que le Pingouin, les Fries seraient protégés.

Le bien par le mal, la libération par le crime. Une solution à l'image de Gotham.

« Tu te fous de moi, Batman ! Tu l'as sous-entendu toi-même, ce Victor Fries est un cadavre ambul… »

Joker venait de dégainer une lame qu'il planta dans la table, juste entre Batman et sa voisine blonde. Le couteau se dressait à quelques centimètres de la main de la femme et, avant qu'elle ne fasse une geste, le clown la lui saisit pour la retourner.

À la base de l'index, un minuscule micro s'aimantait à une bague en acier.

« J'admire le tour, Pingouin ! » S'exclaffa le Joker. Quand Batman saisit le micro, Automatiquement, le dispositif resta collé au métal de l'armure. « La présence d'assistantes pour détourner l'attention ? Tu parles à mon cœur d'artiste ! Batou est un peu mon assistante, mais d'un autre genre, et même si j'arrive à m'en contenter, je dois reconnaître que les tiennes sont un délice ! » Joker embrassa le dos de la main de l'espionne. « À peine maladroite, mais je peux leur proposer une formation si tu veux ? »

Le Pingouin serra ses poings et ses dents en jetant un regard mauvais au clown. Un peu plus et le mégot de sa seconde cigarette aurait été tranché net.

Le micro coincé entre le pouce et l'index, Batman restait statique :

« Alors, Cobblepot ?

— Simple précaution. » Lâcha le criminel. « L'un de vous aurait vite remarqué la présence de ce petit appareil, mais il m'aurait permis d'être sûr que vous n'alliez pas changer vos plans en sortant du club. »

Cette précaution avait été prise dans l'éventualité où Batman aurait accepté sans rechigner d'aller chercher l'arme demandée : forcément, une telle docilité aurait été suspecte et le Pingouin aurait été à l'affût de la moindre moquerie, du moindre rire…

La complicité de ces deux dingues — ils n'étaient pas si mal accordés, tout compte fait — l'irritait, le rendait même jaloux.

« Faute avouée à demi-pardonnée. » Récita Batman avec un rictus dissimulé. « Mais le plan que je te propose ne concerne ni moi, ni le Joker : uniquement Victor Fries, alors ton micro est inutile.

— Et ensuite ? Quoi ? Tu me proposes de lui faire une visite de courtoisie à Arkham ?!

— Non, laisse-nous cette partie. Tu as juste à me dire que tu acceptes et que tiendras ta promesse envers Fries. »

Cette fois, la cigarette se retrouva tranchée et Cobblepot la tint du bout des doigts, méditant.

« Cobblepot. C'est la seule solution pour récupérer ton arme avant le retour des beaux jours. »

Finalement, de mauvais grâce, le Pingouin hocha la tête.